Part 12
Oui, nobles cœurs, vous comprenez ces choses, et, je l’espère, vous les aimez. Vous voulez la justice, et vous sentez que vous pourrez aimer votre devoir dans cette lutte héroïque qui est la marche de l’humanité vers son but. Vous comprenez ce qu’il y a d’honneur et de vraie gloire à marcher parmi les premiers et à conduire les autres avec courage vers la terre à venir d’un siècle meilleur et plus heureux.
Peut-être même avez-vous dans le cœur un de ces impétueux courages, capables de tout oser et de tout sacrifier pour renverser l’obstacle et parvenir au but.
Dans ce cas, il est une vertu qu’il faut joindre au zèle de la justice: c’est la sagesse.
Si vous voulez par vos efforts, devenir un soldat du progrès, un ouvrier de la justice, il faut au désintéressement et au courage, qui est la première condition, unir cette sagesse paisible et lumineuse qui voit clairement l’œuvre et le but, qui ne produit que des efforts vrais, ne s’agite pas dans la violence, et n’arrache pas le blé pour arracher l’ivraie.
Parlons plus clairement. Si vous voulez aujourd’hui travailler au bien des hommes, il vous faut renoncer d’abord à la grande maladie mentale de notre époque, savoir: la manie aveugle et farouche qui renverse et qui brise.
Tout briser pour tout reconstruire sur un plan tout nouveau, tel est, au milieu de nous, depuis bientôt un siècle, le risible, cruel et criminel effort du zèle ignorant et farouche de la grande foule des insensés.
Si vous ne savez pas vous dégager absolument de cette folie stupide, vous pouvez beaucoup pour le mal, mais vous êtes impuissant pour le bien. Vous n’essuierez pas une seule larme, vous en ferez couler beaucoup.
II
Ami, quand j’étais jeune et ignorant, mais déjà décidé à travailler pour la justice, j’ai eu d’abord aussi ce zèle amer, sombre et stérile, qui veut tout arracher et qui blasphème le bien présent, faute d’en comprendre la grandeur.
Écoutez: voici un mystère que j’ai bien longtemps ignoré, aveuglé que j’étais par la folie du siècle. Ce beau mystère, je n’en vois la splendide clarté, je vous l’avoue, que depuis peu de jours.
Le voici: c’est qu’en toutes choses, Dieu a beaucoup plus fait pour nous que nous ne le savons.
Nous sommes plus près de tous les biens que nous ne pouvons le soupçonner! Nous ne sommes séparés du ciel et de la terre promise que par un obstacle moral que la liberté peut briser.
Tout est donné, mais l’homme ne sait pas encore prendre.
Notre aveugle ignorance, notre tristesse ingrate ne savent pas voir que, dans tous les ordres de choses, même dans l’ordre social, Dieu nous donne tout.
«Si vous saviez le don de Dieu[51]!» dit l’Évangile: parole universelle, vraie toujours et partout.
[51] Si scires donum Dei. (Joan., IV, 10.)
«Cette terre est sainte,» s’écrie le patriarche dans sa vision, «et moi, je l’ignorais[52]!» Oui, nous ignorons presque tous ce qu’il y a de saint et de sacré dans le monde présent tel qu’il est.
[52] Locus iste sanctus est, et ego nesciebam. (Gen., XXVIII, 16.)
La vie des hommes sur terre n’est pas plus livrée au hasard que celle de la nature, ou que la vie des astres.
La bonté de Dieu donne tout germe, et ses saintes lois providentielles travaillent à tout développer.
Que manque-t-il donc? où est le mal? où est l’obstacle? Le voici: c’est notre aveuglement et notre iniquité! l’aveugle iniquité! Il n’y a que cet obstacle unique, que ce seul ennemi à combattre pour que tout bien se développe.
Tout le travail humain se résume dans cette divine et merveilleuse parole: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît.»
Oui, tout le reste sera donné, ou plutôt tout n’est-il pas déjà donné?
III
Ah! si vous saviez le don de Dieu! La grâce de Dieu est donnée à tous, dès l’origine. Dieu verse son soleil et sa rosée, dit l’Évangile, sur les méchants comme sur les bons. Otez l’obstacle de l’injustice, et l’esprit de Dieu remplit l’âme.
Ce que le dogme enseigne de la grâce et de l’esprit de Dieu est vrai de toutes les sources de la vie.
Le pain du corps nous est donné. La chaleur est donnée à nos membres, la lumière à nos yeux. Les germes sont donnés à profusion au vaste sein de la nourrice du genre humain. L’eau, l’électricité, la lumière, la chaleur, la fécondité lui sont versés à flots.
Le lait maternel est donné aux lèvres de l’enfant, dès qu’il peut l’attirer et le prendre; et quand il ne pouvait rien prendre, le sang lui-même était donné, le sang providentiel et maternel coulait en lui sans lui.
Et, quant à la lumière de la raison, elle illumine tout homme venant en ce monde. La vérité aussi nous est donnée; la certitude nous est inoculée; mais l’inquiétude ingrate et sophistique de nos esprits s’en dégage et s’échappe; et la réflexion maladroits et défiante, par je ne sais quel aveugle effort, parvient au doute et à l’erreur[53].
[53] Les anges des petits enfants, dit l’Évangile, voient sans cesse la face du Père qui est au ciel. N’est-ce pas dire qu’un lien de lumière rattache à Dieu toutes les âmes innocentes? Et quand Jésus-Christ parle de ces petits qui croient en lui, ne semble-t-il pas nous apprendre que les âmes innocentes des enfants, comme elles ont la raison implicite, ont aussi la foi implicite et le germe de l’éternelle lumière?
Pourquoi Dieu n’aurait-il pas fait pour le cœur et pour l’esprit de l’homme ce qu’il a fait manifestement pour son corps?
La vraie sagesse est donnée dans ses bases nécessaires; et les sophistes qui cherchent à créer le commencement de la sagesse sont d’inintelligents ingrats.
La vraie religion est donnée, et, s’il est évident que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, j’en conclus que la parole de Dieu est au milieu de nous, aussi bien que le pain: je dis qu’elle couve le monde, et qu’elle atteint, explicitement ou implicitement, tous les hommes. La religion est vraie. Il n’y a qu’une seule religion. C’est celle qui est entière, universelle, de tous les temps et de tous les lieux. Oui, la vraie religion est au milieu de nous, richement répandue, comme les bienfaits de la nature. Oui, Dieu même s’est donné. Oui, le céleste idéal, le bien suprême qu’appelle tout cœur et que rêve tout esprit, c’est-à-dire Dieu, Dieu s’offre à nous, s’incarne, s’unit à l’âme et à l’esprit, s’unit à l’homme entier, se donne à respirer comme l’air[54], se distribue en nourriture et en breuvage: sang immortel de la vie à venir, qui, dans cette vie terrestre, pénètre en nous sans nous,--comme dans la vie préparatoire, antérieure à notre naissance, le sang providentiel et maternel entrait en nous sans nous.
[54] Spiritus oris nostri Christus.
Et, de nos jours surtout, les biens nous sont donnés jusque dans les détails du luxe. Sans parler des merveilles et des beautés de l’art, la vraie science aujourd’hui est à nous. D’immenses régions de vérités merveilleuses et fécondes sont accessibles à tous. L’immense domaine des sciences mathématiques offre à l’esprit humain un monde indéfini d’affirmations, applicables à la domination de la nature. La forme du ciel visible est connue dans le détail de ses mouvements et dans le principe de ses lois. On calcule la distance des astres: on sait leur poids. Puis enfin viennent les merveilles contemporaines des applications de la science, et, avant tout, l’espace vaincu par l’homme, et le genre humain ramené à n’avoir plus qu’une seule demeure, où bientôt tous les hommes pourront s’entendre comme dans une assemblée.
IV
Et, après tout cela, les amis de l’humanité, les cœurs altérés de justice, ceux qui contemplent la charité humaine, et qui, comme Jésus-Christ lui-même, pleurent à la vue de ses souffrances, ces âmes généreuses, lumineuses entre toutes, ne soupçonneraient pas que là aussi, je veux dire dans l’ordre social, d’innombrables biens sont donnés, et que de puissantes et saintes lois vivent et travaillent pour le riche développement de ces biens! Ils ne soupçonneraient pas que le mal, que l’obstacle, c’est notre aveugle ingratitude qui ne voit pas les biens, n’en comprend pas les germes, et foule aux pieds les lois! Ils n’auraient pas la joie de découvrir que notre tâche est simple: anéantir l’obstacle de l’injustice, c’est-à-dire pratiquer simplement, d’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, les grandes lois morales nécessaires, éternellement connues, sensibles à toute conscience, visibles à toute raison! Ils ne comprendraient pas enfin qu’en cherchant la justice toute seule, tout est donné ou vous sera donné!
O ami! entendez donc bien, avec la sainte et pleine logique du cœur, avec la sainte raison de la nature non mutilée, que, puisque vous avez trouvé dans ce monde, en y venant, cette merveilleuse création de Dieu, la famille, et, par l’amour paternel et la providence maternelle, la vie donnée à ce qui n’était pas, entretenue et suppléée en ce qui ne pouvait pas, par cela seul il est certain qu’il y a une éternelle et toute-puissante paternité, pour tous les hommes unis, aussi bien que pour l’homme isolé.
Il y a une paternité, une famille, une patrie invisible qui veille sur nous, nous, c’est-à-dire toute l’humanité; famille qui d’abord nous donne tout, sans nous, et qui développe tout ensuite, avec nous et par nous, si nous n’y mettons pas d’obstacle et si nous voulons travailler.
V
Espérons, ô mon frère, que cette sérénité de regard qui voit ces choses va se joindre à votre zèle et à votre courage. L’homme et le monde, en s’élevant, marchent de la terreur à la confiance, en même temps que de l’aveuglement à la lumière. La lumière montre la beauté des choses que cachaient les ténèbres. Un des vices trop peu remarqués de la nature humaine, c’est l’esprit de blasphème, cet esprit qui dénigre, qui voit noir et qui parle noir. «Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul aux chrétiens, déposez l’aigre levain de la vieille forme: colère, indignation, malignité, blasphème.» Oui, à mesure que l’homme se renouvelle en Dieu, le blasphème cesse et la reconnaissance vient avec la lumière. L’homme cesse de voir en noir ce jardin de la terre, de blasphémer la vie et son auteur. Peu à peu il découvre l’immense beauté des choses, et dans les biens présents la magnificence des promesses. Gardons-nous de nos impatiences idéales vers la perfection absolue, et du mépris des biens présents et relatifs. Que d’hommes se tuent corporellement par la recherche d’une santé parfaite, par le mépris et par la stagnation des forces suffisantes qu’ils ont, mais qu’ils n’emploient pas! Et, dans la vie des âmes, que d’âmes, au moment où Dieu les inspire, s’éloignent de Dieu, par je ne sais quelle froideur chagrine, sous prétexte d’indignité, en attendant un temps meilleur! Et quand on a perdu, dans l’ingrate inertie, ses forces d’âme ou de corps, on sent qu’alors, avant cette perte, on possédait la vie assez pour conquérir la vie plus abondante. Quant à moi, je sais, par une longue expérience, qu’un des plus grands obstacles de ma vie a été l’ignorance et le dédain du bien présent. On attend un présent meilleur pour l’exploiter, et ce présent meilleur ne peut venir que du présent réel et actuel que l’on délaisse et que l’on détruit. Et les méchants, par leur noir et sinistre esprit, et les bons, par leur impatience exaltée ou par leur inquiétude ingrate, conspirent dans ce dédain.
La vraie sagesse, dans la sérénité, voit autrement. Elle voit dans l’homme et dans le monde trois choses: des germes magnifiques, des lois qui développent les germes, et l’obstacle moral qui les arrête. Elle voit que, en tout, l’état du monde, des peuples et de chaque homme, d’ordinaire, est tout ce que comporte la vie morale qu’on a. Vous parlez d’esclavage! Êtes-vous capables de liberté? Soyez capables de liberté, et dites: Que la liberté soit; la liberté sera, et tout le reste ainsi.
Il n’y a donc pas lieu à la sombre violence qui brise et tue pour arriver à vivifier. Il n’y a pas lieu à détruire la société contemporaine pour la refaire sur un plan meilleur. Il n’y a pas lieu à ces risibles et impuissants efforts de génie fou, d’héroïsme effaré qu’on dépense à créer l’organisation sociale véritable. L’organisation sociale véritable, ô mon frère, bien avant que vous fussiez né, est, depuis l’origine, créée de Dieu et donnée de Dieu dans ses bases essentielles et dans les lois qui la développent; tout aussi bien que l’organisation de votre corps était créée de Dieu, dans le sein maternel, bien avant qu’il vous fût possible de le savoir et de le vouloir.
Encore une fois, comprenez-le. Ce qui se fait en nous et dans le monde, sans nous ou malgré nous, par la bonté de Dieu et par ses lois providentielles, est toujours beaucoup plus de la moitié de l’œuvre. Nous, nous avons à saisir, à comprendre, à suivre, à obéir et à continuer. Mais surtout,--là est notre grandeur et notre royauté,--nous avons à connaître et à vaincre, par la raison et par la liberté, et par d’héroïques entreprises, quand il le faut, l’obstacle, l’obstacle moral, qui s’interpose entre l’homme et les dons de Dieu.
Donc la morale, la morale absolue, nécessaire, évidente, la justice, en un mot; voilà, dans tous les ordres de choses, la sainte et simple condition de tout progrès et de tout bien.
DERNIER LIVRE
LES APHORISMES
DE
LA SCIENCE DU DEVOIR
CHAPITRE PREMIER
Courage! oui, l’esprit humain marche, et en ce siècle même, il développe une science qui aura sur le monde plus d’influence que n’en a eu, depuis deux siècles, la science des forces de la nature.
Cette science, c’est la science du Devoir.
J’entends par là qu’en ce siècle-ci l’Histoire, la Politique, la Science économique, le Droit, et tout l’ensemble des sciences sociales, se rattachant décidément à l’éternelle justice, tendent à s’unir en une science supérieure, qui sera la science du Devoir.
Et cette grande science, la plus féconde de toutes, démontrera en toute lumière, développera, dans le détail des précisions et des applications, la riche beauté de l’inspiration primitive des consciences, et la divine fécondité des préceptes et des conseils de Jésus-Christ et de l’Église.
La conscience est donnée à tous, en tous temps, en tous lieux, et elle suffit. Chacun sera jugé sur ce qui lui aura été donné. Mais l’homme juste doit travailler, chaque jour, à éclairer sa conscience par la science, et la science doit, par l’effort de la raison et de la liberté, se développer de siècle en siècle.
Le principe de la science est simple: comme en astronomie, l’attraction et sa loi. Mais ses applications constituent la plus variée et la plus étendue des sciences.
Ce principe simple qui est dans la science du Devoir ce qu’est en astronomie l’attraction, on le peut énoncer ainsi: _Assistance due par tout être à tout être._
Assistance due par tout être à tout être! C’est une autre manière de dire, comme saint Paul: «Toute la loi est dans un seul mot: Tu aimeras ton prochain comme toi-même[55].» C’est une autre manière de dire: «Faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fît[56].» Voilà le principe du Devoir.
[55] Omnis lex in uno sermone impletur: diliges proximum tuum sicut te ipsum. (Galat., V, 14.)
[56] Omnia quæcumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Hæc est enim lex et prophetæ. (Matth., VII, 12.)
Et je laisse à dessein, dans la formule, le mot _être_ au lieu du mot _homme_, moins général. Cette étendue sans bornes de l’objet du devoir me rappelle la parole du Seigneur: «Allez dans l’univers entier, et portez à toute créature la bonne nouvelle[57]!» C’est qu’en effet, le devoir ne va pas seulement de l’homme à l’homme, mais bien aussi à toute la création, à tout être, sans exception.
[57] Euntes in mundum universum, prædicate Evangelium omni creaturæ. (Marc, XVI, 16.)
Le devoir, c’est d’aller au but et d’y mener toute la création. Et nous devons aller au but, qui est l’union des êtres entre eux et avec Dieu, «de toute notre âme et de tout notre cœur, de tout notre esprit et de toutes nos forces[58].»
[58] Diliges Dominum Deum tuum, ex toto corde tuo, et in tota anima tua, et in tota mente tua. (Deut., VI, 5.--Matth., XX, 37.--Marc, XII, 30.--Luc, X, 27.)
Et je médite avec bonheur l’universalité sans restriction de la formule: «par tout être à tout être.» Je me souviens de l’insistance avec laquelle saint Paul demande avant tout aux chrétiens d’assister et de porter par l’âme et l’incessante prière «TOUS LES HOMMES; car Dieu veut sauver TOUS LES HOMMES, car le Christ s’est donné POUR TOUS[59].»
[59] I Timoth., II.
Et ce principe de l’universalité du devoir et de son objet rentre encore dans cette sublime parole: «Chrétiens, vous rendrez compte, non pas seulement de vous-mêmes, mais bien du monde entier[60].»
[60] Non de vestra tantum salute, sed de universo orbe vobis ratio reddenda est. (Saint Chrysostome.)
L’universalité absolue du devoir à l’égard de tout le genre humain, voilà ce qu’il convient plus que jamais, aujourd’hui que le globe est ramené à l’unité, d’inculquer par l’éducation à tout homme venant en ce monde. Pourquoi? parce que cette vue sublime est propre à décupler dans tous les cœurs l’enthousiasme et l’effort. Pourquoi encore? Parce qu’il est plus facile de mettre en ordre le monde entier qu’un seul État ou une seule ville. Les nations ne se sauveront point isolées, non plus que les individus. En ce siècle, c’est _un mouvement de totalité_ que Dieu demande au genre humain. Et je répète avec une joie profonde que cette belle science du Devoir, nécessaire à ce grand mouvement, Dieu veut, aujourd’hui, la donner à l’Europe dans le détail de ses applications. Cette science n’était encore que dans sa tige, maintenant voici les rameaux et les fruits. Notre Maître disait: «Si vous conservez ma parole, vous connaîtrez la vérité.» Oui, la parole évangélique, vérité implicite complète, conservée dans le monde chrétien, a fructifié; et nous arrivons aujourd’hui à la lumière visible, à la connaissance scientifique d’une partie de cette vérité.
Dans ce chapitre intitulé _Aphorismes de la science du Devoir_, je veux essayer d’énoncer en résumés succincts, mais non pas secs, les résultats scientifiques principaux auxquels, dans l’ordre moral, l’esprit public des peuples européens parvient ou sera parvenu, j’espère, avant un siècle.
I
Voici donc le principe simple de la science de Devoir: _Assistance due par tout être à tout être._
II
L’accomplissement du Devoir, dans le sens plein du mot, c’est l’effort de l’homme tout entier pour porter toute la création à son but.
III
L’effort de l’homme entier, l’acte de l’âme totale, en style évangélique, qui est le style de Dieu, se nomme AMOUR. C’est pourquoi il est dit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu--qui est le but et la fin des êtres--de toute ton âme, de tout ton cœur, de tout ton esprit et de toutes tes forces.» L’acte d’amour, l’effort pour assister, c’est l’opération générale de l’âme dans la lumière et dans la liberté. Amour n’est pas passion, mais acte d’âme.
IV
L’amour, comme le pose la divine formule, doit être _l’amour du prochain_, c’est-à-dire que l’effort pour assister tout être doit suivre la hiérarchie des devoirs. La règle donc, c’est d’aller _au plus près_; d’aimer dans la proximité, comme l’attraction attire sous la loi des distances. Mais entendez-le bien.
V
L’homme se doit au prochain d’abord. Mais qui est mon prochain? demandait-on au Christ. Et le Christ répondait que le prochain, c’est l’homme que vous trouvez blessé sur le chemin.
VI
Mais la règle d’aimer le prochain est absolue dans son énoncé et métaphysiquement rigoureuse. L’effort pour assister ou pour aimer est véritablement réglé par la loi de proximité; proximité non pas physique, mais morale et métaphysique. D’après cette règle, l’amour bien ordonné commence par Dieu, qui m’est plus intime que moi-même; puis il descend à moi, qui suis d’abord responsable de moi; puis ensuite il s’étend au prochain qui me touche, et puis à la patrie et puis au genre humain.
VII
Oui certes, le premier de tous nos devoirs, c’est d’aimer Dieu par-dessus toutes choses. Oui: _servir Dieu_, le mot est bon. Je dirai même _assister Dieu_: car le Verbe incarné nous dit: «C’est moi-même que vous assistez.» _Et mihi fecistis._ Assister Dieu! c’est le mot de saint Paul. «Nous aidons Dieu!» _Dei adjutores sumus._ Oui, aider Dieu, c’est-à-dire lui ouvrir les âmes, la mienne d’abord, et puis les autres; le faire entrer dans tous les êtres que lui ferme la perversité, l’assister et l’aider pour qu’il vienne à son but et y mène toute la création, afin que lui, bonté suprême, vérité absolue, beauté, félicité, amour, soit tout en tous.
VIII
Oui, je l’assiste ainsi et je le sers, lui, source de tous les biens, en m’efforçant incessamment de le connaître et de l’aimer, et d’être à lui et avec lui de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces et de tout mon esprit.
IX
Et cela même, si je sais l’accomplir, opère tout mon Devoir envers moi-même et toute l’assistance que je dois à tout mon être. Car ne cessant, par l’amour et l’effort, de puiser en Dieu, comme fait le nouveau-né attaché au sein maternel, je puise la vie dans la source infinie, et je la fais descendre dans toutes mes forces et toutes mes facultés. Je fais descendre la vie de Dieu dans mon cœur, et puis dans mon esprit, et enfin dans mon corps.
X
Et ce n’est pas en vain que l’Évangile nous dit que les deux grands préceptes _aimer Dieu_ et _aimer son prochain_ sont semblables et ne font qu’un. C’est qu’en effet l’amour de Dieu donne l’amour du prochain, et le service de Dieu sert le prochain. Car que puise-t-on en Dieu par l’acte d’âme, sinon la foi et la lumière, la liberté, l’amour? Or, ce sont là les forces qui bénissent la terre, qui nous rendent riches pour assister le genre humain, clairvoyants, résolus, pour pousser le monde à son but.
XI
Celui donc qui remplit le premier devoir, qui puise en Dieu la foi, la certitude, la lumière et la liberté, celui-là veut et opère le devoir tout entier, car il veut et opère l’assistance de tout son être à tous les êtres.
XII
Ainsi mon premier devoir, mon devoir envers Dieu, implique, s’il est rempli, l’accomplissement de mon devoir envers moi-même et envers les autres; car si je suis le coopérateur de Dieu dans sa volonté très certaine de me conduire au but, c’est moi-même que j’ai assisté. Et si la vie de Dieu réside en moi, c’est-à-dire si j’ai pu acquérir la justice, il est visible encore que j’ai travaillé pour autrui.
Ainsi les trois devoirs sont identiques. Distinguons, cependant, afin d’arriver au détail.
CHAPITRE II
LE DEVOIR ENVERS DIEU
I
Je vous le dis solennellement: voici le fond des choses, voici toute la perfection de la vie. C’est l’Évangile qui parle:
«Je ne suis pas seul; mon Père est en moi.--Mon Père agit incessamment, et moi j’agis incessamment. Et ce que je vois dans mon Père, je le fais.»
Ainsi parle celui qui est l’Homme-Dieu.
II
Et moi aussi, moi le dernier des hommes, je porte en moi mon Père, mon créateur, la source éternelle de ma vie. Mon Père ne cesse d’opérer en moi, et de m’exciter vers le but, par de continuelles inspirations et impulsions. Le désir nécessaire du bonheur et la perpétuelle inquiétude de toute âme sont les effets de l’incessante opération. C’est à moi de sentir, de comprendre ce que veut opérer le Père, et d’agir sous l’action, avec raison et liberté.
III