Les Sources

Part 13

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Dieu qui nous porte, qui est en nous, qui est notre principe et notre source, prépare, commence nos actes et nos pensées. Il vit d’avance, en lui, éternellement, ce qu’il nous veut faire vivre dans le temps. L’idée qu’il a de nous, son éternelle volonté sur nous, constituent notre histoire idéale, le grand poème possible de notre vie. Ce beau poème, notre Père plein d’amour ne cesse pas de nous l’inspirer dans le profond désir de l’âme, dans la conscience, dans la lumière de la raison qui éclaire tout homme en ce monde. Il y a là une immobile et simple et infinie activité providentielle, qui contient et opère en elle éternellement tout le détail possible de nos actes et de nos mouvements. Il faut que notre vie, développée dans le temps et l’espace, soit l’image de cet infini.

IV

Je supplie Dieu d’ouvrir les yeux à tous les hommes qui pensent, afin qu’ils se liguent pour comprendre et pour faire comprendre ce point: LE PÈRE EST AVEC NOUS; NOTRE DIEU EST EN NOUS. Il vit en nous, et il veut nous guider, et nous, ses enfants libres, nous suivons ou nous résistons. Eh quoi! est-ce que la profonde séduction du Panthéisme, jointe à sa manifeste absurdité, ne nous ouvriront pas les yeux? Ne comprenez-vous pas qu’assurément tout être n’est pas Dieu, mais qu’en tout être est Dieu, surtout dans l’âme intelligente et libre, où il opère, éclaire, inspire? Voilà le fond commun de la métaphysique, de la logique, de la morale et de toute la science du Devoir.

V

Oui, mon Père est en moi, au cœur de l’âme et à la source de mon être: et il éclaire, et il opère, et il inspire, et il remplit ma jeunesse d’une sainte joie. Et ma jeunesse, ce n’est pas seulement le commencement de mes années, c’est encore cette jeunesse radicale, qui, à tout âge, est toujours en mon centre, à l’origine des flots, au commencement des impulsions et des inspirations. Heureux ceux qui, par la tendresse reconnaissante, par l’humble recueillement, ne cessent de se retremper dans la source! C’est ainsi que mon Père me rajeunit incessamment, me renouvelle en tout mouvement de ma vie. Qui ne sait plus se rajeunir touche à la mort.

VI

En aimant Dieu, c’est-à-dire en ne cessant d’opérer l’acte d’âme qui sert Dieu et l’assiste, c’est moi-même que j’assiste, c’est à moi que je donne la vie.

Je puise en Dieu d’abord la force radicale, le ressort premier de la vie, c’est-à-dire le ressort croissant de la lumière et du bonheur, de la justice et de la vérité. J’y puise ce bien fondamental, la certitude, la foi! J’y puise l’espoir, et la joie de l’effort. De là coulent dans mon intelligence la lumière grandissante, et dans ma volonté la liberté croissante. La source vive dont parlait Jésus à la Samaritaine, la source vive est ouverte en moi.

VII

L’effort moral pour puiser dans cette source, c’est la prière, nom sacré, le plus clair de tous pour exprimer l’acte fondamental de la vie libre et raisonnable. La prière continue est donc le devoir essentiel, universel et principal de tous les hommes, précisément comme le devoir de la feuille verte est d’attirer la sève et de respirer l’air: sans quoi la feuille va sécher et tomber.

VIII

Il faut se rappeler ici cette autre déclaration évangélique: «Ayez la foi en Dieu, et alors, quoi que vous demandiez (_quidquid petieritis_), quoi que vous commandiez sans hésiter, ce sera fait (_quidquid dixeritis fiet_).» Telle est l’idée complète de la prière. L’Évangile nous apprend que la prière, c’est-à-dire l’acte d’âme fondamental, est d’un côté _demande à Dieu_, et de l’autre, _ordre inculqué aux choses_. L’âme supplie Dieu d’envoyer la vie, et elle ordonne au monde de recevoir la vie, et aux obstacles de disparaître, transportant par la foi les montagnes, qui arrêtent la marche du monde.

IX

Quiconque donc remplit, dans l’étendue du sens évangélique, le grand devoir de la prière, celui-là remplit tout devoir.

Celui qui prie assiste toutes les âmes, il assiste ses frères et les soutient par le salutaire et puissant magnétisme d’une âme qui croit, qui sait et veut. Il opère ce que saint Paul nous supplie de faire avant toutes choses, des _prières_, des _supplications_, des _instances_, et des actions de grâces pour tous les hommes.

Quel est le sens scientifique de ceci? c’est que, très réellement, comme le dit Fénelon, les hommes se touchent d’un bout du monde à l’autre. Ils nous touchent! Voilà donc ce prochain qu’il nous faut assister. Or, en ce réel contact des âmes, est-ce que mes élans de cœur, mes certitudes, mes résolutions, mes lumières ne sont en rien communicables? Certes, si aujourd’hui les corps se touchent et se communiquent d’un bout du monde à l’autre, dans l’électricité, me fera-t-on croire, je vous prie, que les âmes ne communiquent pas? Mais le contact des âmes, certain d’avance par la raison et par la foi, est aujourd’hui sensible par l’expérience. Ici encore, moi qui écris ces lignes, je sais, j’ai vu. Eh bien! ô âme, si vous avez en vous la source vive, la source des rayons, des impulsions, des convictions, des espérances, comment ces flots vivants pourraient-ils ne pas découler de votre âme sur toute âme? Oh! voilà la grande assistance! C’est pour cela qu’Isaïe dit: «Quand tu auras versé ton âme dans une autre âme qui allait succomber, quand tu auras rempli l’âme affamée, ce sera la justice et la plénitude du Devoir[61].»

[61] Isaïe, cap. XLVIII.

X

Et saint Paul nous demande l’incessante vigilance dans l’essentiel et nécessaire accomplissement de ce devoir: assistance de l’âme à toute âme. Écoutez-le: «Ne cessez de prier, ne cessez de supplier, en tous temps, dans le Saint-Esprit; ne cessez de veiller, dans cet Esprit-Saint, en toute instance et toute supplication pour tous vos frères[62].»

[62] Tim., II.

Et ne semble-t-il pas que si vous cessez de veiller, d’insister, de faire effort, de tenir bon, tout va se relâcher, le monde va reculer, vos frères vont sentir en eux moins de force et d’appui? Oui, certes, il en est ainsi. Chacun de nous, pour sa part, porte le monde; et ceux qui cessent de travailler et de veiller chargent les autres.

Donc, encore une fois, le devoir envers Dieu implique tout. Tout devoir implique tout devoir. Mais distinguons encore.

CHAPITRE III

DEVOIR DE L’HOMME ENVERS LUI-MÊME

I

Notre devoir envers nous-mêmes, c’est de nous _élever_ nous-mêmes.

Il y a une éducation primitive, _impersonnelle_, qui est de Dieu, de la nature et de la société. Mais Dieu qui nous commence par lui-même ou par sa création, Dieu veut que nous nous achevions par réflexion et liberté: c’est l’éducation _personnelle_.

II

Ici, la première partie du Devoir, c’est le profond respect de ce qui est commencé en nous, sans nous, par Dieu, par la famille, par la société, par l’Église. C’est l’assimilation laborieuse et l’adoption par choix de ce qui nous était d’abord imposé ou inoculé. Ici commence la crise de l’éducation personnelle.

III

Cette crise, de nos jours surtout, n’est pas bien traversée par la plupart des hommes. Ils ne respectent pas, n’acceptent pas et n’approfondissent pas. Ils méprisent et ils foulent aux pieds les riches données providentielles. Au lieu d’imiter les Apôtres en présence des filets remplis; au lieu de discerner, de prendre à peu près tout, en repoussant quelques rebuts, ils rejettent en bloc dans la mer cette abondance qui leur était venue par grâce. Après quoi, la plupart vivent tout le jour, pauvres de vie morale, pauvres de foi, et ce n’est que l’épuisement et la tristesse du soir qui les ramènent à rechercher, à retrouver quelque chose des richesses qu’ils tenaient le matin dans leur miraculeux filet.

IV

Beaucoup d’hommes, il est vrai, manquent du bienfait de l’éducation primitive; ils naissent sans patrimoine moral, et n’ont reçu peut-être, pour viatique de cette vie difficile, que la perversité des exemples et des maximes. Mais la raison et l’Évangile le disent: il ne sera demandé à chacun que ce qui lui aura été donné. Dieu demande à chaque âme une seule chose, toujours possible et toujours provoquée en nous par la conscience et l’impulsion actuelle du Père, savoir: l’effort pour s’orienter vers le bien à partir du point, quel qu’il soit, où l’on est.

V

En chaque point où se trouve une âme, s’ouvre toujours la double voie. Toujours ceci est vrai: «Dieu pose l’homme et lui donne sa loi, puis le laisse à sa liberté; la vie, la mort sont devant lui, il aura ce qu’il choisira[63].» Le premier acte de l’éducation personnelle, acte d’où tout dépend, c’est le choix primitif, radical, entre la double direction: droiture, perversité, bien ou mal, vie ou mort. Voulez-vous être bon? Voilà bien la question première.

[63] Eccli., XV, 14.

VI

La droiture, l’orientation instinctive vers le but, quelque pratique de la justice connue, quelque amour de la vérité entrevue, voilà ce qui conduira l’homme, de proche en proche, où Dieu le veut, s’il persévère, s’il fait effort, s’il veut marcher.

VII

Qu’il marche donc et fasse effort, et entreprenne, à partir du point où il est, l’éducation de tout son être, esprit et corps.

VIII

On parle quelquefois du devoir envers notre corps. Pourquoi non? Or, le premier devoir envers le corps, c’est, avant tout, le bon choix entre les deux directions morales, bien ou mal, vie ou mort. La santé, la longévité, la beauté, vous les donnez le plus souvent à votre corps par votre choix. La grande majorité des hommes tuent leur corps par le vice. La science a fait l’axiome qu’il faut répéter à chaque page: _L’homme ne meurt pas, il se tue._ Et quant à la beauté, c’est l’âme qui transfigure le corps et qui lui donne un sens. L’expression de la face de l’homme n’est que la résultante des habitudes. Assistez donc ce pauvre corps, soutenez-le, transfigurez-le, s’il se peut, par la sérénité, la pureté, la paix, par le courage, par l’intelligence, et par la noblesse décidée des désirs, des habitudes et des résolutions.

IX

Encore un mot sur le devoir envers le corps. Souvenez-vous de ces trois paroles: «1º La sagesse, dit l’Ancien Testament, ne peut pas habiter dans un corps que le péché corrompt[64]. 2º Lorsque votre intention est simple et droite, dit l’Évangile, tout votre corps est éclairé, et il devient pour vous comme un réflecteur de lumière[65]. 3º La beauté du visage dans un âge avancé est comme la lampe qui luit sur le chandelier saint[66].» N’oubliez pas que c’est l’homme tout entier, âme et corps, qui agit en tout, même dans l’œuvre morale et intellectuelle. Enfin n’oubliez pas que la sainte communion catholique se donne pour protéger et soutenir l’âme et le corps: _Ad tutamentum mentis et corporis._

[64] Sagesse, I, 4.

[65] Luc, XI, 36.

[66] Lucerna splendens super candelabrum sanctum, species faciei super ætatem stabilem. (Eccli., XXVI, 22.)

X

Mais revenons à l’âme. Le choix fait, la mort écartée et la vie posée en principe par la droiture de l’intention, il faut, pour que cet acte fondamental de l’éducation personnelle donne ses fruits, il faut agir et travailler, et déployer ses forces. C’est le moment. «Prends de la force, et deviens homme,» dit alors la conscience: _Confortare et esto vir._ Cette parole est dite à tout homme à l’entrée de la vie, comme au prophète à l’entrée de la terre promise. Il s’agit en effet d’entreprendre, et cela par nous-mêmes, l’éducation de l’intelligence et l’éducation de la volonté. Il s’agit de conquérir la vérité, la liberté.

XI

La vérité, la liberté, quel but! L’Europe contemporaine n’est pas encore arrivée à ce but. Le monde n’a pas encore poussé l’Évangile assez loin pour le connaître comme vérité, à plus forte raison pour en tirer la liberté. Les immenses régions lumineuses déjà conquises sont éparses comme sciences séparées, ne sont pas encore rassemblées comme vérité, ramenées à Dieu et à l’âme, au devoir, comme source et instrument de liberté. Mais je ne cesse de dire que nous sommes en cette crise, et que «les aigles» cherchent à s’assembler. Les sciences convergent, et c’est dans la science du Devoir qu’elles semblent vouloir s’unir. Beaucoup d’esprits l’entrevoient et le veulent. Gloire aux héroïques ouvriers de l’esprit qui, précédant leur siècle, dévouvriront le grand passage vers la terre promise, le passage, par la vérité, à la justice et à la liberté! Voilà le devoir du génie.

XII

Mais il s’agit ici de nous, de nous tous, du dernier d’entre nous. S’éclairer et s’instruire, chercher la vérité, c’est le devoir de tous les hommes. Que faire si le génie, et les peuples les plus avancés cherchent encore?

Or, ce qui est le suprême devoir du génie est aussi le premier et le plus simple devoir intellectuel de tout homme. Et pour tout homme, le devoir est possible. Voici comment: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît.» Voilà toute la méthode, méthode simple et méthode nécessaire pour arriver à la vérité.

Poursuivez la justice, la vérité est donnée par surcroît. Cherchez la connaissance et la pratique du devoir, c’est le propre commencement de la marche vers l’ensemble des vérités; c’est aller vers cette science suprême dont Jésus dit: Si vous conservez ma parole, c’est-à-dire si vous pratiquez la justice, vous CONNAITREZ LA VÉRITÉ.

XIII

La morale, morale sociale et individuelle, nationale et internationale, la morale, dis-je, ses conséquences et sa sanction, ses conséquences éternelles et présentes, quelle science ne rentre pas dans cette science-là? L’_hygiène_ y rentre, et combien n’est-il pas nécessaire d’enseigner l’hygiène à tout homme! Toute l’_économie politique_ est-elle donc autre chose que la morale: science du travail et de la sagesse, de l’équité et de la liberté, et des sanctions immédiates, matérielles, manifestes, du travail, de la sagesse, de l’équité et de la liberté? C’est l’un des plus saisissants points de vue de la science du Devoir. La _politique_ est identique à la morale; ceux qui l’ignorent sont politiques du temps passé. Et l’_histoire_ n’est-elle pas la morale en action? Qu’y doit-on voir, sinon la marche du genre humain, accélérée ou entravée par le bien ou le mal? Et la _géographie_, inséparable de l’histoire, n’implique-t-elle pas la science de la nature entière, et n’apporte-t-elle pas dès lors à la morale tout ce tribut? Que dire de la _logique_? N’est-elle pas véritablement inséparable de la morale, comme sont inséparables l’intelligence et la volonté, deux facultés d’une même âme simple[67]?

[67] Notre siècle est celui de la science comparée, et il a commencé avec bonheur tous ces rapprochements.

Le devoir donc, le devoir intellectuel, est de chercher surtout cette science d’ensemble qu’on peut nommer la vérité. Et ce résumé se trouve être plus clair que les détails et ce tout est, à la fois, et plus riche et moins lourd que les parties.

XIV

Mais, à vrai dire, le devoir intellectuel consiste moins encore dans l’acquisition de la science que dans l’éducation des facultés. «La vie est plus que la nourriture, dit l’Évangile, et le corps plus que le vêtement;» formule applicable partout. Considérez votre esprit comme un être à qui vous devez assistance, et comprenez qu’il vaut mieux lui donner la force que le vêtement, et la santé que la richesse, et la vertu que tout le reste. Rendez votre esprit juste, actif, prudent, droit, sincère, désintéressé. Acquérez ce que saint Thomas nomme _les vertus intellectuelles_, et vous aurez donné à votre esprit plus que la science. Vous lui aurez donné la lumière et la liberté, et vous aurez créé en vous la raison consistante, capable de se tenir debout dans les tempêtes de l’opinion et de la passion.

XV

La maternelle Providence a voulu que ce premier devoir intellectuel, la poursuite des vertus de l’esprit, fût beaucoup plus accessible à tout homme, riche ou pauvre, que l’acquisition de la science. Lisez les admirables pages de Channing sur l’éducation personnelle de l’ouvrier. La science elle-même, d’ailleurs, quand on le voudra bien, sera beaucoup moins inaccessible à la masse des hommes qui travaillent, qu’on ne le saurait croire à la vue de l’état pédantesque où vivent encore nos sciences. L’exposition des sciences en langue vulgaire est l’un des plus pressants devoirs intellectuels des grands esprits et des amis de l’humanité.

XVI

Et n’oublions jamais que, de toutes les vertus intellectuelles[68], la plus féconde et la plus nécessaire, c’est la foi: la foi dans tous les sens du mot, y compris son grand sens théologique. La foi, c’est l’assentiment libre, habituel, de l’esprit et de la volonté, aux vérités que Dieu révèle. Qu’il les révèle à la conscience, à la raison, au genre humain ou à l’Église, par la nature ou par l’histoire, par tradition ou par inspiration, naturellement ou surnaturellement, la foi est une vertu de l’âme qui sent, en toutes choses, ce qui est de Dieu; qui le sent, dis-je, qui s’y attache, et prend Dieu même, Dieu réel et présent, pour fondement de ses magnifiques certitudes. La foi, divine ténacité de l’âme, tient à Dieu même, à Dieu, source de vérité et source de liberté. La foi est l’orientation de l’âme tout entière vers le vrai. Elle sait d’avance que LA VÉRITÉ EST, qu’elle est belle, qu’elle répond à tout. La foi possède la vérité avant de l’avoir vue, et y tient par le centre et le fond quand la surface de réflexion n’en analyse encore aucun détail.

[68] Voyez dans notre Logique, le livre des _Vertus intellectuelles inspirées_.

XVII

Et c’est ainsi que les vertus intellectuelles tiennent aux vertus morales. La foi est la racine commune. La foi est précisément cette parole dont Jésus a dit: «Si vous conservez ma Parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.» O hommes, c’est ici ou jamais qu’il faut l’effort de l’éducation personnelle. C’est de la liberté maintenant qu’il s’agit, et de toute votre dignité d’hommes. C’est ici qu’il faut dire: «Aide-toi, le ciel t’aidera; prends de la force, et deviens homme!»--Courage, ami; fussiez-vous courbé tout le jour par le travail vers la terre, fussiez-vous enfoui dans les mines, courage, levez la tête, et laissez bondir votre cœur! L’éducation morale, encore beaucoup plus importante que l’éducation intellectuelle, est toujours en vos mains. Vous avez Dieu, la raison et la foi, la droiture, la bonne volonté, la prière et l’élan du cœur: vous pouvez faire de votre esprit une lumière toujours grandissante, et de toute votre âme, une âme libre. Vous pouvez devenir un homme, un sage, un saint, un bienfaiteur de votre race et du genre humain. Oui, par la seule consistance de votre âme en Dieu, dans la justice et dans la vérité voulues, dans le courage qui donne la liberté, vous bénissez implicitement et vous aidez les âmes de tous les hommes. Vous êtes dans le faisceau des âmes, un aimant vigoureux qui aimante et oriente les autres.

Et nous venons ici à nos devoirs envers autrui, presque déjà remplis par l’accomplissement du devoir envers Dieu et envers nous-mêmes.

CHAPITRE IV

DEVOIRS DE L’HOMME ENVERS AUTRUI. LA FAMILLE.

Il les faut tous assister et aimer! la famille, la patrie, l’homme, quel qu’il soit, qui se trouve blessé près de nous, le genre humain, l’Église, c’est-à-dire l’assemblée des hommes unis entre eux et avec Dieu. Quels objets à aimer, à servir, à aider dans la marche vers Dieu!

I

Mais, pour accomplir toutes ces choses, après votre éducation personnelle, ô homme, bénissez Dieu, vous n’êtes pas seul! Oh! si vous étiez seul, que la tâche serait lourde! Malheur à l’être moral qui serait seul! Mais l’homme n’est pas un être solitaire, c’est un être groupé. La grappe, l’épi sont bien plutôt notre symbole que la perle ou que le diamant. Ami, il y a la famille, la famille dont vous sortez, et la famille que vous fondez.

II

La famille! Parlons de celle que vous fondez. Peut-être comprendrez-vous mieux. Oui, pour accomplir ces devoirs et vous aider dans ces efforts, vous avez un secours intime, un aide qui est presque vous-même: _Adjutorium simile sibi._ Vous avez une permanente ressource, une récompense toujours présente, un objet visible d’amour à qui Dieu même vous a uni par contrat naturel, social, légal, sacré. Voilà la force: «car, dit le Christ, lorsque deux d’entre vous s’unissent en mon nom sur la terre, quoi qu’ils demandent, ils l’obtiendront.» On peut donc tout. O ami, dix années de travail et d’éducation personnelle vigoureuse, est-ce trop pour vous rendre digne que Dieu vous donne sa fille comme compagne de toute votre vie? Ignorez-vous que le mariage chrétien dans sa condition sainte implique ceci: c’est que Dieu même donne son fils ou sa fille, et une dot qui est un royaume?

III

Cette condition, notre théologie inconnue,--elle est publique, écrite partout, mais inconnue,--notre théologie catholique la définit ainsi: _Le mariage est un sacrement des vivants_, c’est-à-dire qu’il faut être _en état de grâce_ pour se marier comme pour communier. Qui d’entre nous ose communier indignement? Personne. Pourquoi donc osez-vous vous marier indignement?

IV

Oui, la voilà, cette fille de roi, qui méritait qu’on travaillât pour l’obtenir et que, pour gagner son amour qui vient du ciel, on fût beau, pur, courageux, intelligent, libre, honoré, ami de Dieu, capable par le caractère et le talent de la défendre, de l’aider et de la glorifier, elle et les fils qui naîtront d’elle!

V

Mais ces choses sont si grandes, que l’amour seul, l’amour d’un noble cœur, peut les comprendre. Heureux le siècle, prochain j’espère, qui aura le respect pratique et l’intelligence de ce sacrement des vivants! Alors on pourra dire: Retour à Dieu, commencement de l’ère sociale du christianisme par la transformation de la famille, par le mariage chrétien enfin compris!

VI

Le vrai mariage, le mariage saint, le mariage avec le fils ou la fille de Dieu, quelle fortune et quel avenir! Mais est-ce que le dernier des hommes n’y est pas appelé? Gloire à Dieu! Tous les hommes ont une grande mission! Les différences sociales s’effacent devant cette grande égalité du royal mariage offert à tous avec le fils ou la fille de Dieu.

VII

Et que serait-ce si je parlais ici de ceux qui par un plus étonnant mystère, entrent plus avant encore, pour la vie et l’éternité, dans l’intime adoption de Dieu? Voilà surtout ceux qui peuvent dire: «Je ne suis pas seul, car mon Père est en moi.»

VIII

Mais c’est surtout quand l’homme est père qu’il connaît de quels biens Dieu nous comble dans la famille. Quant à moi, je ne comprends bien la grandeur de ces dons primitifs qu’à mesure que j’avance dans la vie. Heureux les petits enfants, récentes fleurs que rien n’a flétries, et dont l’Évangile dit: «Leurs anges voient en tout temps la face du Père qui est au ciel.» Oui, l’inspiration pure du Père, qui est au ciel et dans leur âme, coule abondante et sans entrave dans leurs âmes innocentes. Leurs anges voient Dieu. Eux, ils n’en savent rien, mais ils en vivent, et tressaillent de joie dans cette lumière universelle du Père où ils croissent pleins de pressentiments, de germes, de ravissants élans. Or, qui est le ministre et le prêtre, et j’allais presque dire le Dieu visible de cette première période de la vie? C’est le Père.

IX