Les Sources

Part 8

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Dès ce moment, pendant quinze siècles de paix relative, voici ce qu’opère la croix. Elle engendre en effet une autre humanité, qui aujourd’hui est maîtresse du globe. Les peuples chrétiens sont rois de la terre entière, sans résistance possible de la part du vieux monde. La croix a donné la force et l’empire à ceux qui l’ont reçue. Elle absorbe la barbarie, elle retourne le paganisme, elle produit le miracle des sociétés nouvelles; elle régénère l’élément social, la famille, selon sa légitime et primitive institution. Elle rend possible la liberté sans esclavage, sans anarchie, et l’unité sans tyrannie. Elle sème, sur les peuples, ce sel évangélique dont le Sauveur a dit: «Vous, vous êtes le sel de la terre;» c’est-à-dire qu’elle produit le miracle des légions angéliques, qui par le sacrifice complet, par la virginité, sont, avec et après Jésus-Christ, la force qui élève la terre vers le ciel. Une intelligence plus haute est donnée aux peuples modernes avec des mœurs plus élevées. L’esprit humain régénéré contemple la nature d’un œil plus pur, plus pénétrant. Il s’en rend maître et la domine et la dirige: il saisit et gouverne les forces physiques inconnues aux anciens; il triomphe de l’espace et du temps; il parcourt son domaine avec la vitesse même du vent; sa pensée traverse le globe avec la vitesse même de la lumière.

Tel est le premier triomphe de la croix, après la première lutte.

II

Mais quels sont aujourd’hui les dangers qui menacent ce règne de la croix?

Les chrétiens sont maîtres du monde. Mais les chrétiens sont divisés. Le vieux monde ne peut rien contre eux. Il ne peut rien qu’avec eux et par eux, et en les divisant. Or, Dieu a permis que l’esprit du vieux monde pénétrât au milieu des chrétiens pour une épreuve nouvelle. L’esprit qui nie le sacrifice, qui l’abolit et le retourne, l’esprit de la cité du mal où chacun doit s’aimer contre tous et contre Dieu même, l’esprit païen a relevé la tête et trouvé des adorateurs. Dieu a permis que l’esprit ancien divisât son peuple, comme autrefois il avait permis que son peuple, maître de la terre promise, fût divisé. Dix tribus se séparaient alors de Jérusalem et du temple, et, abolissant le sacrifice, elles adoraient Astarté, Baal et le Veau d’or: Astarté, déesse de la volupté, adorée comme souverain Bien; Baal, dieu du soleil, lumière créée, adorée comme lumière incréée, et l’Or, instrument de l’orgueil et de la volupté. Après mille ans de christianisme, la moitié du peuple chrétien, trop attachée à l’esprit du vieux monde, à sa sagesse philosophique et politique, et incapable du grand sacrifice de la virginité, s’est séparée du monde nouveau, mais sans abolition formelle du sacrifice.--Schisme oriental.--Et, depuis trois cents ans, voici le Protestantisme, et le philosophisme du dix-huitième siècle, et le sophisme contemporain, triple effort de l’esprit du vieux monde pour abolir le sacrifice!

Qu’est-ce en effet que cet esprit manifesté sous ces trois formes, esprit que les aveugles appellent esprit nouveau, quoiqu’il soit au contraire l’antique esprit païen luttant contre l’esprit nouveau? Qu’est-ce que le protestantisme? Le protestantisme est par essence et précisément l’abolition du sacrifice. Abolir la réalité du saint sacrifice quotidien, pour n’en plus faire qu’un pâle et stérile souvenir; abolir le terrible et réel sacrifice de toutes les forces de l’homme par la virginité; abolir la mortification, l’abstinence et le jeûne; abolir la nécessité des bonnes œuvres, l’effort, la lutte et la vertu; renfermer en un mot le sacrifice en Jésus seul, sans le laisser passer à nous; ne plus dire comme saint Paul: «Je soufre ce qui reste à souffrir des souffrances du Sauveur.» Mais dire à Jésus crucifié: «Souffrez seul, ô Seigneur!» voilà le protestantisme.

Oui, dire à Jésus crucifié: «Souffrez seul, ô Seigneur!» voilà, non pas certes dans la pratique des individus, mais dans l’essence même de son dogme, voilà précisément la racine de tout le protestantisme. C’est un effort pour renverser la croix, pour l’arracher de terre, et dispenser chaque homme de la porter, sans pourtant en nier l’idée, puisque la croix de Jésus-Christ est manifestement tout l’Évangile, et que le peuple protestant se dit chrétien.

Mais la secte philosophique, qui s’élève au dix-huitième siècle, va plus loin. Elle s’attaque à l’idéal même du sacrifice; elle s’attaque à Jésus-Christ même; elle prétend l’écraser, et purger l’univers entier de toute trace et de toute idée de la croix, de toute pensée du sacrifice. Qu’est-ce qu’on sacrifie, lorsque l’on sacrifie? On sacrifie la volupté, l’orgueil et l’égoïsme. Mais c’est précisément ce qu’on entend sauver, ce qu’on prétend adorer quand on retourne à l’esprit païen; et l’on reprend avec le vieux culte, le culte de soi, le culte de l’orgueil et de la volupté. On adore de nouveau Astarté, déesse de la joie sensuelle, et Baal, lumière créée, raison humaine que l’on fait Dieu, et l’Or, dieu de toutes les passions, maître de tout.

Mais les sophistes du dix-neuvième siècle poussent à bout cette doctrine. Leur unique et continuel ennemi, c’est la croix. Abolir absolument toute idée et toute trace de la croix et du sacrifice, tout frein, toute autorité, toute subordination de l’homme à Dieu, toute loi, toute discipline, toute conscience, toute distinction du bien et du mal, c’est le but et l’idée[40].

[40] Dans la _Revue des Deux-Mondes_ du 16 février 1861, dans un article sur l’Hégélianisme, l’auteur déclare qu’il veut dégager du système hégélien, qui est mort, «sa pensée vivante et éternelle... ses éléments permanents... les pensées élevées et profondes nous lui devons... les deux ou trois idées que l’humanité s’est appropriées... et qui suffisent à la gloire du philosophe et à celle du pays et du siècle qui l’ont vu naître...» Cela dit, voici ce qu’il trouve:

«La découverte du caractère relatif des vérités, qui est le fait capital de l’histoire de la pensée contemporaine... Les jugements absolus sont faux... Aujourd’hui, rien n’est plus pour nous vérité ni erreur, il faut inventer d’autres mots... _Nous admettons jusqu’à l’identité des contraires._ Nous ne connaissons plus la religion, mais des religions; _plus de morale_, mais des mœurs; _plus de principes, mais des faits._ Nous expliquons tout, et, comme on l’a dit, l’esprit finit par approuver tout ce qu’il explique. La vertu moderne se résume dans la tolérance... La morale, qui est l’abstrait et l’absolu, trouve mal son compte à cette indulgence... Les caractères s’affaissent pendant que les esprits s’étendent et s’assouplissent.»

Tout cela repose «sur ce principe qui s’est emparé avec force de l’esprit moderne, et qui peut être ramené à l’Hégélianisme: je veux parler du _principe en vertu duquel une assertion n’est pas plus vraie que l’assertion opposée._»

Ainsi parlent ceux qui se croient les vrais représentants de la pensée contemporaine.

Pourquoi? Précisément parce que l’homme est dieu, disent-ils. Si l’homme était dieu, toute possibilité, tout prétexte de sacrifice se trouve anéanti.

Chrétiens, voilà l’ennemi. Voilà son plan: abolition du sacrifice, renversement de la croix du Sauveur. Or, quelle est aujourd’hui la force, la position de l’ennemi? Le voici:

Il y a aujourd’hui une force qui règne sur le monde. Il y a un gouvernail du globe. Ce n’est plus comme autrefois César. César n’est plus que la seconde des forces. Voici en effet la première, et Dieu en soit loué: c’est la parole publique, fixée pour tous les temps, multipliée pour tous les lieux par l’imprimerie.

Or, aux mains de qui est aujourd’hui cette force? Évidemment, elle est aux mains de l’ennemi depuis un siècle. Le peuple chrétien, l’humanité nouvelle est accidentellement gouvernée par l’esprit du vieux monde. La civilisation chrétienne se trouve aujourd’hui dans l’état où se trouvait le peuple de Dieu sous le règne de Jézabel et d’Athalie. Jézabel massacrait les prophètes, abolissait le sacrifice dans Israël, c’est-à-dire dans la partie schismatique du peuple de Dieu. C’est ce qu’ont fait les hérésies.

Mais bientôt, au sein même de Juda, voici la fille de Jézabel, Athalie qui règne sur Jérusalem, qui opprime le temple de Dieu et travaille à l’abolition générale du sacrifice sur toute cette terre que Dieu avait donnée aux enfants d’Abraham. Tel paraît le philosophisme du dix-huitième siècle, et il n’est pas moins heureux qu’Athalie. Seulement, comme elle, il a aussi déjà eu son rêve, où il n’a plus trouvé

... Qu’un horrible mélange D’os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange.

Mais cependant il règne encore. Il a un fils plus mauvais que lui, et qui prétend non plus seulement abolir le sacrifice, mais le retourner: au lieu de sacrifier la nature à Dieu, sacrifier Dieu à la nature; ne plus se séparer de Dieu, mais l’attaquer; ne plus seulement vider notre raison de toute donnée divine, mais adorer comme Dieu notre raison; ne plus seulement l’isoler du ciel, mais la retourner vers l’enfer. Je ne veux pas insister ici sur ce mystère de mort. J’en ai parlé; j’en parlerai souvent.

Ce que je vois, c’est qu’Athalie et Jézabel sont sur le trône. Elles tiennent le gouvernail. La parole publique fixée pour tous les temps, multipliée pour tous les lieux par l’imprimerie, cette irrésistible puissance est dans leurs mains. Dieu l’a permis. Armées de cette grande force, elles ruinent le christianisme. Où sont les chrétiens fidèles? Où sont les hommes qui représentent les sept mille hommes qui n’avaient point fléchi le genou devant Baal? Ils existent assurément et plus nombreux que les sept mille. Mais sur ces trois cent millions d’hommes qui portent le nom de chrétien, en est-il sept millions qui pratiquent? Mettez à part les schismatiques, les hérétiques, les incrédules et les indifférents, que reste-t-il? A Paris, il n’y a pas aujourd’hui un vingtième de la population qui suive Dieu et sa loi. Si donc, dans l’ensemble du monde chrétien, l’on compte un homme sur cent qui n’ait pas fléchi le genou devant l’ennemi, qui adore Dieu et suive sa loi, c’est beaucoup.

Voilà la position de l’ennemi et sa force: voilà le danger qui menace la croix.

III

Eh bien! ce serait avoir peu de foi que de perdre courage à la vue de la force ennemie et du danger. Vous allez voir si nous n’avons pas de ressources. Seulement vous devrez comprendre qu’il ne faudrait pas dormir plus longtemps.

Sous Tibère et Dioclétien, il y avait une ressource, savoir: les catacombes et dans les catacombes la croix. Et la croix a en effet vaincu. Sous Athalie, il y avait une ressource, le temple, et dans le temple Joas et Joiada; l’héritier légitime et le prêtre de Dieu. Il en est de même aujourd’hui. En présence de l’irrésistible pouvoir qui nous domine, il y a le temple de Dieu, l’Église catholique et les ministres de Jésus-Christ, et la croix, légitime héritière du trône. Oui, le sceptre et le trône, c’est la parole publique, fixée pour tous les temps, multipliée pour tous les lieux par la presse. Or, la croix est l’héritière de ce trône et de ce sceptre. Elle s’élèvera sur ce trône, comme elle s’est élevée sur la couronne de Constantin.

Dieu veut que l’humanité nouvelle, après avoir triomphé de la force et de César par le martyre; après avoir régné d’un certain règne bien imparfait encore, mais pourtant très fécond, pendant quinze siècles, triomphe des nouveaux maîtres du monde, et commence un second règne moins imparfait et mille fois plus fécond que le premier.

Mais quels sont les maîtres du monde? des idées, des doctrines, des esprits. Nous avons donc maintenant à dire avec saint Paul: «Notre lutte n’est plus contre la chair et le sang, elle est contre les forces intellectuelles du mal... contre les rois de ces ténèbres qui nous enveloppent.» Il nous faut conquérir le monde une seconde fois, non plus seulement ni surtout par le sang, mais par l’intelligence, par l’intelligence appuyée sur la croix comme le sang des martyrs lui-même tirait de la croix seule toute sa vertu.

C’est au nom de la science, de la raison, de la philosophie que l’on nous écrase par la presse depuis un siècle, et que le venin de la science perverse, de la philosophie menteuse atteint jusqu’aux extrémités du monde les lettrés et les illettrés, les esprits sans défense, et tous les commençants de la raison, plus faciles encore à surprendre que les enfants. Or, c’est sur ce point même que Dieu, nous l’espérons, prépare un éclatant triomphe. Il prépare une manifestation de lumière chrétienne, de science et de raison chrétienne, de sagesse catholique, laquelle certainement éclipsera ces ténébreuses lueurs qui nous séduisent et nous égarent. Voici comment:

Dieu inspire aux siens, en ce siècle, et bientôt depuis cinquante ans, l’idée d’une science d’ensemble, d’un enseignement encyclopédique, éclairé tout entier par la croix.

Rattacher tout à Jésus-Christ, les lettres, les sciences, les arts, la philosophie et l’histoire, et le droit et les lois, c’est une pensée qui fermente dans l’Église. C’est le mot de saint Paul appliqué à l’ordre intellectuel: «Rétablir tout en Jésus-Christ;» ou, comme le porte une autre version: «Résumer tout, récapituler tout en Jésus-Christ;» c’est-à-dire rattacher à cette tête, à ce principe, à cette source, à ce centre, tous les rayons de l’esprit humain. Et saint Paul le dit ailleurs plus clairement encore: «Je ne veux savoir qu’une seule chose: Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.» Eh bien! oui: le chrétien qui pense sait aujourd’hui que ce mot est et doit être la vraie devise de la science pleine, profonde, étendue à tout. On multiplie donc les essais, on publie des livres intitulés: _Université catholique_, _Encyclopédie catholique_. On fait plus, on fonde à Louvain une véritable université catholique qui vivifie tout un royaume. Plus tard, notre vénérable frère Newmann, fondateur de l’oratoire anglais, fonde aussi l’université catholique de Dublin.

En France, il nous sera impossible, ce semble, pendant très longtemps, de fonder un tel centre d’enseignement. Mais, au lieu de m’en plaindre, j’en veux remercier Dieu. Cette impossibilité nous donnera l’élan qui décuple la force sous la difficulté, comme on l’a dit si heureusement:

S’appuyer sur l’obstacle et s’élancer plus loin.

Au lieu d’un centre d’enseignement oral et local, déclarons que nous établissons nos chaires d’enseignement chrétien sur le trône même d’où l’on gouverne le monde, et que, comme tous en ont le droit, nous nous emparons, pour enseigner, de la parole publique, fixée pour tous les temps, multipliée pour tous les lieux, par la presse.

Mais c’est là même la difficulté, direz-vous? Je le sais. Comment chasser l’ennemi de ce sommet pour nous y établir nous-mêmes? Il nous faut donc regarder en face, fermement et attentivement, l’ensemble et le détail de la difficulté et chercher s’il n’y a pas quelque moyen, quelque chemin encore inexploré, pour parvenir à ce sommet et y dominer tout.

IV

Il y a plus de trente ans qu’un homme d’un grand sens, et qui certes n’était poussé par aucun fanatisme religieux, disait: «Le clergé catholique pourrait, s’il le voulait, prendre le sceptre de la science qui est par terre. Je ne lui demande pour cela que dix années d’efforts.» Ce mot est encore plus vrai que ne le pensait son auteur, et Dieu même en prépare l’accomplissement. Dieu dis-je, prépare, au fond de l’esprit moderne une science d’ensemble, dominée par la croix, Dieu prépare la réalisation littérale et textuelle du mot de la sainte Écriture: «Les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science.» Expliquons-nous.

Je parle de la science. Non pas des sciences partielles, mais de la science.

La science est la connaissance de ce qui est. Or, qu’est-ce qui est?

«Il y a trois mondes, dit Pascal: le monde des corps, le monde des esprits et le monde de la charité, qui est surnaturel.» Aristote avait dit la même chose en des termes fort peu différents: «Il y a, dit-il, trois essences, deux naturelles, une immuable.» Il est évident qu’il y a ces trois mondes et point d’autres. Il y a les corps et les esprits créés, et puis il y a Dieu. Connaître ces trois mondes et leur rapport autant qu’il peut être donné à l’homme sur cette terre, c’est la science.

S’il en est ainsi, la science proprement dite n’a jamais été possible que de nos jours, et elle n’est devenue possible que par le christianisme. L’antiquité ne connaissait ni le monde d’en haut, ni le monde d’en bas. Elle ne connaissait pas le monde des corps, c’est un fait. Elle ne connaissait pas le monde d’en haut, parce qu’on ne peut le connaître solidement que par la foi et la révélation. L’antiquité ne connaissait donc que l’esprit de l’homme, et bien imparfaitement, puisqu’on ne peut connaître suffisamment l’un des mondes que par sa comparaison aux deux autres.

Le christianisme, la foi, la croix de Jésus-Christ sont venus révéler le monde d’en haut et ses mystères. Les Pères de l’Église et le moyen âge étaient donc en possession de deux mondes, le monde d’en haut, obscurément révélé par la foi, et le monde de l’esprit créé, illuminé par cette révélation d’où est sortie une science théologique et philosophique supérieure, sans nulle comparaison, à la science des anciens. Mais notre moyen âge lui-même ne pouvait pas encore essayer heureusement l’encyclopédie véritable, ni le commencement de la science proprement dite; l’un des trois mondes lui manquait: le monde visible lui était inconnu à peu près autant qu’aux anciens. Mais, le temps venu, Dieu veut donner au peuple chrétien la science de ce troisième monde: il inspire, il pousse l’esprit humain à connaître enfin la nature. Il suscite des esprits pleins de force et d’élan, remplis de l’enthousiasme de la vérité: Copernic, Galilée, Kepler, Pascal, Descartes, Leibniz, qui furent les créateurs de tout le mouvement scientifique moderne, et qui firent entrer dans le monde la science de la nature visible. «Seigneur, dit Kepler, vous avez attendu six mille ans un contemplateur de vos œuvres. Soyez béni. J’ai dérobé les vases des Égyptiens; j’en veux faire un tabernacle à mon Dieu.»

Ce tabernacle, conséquence des découvertes de Kepler, n’est achevé que de nos jours. Depuis peu, l’homme possède un certain ensemble de la grande science de la nature, non pas complet, mais suffisant pour commencer.

Aujourd’hui donc, pour la première fois, nous avons sous les yeux les trois mondes: le monde d’en haut révélé par l’Incarnation, donnée obscure, mais déjà profondément étudiée par le travail théologique de dix-huit siècles, travail immense, incomparable, dont le monde du dehors ne se doute pas. Nous avons sous les yeux le monde des corps, dont la science marche de conquête en conquête depuis trois siècles; et nous avons la science de l’esprit humain enrichie de l’expérience de tous les siècles tant anciens que modernes.

Donc la science d’ensemble, la science proprement dite, l’encyclopédie véritable peut commencer. On peut maintenant comparer la théologie, la philosophie et les sciences. On peut comparer les trois mondes. «Attendez, disait M. de Maistre il y a quarante ans, attendez que l’affinité naturelle de la science et de la religion les réunisse!»

Mais qui peut faire cette réunion et cette comparaison?

Je dis qu’elle n’est possible que par la vertu de la croix: c’est là, chrétiens, votre triomphe. Qu’ont donc produit jusqu’à présent nos adversaires? J’entends par là ceux qui veulent renverser la croix, ceux qui veulent rejeter de la vie et de l’esprit humain la pratique et l’idée du sacrifice. Qu’ont-ils produit?

Vous entendez dire quelquefois qu’ils ont produit le mouvement scientifique moderne. Mais quoi! c’est le dix-septième siècle qui a tout fait et tout créé; depuis, l’on a perfectionné. Mais tous les inventeurs étaient chrétiens. Ces sciences sont donc à nous par leurs inventeurs: les peuples chrétiens seuls étaient capables de les créer. Elles ont été créées, non par révélation assurément, ni par voie de conséquence théologique, mais par l’effort de l’esprit humain, béni de Dieu, pénétré par la sève chrétienne, par les prières des saints, par la lumière des contemplatifs, par l’élan des mystiques, par la philosophie profonde des grands théologiens. Oui, ces forces, ces lumières, ces grâces et ces bénédictions, par la vertu du sacrifice et de la croix, ont soulevé l’esprit humain vers un plus grand amour du vrai et de plus grands élans.

Ces sciences donc, par leurs inventeurs, sont à nous. Les continuateurs ont pu être ce qu’on voudra, bons ou mauvais; il n’importe. En elles-mêmes, d’ailleurs, toutes ces sciences, astronomie, mathématiques, physique, sont évidemment neutres. Elles sont au premier occupant, à celui qui saura s’en servir, et les faire entrer, toutes pénétrées de lumière et de philosophie, dans l’unité de l’encyclopédie véritable.

Or, nos ennemis le peuvent-ils? Je demande encore une fois, pour juger leurs forces, ce que jusqu’à présent ils ont produit, outre les ruines. Mettons à part ces ruines, qu’ont-ils dit, affirmé, démontré? qu’ont-ils construit? Je ne trouve absolument rien.

Ils ne peuvent nommer que deux choses: la philosophie du dix-huitième siècle et la philosophie du dix-neuvième siècle, c’est-à-dire un éclat de rire, suivi d’un acte de folie.

La philosophie du dix-huitième siècle est un éclat de rire contre toute religion et toute philosophie. Ils ont dit: «Entre Platon et Locke, il n’y a rien en philosophie;» c’est avouer qu’ils ne savaient plus même ce que veut dire philosophie. Pour eux, saint Augustin, saint Thomas et saint Anselme, tous les Pères grecs et tous les scolastiques, tous les mystiques, tout le dix-septième siècle, Descartes, Pascal, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz, n’étaient rien en philosophie. Ils ont dit: «Nous avons quatre métaphysiciens: Descartes, Malebranche, Leibniz et Locke; ce dernier seul n’était pas mathématicien, et de combien n’était-il pas supérieur aux trois autres?» Ce qui veut dire simplement que le dix-huitième siècle avait perdu le sens philosophique, et qu’à ma connaissance, aucun siècle, depuis Platon, n’a été philosophiquement aussi nul. C’est une éclipse philosophique absolue. A partir de la plus vive lumière théologique, philosophique et scientifique, ils sont tombés en un instant dans les ténèbres.