Les Sèvriennes

Part 9

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Nous aurions voulu être toutes à la place de Berthe. Mais je suis contente que ce soit elle qui ait recueilli les félicitations de M. Legouff, après une conférence très vive, solide, bien composée, sur les «Maures en Andalousie».

Mme Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait pas au cours. M. Legouff est parti avec M. Lepeintre, qui l’emmenait en «troisième année».

Il nous a laissé une impression charmante, celle que ferait un bon grand-père, très savant, très illustre, qui aimerait à donner à ses petits-enfants d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de son cœur.

Comme nous l’aimerons en «troisième année», puisqu’il ne vient à l’École, que pour aider de ses conseils les futures agrégées.

18 avril.

Voici Pâques; je pars en vacances, j’irai à Barbizon voir Berthe et son père, puis je rejoindrai Charlotte et son fiancé, nous avons tout un programme de promenades à faire dans Paris.

Mon cœur bat trop vite, comme je vais être heureuse avec eux.

Barbizon, jour de Pâques.

Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous restons là, calfeutrés dans la chambre; Berthe déclame _Salammbô_, M. Passy somnole dans un vieux fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras. J’écoute, mais ma pensée est loin, elle tournaille obstinément, autour d’une autre chambre que j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement Charlotte. Ma pensée les voit, je leur ris. Il fait bon ici près de Berthe, mais je voudrais être là-bas, auprès d’eux.

22 avril.

Il pleut; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante que brode le feuillage des grands chênes, et que déchire--avec quelle joie barbare--le vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les nids. C’est sur les cailloux du chemin, dans l’herbe, les rigoles, une lente ritournelle, un fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se plaignent: eux aussi souffrent! Ainsi la Douleur est partout! Et cette trame grise, entre ciel et terre, comme un voile obscurci, enveloppe notre souffrance et celle de l’univers.

23 avril.

La Forêt a dit: «Il faut avoir pitié!» Je pense aussi que les plus hautes leçons, les leçons de grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la Montagne qui nous les donnent.

24 avril.

M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques, où habite Charlotte; je n’arriverai jamais assez tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de «joli bois», que le père de Berthe est allé me cueillir, ce matin, dans la forêt.

L’étrange et brave cœur: il est bien l’image complète de l’ébauche qu’est Berthe; à vivre près de lui, on ne songe plus au ridicule de ses habits, à la singularité des papillotes. Il vit en communion avec la nature, simplement; c’est cette sincérité, cette bonté qui seront dans la vie la grande force de Berthe.

A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les fleurs embaument, M. Dolfière a voulu que je lui fleurisse sa boutonnière; Charlotte, avec ses dents, a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston de son fiancé.

25 avril.

Visite au Luxembourg: nous avons regardé longuement le saint Jean-Baptiste de Rodin, et sa Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les Carrière, les très rares tableaux de l’École impressionniste. C’est un éblouissement. Il nous a expliqué, à toutes deux, les tendances modernes de l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai, à la plastique sincère des êtres vivants.

26 avril.

Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances, trois choses ont remué en moi les sources profondes; trois choses ont surgi, qui vont dominer, je le sens, ma vie de Sèvrienne.

La pitié pour ce qui souffre.

L’amour du beau.

L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi, dans un autre cœur.

CHAPITRE XX

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

15 mai.

Je travaille fiévreusement; les jours passent sans durée, je suis avide d’aller sans cesse plus avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, je les ai tant, tant rabâchés depuis mon brevet supérieur, que je finis par les considérer, comme M. de Goncourt considérait l’antiquité: «ce pain des professeurs».

Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade dans les bois, je lis les œuvres de nos poètes contemporains, en remontant à Musset, puis à Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore.

Comme ceux-là sont près de mon âme, près de mes yeux. Il n’y a pas à dire, même dans les œuvres du divin Racine, il y a une phraséologie de bonne compagnie, une majesté dans l’allure des tirades, comme dans le mouvement des personnages, qui glacent l’émotion très profonde du drame.

Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, mais qu’on sent si profonde, de Mlle Bartet pour ressusciter, au bout de deux cents ans, l’Iphigénie rêvée par Racine.

Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve de son ingénuité, l’autre jour m’ont bouleversée. C’est la première fois que j’ai senti, au théâtre, une âme souffrir sincèrement: et c’est la divine Bartet qui fait ce miracle de ranimer la momie qu’était devenue, pour nous, l’œuvre de Racine.

Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, ma reconnaissance aussi. Était-ce bien correct?

Faut-il toujours vivre guindée par cette correction qui vous prive si souvent du plaisir d’avouer sans détour ce qui plaît, ce qui émeut?

20 mai.

Bartet m’a répondu un mot charmant; je le fixe, comme une fleur, à cette page de mon journal.

1er juin.

Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire pour la matinée de dimanche aux Français, on joue: _On ne badine pas avec l’amour_. Je préviens Charlotte et son fiancé.

4 juin soir.

Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, celle qu’une expérience prématurée déflore, cruelle et candide, se jouant sans scrupule de l’âme de Rosette, de l’âme de Perdican.

Mais pourquoi cette comédie de Musset, si émouvante à la lecture, si à la fois rêve et réalité, devient-elle obscure à la scène; Charlotte et moi nous avons eu la même impression, comme si ce théâtre, écrit pour les délicats, n’était vraiment clair, vraiment dramatique, que lu en silence.

Même ces passages exquis, cette poésie que l’âme de Perdican jette sur les souvenirs de son enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si petits: à la scène, quoique dits par Le Bargy, cela paraît déclamatoire.

Je crois que le mystère d’une lecture convient mieux au théâtre de Musset, que le jeu, souvent médiocre, des artistes qui l’interprètent.

Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour me voir, mais qu’il a horreur des bonshommes et des bonnes femmes des Français.

Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé de ne pas lire Baudelaire; pourquoi? parce qu’il aurait regret, que _les Fleurs du Mal_ laissassent leur ombre sur ma pensée.

Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si délicat, d’un ami.

Fin juin.

Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis surprise!

Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée, radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma route.

Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six quartiers de noblesse!

Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future.

Ai-je bien profité de cette année de travail?

Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu, de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse. Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me mettre dans mes meubles.

Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont l’illusion d’entendre des choses personnelles: je rougis de mes larcins. Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma maison.

Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un _Manuel de l’École de Sèvres_.

Tout mon travail de seconde année tendra vers ce but; il est grand temps d’être autre chose qu’un brillant esprit d’assimilation.

Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon esprit, de l’effort de ma conscience; si jamais le grand principe de l’étude a été donné, c’est bien par cette vertueuse femme que nous fréquentons trop peu: Eugénie de Guérin.

Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever.

Son journal devrait avoir la place d’honneur, dans nos chambres de jeunes filles; il nous redirait, lui, d’être probes, d’écarter toutes les lectures qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, comme un bien inestimable, la pureté.

1er juillet.

J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une très bonne leçon. Ces jours-là, j’ai connu le paradis: je me sentais soulevée, frémissante, avide d’atteindre à la perfection.

C’était un contentement délicieux, que je savourais dans mon for intérieur. Je me surprenais à rire, du même petit rire qu’a ma conscience, après une bonne action.

Les jours qui suivaient, c’était une sérénité paresseuse, j’envisageais l’avenir sans inquiétude, comme si le succès était désormais infaillible.

Tout me paraissait facile, je me sentais des épaules à soulever le monde.

Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je n’osais plus me réjouir, doutant de moi-même, maltraitant mes professeurs, croyant à la malchance, nerveuse, irritable et si malheureuse que j’aurais voulu mourir... parce qu’une leçon ne valait rien.

Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse déprimer par aucune injustice. D’Aveline la goûte peu; cet esprit frondeur, irrégulier, cette parole trop prompte, et souvent éclairée de mots que lui fournit le lexique paternel, choquent le puriste, un peu étroit, qu’est notre professeur.

Moi, je reste désarmée devant un jugement sévère: l’idéal serait d’être le personnage pondéré, si réfléchi, qu’est Victoire Nollet; celle-là plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus des bourrasques de notre vie scolaire.

Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement sensible. Adrienne Chantilly ne tient plus la tête de la classe; nos professeurs ont vite percé le fragile tissu de son esprit. Seuls, des évanouissements propices et le jeu de paupières, dupent encore M. d’Aveline.

Victoire monte, monte; Jeanne Viole travaille et mène de front une tactique fort intelligente, qui lui gagne ici des sympathies utiles. Bléraud est nulle; Hortense ne travaille que pour Ugène; Thérésa est moyenne, Berthe inégale.

En somme, la lutte pour le nº 1 de la licence est bien limitée entre Victoire Nollet et moi.

10 juillet.

Nous y pensons déjà: ce matin les élèves de deuxième et de troisième année, sciences et lettres, sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu les examens d’agrégation et de licence.

Dès six heures du matin, le désarroi était dans l’École: de grandes voitures Cook, à postillons, stoppaient devant les grilles; nous étions toutes levées, aidant nos compagnes, leur faisant du café, des rôties. Elles sont vertes, ou si pâles, que les flacons de sels circulent. Vite on les met en voiture: «Cherchez sur la route, un bossu, un soldat, une femme grosse, leur crie Berthe, et tout ira bien.»

Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement sur la route, les voilà parties, nous agitons encore nos mouchoirs.

Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam s’est trouvée mal.

Ce départ pour les examens me bouleverse.

Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le sourire confiant qui passait, une seconde, sur ces pauvres figures tirées, fiévreuses, dont les yeux criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser que Mme Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne.

Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur, nous étions toutes groupées au bas des marches, la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa robe noire, debout au seuil de la maison.

A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du chef, qui veut donner son âme à celles qui partent, et c’est le cœur battant, que chaque élève a reçu son baiser.

Voilà quel viatique elles emportent!

Je crois à son efficacité.

18 juillet.

Nous sommes dans l’attente du résultat.

Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de littérature!

«_Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des classiques?_»

Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des sottises, dans sa composition de philosophie: «_Quelle place faut-il faire aux beaux-arts, dans l’éducation des femmes._»

Aucune, a-t-elle répondu.

Myriam a porté une feuille blanche au jury, puis s’est retirée.

19 juillet.

Je gagne mon pari, elles sont admissibles. Renée a vite sauté sur mes _Contes grecs_ de Marnille, que je lui avais promis. Elle adore l’esprit de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus intelligente, de la plus amusante histoire grecque.

Ma joie, demain, sera complète.

20 juillet.

Charlotte est reçue.

C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient tous les deux (pour épargner à ma Lolotte l’angoisse de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche si peu de noms à la porte de l’École), que je leur ai annoncé la bonne nouvelle.

En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait dit tout de suite le résultat; il voulait me parler de moi, me serrant si affectueusement la main. Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre, j’ai crié: merci, merci, et au galop, je suis revenue dans ma chambre.

Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait, je riais, lui nous tenait chacune par la main, et confondant nos mains dans un même baiser:

«Vivent les Sèvriennes, vive Mlle Lonjarrey, hourrah pour Marguerite Triel.»

En partant, il m’a dit:

--«Maintenant que Charlotte va être un peu plus votre sœur, mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m’accepter pour ami.

--»Oh! oui, ai-je répondu, en y mettant tout mon cœur.»

Charlotte nous regardait avec des yeux ravis.

--«Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un médaillon sculpter nos deux profils.»

Je me suis sentie rougir.

25 juillet.

Il était écrit que j’aurais un ami!

L’amitié d’Henri me comble de joie; son esprit me plaît, son cœur me plaît. J’aime son passé de travail, d’efforts souvent pénibles (Charlotte me l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est Charlotte, pour en faire le compagnon de toute sa vie.

Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais, parce que je sens qu’il m’aime.

29 juillet.

Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres.

Demain, nous quitterons toutes l’École, pour aller en vacances. Je ne m’en réjouis point. Je voudrais demeurer ici toujours.

Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est si doux de l’être.

Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans; déjà cette pensée me déchire. On est si bien sous ce toit, près des beaux arbres, près du jet d’eau où chuchotent des voix anciennes, parmi les livres rangés dans les vitrines blanches, sous les écussons blancs enguirlandés de lys. Chercher les idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui fut jadis le médaillon de la Marquise, chercher son visage dans les hautes glaces, et s’y voir encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses seules émotions.

Quel rêve!

Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai pas en revenant; une autre prendra ma place, et ne saura pas combien tu me plaisais: j’ai voulu que ta parure, ces mousselines, ces fleurs, ces photographies fussent un reflet de moi-même; c’est un peu de mon âme, chère petite chambre, que je t’ai donné là.

Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je te laisse, j’avais fait mon nid; malgré moi, je l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me retourner.

Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les choses gardent mémoire de ce qui passe, souviens-toi, qu’ici nos mains fraternellement se sont unies, et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de celle qui la cherchait.

CHAPITRE XXI

_Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres à Mme Jules Ferron._

«Madame,

»Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous adresser un rapport confidentiel, qui puisse compléter le dossier des élèves, que j’ai sous ma surveillance.

»Le voici.

»D’une façon générale, je ne trouve pas dans cette promotion, la discipline et le respect nécessaires, comme vous nous le dites souvent, madame, à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque toutes ces demoiselles sont d’esprit léger, remuant. Elles aiment la parure, et leur jeunesse accorde une créance inimaginable à la plus-value d’une fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des détails, et semblent ignorer que la vraie vie de l’École, est celle où vous les conviez, madame, dans les hautes sphères de la méditation et du recueillement.

»Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je ne désespère pas de voir aboutir la conversion que j’ai entreprise.

»Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune de nos Sèvriennes:

» Mlle Chantilly a, au plus haut degré, le souci de sa taille et de son ajustement. Orgueilleuse de ses prérogatives de première, elle s’imagine que sa présence, au milieu de nous, augmente la gloire de l’École.

»Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune vocation pour l’Enseignement, de viser à autre chose, en se servant de l’École comme d’un tremplin, si j’ose m’exprimer ainsi.

»Si j’en crois les confidences de qui vous savez, son entreprise serait de compromettre un de ces Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle aurait jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline.

»Comptez, madame, sur ma vigilance.

»Mlle Triel, gentille jeune fille, douce, timide, bien élevée, un peu trop sauvage. S’ignore elle-même. Travaille beaucoup, sans bruit. Promet d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien à ajouter.

»Mlle Nollet mérite en tout point l’estime dont vous voulez bien l’honorer, madame. Depuis le malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas surprise une seule fois à pleurer; même, Mlle Vormèse lui ayant demandé ce qu’elle pourrait faire pour l’aider dans sa peine, Mlle Nollet a prié Mlle Vormèse de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand avec elle, en vue de sa licence. Elle est donc tout à l’étude.

»Sa santé reste déplorable, la crise attendue ne se déclare pas, malgré les douches glacées que, sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui administre tous les jours que Dieu fait. Enfin!

»J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie de cette jeune fille, qui témoigne d’une nature virile, bien préparée à recevoir la manne stoïcienne.

»Mlle Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, droite, méfiante d’elle-même, demandant à plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil.

»Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à vous, madame, par un sentiment de touchant respect, J. Viole est venue à moi. Dans mon cabinet, nous discutons morale et philosophie; elle est vraiment intéressante, dans son ardeur à chercher la vérité, à s’attacher aux principes découverts.

»C’est une âme délicate, plus faite pour le cloître que pour la vie. Cependant j’espère, par des paroles réfléchies, lui rendre le goût de l’action; et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider à sortir de cette voie mystérieuse, où son cœur, comme dit Pascal, se cherche et ne se retrouve pas.

»Mlle Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont les paroles sont souvent marquées au coin de la plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc: peut-être y aurait-il à redouter dans l’avenir, la défection d’une frondeuse, d’une révoltée.

»Mlle Hortense Mignon. Je me permets d’appeler toute votre attention, madame, sur cette élève qui est très cachottière.

»Elle entretient, poste restante, une correspondance très active, avec un jeune homme de son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut épouser sans l’aveu des parents.

»Non seulement, elle néglige son travail, pour bûcher les examens de ce Monsieur, mais ce qui est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en l’absence de tout le personnel, pendant les vacances de Pâques, de recevoir son fiancé à l’École, et même de partager ses repas avec lui.

»Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête n’ont été que des répétitions, et que ce jeune paresseux a trouvé moyen encore de piller les cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler ces faits indubitables, qui m’ont été appris par qui vous savez, madame.

»Mlle Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, un peu bêtote.

»Mlle Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé son pardon, madame, aucune tentative détestable ne s’est renouvelée.

»Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me louer de son zèle, qui peut nous être d’un véritable secours, dans l’œuvre de perfection et de grandeur morales, que nous poursuivons.

»Mlle Bléraud n’est pas sympathique à ses compagnes, qui l’écartent, depuis que le bruit a couru, dans l’École, qu’elle était hystérique. Seule, Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, la froideur de toute sa promotion.

»Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de vous faire connaître.

»Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, de la tâche délicate que vous m’avez confiée, et reconnaissante de tout ce que je vous dois, je suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer que jamais l’École n’a été si parfaitement unie dans la communion d’un sentiment unique de respect et d’admiration pour votre personne.

»Veuillez agréer, etc.»

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

LE RETOUR DES SÈVRIENNES

Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. C’est un chassé-croisé: élèves, parents, amis, bagages, fournisseurs, pêle-mêle s’engouffrent. Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés depuis deux mois; l’odeur si triste des vieux murs s’évapore.

C’en est fait du silence: un flot de vie est entré dans l’École. Sous le pas alerte des Sèvriennes, les escaliers crient, les portes grincent, les voix s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps engourdi qui, dans l’ombre, pleure des larmes de salpêtre.

Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret leurs bras à la joie bruyante des tout petits, l’École semble chagrine du retour des Sèvriennes.

Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. Les bonnets à brides volettent, ponctuent ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette ses ordres, court du réfectoire à l’office, des cuisines au monte-charge, voyant tout, sachant tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif photographie au passage.

Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le jet d’eau chantonne; son âme, captive sous un réseau de perles, redit les paroles anciennes et qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la cour, tombent les premières feuilles mortes; mais tout le sang de la terre monte dans les arbres du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente mélancolie des choses, transfigure, comme un visage qui se pare d’une fraîcheur éclatante aux approches de la mort...

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Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, Marguerite Triel regarde les coteaux d’alentour, couverts de leur «toison fauve». On ne verra plus briller, le soir, les petites lumières des maisons closes; Saint-Cloud se dénude; seule, la croupe de Brimborion est encore verdoyante.

Tout est triste! Elle regarde songeuse. Est-ce bien là ce paysage radieux dont le souvenir l’enchantait la veille encore; et cette chambre, cette cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va vivre toute une année. Quoi, c’est cela qu’elle regrettait!