Les Sèvriennes

Part 10

Chapter 103,860 wordsPublic domain

La déception de ce retour l’oppresse comme un chagrin; n’y tenant plus, Marguerite abandonne ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de la table, et vite s’enfuit embrasser Mlle Vormèse, puis chercher dans leurs chambres, ses compagnes arrivées avant elle.

N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe pour attendre, au tournant de l’escalier. C’est une montée, une dégringolade perpétuelle de Scientifiques et de Littéraires, qui toutes, gamines en dépit de l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre la marche lente, et le rythme d’un pas léger.

--Bonjour ma chère; comment allez-vous? Quelle mine superbe! Hein, contente de rentrer?

--Ma foi non.

--Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet!

--Encore bouquiner, oh! là là!

--Connaissez-vous les nominations?

--Quelques-unes.

--Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière!

--Pas possible.--Mais oui, on dit que le ministre avait remarqué le profil.--Au scandale.

--Et Renée? agrégée, tombe dans un trou, à Mamers.

Les bruits de pas étouffent les paroles. D’autres Sèvriennes montent.

--Avez-vous vu la Veuve?

--Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir.

--Vous a-t-elle répondu?

--Jamais de la vie: vous savez bien qu’elle a pour principe, de répondre deux lignes aux agrégées, et rien aux licenciées.

--Mais plus tard écrit-elle?

--C’est selon le cas que notre mère fait de nous...

--Très bien, quand je serai professeur, je ne la fatiguerai pas de mes lettres...

Elles passent.

Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap vert russe; elle conduit trois nouvelles que Mlle Lonjarrey lui a recommandées; une petite arabe, au corps nerveux, aux yeux longs, s’entr’ouvrant pleins de caresses, des joues olivâtres qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville; une grosse paysanne, aux traits mous, au regard terne: Marianne Brunie; la troisième, élégante, distinguée, des yeux frais, comme ces fleurs bleues, qu’on nomme les «cheveux de Vénus», très blonde, une bouche rouge, extraordinairement sensuelle: Hélène Dinan.

Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment un groupe d’intellectuelles pures: l’une est hégélienne, l’autre disciple d’Auguste Comte, la dernière, par snobisme, nie la matière, et ne conçoit que la vie spirituelle.

--Ah! que je suis heureuse de vous revoir, Marguerite, fait Adrienne Chantilly, présentant ses trois nouvelles amies, à la plus jolie Sèvrienne. C’est une embrassade polie, Didi picore les joues qu’elle baise, craignant d’y laisser le velours éphémère de ses lèvres.

Elles passent.

Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de cheveux blonds, se détache, entre les portes, comme une figure de sainte dans un triptyque ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle excite. Impatiente, elle cherche ses amies, et ne voit, au bout du couloir, que Victoire Nollet, portant, de toute la force de ses bras maigres, un matelas fraîchement rebattu.

--Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez à la cloche de bois?

--Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. Le dépensier m’a collé un vieux matelas, quand j’ai le droit d’en avoir un neuf! j’ai réclamé, personne ne m’écoute. Je porte le mien à une première année, et je rapporte celui-ci!

--Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas avec vous, ajoute Marguerite railleuse.

Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire continue son chemin; personne ne s’offre à l’aider. A bout de force, elle tombe, mais ne lâche pas sa proie.

Soudain, au bas de l’escalier, on entend des voix joyeuses, un talon qui sonne allègrement:

Zimbaïla! Zimbaïla! Les pompiers de Nanterre!

L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant le refrain favori de Berthe Passy, qui monte quatre à quatre, et surgit accompagnée du «Paternel» en sabots, le béret à la main.

Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement protégées par une collerette de fougères; autour du cou, de longs fils de lierre. Sans dire un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse sa fille, remet sur les papillotes échevelées, son béret de drap, et se sauve, laissant les Sèvriennes ahuries de cette apparition rustique.

Berthe agacée fronce le sourcil.

--Eh bien! quoi! c’est mon père. Sommes-nous au Jardin des plantes ici?

Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses bras:

--Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. Il y a si longtemps qu’on ne s’est vu! et tu n’écris pas! Enfin, la belle, me diras-tu ce que tu as fait pendant ces vacances.

--J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, auprès de ma vieille cousine. J’ai lu, couru, bâillé! oh bâillé! surtout le dimanche, quand on allait faire des visites.

--Tu n’as donc plus d’amie là-bas?

--Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai plus; je suis solitaire au milieu des jeunes filles que je fréquentais; nous n’avons plus rien de commun, ni vie, ni pensée, ni rêve.

--Mais, insiste Berthe, avec malice, si les femmes t’ennuient, il te reste les hommes!

--Eh! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils m’admirent, parce que je suis une savante, mais leur admiration est... comment dirai-je... suspecte. Il y a autre chose, par derrière, que du respect.

Oui Molière a peint toute la province, quand il a dit:

Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu’une femme étudie et sache tant de choses.

Les gens de chez nous pensent comme lui.

Au fond, les hommes s’imaginent que nous sommes trop savantes pour rester chastes, et qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le sommes, d’être honnêtes.

--Tu crois?

--Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas encore, mais on les devine à leurs regards, à leurs poignées de mains...

Et les femmes! en voilà qui ne nous pardonnent pas de nous être déclassées, en gagnant notre vie.

J’ai horreur de tout ce monde-là.

--Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant dans sa chambre, quel besoin avais-tu de te fourvoyer à l’École! Quand on est faite comme toi, on épouse le plus gros sac d’écus, on a la gloriole de signer, le matin de ses noces, un contrat de vente corporelle!

Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera plus ton apostolat de professeur, que ce mariage, qu’appelle si bien nôtre Jérôme «une prostitution légale!»

C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors de l’ordre social, nous sommes presque un genre neutre, celui des Indépendantes ou des Révoltées. Et tu veux qu’on nous honore! Quelle bonne foi que la tienne, j’en ris.

--Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre de voir clair. Ces vacances ont été pour moi une lente désillusion. L’École me manquait trop.

--Eh quoi Mme Jules Ferron?...

--Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est ce milieu où tout nous élève, où naturellement, on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on admire, où l’effort est joyeux, où le travail est une forme du bonheur.

Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout ce qui est beau m’entraîne. Je suis fière d’appartenir à l’École, de préparer ma carrière de professeur, de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera féconde pour moi, pour les autres.

Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée; je suis les autres en silence. Comme la route m’a semblé longue!

Berthe attristée écoute son amie; cet aveu de Marguerite lui va droit au cœur, elle sait les tristesses de l’avenir, mais courageusement elle veut les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de l’escorte qui l’accompagne, des pays qu’il faudra traverser.

--Allons, Marguerite, demain tu auras oublié ton ennui. Nous voilà chez nous, arrange ta chambre, sors tes livres, je t’apporte des fleurs de Barbizon; demain tu retrouveras tes professeurs, tes triomphes de Sèvrienne.

Allons, allons, en avant pour la Licence...

Marguerite reste songeuse, son regard semble chercher quelque chose qu’elle ne retrouve pas.

--Ne trouves-tu pas l’École changée?

--Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne; je revois des murs qui suintent, des murs qui croulent.

C’est toujours tout pareil.

--Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée; cette chambre m’étouffe; j’aimais tant l’autre.

Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres, ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les ont vus naître... un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront jamais plus... Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici.

--Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras. Veille, ton imagination va déchirer ton cœur.

Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus sauvage; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques. Quel dégoût!

--Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble. Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure, un cœur qui aime ne peut être que très grand.

Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un mystère.

Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une femme? Non.

Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas espérer l’amour...

--Marguerite?

--Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon cœur s’est ouvert comme un nid... (elle ajouta tout bas), je l’écoute chanter.

Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir toutes les portes, trois êtres, trois magots apparurent de front.

--Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va coucher notr’ demoiselle, Élodie Fourraud, de Marseille.

--Quel est son numéro de chambre, monsieur?

--Élodie t’sait-t-y ton numéro?

--56, papa.

--Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, sa traînée de lierre sur l’épaule, se fit le cornac des trois phocéens.

--Enfin, les voilà donc!

Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance dans l’escalier, au-devant de Charlotte et d’Henri Dolfière, qui franchissent la grille de l’École.

CHAPITRE II

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

10 octobre 189 .

Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. Il ne me semble pas que j’aie quitté l’École, cette École si aimée, encore plus chère depuis que Charlotte est ici.

Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant que pour aller au cours ou en étude. Le jeudi, nous nous réunissons; pendant que je prépare mes textes de la licence, elle dessine des «écorchés».

C’est une intimité charmante où Henri a sa place. Constamment Charlotte me parle de lui. Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir été son amie de tout temps.

Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. Pour être amoureux, ils ne sont pas égoïstes, et je sens bien que ma présence ne leur est pas importune.

Charlotte travaille avec ardeur; mais en femme très ordonnée, elle se réserve, par-ci par-là, des récréations supplémentaires pour coudre son trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le prix des choses, le prix de l’argent surtout.

D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe avec la faconde lyrique des imaginatifs: il se voit déjà au travail, pour une commande de l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le songe de Pérette; Charlotte sera là pour consolider le pot au lait.

14 octobre.

Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois de Saint-Cloud.

Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr; tout était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux.

Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres, des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore.

Et tout cela s’écarte de vous; il semble que l’atmosphère donne aux avenues une perspective plus lointaine.

D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous, ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se veine.

Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares.

Quel divin maître que la nature.

Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de foire.

Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse. C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les poussant presque pour leur voler la place.

Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches, lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille.

Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques, sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques; la foule, ivre, vous saisit dans son remous.

Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là; une fois à l’abri, j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens.

Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette.

Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée; partout de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue.

Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la tombée du soir.

--A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait imiter celle de Mlle Lonjarrey.

--Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs.

--C’est vrai: ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent? dans cet abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux, comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont vu pleurer une reine.

--Oh! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je voudrais modeler.

--Quel serait le titre, m’sieu l’artiste?

--L’Attente.

--Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le clair regard d’Henri souriait à mes yeux.

Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon être; il me regarde: deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif; s’il parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.

Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait, battait à coups fiévreux; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans l’air, tous ces parfums.

Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, ondulait ainsi qu’une vapeur: c’était une nuée d’éphémères qui s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.

Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs, irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres palpitant encore sur l’eau morte.

Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, mourir, est-ce donc la loi de l’Univers? la nôtre alors.

J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte: «Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères; ceux-ci du moins sont plus sages que nous.»

--Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui échapperont pas.

20 octobre.

Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti, grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache... et face à main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de mire de l’École; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur.

Est-elle innocente?

Ne l’est-elle pas?

Agnès? Peut-être.

C’est une distraction bien superflue, nous sommes bourrées de travail; j’en perds la tête.

D’Aveline multiplie les explications de texte, ces tours de force, où, à propos de quatre vers, il faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de plus artificiel, rien de plus brillant que cet exercice oratoire: à propos de Victor Hugo--_les Pauvres gens_--pillez l’Épopée depuis Homère; à propos d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile.

«Tout est dans tout, comme dit l’autre.» Le truc, c’est de serrer le texte d’assez près, en l’élargissant de façon incommensurable!

Voilà le triomphe de Jeanne Viole.

Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles passionnantes; autour du Positivisme, chacune s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces éternelles discussions, trop d’idées surgissent, jamais une seule ne domine les autres.

J’en arrive à croire que les livres ne nous apprennent rien de certain sur la vie, que le mieux c’est encore d’obéir à l’instinct.

26 octobre.

Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou trois petites qui sont follement amoureuses de M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, est la plus enragée; elle embrasse éperdument sa chaise, et lui glisse des billets doux dans les poches de son pardessus.

«Graine de Mme Putiphar», l’appelle ma Lolotte.

Une autre a des extases, quand elle écoute notre chère Mlle Vormèse jouer du César Frank.

Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs aspirations. Celles-là souffrent, on ne les écoute pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole; chaque fois que l’une rentre dans sa chambre, l’autre l’y suit; en étude, le soir, Angèle Bléraud la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne lisent pas. On les laisse seules, alors rien ne les gêne.

Jeanne fait courir le bruit d’une conversion entreprise! ô Monsieur Cupidon, que penses-tu de celle-là? en attendant, ce sont les œuvres du beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de si pieux colloques.

Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la mode à Sèvres, que chaque jeudi, Adrienne Chantilly obtient d’aller suivre son cours de morale au Collège de France.

Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité qu’en vain on cherche ici.

CHAPITRE III

_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres, aux Batignolles._

«8 novembre 189 .

»Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le mois dernier, il nous vint d’Athènes un jeune orang-outang.

»C’est un cadeau du roi Georges!

»Cadeau qui à son prix, car ledit animal, nonobstant de vieilles habitudes, nous dérobe ses callosités, mais exhibe, à grand renfort de salive, ses prétentions de docteur ès philosophie!

»Il est de poil noir, de ventre gras, de teint luisant comme peau de phoque, nez camus sous deux yeux tendres. En dépit d’une forte moustache, qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, je crois que ce jeune être simiesque est du sexe de notre pseudo mère Ève.

»La chose est certaine, c’est une guenuche qui vient folâtrer parmi nous.

»Quelle richesse de contours! quelle ampleur de reins, un petit Hercule en pleurerait de n’avoir pas sucé le lait de ces puissantes mamelles! De vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se sont démesurément épanouis; si le dicton de notre vieille Palatine a cours en son pays, il faut que la main d’un Grec soit plus profonde que la main amoureuse d’un honnête homme de France.

»Mlle Lonjarrey me confie l’éducation de cet intéressant animal.

»Je m’y suis mise tout de suite, à la française, tant et si bien, mon p’a, que j’ai obtenu des résultats épatants.

»Mlle Sophie Triparti, plus familièrement dénommée entre nous Calypso, est une doctoresse, déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par un Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites Andromaques et de jeunes Pénélopes.

»Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de ce singe savant: elle boit, mange, rumine sous mes yeux.

»En passant, je puis t’affirmer qu’Homère n’exagère pas, quand il détaille la goinfrerie des héros de l’Iliade.

»Où je vais, elle va, et je promène mon animal de porte en porte, pour la plus grande joie de l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire.

»Elle m’a mise au courant de toutes ses petites affaires; puisque le secret de la confession ne saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je ne me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des papillotes pour ta coiffure du dimanche, c’est tout ce que cela mérite.

»Les bras de Calypso étant trop petits pour étreindre la majesté de son buste, à l’occasion je deviens sa chambrière. Sur le coup de huit heures, je pénètre dans sa «spélonque» comme dit, en se bouchant le nez, la suave Jeanne, joueuse de Viole à la façon de Sapho.

»Calypso dort, empaquetée dans ses draps; près du feu, l’indispensable: comble! A mon appel, la nymphe se réveille; une grosse tête poilue se dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, elle m’apparaît enfin, vêtue d’une rude chemise lacédémonienne.

»Je procède avec méthode: on prend les distances; elle se pose, s’affermit sur ses jarrets, le dos tourné à la porte entr’ouverte. Un deux, je passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air; d’un coup de poing, je ceinturonne tout ce que je trouve.

»Une, deux. Bougeons plus.

»C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, je lace, je tire, je sangle. Elle devient mince! mince! mince!

»Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran!

»Elle étrangle, je suis sans pitié: je bondis, derrière elle, je raidis mes muscles, mon genou sur le rein rebelle, je la repousse, je la harponne, cric, crac, je serre à bloc. Ça y est.

»Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, tombe, défaillante, où elle peut.

»Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle!

»Ses voisines de chambre se roulent dans le couloir, et Calypso ne se doute pas que, par la fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce petit lever.

»L’autre jour, tout a failli se gâter, cette grande folle de Charlotte Verneuil me crie: pille, pille, sus donc, en voilà un qui se sauve... et de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait un air de reine des Amazones!

»Mlle Triparti a gagné ses grades dans le _Dictionnaire Larousse_, avec le visa de l’Université de Paris. C’est la doyenne des étudiantes étrangères, elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah! le bon temps: vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, chez Paul, tous garçons de vingt ans, chercher des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur pied un vers latin.