Part 11
»A la longue, résolue de justifier les prédictions de Canaris, qui la berça dans ses bras, Calypso alla trouver ses juges, offrant: pot de miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits chênes Dodonéens; voire même, pour le ministre, écailles authentiques du Parthénon!
»Quatre boules blanches la firent Docteur! En remerciement, qu’offrir au président du jury? Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée: Une branche de lys?
»Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du coup, vous le placez entre Aaron et saint Joseph, l’allusion est charmante...
»C’est un divertissement journalier. Jeudi je l’invitai à prendre le café chez moi; il y avait là les Sèvriennes que tu connais: Marguerite et son amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois «première année».
»On parla du mariage de Charlotte, qui aura lieu huit jours après sa sortie de l’École.
»Calypso de s’étonner: Vous êtes donc fiancée, mademoiselle?
»--Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, mais à l’École nous sommes toutes fiancées; c’est même une condition, _sine qua non_, pour y entrer. Pas de fiancé, pas de poste. Mme Jules Ferron veut que Sèvres soit une maison de rosières, et qu’au sortir d’ici, chacune ait son époux.
»C’est merveilleux! Quelle prévoyance! Moi qui croyais qu’en France, les filles sans dot ne se mariaient pas.
»--Comment donc, reprend Adrienne qui corse la plaisanterie, mais tous les jours nous refusons des maris. Nous nous marions par devoir, pour régénérer la Patrie, par la parole et par l’action.
»--Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien; mais où donc sont vos bagues, dit-elle méfiante.
»--Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a que Charlotte qui montre la sienne, et puis Hortense, ça lui rappelle Ugène.
»--Qui épousez-vous, ma tendresse?
»--Oh! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse un épicier. J’aurai de la science pour toute la famille, je ne lui demande que de fournir le sucre et la chandelle.
»Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu distingué.
»--Et vous, Mlle Verneuil?
»--J’épouse un artiste.
»--Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a dit...
»--Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly.
»--?...
»--Un professeur, ma chère; rassurez-vous mesdemoiselles, il n’est pas de la maison. Mlle Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son âme angélique baigne dans les ondes musicales. Juliette sera la femme d’un ouverrier, Hélène d’un soldat, et celle-ci d’un astronome.
»--Bigre! fit Calypso qui n’ignore pas les beautés de notre langue; mais quand voyez-vous votre bon ami?
»--Quand nous voulons; il vient, on envoie à Mlle Lonjarrey une fiasquette de rhum, tout est dit.
»Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet d’observations, qui doit lui servir à dresser son rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci: Originale et profonde loi de cette École: la Directrice exige, par prudence pour l’avenir, et pour adoucir la vie laborieuse et sévère des Sèvriennes, qu’elles possèdent chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence de ces jeunes filles est une parure de plus.
»Comme je la voyais inquiète, elle me dit:
»--Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver ce qui est arrivé à la Sainte-Vierge?
»--Quoi donc?
»--Concevoir par l’opération du Saint-Esprit.
»--Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, encore n’est-on pas bien sûr...
»--Je vais vous confier un secret, me dit-elle d’une voix sourde, je crois que je suis enceinte!
»--Bah! contez-moi ça.
»--Seulement, je ne sais pas comme ça s’est fait (Calypso pleurnichait). J’ai peur, je ne m’explique pas ces retards.
»--Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe?
»--Hé non; mais l’autre soir, au bal de la colonie grecque, un jeune Français m’a pris la main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans, qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire un enfant, alors je ne sais plus moi... mais je vous jure que je n’y suis pour rien.
»J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, pincé mon nez, regrettant mon incapacité en cette occurrence, bref la laissant avec ses doutes... ou bien sa plaisanterie: cette Grecque pourrait bien être de Marseille.
»Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve un petit tour de ma façon.
»Mais quelle bonne partie de rire! c’est une roulade du haut en bas de cette école renfrognée. L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux?
»Un bécot où je mets tout mon cœur,
»TA PÉPETTE.»
CHAPITRE IV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 novembre.
La santé de Charlotte me tourmente: depuis son entrée à l’École, elle a de subits malaises, des étouffements; elle m’assure que ce n’est rien, que l’internat est cause de ces souffrances passagères.
Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle m’a suppliée de n’en rien dire à Henri.
Que faire?
25 novembre, soir.
Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, étouffant. J’ai une peur affreuse qu’elle mente, qu’elle me cache une névrose, une maladie de cœur peut-être.
L’infirmière est venue lui donner de l’éther, elle me dit que ces symptômes ne révèlent rien de grave; beaucoup de nos compagnes paient ce tribut de souffrance, au changement de régime et d’habitudes que Sèvres apporte dans leur vie.
26 novembre.
O le brave cœur! Henri est venu: il était ennuyé et, comme tous les artistes, si accablé par une déception, par un effort inutile, que, pendant sa visite, il n’a su que nous parler de son découragement.
Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui dire, à lui, les mots qui font jaillir la force. Il est parti réconforté:--«Vois-tu, Marguerite, il vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus travailler, et puis me voilà guérie, puisqu’il s’en va content.»--
Brave petit cœur.
21 décembre.
Je reçois une longue lettre de Renée Diolat; je la pique à cette page de mon journal, pour l’y retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur.
CHAPITRE V
PROFESSEUR-FEMME
_Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses amies de Sèvres._
«Mamers, 18 décembre.
»Ah! ah! ah!... laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la pudibonderie de province pût aller jusque-là!
»Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant: qu’elle ne laverait pas ces «choses» comme en portent les femmes de café-chantant!
»Depuis qu’elle sait l’usage d’un «tub», elle me refuse l’eau chaude. Il n’y a pas d’établissement de bains ici; il faut donc attendre les vacances pour me laver.
»Je vous entends faire chorus, et crier «A la porte! à la porte!» Mais je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me recueillerait: les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le fagot.
»Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres, jusqu’au fond des tiroirs; au besoin elle pourrait me donner des nouvelles des miens.
»Leur table sent l’auberge: un pichet de cidre, une écuelle qui devient un plat; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci:
»Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner; si vous suez des pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens quasiment mouillent le plancher.
»N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas? sauf le respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette.
»Rien de perdu, vous le voyez!
»Ah! pauvre École, si loin; pauvre petite chambre!
»Le lycée est en guerre avec toute la ville. Mamers nous a en horreur, à cause de notre enseignement sans Dieu, comme ils disent. Ici on croit enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions dans toutes les chapelles. Puis il est avéré que nous ruinons le pauvre ouverrier; et du haut de la mairie, un conseiller municipal nous flagelle à coup de harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes additionnels, nous enlevons au peuple son _gendarme_ quotidien!
»Les journalistes fourbissent leurs plumes sur le pas des portes, ouvrent l’oreille aux cancans trompetés dans la ville. Chaque matin on rencontre les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, pour ne rien perdre des provocations, des insultes, des ripostes, que sèment d’énormes affiches rouges, bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne croit à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous mettra dehors.
»Et l’Apostolat! parlons-en. J’arrivais pleine de zèle, de courroux généreux, j’avais le feu sacré, croyant qu’à force de persévérance, et de solidarité, on venait à bout de tout.
»Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je fus le Benjamin de tout le lycée.
»Cela ne dura guère.
»La discorde a jauni les figures rageuses, qui ne se rassérènent que pour exécuter. Il y a maintenant le camp de la directrice et le camp de l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia; force m’a été de faire comme les autres: Lamartine seul peut siéger au plafond.
»Je tourne dans l’orbe directorial, non que je «cane», devant l’autorité, mais par compassion pour cette femme laide, et si peu sympathique. Elle est grande, maigre, un teint malade, des yeux tendres, une bouche éperdument fendue, et des cheveux rares.
»Dans le particulier, elle a des attitudes câlines; dans le général, elle affecte une pose héroïque, il ne lui manque que l’étendard.
»Les premiers jours furent donc semés de roses, elle me caressait, me frôlait, se regardait dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée. Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle Bléraud.
»Je coupai court. Cela irrita; notes grincheuses de pleuvoir.
»J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines de première année, lâcher les quarante fautes par dictée, pour aller décrasser les philosophes, éperonner les historiennes; mon zèle n’expie pas ma franchise, on déclare que ma méthode ne vaut rien.
»Je vous jure qu’à certains jours, je me roule de désespoir et de colère, sur le plancher de ma pauvre chambre: faut-il être agrégée 1re, pour venir ici, essuyer les baisers d’une directrice... malade, et les conseils saugrenus d’une giletière.
»Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, personne dans l’administration ne vous rendra courage.
»Le recteur est loin, et signe les yeux fermés! Le rapport d’une directrice: mais c’est la lettre de cachet ou la lettre d’exil.
»L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus: ils se soutiennent, sachant bien que dans les lycées, comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre maître.
»Il y a une haine instinctive entre le professeur, quel qu’il soit, et l’administration. Vous entendrez dire partout: Méfiez-vous de ces gens à paperasses, c’est d’eux que vient tout le mal.
»Si la jalousie s’en mêle, ô alors...
»Ici, il y a un couple intéressant: celui de l’inspecteur et sa femme, mariés depuis un an à peine. Perruches inséparables, ils s’en vont bec à bec, par les rues et les salons; depuis un an ils pratiquent Ovide dans les petits coins, et s’attardent, dit-on, aux préliminaires. Voluptueux et impudiques, ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité de leur amour: pour un peu, je vous le jure, ils oublieraient que jeux de matous ne sont permis qu’à huis clos.
»Leur amour étalé n’a même pas l’excuse d’une bestialité superbe. Lui est un maître d’expérience, dit-on, elle une écolière bien disposée, qui grille de lire chaque jour un peu plus loin.
»L’amour satisfait ne les a point transfigurés; au dehors, ils sont eux aussi, médiocres et méchants.
»En somme, voilà bien des griefs contre les gens qui gâtent ma vie de professeur. Ce serait peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer une opinion justifiable; mais j’ai à côté de moi l’honnête Toutebry, notre ancienne, une solitaire originale, qui ne vit que pour aimer,--avec un cœur où tout est maternel--une orpheline qu’elle a recueillie.
»Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. Mon entendement fait la sourde oreille, pour qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire: _l’émasculation de l’esprit, l’exaspération des sens_.
»Voilà de bien gros mots. Je ne vous les dirais point, si notre Jérôme ne nous avait donné le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, n’est ni une plainte, ni un appel à votre commisération. Je suis bien au-dessus d’une déception, qui me force à n’être qu’une doublure, quand je m’attendais à être premier rôle.
»C’est un cri d’alarme, un avertissement amical de votre aînée, qui vous affirme que cette vie livresque et rêveuse de l’École, si attrayante pour vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour la vie.
»Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour assommer l’ennemi, il faut acquérir la ruse d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a que Mme de Maintenon pour duper les familles et l’Université.
»Amen!
»Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le courage d’être franche.
»Votre
»RENÉE.»
Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait qu’avant de partir pour Mamers elle avait fait la connaissance de M. Marnille, l’auteur des _Contes grecs_; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de son livre. A ce qu’il me semble, Renée raffole de l’auteur. Allons, que le destin donne une suite à cette ébauche d’aventure.
CHAPITRE VI
MEETING
Voici revenu le soir de Noël; les Sèvriennes réveillonnent en groupe, dans leurs chambres illuminées. Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle, Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable trio que Mlle Lonjarrey lui confia.
La pièce est grande, nue, mais sur les murs, éclate, avec les affichés de Chéret, de Grasset, et des villes d’eaux, la gaieté des rues et des champs.
Douze bougies éclairent une petite crèche, où dort l’Enfant Jésus, et tout autour, comme des présents rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes que les Sèvriennes se promettent de dévorer.
Isabelle s’est chargée du punch; Charlotte le remue à la cuiller, délicatement, afin que la flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas. Berthe, qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, fourre le papier dans sa poche, et les deux poings sur les hanches.
--Eh bien! vous autres, que pensez-vous de cela?
--Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, je pense que votre amie n’a pas de veine: échapper aux griffes de sa pipelette pour tomber dans les bras gourmands d’une directrice Bléraud!
--Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant; et quelle réponse que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir: «Isabelle, si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici.»
--Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire: c’est la nécessité qui nous amène ici; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir: c’est perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des missionnaires.
Pour moi, je me récuse... Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la distribution des vivres.
--D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut être habile: donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir.
--Pauvre Renée, quelle chute! elle rêvait d’enseigner de belles choses aux tout petits, de les aimer, de les câliner; elle voulait vivre en paix; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection.
--Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite; l’École veille sur elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du caractère, elle oubliera vite sa première déception.
--Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les physionomies soucieuses des autres Sèvriennes.
--Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu! vous me feriez jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste.
Si l’_alma mater_ avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos!
Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant, d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de libres-penseuses.
--Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus clairvoyant.
Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans une cohorte libre: on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles seront les favorites de l’opinion publique.
--En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une telle sottise.
--C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi, tant mieux; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera. Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves; par elles, nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté qu’entreprend la République.
Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre dette, sans préoccupation égoïste.
Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et indépendants.
--Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau modèle?...
Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes attentives et graves.
--Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées? Les fonctionnaires n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature, l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs.
Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites. Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre, verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans vous seraient fidèles?
Allons donc!...
--Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il ainsi, qu’ayant pour moi ma raison et ma conscience, je ne céderais devant personne!
--Alors on vous brisera.
Singulier réveillon! autour de l’Enfant divin apportant au monde l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, mûries par l’étude, et surprises par la vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul tombe sur le Dieu qui s’éveille: Jésus, dans cette nuit de décembre, n’est plus qu’une effigie, ou qu’un symbole.
Au bout d’un moment de silence, Marguerite reprit:
--Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on poursuit. Notre devoir est bien net: l’État exige de nous un enseignement de tolérance et de bonté. Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, mais nous sommes libres d’affirmer nos idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on nous donne.
L’État n’a point prévu que nos républiques de femmes seraient de petites tyrannies; crier et se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous aviserons quand nous serons directrices.
Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie qui forcément sera solitaire, une vie qui sera belle, désintéressée, utile à d’autres, et dont nous avons joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre œuvre.
Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, si l’hypocrisie nous empêche d’être vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent nos rêves, nos souvenirs, nos affections. Attendre que les jours passent entre ses livres, ses fleurs, sa petite lampe... et son lit de jeune fille.
--Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies que le chien, l’ami des malheureux! Mais voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu de célibat? Vous réclamez une protection, prenez un mari,... un mari, (et Charlotte, railleuse, semble un tout petit peu émue à la vision exquise que ce seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner tant de choses.
--O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que pour le mariage.
--Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir qui vous tourmente, me rassure. Je suis prête à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche noise, je sais quelqu’un encore qui lui fera la nique.
Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et plus rien de ces vétilles, croyez-moi, ne vous égratignera le cœur ou l’amour-propre.
--Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons toutes comme toi, mais pour se marier, il faut être deux, et je ne vois pas, d’après la proportion des Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le compère.
Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous sommes?...
Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, s’est éteint deux fois déjà; une légère odeur d’alcool s’épand au-dessus de la table, grisant ces cerveaux agités; le besoin de parler, d’affirmer leurs convictions les plus intimes, délie les langues qu’une sorte de pudeur, ou de méfiance, retenait encore.
--Et qui épousent-elles!
Ah! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il y a de quoi rabattre le caquet à nos illusions; les voilà professeurs et femmes de gratte-papiers, de petits employés, de petits professeurs de dixième, qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets qui entrent dans le ménage.
On les compte celles qui épousent leurs égaux, ce serait là encore une autre déchéance.
Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal nivelle tout, est-ce que les tracas n’augmentent pas? si le mari, les enfants tombent malades, quel est le devoir de la femme? L’administration est dure, quand il s’agit d’accorder un congé, et le jour où l’on oublie, devant l’agonie d’un enfant, le cours à faire, l’administration blâme, et j’en sais ici, qui l’approuvent.
En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe Passy vaut bien celle d’une stoïcienne, je vous jure que mes devoirs de mère passeraient outre.
Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre optimisme, le mariage n’est pas le remède souverain à cette vie qui nous est faite.
--Voulez-vous me permettre, à moi _première année_, de vous avouer ce que je pense, fit soudain l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie Juliette, philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur à vous battre contre des moulins à vent. La vie n’est pas si compliquée que vous l’imaginez; considérons aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes, nous constituons par notre science, par le dégagement de notre être moral, l’Aristocratie féminine. Au lieu d’être les neutres dans la Ruche, nous en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi nous ravaler sans cesse à des préoccupations de détail.
Marguerite voit une souffrance dans la solitude, Berthe en voit une autre dans le mariage, et vous ne comprenez pas que vous êtes ce que furent les _abbesses de l’ancien régime_. Comme elles, vous renoncez à la vie de famille, à la maternité, pour vivre uniquement de l’esprit et des méditations de l’esprit.