Part 12
Notre vie n’est qu’une apparence, le monde réel n’existe pas, cette apparence ne vaut donc que par nos pensées.
Si vous en tenez quand même pour le mariage, eh bien, mariez-vous, mes sœurs, à la Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de la province.
Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès ma sortie de l’École, un livre de philo bien entendu, il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez pas cette usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut mon professeur à Guéret, un bon esprit ne se dévirilise jamais.
--En voilà une prétention, ma chère, d’écrire un bouquin! et de philosophie encore! Est-ce que les femmes ont assez d’étoffe pour penser toutes seules, c’est donc un «manuel» que vous voulez nous fabriquer...
Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans sa promotion, Marianne Bruille, doctrinaire et socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. Ce n’est point l’amitié qui les rapproche, c’est un manège assez curieux de surveillance réciproque: mutuellement, elles cherchent à se voler leurs procédés de travail, afin de l’emporter aux examens.
--Au lieu de croire aux apparences, de chercher dans les étoiles, le règne de la justice et du progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille, ce qui souffre, ce qui appelle.
Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense, dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une comédie mondaine.
Aristocrates que vous êtes! comme je ferais bon marché de vous. Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde! Quand la révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque semaine, la cervelle de vos élèves!
Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous, ses servantes, la bonne parole.
Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement de l’esprit! d’exaspération des sens!
L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.
Des sens! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez appeler, nous n’en avons pas!
--A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les yeux.
--Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire, qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous sommes d’invétérées bourgeoises; le goût de l’individualisme est le plus fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.
Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs qu’on retrouve partout.
Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre esclavage de corps.
L’instruction nous a affranchies de tous les préjugés. Par la pensée, notre vie vaut celle des hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous sommes victimes des potins, de la méfiance, de la calomnie. C’est effrayant qu’on puisse résister à cela.
S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, ne vous choquez pas, ce que je dis est vrai, que ce serait nous délivrer des tentations, des révoltes, d’une chute possible, que de tuer le sexe en nous.
La chose est courante; ce que les unes exigent par libertinage, nous, nous l’accepterions par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire, et nous serions tranquilles.
Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre chose que des faucons, oui de ces faucons hagards, qu’on élève dans le silence et l’obscurité, qu’on affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on leur dérobe.
Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons délivrés prennent leur vol, les yeux éblouis, ils montent droit vers le soleil, pour s’abattre violemment sur leur proie, en jouir enfin.
Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de même, le jour où sorties de l’École, la tête enflammée par cette dangereuse culture, le cœur et la chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez l’amour.
Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi de nature, il y en aura parmi vous, qui éperdues de désirs, s’abattront sur cette proie. Celles-là seules auront vécu, même si elles en meurent.
--Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as l’air de déchirer le destin: (et se tournant vers Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma Lolotte, rallume encore une fois le punch; avant de le boire, je vous chanterai le Noël des bergers.
Trois anges sont venus ce soir M’apporter de bien belles choses...
Berthe a soufflé une à une les douze bougies; à la clarté tremblotante du punch, on ne vit plus alors que des figures étrangement modelées par l’ombre: les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne voient que des âmes effarouchées qui se ferment.
La voix de Marguerite tombe brusquement; la petite flamme bleue chavire, se dresse, et s’envole. Quel silence!
Quelque chose d’éternel a passé là!
CHAPITRE VII
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
28 décembre 189 .
Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée Diolat, je veux seulement, qu’un mot de moi, lui dise l’ardent désir que j’ai de la voir _femme_ heureuse. Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain; mais lui, est-il homme à épouser cette très jolie fille sans le sou?
Quel dommage si l’amour a tort.
29 décembre.
La comédie se corse: Jeanne Viole ne parle rien moins que de se suicider; c’est un moyen comme un autre d’aller chercher la vérité à la source.
L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux de la vieille Lonjarrey, qui lui a difficilement arraché son secret!! courir, à la nuit tombante, à cette terrasse du parc qui domine la route, se jeter par dessus la balustrade, et mourir là, au seuil de son école.
Elle s’entend au mélodrame; quel coup de théâtre, quel «rataplan de convoi», comme dit Berthe.
Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela avec Jeanne Viole), c’est que Bléraud ne la quitte plus, que Mlle Lonjarrey et les autres surveillantes multiplient les tournées, redoutant le scandale d’une alerte. Pour lui rendre le goût de la vie, ici on est prêt à tout.
Pas bête la petite!
30 décembre.
Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour à Jeanne Viole, qu’elle ne peut souffrir. Lasse de l’entendre citer, à propos de tout, les paroles du beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter à lui, et sait pertinemment que Jeanne Viole ment quand elle dit être «sa petite amie».
Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, quand elle parle de l’Homme exquis, de l’âme délicate, qui opère tant de sauvetages féminins, à son cours du jeudi. Serait-il flirt?
Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites comédies de harem; mais c’est curieux, il ne rit pas de ces calculs (fourberies ou coquetteries) qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture et de l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on puisse badiner, encore moins tromper. Ces jeunes filles lui sont odieuses, il excuserait presque le vice d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère.
Henri a raison: porter fièrement son âme dans ses yeux, et marcher droit dans la vie; j’aime l’intransigeance morale de mon ami.
1er janvier soir, 189 .
J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à Mme Jules Ferron, un télégramme pour lui offrir mes vœux. J’ai passé la journée d’hier et d’aujourd’hui à Paris, avec Charlotte; la politesse exige--paraît-il--d’écrire ou de télégraphier les souhaits qu’on n’a pu présenter soi-même.
Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en soirée chez elle, on boit le champagne, «tisane» relevée par quelques épigrammes. Il est entendu que ce soir-là, ce soir-là seulement, Mme Jules Ferron dira aux élèves présentes, ce qu’elle pense de leur caractère, de leurs défauts surtout!...
Gentille cette chute de l’année, sur un _mea culpa_, quelque peu humiliant.
Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire Nollet exulte, et ne songe pas au chagrin qu’a pu avoir la mère, sa vraie mère, finissant seule une année si douloureuse pour elle.
Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête homme, quand elle est donnée, est donnée pour l’éternité. Il n’admet pas les cas de conscience, si habilement résolus par la morale courante.
Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une profondeur... Charlotte peut être fière d’être aimée de lui; l’amour de cet homme, c’est l’infini.
Année nouvelle, si heureusement ouverte avec eux, sois-moi propice; fais que je passe honorablement ma licence; garde-moi des heures de doux silence et de rêve.
Année nouvelle, sois-leur propice; fais qu’ils te bénissent, pour les beaux jours que tu réserves à leurs fiançailles.
Année nouvelle, devine-moi... exauce-moi.
CHAPITRE VIII
_Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au lycée de Mamers._
«Sèvres, 15 janvier 189 .
»Hélas! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme Jocrisse-Céladon! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là.
»Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions! On s’en pourléchait déjà de cette bonne petite vie de professeur: Isabelle devait potasser, Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du territoire.
»Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de bouger, les mazettes de l’endroit crieraient: au rendez-vous.
»Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens attachés, mieux vaut le dire tout de suite! Moi je suis de l’espèce loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.
»Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des platitudes auxquelles on te condamne!
»Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une vertu pour les lâches et les impuissants; l’injustice me fera faire le coup de feu.
»Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur d’être approuvée par nos petites «Première».
»Tu n’es plus dans la note.
»Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme, s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère, où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant.
»Tu n’as pas idée de cette génération-là; ces trois gosses, ça n’a pas vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore, pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration.
»Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de sa gloire... feront une hétacombe!! Hein! est-ce bien dit?
»Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et on potine; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise, notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent pas.
»Depuis que nous sommes «seconde année», nous usons du principe d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on donne des conseils; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi, et dire que pour en imposer, je _marche_ et ne détale plus.
»On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours; moi, qu’il cingle de ses mots les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue insupportable; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.
»Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux français, l’étude de la chanson de Roland; avec lui, on a l’air de petites filles épelant une belle légende; c’est Victoire Nollet qu’il faut entendre marteler les assonances: les vers font un bruit de cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille.
»Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin Mérovingien!
»Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes! c’est une ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des choses!... j’en ferai une pinte de bon sang.
»Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur: j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre.
»Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour; les petits amours se gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi; Calypso pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir lancé cette apostrophe:
»Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses?
»Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi... j’exige des excuses! Et je sortis majestueuse.
»Je fais bien dans les mères nobles! hein!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Hélas! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère!
»Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la berlue.
»Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton Lycée tombant en mal d’amour:
»On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête, robes traînantes; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite cherchant du regard une lèvre moustachue; derrière la corporation, les petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de choses qui s’apprend en un tour de main.
»On appelle ça: petits jeux.
»Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu sais de quelle gente façon!
»Adieu, nous t’aimons toutes.
»BERTHE PASSY.»
CHAPITRE IX
JOURNAL DE MARGUERITE
8 février.
Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps qui passe. L’étude nous a tellement prises, qu’elle nous refait une autre nature.
C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre créatrice de nos livres: d’une touche invisible, ils nous transforment, en délivrant nos pensées d’une gaine étroite.
Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce que la saison d’automne fait pour ces graines mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en échappent librement.
Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, Jeanne Viole médite.
20 février.
Un joli texte à développer: «Aimez à concilier les esprits.»
Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à la diplomatie de Mme de Maintenon, est la devise très haute, très loyale de notre chère Mlle Vormèse.
1er mars 189 .
Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure; Mlle Vormèse me recommande de lire les livres de Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, des Épicuriens.
J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans la noblesse de son rêve la force de créer une morale sans sanction, une morale où Dieu ne serait pas l’impitoyable _Teneur de livres_ de toute notre vie.
Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me font penser à un Vauvenarges qui eût été l’ami d’Alfred de Vigny.
J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai fidèlement au sortir de l’École; j’aime cet espoir: «Le moi qui s’est assez élargi aurait droit de ne pas périr.»
8 mars 189 .
Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans _Sapho_.
A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement gênée par ce réalisme de la pièce, et le jeu si sincère de Réjane. Notre place n’était pas là.
Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon dimanche.
Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que j’assiste, comme aujourd’hui, à un spectacle impur, une goutte de vitriol me brûle: j’ai honte et je souffre.
20 mars.
Je ne vis plus: Charlotte est reprise d’étouffements, elle a dû quitter le cours; on traite ça de vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs stoïciens.
21 mars.
J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout travail; à ce prix seulement, je n’avertirai pas Henri.
22 mars.
Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant; s’il se trompait!
Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de cœur, mais elle n’avouera pas comme elle souffre. Pourquoi, pourquoi ce silence? il faut la guérir; mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait malade!
27 mars.
Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui est encore pour un mois à Bruxelles. J’ai repris mon travail, mais cette accalmie ne me rassure pas.
1er avril.
Épouvante cette nuit! une voisine de Charlotte a couru réveiller l’infirmière; je me suis levée, elle râlait, je l’ai tenue dans mes bras toute la nuit, sa pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés.
Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir.
2 heures.
Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas; elle doit garder la chambre. Je ne la quitterai pas. Si la nuit est mauvaise, demain je télégraphierai à Henri.
9 heures soir.
L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller Charlotte: on la laissera seule!
Jamais: je resterai avec elle jusqu’au matin, Berthe me relèvera.
Minuit.
Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce que le souffle tout à coup cesse; pauvre visage aimé, comme il est las de souffrir!
2 avril.
_M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard_
_f. suivre._
Revenir immédiatement, Charlotte malade vous réclame.
MARGUERITE.
3 avril.
Une angine de poitrine, elle est perdue.
CHAPITRE X
LA MORT DE CHARLOTTE
Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit que Charlotte était morte.
Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où, presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir.
On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux.
La voilà morte!
Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante, restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides par cette mort foudroyante.
On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans? Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort? A leur chagrin se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison; tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres caresses que cette horrible étreinte!
Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts, toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une d’elles ayant voulu lire pieusement le _Dies iræ_ à genoux, près de la place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant, se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu.
Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa sur son front, le fraternel baiser.
Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui connut à peine la douceur de son sein maternel.
Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la nuit.
Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante: voilà le cierge qu’on allume pour la veillée funèbre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte.
Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser. Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer?
Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur.
Que voulait-elle dire?
--Vois, bientôt il ne battra plus? ou bien était-ce le don très chaste de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité!
De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit.
On les avait laissés: pour la première fois, il était seul dans la chambre de sa fiancée.
Que se dirent-ils?
Que lui demanda-t-elle?...
Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix grave d’Henri, qui répondait à Charlotte:
--Je te le jure.
Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le bien-aimé.
L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa.
Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui ferma les yeux.
Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang, pour ne pas hurler sa douleur et sa colère; car, c’est contre Dieu que tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il aimait...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait le printemps.
On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de Charlotte.
L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint, tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris, restèrent muets.
Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère?
Marguerite ne quitta pas son amie; on lui avait accordé la grâce de la veiller seule, avec Henri Dolfière.