Part 13
Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.
Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix.
Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche n’avait osé donner à la sienne.
Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte.
Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois.
Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc.
«Adieu, adieu,» disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons.
--Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.
Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées, ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé.
Le calvaire fut long.
Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle, comme des choses venues d’un autre monde; depuis cinq jours, elle n’avait plus conscience de vivre.
Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte.
Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre... Ainsi c’était fini! c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait.
D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École.
En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs.
Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre: «Adieu Charlotte. Adieu, adieu»... Marguerite voulut baiser la terre qui couvrait son amie.
Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait.
Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais sa proie...
Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et lent, plainte, regret, voix des trépassés.
Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là:
«On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre, comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées, mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi.»
Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la regardait.
CHAPITRE XI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 mai 189 .
Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me poursuit: ai-je rêvé! est-ce maintenant qu’elle va mourir?
Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur.
Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir, d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers le passé.
Où est l’absente? où est maintenant la sœur que j’avais choisie?
Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi? Le sais-tu encore, dis, que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas; comme je prie, car prier, c’est encore parler de toi.
Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.
Si tu savais! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma porte? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée sous le poids des bûches que tu m’apportais; que nous étions bien...
Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent les choses charmantes de notre amitié.
Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu? Quel mal faisait-elle? Pourquoi n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre que vous aviez commencée?
Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de vos créatures.
1er juin.
Pauvre Charlotte! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même.
Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui.
L’école est affreusement triste: une prison sans air, sans lumière maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses; je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les roses tombaient avec les gouttes de cire.
Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous sommes deux à la pleurer.
4 juin.
On dirait que ses bras se sont fermés sur mon cœur, pour le garder avec Elle, toujours.
7 juin.
Mlle Vormèse a été bonne pour moi; elle est venue ici, elle y a pleuré. Souvent elle m’emmène dans le parc, vers ce banc de pierre que nous aimions, elle me parle de Charlotte; elle croit, elle, à la survivance des âmes. Je pleure, mais j’ai foi.
Mlle Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses Guyau, ses Confessions de saint Augustin, son Imitation. Elle veut que je lise; sa bienveillance me relève.
Mme Jules Ferron doit me trouver bien lâche de vivre avec ma douleur; elle m’a dit des mots que je n’ai pas compris; au bonsoir, elle me tend la main et ne me parle pas.
8 juin.
Je redoute de sortir. La joie de la terre me pénètre et m’alanguit.
Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, dans la lumière glorieuse de l’été, a pour moi l’amertume d’un charme, qui me lie à des désirs sans nom.
Autour de l’École, les jardins embaument; leur odeur me grise, ils ont l’odeur voluptueuse d’êtres vivants.
Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante des lilas et des sureaux me brûle le sang, la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains.
12 juin.
Je veux saisir la destinée à la gorge, Il est si beau de vivre mille fois sa vie.
BEETHOVEN.
Qu’est-ce seulement que notre vie? Expiation ou perfectionnement?
A-t-elle un sens même?
Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle à l’accomplir magnifiquement? Est-ce que notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir conscience de ce destin, de vivre en harmonie avec lui?
Je le crois.
Personne n’échappe à sa destinée.
Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous sommes entraînés vers un but suprême, qui s’impose à notre volonté, comme la vie elle-même, qui subordonne à lui toutes nos forces pensantes, toutes nos forces aimantes.
Voir nettement ce but et le poursuivre, n’est-ce pas élargir la pensée de Mlle Vormèse; puis-je confondre la vision de mon destin, et la loi qui doit diriger toutes mes actions?
La mort me force à regarder la vie en face.
Eh bien, ce regret poignant de mourir sans avoir vécu, n’est-ce pas un avertissement de Charlotte? Suis-je vraiment faite pour cette vie froide, cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties de cette École.
La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle?
--Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée que ces livres me tiendront lieu de tout: que peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne connaîtront la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, la joie de se donner éperdument.
Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie belle de sa force, de sa pureté, qui me hantent, quand je vais m’agenouiller près de Charlotte, et jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit une voix mystérieuse:
Vis pour le bonheur!
Vis pour assouvir ta fureur d’aimer.
CHAPITRE XII
SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 juin.
Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.
L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper à moi-même.
L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons en plein concours. Mes compagnes disputent la première place: notre cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un autre examen le lui rende.
Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne Viole, cette mémoire.
On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première place à la licence.
Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent. Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie.
Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand tous les jours; Victoire le fait depuis son entrée à l’École.
Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au dictionnaire.
Stupide méthode, stupide paresse; à ce cours du «Herr Professor» qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un ventre pyriforme dans une culotte à pont.
Quelle légèreté! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail cesse, et pendant ce temps les «Anglaises», avec Miss Robinson, arrivent à écrire, à parler, à _penser_, comme de vraies anglaises.
Alerte! au travail.
CHAPITRE XIII
LE CONGRÈS FÉMINISTE
Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour réquisitionner bancs, raquettes et crockets.
Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille Lonjarrey.
Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses, de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles, sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche.
C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de rêve, s’égarèrent en chemin...
Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de crocket; on se compte, Marguerite Triel a disparu.
--Allons bon, la voilà encore filée! Je parie qu’elle potasse son allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le record de «l’emplissage»; si on la laisse faire, elle tombera dans le «béjat».
Attends un peu!
Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête, grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre à contre-cœur.
--Hou! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey.
Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire.
--Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de Lessing avant le bonsoir...
--Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule; avec cette fureur de piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet!
Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus; au train où tu vas, il ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous en étions folles: eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté _Phèdre_, la voilà qui entre au Carmel... et ce n’est pas de la pose.
C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut! Alors foin d’Allemand, arrive.
Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la harponne dans le parc.
--Je vous la ramène.
La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range.
--Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance tout à coup Berthe après avoir logé sa boule.
--Où donc ça?
--Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens.
--Une émeute?
--Non un congrès, le _Congrès féministe!_ qui révolutionne tout le Paris des femmes, depuis huit jours! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine mémoire, je ne voyais rien; je la croise sur le boul’Mich, en allant à Cluny.--Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres?--Parfaitement et toi?--Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe: _L’Éveil_. Je vais au congrès.--Tu m’emmènes?--Je t’emmène. Sitôt dit, sitôt fait, nous voilà rue Serpente.
--A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne?
--Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse.
Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs, d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles!
--Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines.
Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin nous y sommes; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à l’adresse de mon cicérone.
Quel chahut là-dedans! les femmes glapissent, sifflent, huent; une virago tonitrue: «A la porte les hommes, n’en faut plus!» La sonnette de sonner, de sonner.
Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois; je vais chopper ta boule.
Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute, carambole, revient en face de l’arceau.
--A mon tour, fait Thérésa.
--Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches ouvertes!
Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches? La suppression de la guerre.
Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous: il n’y avait pas de Lysistrata pour donner de mauvais conseils.
Elles voulaient toutes monter à la tribune!
--Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours de foire; y avait-il de la musique, demanda Isabelle.
--Comment donc! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une musique de circonstance! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de pareil: sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes; dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux: bérets de Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière. Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son prochain.
La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes.
--Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là, tu es décourageante, Berthe.
Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi.
--Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement; quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner, sincères elles, ça les change du théâtre.
L’âge mûr s’était abstenu; l’adolescence était frondeuse.
--Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.
--Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante? interrompit Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses fils, pour en faire de la «chair à canon» et cela pour satisfaire l’égoïsme d’un homme! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide. Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice.
--Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique! ne me lynchez pas, fit-elle devant l’indignation de ses amies.
Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher.
Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique! mais le jour où vous supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des lâches!
--Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent.
--Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos éternels compagnons de route? supprimez-vous la lutte pour la vie?
Puis elle ajouta, railleuse:
--Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs fins.
--Comment?
--Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance, et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte dans l’antagonisme des sexes; si les femmes n’étaient pas les «Idéologues» d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour Napoléon...
Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on rentre les jeux; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent crépuscule d’été; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui distribue le courrier.
--Dis donc je t’ai vue, toi.
--Où donc, fait Hortense, toute rouge?
--Je t’ai vue avec une jeune potache qui...
--Tais-toi, Berthe, si on savait.
--Ah! ah!
--Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à l’Odéon voir jouer _Germinie Lacerteux_. En sortant, il a voulu qu’on se rafraîchisse; on est entré au café! Le garçon dit: «Madame et Monsieur désirent sans doute un cabinet particulier?»--Moi je réponds sans réfléchir: «Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas».
Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en avait pour quarante francs!
Boudiou, j’en suis malade: le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que j’avais, me voilà dans la panne! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû croire.
Dans un cabinet particulier! Si Ugène savait ça...
--Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres.
CHAPITRE XIV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 juillet.
--Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible d’éloigner de moi la pensée de l’examen. Serai-je prête? irai-je tranquille, rassurée par ce que j’emporte en moi?
Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence et d’anxiété, qui précède les jours d’examen. Je voudrais m’arracher à mes livres; Berthe et moi, nous devons passer dans les bois les deux après-midi qui nous restent.
18 juillet.
Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à elle maintenant que j’offre la rose des jours d’angoisse, elle qui me disait, il y a deux ans: «La Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui demande, elle t’exaucera.»
Chérie que tu me manques! demain, c’est toi qui m’aurais donné courage; ton baiser fraternel m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. La pensée du succès ne me réjouit point: j’en serai fière pour l’École; que m’importe à moi, puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir.
Où est-il? que fait-il? Pourquoi ce silence? notre amitié est-elle morte avec son amour! Moi, je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que j’ai tendue.
19 juillet, 6 heures du matin.
Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne; je suis très calme, la nervosité de mes compagnes ne me trouble pas; j’ai rêvé d’Elle et de Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils m’accompagnent.
Maintenant, je puis recevoir le baiser de Mme Jules Ferron, j’ai reçu celui de Charlotte.
CHAPITRE XV
LICENCE ET AGRÉGATION
C’est le dernier jour des examens de licence et d’agrégation. Dès 6 heures, les grands breaks sont revenus stopper aux portes de l’École, emmenant, au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, quarante Sèvriennes à la Sorbonne.
Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, devant le restaurant Foyot, prêtes à ramener les brebis au bercail.
Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent:
Quelles sont donc ces jeunes filles?
D’où viennent ces breaks?
Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées?...
Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le mince pourboire de ces demoiselles mécontente, les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un air entendu, dégustant un filet mignon:
«Si jeunesse savait!... avoir vingt ans, et sacrifier à l’a-gré-ga-tion!»
Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. Elles vont, viennent, passent devant les vieux Messieurs, à peine gênées d’être le point de mire de tout le restaurant.
--Ah! les petites sottes, elles vont nous faire manquer notre dernier déjeuner! Berthe, regardez-donc sur la porte si les agrégées arrivent. Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire est dans le sac. A table, mesdemoiselles! Hem! garçon, n’oubliez pas mon petit flacon.
Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse café, que Mlle Lonjarrey réquisitionne, comme une pitance privilégiée.
Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son pain aux friquets qui s’ébrouent.
D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez Foyot, silencieuses ou mornes, bavardes ou fiévreuses, suivant que l’impression dernière du concours fouette leurs espérances, ou les écrase.
Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude du succès. Toutes sont inquiètes, et s’irritent de rencontrer sur leur chemin tant de mines indifférentes à leur tourment.
Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en une minute elle épouse leur vie entière. Qu’importe demain, si aujourd’hui doit leur être funeste.
Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. Comment serait-elle reçue avec un zéro en trigonométrie? N’a-t-elle pas oublié la formule exacte qui donne la parallaxe des étoiles?
--Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie du Rayonnement. Louise! mais elle sera reçue, elle m’a avoué trois solutions différentes pour le problème, elle enfoncera ses examinateurs.
Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent que le sujet était trop facile: _Justice et charité_. D’autres, plus fines, décrient leurs copies, imputant à leurs nerfs un échec probable.
Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant qui fait retourner les petits trottins.
Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux stratagèmes. Elle pérore au milieu des licenciées; avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le grand philologue, a lu sa composition de grammaire: _Rôle de l’analogie dans la formation historique de notre langue_, et qu’il l’a trouvée remarquable.
Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, affirme que les examinateurs sont très mécontents de cette épreuve.
Quelle avance de points pour Jeanne Viole: elle enjambera toutes ses compagnes.