Part 14
Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la crucifie! Elle ne sera pas première! cette place tant convoitée, cette place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à Sèvres, lui serait volée!
Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent bouillonner la source vive de ses pensées.
Une Jeanne Viole prendrait la première place! Quelle injustice..., et Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes.
Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel, qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux racontars de sa compagne; elle se précipite alors vers Adrienne Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches, fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.
Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore, que tout dans l’École dormait.
Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine?
Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École; c’est leur titre même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur poste, leur avenir surtout.
Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France!
Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents autorisés?
Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent, montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée.
Avec quelle peine, quel arrachement de tout leur être, elles s’efforcent de montrer au jury le fruit d’une longue préparation! Elles se donnent avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes de l’esprit, qui se plient au goût, aux caprices du maître.
Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission forcée, mais qu’aujourd’hui le jury les trouve dociles, leur succès en dépend.
Qui oserait les accuser d’être lâches!
Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes.
Que de misères morales cachent ces titres brillants de licenciée, d’agrégée...
Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en connaîtra les résultats.
--D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits! Jeanne Viole proteste, mais l’entrée des agrégées coupe court à toute discussion.
--Enfin! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous? s’exclame la bonne Lonjarrey, bouche pleine, redressée dans un mouvement de poule en colère.
--Nous n’étions pas perdues, mademoiselle; M. Legouff nous retenait à la Sorbonne, pour nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, un peu agacée.
--Et que m’importe, mademoiselle, je vous attendais, moi.
Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte, Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre Berthe et Marguerite.
--Épatante la bonne femme! Hein! fait Berthe, en attaquant vigoureusement son beefsteak.
Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent, le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu.
Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff.
--Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous appelant par notre nom, s’informant de nos copies.
«_Le pessimisme dans la poésie._» Quel beau sujet! et le voilà qui nous parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté. En une demi-heure, il nous a fait sa «copie», avec des mots jolis, jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche vieillotte.
Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah! l’excellent homme! Sa poignée de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand, ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on n’oublie pas.
Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les mille choses qu’éveille le seul nom du «grand homme», ses leçons à Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe.
L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort.
Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui: réchauffées par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné.
CHAPITRE XVI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
1er août 189 .
Je suis admissible!
Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière.
2 août.
Il est ici: autour de mes roses fanées il y avait une gerbe de ces fleurs blanches qu’elle aimait, ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient cueillir dans les bois.
Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque mon ami m’oublie.
Soir.
... De chimériques oiseaux montent à grands coups d’ailes, vers l’astre qui les attire. Mais l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les vivantes caresses de leurs ailes; comme eux, mes songes, éperdus, retombent dans le néant.
15 août.
Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, qui fut médiocre, j’arrivais première. Je suis seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais heureuse.
Je suis lasse, si lasse...
Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter mon âme,... oh comme je souffre...
CHAPITRE XVII
FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE
Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes griffonnent.
L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure tardive, résonne avec une pureté de cristal: c’est un pas vif qui fait crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves; c’est un oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau.
Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique.
Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de sanguines; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains visages blancs.
Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les examens de licence.
Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend.
Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore: Adrienne Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine. Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon ont été refusées.
Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent, on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur avis à chaque leçon, affirme leur mérite.
Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le «cacique» de la «troisième année,» elle ira la première chez M. Legouff, elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient! Berthe qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du résultat:
--Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le bœuf maigre.
Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne fut-il pas celui du bœuf qui laboure!
Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième; elle songe à débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École; au reste, du dernier bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron.
Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation. Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil,--la Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière idéalise,--le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la rosée entr’ouvre.
Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres, avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses actes.
Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux, de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout.
Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature; c’est l’abstinence religieuse, c’est la correction, le «Kant» de province, c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.
Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de leur personnalité.
Telle sera désormais la règle de ses actions.
Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des éléments nouveaux: ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère personnel.
Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut laisser sur leur caractère la plus forte empreinte.
Dans quel esprit ce cours est-il fait?
Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire, mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours.
En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture absolue de l’esprit de justice.
Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus d’accord avec les lois des hommes.
D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code.
Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou tard doit triompher.
Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion tenace des articles du Code.
La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale, l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment, avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée.
Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère sacré d’une Bible.
Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée, rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries: Jules Ferron m’a raconté ceci... ou bien, une personne vint lui confier...
Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance.
Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants naturels, protestant contre ce mot, «naturels,» presque une tare, et réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou non, du mariage.
Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats, en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des préjugés que la loi sanctionne.
Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice, convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces jeunes filles.
L’étonnement se prolongea.
Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous suçons avec le lait de nos mères.
L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève. Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance à lutter pour la justice.
Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant pour la vie où demain elles entreraient seules.
Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre discuter le principe de l’autorité paternelle.
Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances.
Ce fut un choc.
Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.
Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron, après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait examen.
Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle, c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre être moral.
En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement, c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère.
Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu la sanction des lois.
Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière.
Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre labourée; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique, écrasent ce germe avec mépris; Victoire, protestante, comme tout esprit qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se souvenant peut-être des tristesses de son enfance.
Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé, voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre, le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les respects.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde, Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron.
CHAPITRE XVIII
AU NOM DU DROIT
_Lettre de Berthe Passy à son père._
_Montmartre._
«Quelle gaffe! mon pauvre Jules!
»Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement.
»Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et trompettes, le droit de culbuter leurs marmites.
»Assurément c’est la faute au dépensier!
»Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons.
»Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut, paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.
»Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous nous sommes révoltées.
»Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une requête de «commititur».
»_Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de Pâques._
»En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes, notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve manifeste d’un stoïcisme ignoré.
»... _En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux revendications de l’École._
»_Et ce sera justice._
»Quelle journée historique dans notre vie de nonnains! Ce fut beau, vois-tu, beau comme un 4 août! On se serrait les coudes, on s’acclamait, on s’embrassait.
»Je sentais que j’allais aimer tout le monde.
»Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois; devant elle j’exécutai une danse de caractère.
»La fête finit là.
»A dix heures, on ne riait plus.
»A midi, le gigot ne passa pas.
»A trois heures, on se regardait avec méfiance.
»A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.
»A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron!
»Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques.
»Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de la direction.
»Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition allait caner.
»Retiens bien ce discours:
»--Votre acte est inqualifiable!
»Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur régime était celui de la confiance et de la liberté.
»(_Amère._) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée!
»(_L’œil noir._) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos devoirs!
(_Silence._)
»(_Douce._) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations?
(_Silence._)
»Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me rappelle les revendications... d’une Louise Michel!
»(_Violente._) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet?
»(_Presque droite._) Est-ce ma démission que vous voulez?
»(_Hautaine._) Dites-le!...
»Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets, partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc littéraire.
»Ça ne traîna pas.
»Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve.
--»Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette réclamation.
--»Oh! oh! crièrent les Littéraires.
»J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon. Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec notre mère:
--»Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette lettre.
--»Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous marchâmes sur Mme Jules Ferron...
»On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans les cheminées; même en route elles ont fait des petits.
»Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état sur la question des bûches.
»Hourra, quand même, pour notre cours de droit.
»Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et pas respectueusement du tout.
»TA BERTHE.»
CHAPITRE XIX
EN ATTENDANT M. LEGOUFF
Enfin il allait venir!
Un frémissement éparpilla dans la classe toute la «troisième année» qui s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître.
Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes, avant la séance de l’Académie française.
Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant leurs plumes, s’effilant le bec.
Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds, Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe, torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage de poudre sur ses joues enflammées:
--Suis-je bien, mon chat?
--En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son repoussoir.
Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de «l’Immortel».
C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff, doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième année.
Qui assistera à sa conférence?
«La Veuve» l’accompagnera-t-elle?
Que non! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare, Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze et cette bonne Lonjarrey, on les attend.
Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et ceci et cela.
La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière, écarta ce harcèlement.
Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce couronnement d’une carrière artistique restée virginale: l’entrée de Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant:
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.
Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps, effaça les regrets que laissait Rose Chéri?