Part 15
Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce qui reste du passé de l’actrice, de ce «chaste talent» qui s’est embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la diction.
A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand Mlle Ladièze déclame _l’Espoir en Dieu_, ou les plaintes d’Andromaque, se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.
Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir:
«_Asseyez droit vos hypocondres!_
«_Faites oublier votre corps._
«_La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre._»
Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position; elle est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche.
Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir comme le patron nouveau de la femme bien disante.
--Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses; faut-il étaler ou proscrire son sexe? dit-elle.
Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise.
Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures, qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur Waterloo et les Souvenirs du peuple.
--Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que je trouve ce livre immonde. Oh! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au moins?
Toutes de protester.
--Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations: M. d’Aveline nous a lu «les yeux de Cléopâtre», nous avons lu le reste. Il y a un éclat, un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne enthousiasmée.
--Oh! oh! oh! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre. Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette lutte des Centaures; un étalon en rut qui court sur sa cavale...
--C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans _l’Aveugle_ de Chénier, n’est-ce pas Marguerite?
--Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.
--Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre.
--Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration... étrange, je réserve mon opinion.
--J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie dans une pose artistique.
--Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable, qu’avez-vous préparé?
--_Les deux pigeons_, mademoiselle.
--Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que l’air railleur de ses élèves agace un peu.
--Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve une grâce touchante; elle a été écrite au milieu de nous; si vous voyiez les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La Fontaine.
--Peut-être, Mlle Triel, mais...
--Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux, lentement rythmé des colombes; tenez, même la monotonie voulue des syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement langoureux.
--Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles, ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire.
--Et lequel? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel.
--Oh! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non vraiment?
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste?
Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail!
--Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne!
Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg dit:
Le petit chat est mort.
Que de finesses nous échappent dans ces classiques!
Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille.
--Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des explications délicates: qu’est-ce que ces deux pigeons? deux amants, deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être... La Fontaine imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques... N’insistons pas!
Ah, voilà deux heures; la voiture de M. Legouff n’est pas loin.
Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de s’écrier:
--L’art dramatique! coulé par Sarah! puisque, même aux Français, les tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes!
CHAPITRE XX
M. LEGOUFF A SÈVRES
L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du «chaste talent», s’avança vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables, saluaient.
Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour lui, les grains vermeils de ces bouches closes.
Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite. Que leur dirait-il? Quelles seraient ses favorites? Aurait-il, pour elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes? Obtenir un éloge, quelle joie! quel espoir pour l’avenir! Il n’oubliait jamais, on le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de M. Legouff un prix inestimable.
Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées, mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un aimable succès de causeur et de lecteur.
La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans.
--Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance.
D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de sa conférence.
Comme il est vieux! Il a bientôt nonante ans! mais qui le croirait, à le voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il marche, il est partout; sa parole est en mouvement, soutenue par de petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux.
Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils tardifs.
Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante, ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse et le bonheur des champs.
D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette «troisième année si brillante»; il sait la vie laborieuse de Victoire; la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite; l’élégante érudition de Jeanne Viole; la fougue de Berthe; le charme d’Adrienne.
Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir, conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre chose que des élèves: des femmes.
M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien cambré à la taille; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants et mouchoir, s’assied; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence: _Béranger, poète lyrique et national_.
Où sont-elles donc?
Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas, chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou la Sainte-Alliance des peuples!
La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec une ferveur juvénile, du grand poète Béranger.
Un coup de baguette attife ce démodé; ce n’est plus le Bonhomme, promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet, d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine...
Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère aux fantômes de ses chansons.
Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan qu’il va suivre.
--Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante.
Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, _in petto_, la méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur demandera un plan sur le lyrisme d’_Esther_ et d’_Athalie_, le parallèle entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
--Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient; l’amour de la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait à la fois d’orgueil et de honte!... Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles, avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo!
Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais un plus douloureux écho, que dans ces stances: Mlle Ladièze va nous les lire.
Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface, vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant pris déjà l’attitude du port d’armes.
D’une voix sombre, martelée, avec des «hou-hou» lointains, l’œil fixe sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença:
Chante ce jour qu’invoquaient des perfides, Le dernier jour de gloire et de revers. J’ai répondu, baissant mes yeux humides: Son nom jamais n’attristera mes vers.
--Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille grand’mère.
Parlez-nous de lui, grand-mère, Parlez-nous de lui.
C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf, alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille.
Je venais d’entrer en ménage. A pied, grimpant le coteau Où pour voir, je m’étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise.
Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite:
Quel beau jour pour nous.
--D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois, dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au bonnet rond.
Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle des humbles. Je n’en veux pour preuve que _Jacques_!
Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M. Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits gestes vieillots, la voix tremblotante:
Lève-toi Jacques! lève-toi, Voici venir l’huissier du roi.
C’est un prodige du lecteur, du «premier lecteur de France», car voici l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître.
Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs, détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.
Et puis ce fut fini.
Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces jeunes filles, M. Legouff leur dit:
--A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.
Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs.
--Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand.
CHAPITRE XXI
BILLETS DOUX
_Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur de philosophie. Collège de France._
«Sèvres, 2 mars 189 .
»Monsieur,
»Le professeur de philosophie est-il vraiment le confesseur de ses élèves?
»Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous?
»Votre respectueuse élève,
»A. CHANTILLY.»
_Paul Réjardin à Mlle Chantilly._
«Paris, 5 mars.
»Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à vos ordres.
»Votre serviteur,
»PAUL RÉJARDIN.»
_A. Chantilly à M. Paul Réjardin._
«Sèvres, 6 mars.
»O merci Monsieur!
»Ma confession sera brève. A la veille de quitter l’École, d’entrer dans la vie, je suis affreusement tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, de notre tempérament intellectuel, la lumière qui éclaire la route.
»Vos paroles m’ont détrompée!
»Je rougis de mon ambition, de cette misérable vanité qui, devant moi, illuminait l’avenir.
»Oh! que faire pour sortir de cet égarement, m’élever vers l’idéal que vous nous faites aimer?
»Comprenez ma détresse! Aidez-moi, vous qui fûtes cause des larmes que je verse.
»Votre élève respectueuse,
»A. CHANTILLY.»
_M. P. Réjardin à Mlle Chantilly._
«Paris, 7 mars.
»Chère Mademoiselle,
»Votre cas est très intéressant. Comptez sur moi.
»Mais précisez, expliquez votre trouble.
»Respectueux hommages.
»P. RÉJARDIN.»
_A. Chantilly à M. P. Réjardin._
«Sèvres, 15 mars.
»J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. Quels mots sauraient vous dire le mal dont je souffre? Quelque chose d’obscur frémit en moi. Je cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, l’épreuve réparatrice qui me rendra digne de l’estime que je souhaite.
»Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire, comme ma pensée, au cours, cherche à s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste au plus profond de moi-même.
»Votre parole a créé une femme nouvelle.
»Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi pour maître, l’assurance de sa vive et respectueuse affection.
»ADRIENNE.»
_M. Réjardin à Mlle Chantilly._
«Paris, 18 mars.
»Vous me confondez, ma chère enfant.
»N’exagérez point ce retour à l’austérité des Augustin, et des Thérèse.
»Votre âme a une délicatesse d’ange; mais à rôder aux abords des cloîtres, sa beauté se fanerait. Oubliez-vous donc que vous êtes une femme! En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes.
»Planez, planez, je veux guider ce vol charmant.
»Amitiés respectueuses.
»P. R.»
_Adrienne à P. Réjardin._
«Sèvres, 22 mars.
»Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force.
»Oh! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. Dites, n’y a-t-il pas des moments où l’on se sent éternel?
»ADRIENNE.»
_P. Réjardin à Adrienne._
«Paris, 22 soir.
»M’auriez-vous donc deviné!
»Chère enfant, je suis à vous.
»PAUL.»
_P. Réjardin à Adrienne._
«Paris, 28 mars.
»Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme; vous êtes trop prompte, chère amie, à vous dépouiller.
»Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de dédaigner la forme splendide que Dieu vous a donnée.
»Venez donc me voir jeudi, après le cours, entre 5 et 6, nous causerons, et je pourrai mieux vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut faire pour vivre harmonieusement.
»Je baise la main jolie de ma petite amie.
»PAUL.»
_Du même à la même._
«Paris, jeudi 30 mars.
»Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais tant à vous dire; je vous cherchais à votre place, si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette.
»Et quand maintenant?
»PAUL.»
_Adrienne à P. Réjardin._
«Sèvres, 1er avril.
»Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au cours, ni vous rejoindre ensuite. Une amie m’a enlevée en route, avec son frère normaliste de la rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer «Ma Cousine». Ne trouvez-vous pas que Réjane est bien «rosse» comme dit le frère de mon amie.
»ADRIENNE.»
_Du même à la même._
«Paris, 2 avril.
»Chère grande enfant,
»Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, pour se plaire à la rosserie des théâtres de boulevard.
»Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec ce jeune cuistre?
»Venez dimanche, je vous attendrai au parc Monceau.
»Amitiés.
»P. R.»
_Adrienne à M. Paul Réjardin._
«Sèvres, 6 avril.
»Maître, maître, quelle journée adorable. Comment vous dire tout ce que votre parole bouleverse en moi. Où suis-je? Qui êtes-vous donc pour me charmer ainsi?
»Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert à moi, celui de la Charité, de l’Amour immense, éternel, mystique.
»Oui, notre âme doit vivre par l’Amour.
»Oui, tout notre être doit venir boire à la source divine.
»Des ailes, les voilà! j’échappe à ma prison.
»Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton immensité.
»Maître je suis votre servante...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la signification réelle, laissait à sa bouche un retroussis railleur, la cloche sonna le cours.
--Allons bon, il faut descendre, justement le pathos coulait à flots.
Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que les voiles de sainte Thérèse vont nous emmener à Cythère!
Non pas, non pas. Dimanche on vous pose l’ultimatum, Monsieur, et nous verrons bien si ce bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour quitter cette École de misère.
Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle Adrienne glissa la lettre inachevée dans un tiroir, à côté des lettres de Paul Réjardin, et des brouillons de chaque lettre précédente.
Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au cours ce jour-là.
Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout émue, portait à la direction l’épître inachevée. Dans le cabinet de Mme Jules Ferron, où elle fut mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit.
M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été berné par cette gamine, en quête du chemin de Damas.
* * * * *
Quelques jours après, la belle Chantilly, pour raison de santé, quittait l’École avec un congé illimité.
CHAPITRE XXII
_Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing._
«Sèvres, avril 189 .
»Dieu soit loué, l’Ancienne! Sèvres avant de mourir, aura connu les beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre toit.
»Je t’arrête: il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de relevée, nous eûmes petit gala.
»C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien n’y manqua, pas même «ces belles larmes» que le poète versa.
»Ah! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli.
»Un paladin! quoi.
»A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra; qu’importe, Sainte ou Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de toute l’École.
»Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra sa pièce; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près l’histoire, le roman en est écarté; cette trilogie: «Vocation, Glorification, Passion» de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare que du côté de Corneille.
»Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait, juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté, une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne.
»Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous une parure inutile.
»Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi; pourquoi la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula frénétique des vieux héliastes du théâtre.
»Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.
»Il en tomba malade; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie déjà longue.
»Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se «hirsutait», et sa verve: essoufflée, ma pauvre! sa petite langue pointillante, sautillante, immobile maintenant; oh! le temps du «rossignou» était passé.
»Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait... trouvé, on décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans autre spectateur que Jérôme.
»On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven.
»Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade: personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier: «Ohé! Jeanne d’Arc, elle est surfaite»!
»Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de Paris, j’aime le panache! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat.
»N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En moult occasions je devais répondre: Jarnidieu!
»Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut pousser ces Jarnidieu.
»Et ma prière à «sire Dieu»; parole, La Hire m’eût accolée comme un frère.
»On se disputait les rôles; on les tira au sort, mais le choix voulut que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc; n’en a-t-elle pas la plastique, la belle tête d’illuminée?
»Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique, navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à genoux, écoutant les «voix», les cherchant de ses grands yeux fascinés. Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui resplendissait d’une joie surnaturelle.