Les Sèvriennes

Part 16

Chapter 163,840 wordsPublic domain

»Je voyais les lèvres de Jérôme trembler; il se pencha vers Mme Jules Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit:

»Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille... la voilà enfin la Jeanne d’Arc rêvée!

»Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait.

»Un triomphe, un triomphe délirant! Jérôme ne savait comment nous dire merci; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son cœur. Enfin il est content.

»Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc, puisque Jérôme s’est fait le «barnum» de la Grande française.

»Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg Saint-Germain.

»Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième; je pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût exempte de préjugés.

»Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood... avenue Loban.

»On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens magiques, mais dans le Hall; un hall épatant, ma vieille; rien ne peut te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame de céans a trop d’âmes et trop de pommes.

»Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories: Ève, Pâris, le jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.

»Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi, portait ses armes parlantes de façon assassine.

»Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot!...

»Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École, philosophie, je te conte nos divertissements imprévus.

»J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie.

»Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École, c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était alléger la contrainte du présent.

»Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse partager.

»Écris-nous plus souvent; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres pour ne rien nous cacher de toi-même.

»Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner? ça me paraît aussi cocasse que de voir «Marianne» porter un goupillon.

»Faut-il en parler au bonsoir? Je suis assez bien en cour... chut, on me tutoie. Use vite de mon crédit «souvent femme varie».

»Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon.

»Fidèle.

»BERTHE PASSY.»

P.-S.--Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai; elle lâche l’_alma mater_. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que d’avoir la tête pleine de beaux contes! en épousant notre Renée, il écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.

CHAPITRE XXIII

LUI

Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri Dolfière.

Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin:

«Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de l’atelier. J’ai fini.

»Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici, m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes larmes. Ah! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de pierre; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus.

»Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie.

»HENRI.»

Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces.

On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et des passants.

A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui réveillait sa douleur.

Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme dévorait l’espace.

Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un symbole, un présage qui la rassurât.

Elle ne vit autour d’elle que des larmes.

CHAPITRE XXIV

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

Dimanche 12 avril.

Rouvre-toi cher journal: je n’ai pas fini de souffrir.

Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve touche le talus du chemin de fer.

Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie; du côté de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.

Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps fluide, où s’étouffent les clameurs; mais que de souffrances crispent ces flots, qui si doucement coulaient.

La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une langue monstrueuse qui laperait la terre.

Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches, tue les bourgeons frémissants.

Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent, tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.

Quel jour pour le revoir!

Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens qui passaient très vite, l’air effrayé d’entendre sourdre à leurs pieds une vie formidable qui les menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, flamboie sur l’eau ténébreuse qu’il pénètre, qu’il fouille. Mais la nymphe d’hier, effrayante Isis, reste inviolable dans son suaire mouvant. La colonne de feu s’abat, brusquement engloutie par l’ombre du fleuve.

J’ai fui cette vision de malheur.

Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des choses, semble-t-elle nous avertir que la douleur approche?

J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée.

Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. Un mur tout branchu, dans une rue de maisons mortes; une porte vermoulue, qu’une vieille clanchette de fer ouvre et ferme, retombant avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.

C’est là.

Mon cœur m’étouffe; je n’oserai pas entrer. Charlotte, Charlotte, elle est près de moi.

Une cour; l’herbe s’écrase sous des blocs de marbre, sous des statues de saints, des clochetons; tout est austère comme en un chantier d’église.

Henri!

Voilà mes mains dans les siennes, comme il est changé! ses yeux ont un éclat qui me trouble, sa main me brûle!

Pauvre Henri! Qu’attend-il de moi?

Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, ce cloître, lui si pâle qu’il semble avoir donné son sang goutte à goutte.

Tout mon être défaille.

Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les mots s’étranglent dans ma gorge, je répète ce nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an, s’est uni à celui de Charlotte.

Henri m’a fait entrer dans une grande salle nue, crépie à la chaux. Le jour tombe très blanc, éclairant quelques statues emmaillotées de linges. Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte de glaise; quelques chaises, une table; au milieu de dessins la dernière photographie de Charlotte, toute fleurie de violettes.

Quel refuge pour vivre avec une morte! Comme il a dû l’aimer.

Mes yeux cherchent; en tremblant, avec une voix que je ne me connaissais pas:

--Où est-elle?

Un voile tombe.

La voilà.

A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition? comme c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur qu’elle reste pour moi.

L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue.

Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit les baisers, mais ne les rend jamais.

Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs.

C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte: un bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les bas-reliefs Louis XVI.

Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur; par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée, cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée.

Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa, jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait préparé.

Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux d’amour.

Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit ces mots qui disent toute la vie de Charlotte:

Elle riait à l’amour; Un souffle de mort passa, Brisant ce nid où dorment les Colombes.

Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, rayonne sur ce visage de jeune fille, qui s’anime et se fond avec une grâce divine.

Elle me plaît cette image de l’évanouissement d’un être, déjà repris--fleur, arbre, ou plante--par la matière. Si les morts ont des yeux, Charlotte aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui couvrent nos cimetières chrétiens; le symbole païen rappelle mieux, à ceux qui l’aimèrent, la poésie de sa beauté.

Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre admirable qu’il vient de faire pour Charlotte.

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Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie depuis un an; l’horreur des premiers mois, où il songea à se tuer. L’apaisement, la résignation lâche au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le désir fougueux de faire pour elle une œuvre virile, de demander à cet amour brisé, l’inspiration qui crée des choses éternelles... puis ses doutes revenus, le suicide lent de son corps dans cet atelier, où il avait vécu en communion surnaturelle, épuisante, avec l’être invisible que son amour recréait.

«--Maintenant l’illusion est finie; on va l’emmener là-bas; elle ne m’appartient plus. J’ai déchiré mon cœur pour y trouver cette statue. Elle partie, c’est le dernier arrachement...

»Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon premier calvaire: aujourd’hui, c’est encore votre main amie que j’appelle, ne m’abandonnez pas.»

L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour moi!

De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y a-t-il plus de place pour la joie; ne peut-il plus aimer?

Qui a aimé comme lui, doit aimer encore; il faut pour lui-même, pour le grand avenir qui l’attend, le détourner du passé.

N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher à la vie; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui que je retrouve faible comme un enfant?

Oh! si, je le veux; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée.

Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne, je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte.

La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres. J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu; j’aurais voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la sienne.

Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine. Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette détresse.

Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami.

Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.

Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme?

Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète.

Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce un baiser de sœur?

Est-ce la pitié qui me pousse vers lui?

Est-ce encore de l’amitié?

Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette langueur subite, quand j’ai senti ses larmes me brûler délicieusement.

Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon être défaille-t-il?

Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul juge de dire qui l’emportera dans ta vie, du tumulte des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile merveilleuse qui brille sur son toit.

CHAPITRE XXV

COURS DE LITTÉRATURE

PASCAL

D’Aveline continua:

«Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. Depuis sa conversion, elle habite en lui. Pascal est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais il tâtonne, écrase en gémissant les joies qui se lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il la flagelle. Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, mais se relève pour courir vers l’Aube éternelle.

»Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, il murmure à Dieu des mots ineffables. Comme son génie se revanche, dans ces prières sublimes que nous lirons tout à l’heure.

»Cherchez quel philosophe, quel poète, quel moraliste, a connu le désespoir de Pascal en face de la mort?

»La sérénité des anciens peut-elle apaiser son effroi? est-ce l’indolent scepticisme de Montaigne qui donne la résignation? A ses yeux, les tendresses d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir d’un rendez-vous céleste.

»Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. Éternité des joies, éternité des peines, voilà notre sort, Dieu le tient suspendu.

»Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous laisser piper à ces apparences de vie, vous, Épicuriens, de rire au plaisir, vous, Stoïques, de croire à votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, qui n’ouvrez pas à son appel le tabernacle mutilé de vos âmes.

»Seigneur, que vous faut-il donc?

»Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don expiatoire qui rachète tes péchés, et tire de la misère présente la grandeur de mon pardon!

»O hommes! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort est là qui rôde! Suivez sa lumière, car vous vivez dans les ténèbres; vous serez perdus pour l’Éternité, si vous n’entendez la parole de Dieu...»

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La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate en tempête, secoue rudement les endormies. Ce n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal qui menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes esclaves, toutes chaudes encore de la tiédeur du nid.

Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent d’Aveline. Elles ne songent plus à prendre des notes, l’angoisse de Pascal les déchire; c’est la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles toutes.

Ce cours de littérature, un des derniers avant les examens d’agrégation, est le commentaire du chapitre IX des _Pensées_ de Pascal.

Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné par la tristesse de ces pages, il se lève, quitte la chaire, et tout en marchant devant les tables d’élèves, improvise cette méditation.

Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes qui se penchent, n’osant avouer leurs larmes, s’isolant, presque farouches, dans cette solitude qu’ouvre la pensée de la mort.

Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, la classe s’est assombrie, et la voix de d’Aveline les trouble, comme le chant grave et triste du violoncelle. Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, la pitié infinie, pour ces créatures impuissantes que le Seigneur mène où il veut, qu’il réprouve à son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos amours, de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les anges, de croupir dans ce cloaque d’erreur.

La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant de s’éteindre en un murmure très doux, qui jette, sur ces âmes enfiévrées, une apaisante caresse.

D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se penche sur elle, avec le plaisir d’un dilettante, suit la route mystérieuse, la route saignante qu’ont suivie ses pensées.

Le cours de littérature, en troisième année, a pris un caractère nouveau. D’Aveline n’est plus le professeur qui, d’un doigt capricieux, feuillette l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, et là, une retouche. Sa leçon perd son allure pittoresque, amusante. Il ne s’agit plus d’étudier l’éloquence ou la logique; mais de former l’âme de ces jeunes filles, en abordant le côté réel, «vécu» des œuvres classiques.

Non que d’Aveline veuille imposer un culte unique, et comme Jérôme Pâtre, enrôler les Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit à travers la vie, tantôt sous la garde d’un sceptique tel Montaigne, d’un passionné tel Pascal, d’un imaginatif tel Rousseau.

Elles sont libres de choisir.

Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les hommes qui s’imposent à notre respect par l’intelligence, c’est exciter, chez ces jeunes filles, le sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi.

Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au cœur même de la vie, la vision du monde héroïque et romanesque, qu’imaginent les solitaires de vingt ans.

Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois leçons, les ramène impérieusement à l’examen de conscience.

Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations vagues, vers la quinzième année, elles s’en détournent avec effroi. Pourtant, elles le savent, cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, est la seule qui nous donne la notion positive de ce que nous sommes dans la vie universelle.

--Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, ne dépend pas notre règle de vie?

Une barre creuse le front obstiné de Victoire Nollet. La mort, pour elle qui a vu mourir sa sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à qui l’on ne doit rien soumettre.

Quoi, tout son travail pour agrandir son être serait nul aux yeux de Dieu! Sans la grâce elle ne peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un caprice de l’Omnipotence!

C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. Pascal est un mauvais maître qui vous désarme devant l’action.

Victoire relève la tête, et regarde bien en face d’Aveline, qui épie sur ces figures sincères l’émoi de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent, il n’y a qu’énergie, mépris de la mort.

Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un grand frisson, frisson de l’oiseau exilé du ciel.

--«Ah! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, vous jette meurtrie à la porte d’un cloître; cette vie ne vaut pas d’être vécue; j’entends sonner un glas céleste, c’est la cloche des moniales, c’est l’Orante qui m’appelle vers l’époux mystique...»

Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme une hostie dans l’ombre, laissant croire à d’Aveline, que sa parole fait naître l’extase.

--«Cabotine», murmure Berthe, en s’amusant à crayonner, au dos de son Pascal, l’extase de Jeanne Viole, «décidément elle pince toutes les cordes».

«Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce rappel de la mort. Ce diable d’homme m’a mis le cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je pouvais mourir et m’en aller où? Retrouver qui?

»Il y a quelque chose de plus affreux que cette angoisse brutale, c’est le silence de ceux qui sont partis on ne sait où...»

Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop insouciante elle-même, mais elle tremble à la pensée que «son vieux» doit partir le premier, et que sans doute ils ne se retrouveront jamais.

Un sursaut chasse cet effroi de leur affection brisée, une immense tendresse lui réchauffe le cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner, lui faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules; qu’au moins, il ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il pas durement gagné. La vie n’a pas été tendre pour les Passy; qu’il doive à sa petiote la douceur des derniers jours; la mort qui le prendra lui semblera moins cruelle, si le père s’en va un sourire sur les lèvres.

La figure cachée dans ses mains, Marguerite pleure.

Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a pu retenir ce flot de larmes qu’appelle la voix de d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces pages terribles, que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne console pas.

Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent d’effroi, comme si, devant elle, on fouillait la terre, pour lui montrer l’œuvre ténébreuse de la mort.

Tout ce que son imagination voile s’étale là, comme une pourriture qui lui fait horreur. Elle a peur, son être éclatant de vie regimbe, et ramène sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables de ce qui fut l’adorable Charlotte.

La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce qui fait sa beauté, ses yeux, ses cheveux, sa chair blanche, où courent comme des sources de petites veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, la mort demain en fera, pour les autres, un objet de dégoût.

Elle se sent lâche devant cet anéantissement; l’incertitude de l’au delà, la rejette éperdument vers toutes les forces de la vie: seule certitude que nous ayons.

Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant dans la pénitence, que Dieu nous a créés? Faut-il faire de sa vie un désert? renoncer au bonheur, à la joie d’unir son être à un être adoré, donner à Dieu seul son cœur, sa chair, son rêve de Vierge?

Non, non, tout son être se révolte devant une pareille malédiction.

La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction des êtres, exalte follement son désir de vivre, de posséder la vie, l’amour, la volupté, tous ces biens que Pascal condamne.

Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a jamais voulu écraser ses créatures sous la malédiction d’une vie solitaire.

«Je t’aime, je t’aime» chuchote son cœur, «je t’aime, je t’aime» répètent ses lèvres brûlantes, et ce mot maintenant signifie tout, c’est la loi qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle.