Part 17
Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse répond aux cris de Pascal. C’en est fait de la torture qui l’épuise, elle a vu clair. Henri, elle aime Henri; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui sera la chair de sa chair. Elle sent battre son cœur dans le sien, et son sang brûle de ne pas couler encore avec le sang du bien-aimé...
Marguerite ne sait plus où elle est; la voix de d’Aveline est un bourdonnement, une plainte vague qui passe sur elle.
Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce cœur ivre d’amour?
De la terre morte de cette classe, montent des parfums ardents, c’est l’odeur violente du Paradou. Demain, avec Berthe, elle retournera lire l’abbé Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, que ces pages flamboyantes de soleil, où tout se pâme et râle d’une immense volupté, éveillèrent en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient de ce livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la soulève et lui ouvre les bras vers celui qu’elle appelle...
Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses larmes, dérobant à d’Aveline, à celles qui l’écoutent, son émoi.
Quelque chose d’inconnu, de farouche et de mystique, plus fort que sa pudeur, la pousse impérieusement vers l’ami malheureux. Elle tremble à la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne veut pas qu’un autre amour le console. Pourtant, à travers ses yeux clos, elle le voit à ses genoux, parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille du désir de ces lèvres qui cherchent les siennes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un frémissement, le mystère de Jésus, ineffable cantique de l’amour mystique. «Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé.»
Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue divin, que répète pour elles, la voix grave du violoncelle. Respectueux du silence, des larmes muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche d’elle, fait sa voix plus caressante encore, pour dire l’admirable poème de _Sagesse_:
Ah! Seigneur, qu’ai-je, hélas! me voici tout en larmes D’une joie extraordinaire: votre voix Me fait comme du bien et du mal à la fois, Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et me voici Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense Brouille l’espoir que votre voix me révéla. Et j’aspire en tremblant...
Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, non plus les yeux de madone, si langoureux et si frais, qu’à les voir se poser sur lui, d’Aveline les avait aimés, mais deux grands yeux consumés implorant de l’Amour cette réponse de Dieu:
... Pauvre âme, c’est cela.
CHAPITRE XXVI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
20 mai 189 .
Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai vécu de ma douleur.
Je l’aime, je l’aime follement.
Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.
Je l’aime!
L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour.
Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si tristes pour lui, soient les témoins de sa joie.
Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir: il tremblera que ce soit l’adieu; alors un mot, un tout petit mot, un geste seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour...
Mais si je me trompais? S’il ne m’aimait point! Non, non c’est impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me regardait! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai, il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes solitaires que nous avons versées!
Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les liens; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut l’instrument de la Destinée.
Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux; peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite?
Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.
Je suis rentrée à l’École l’âme allégée; Charlotte a entendu ma prière.
1er juin.
Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot; qu’est-ce qui m’attend, au seuil de cette École.
Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà; puis l’aube s’est levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au baiser.
Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille, le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.
A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout: un jour de mort est un jour éternel.
La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir.
Voici les derniers jours: anxieuse, je les regarde venir; où est-il le jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé?
4 juin.
Pauvre maison, quels regrets tu me laisses! J’ai été si souvent joyeuse, si souvent taciturne, quand de cette fenêtre, je regardais vivre les êtres mystérieux, que sont les arbres, les fleurs.
J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant et se redressant, comme de beaux corps, dans l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le pied léger, tournoyant, de cette ballerine fantastique, qui déchire le tulle de sa robe pailletée au premier souffle du vent.
Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé en moi, comme si j’étais enracinée à la terre de mon École.
Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de rêves; maison laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance du Destin, maison des pleurs, qui ne doit pas être la maison d’amour.
L’École m’a faite femme; mon cœur est plein d’affectueuse reconnaissance, pour les Maîtres qui m’ont aidée à vivre libre, fière sous la seule loi de ma conscience.
Mais que serai-je demain, moi qui ne puis rien contre mon cœur?
15 juin.
Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur vie de professeur, des élèves, des cours. Moi, je ne me vois pas dans une chaire.
Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque fois qu’on parle d’avenir.
Et le mien peut être si beau!
CHAPITRE XXVII
LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE
O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre, Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons.
BAUDELAIRE.
_Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres._
«Tourcoing, 16 juin 189 .
»Eh bien non, je ne suis pas heureuse!
»Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de l’infini.
»Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie: halte-là!
»Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et pleure; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi.
»Quels nocturnes on entend ici!
»Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore! La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne de partir.
»Vous me croyez malade?
»Non.
»Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous l’adieu de son dernier regard.
»Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée!
»J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a suffi d’une main méchante pour tout effacer.
»De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai connu que l’amertume d’être seule.
»C’est là ce qui me tue.
»Être seule! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots comme celui-là que la douleur s’enracine.
»Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi? qui a voulu savoir si j’étais heureuse? qui m’a tendu la main?
»Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches aussi, personne n’a su me dire: «Mon enfant, faites cela.»
»On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur! on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir monter vers soi l’appel des misérables.
»Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur.
»Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas; au sortir de l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes; elles se sont rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur famille, les heureuses! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore les autres, celles qui s’enferment dans «leur garni», mangeant ou ne mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute... et qui a pitié d’elles!
»Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on ne se recherche pas.
»Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente; le rideau tombé, le lâchage commence.
»Le Lycée, mais c’est une abstraction!
»L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.
»Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille: j’entends la pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes qu’irisent les reflets du soleil mourant; j’entends, au bord de ma fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et d’Aveline qui nous lance son «Bonjour, mesdemoiselles».
»Toutes ces choses perdues me font pleurer.
»Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie; je croyais les poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui palpitent autour de moi.
»Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même.
»Je vous ai menti.
»La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.
»Je suis allée à elles; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme j’eusse donné mon sang.
»On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.
»Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même confession: elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela elle est inflexible, le reste lui importe peu.
»Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure: École de libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour de la mère Angélique.
»Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la bannière aux jours de procession.
»Le Gouvernement?
»Le Gouvernement approuve: le Lycée à présent n’a plus besoin de subvention.
»J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie tyrannique du maître; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour les trahir ensuite.
»On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres d’Anatole France.
»Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir; je ne pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon cours.
»Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une nihiliste! Je compromettais le Lycée de Tourcoing!
»Je reçus un blâme officiel.
»Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop loin.
»J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face.
»Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.
»Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien dire.
»Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais.
»Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas justice?
»Une démarche au ministère, un marché, me sauverait... non, non pas ça, pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière.
»Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi, c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine.
»Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie.
»Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur; c’est notre tour d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture humaine qui m’empoisonne.
»On part la joie dans le cœur; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux m’en aller; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que ma vie, le respect de moi-même.
»Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude; aimez, soyez aimées: vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette tâche poignante qui a été la mienne: borner sa vie à gagner son pain quotidien.
»Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais.
»Votre ISABELLE.»
CHAPITRE XXVIII
FAIT DIVERS DE LA «GAZETTE DE TOURCOING»
18 juin 189 .
Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement éprouvé. Un des plus sympathiques professeurs, Mlle I. M..., en manipulant des produits photographiques, par une imprudence inexplicable, s’est empoisonnée avec du cyanure de potassium.
Malgré les soins dévoués de l’admirable femme qui dirige cette maison d’éducation, cette malheureuse jeune fille n’a pu être sauvée.
Mlle I. M... avait vingt-trois ans.
Nous prions Mme la directrice du Lycée de jeunes filles d’agréer, dans cette douloureuse épreuve, nos respectueuses condoléances.
_La Rédaction._
CHAPITRE XXIX
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
20 juin 189 .
Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, notre douce Isabelle. Est-ce donc impossible de lutter contre l’injustice, de conquérir le bonheur. Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les crimes des autres!
Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en moi; Charlotte, Isabelle, toutes les deux frappées, quel est le malheur qui m’attend?
Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri.
Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, l’envoi de cette poupée que d’Aveline autrefois nous avait donnée; on riait en la baptisant: Isabelle, en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle voulut emporter à Tourcoing ce «fétiche!»
Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, le malheur doit être avec elle.
1er juillet.
Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a reçue à Seine-Plage aujourd’hui; comme il a été paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon examen, m’annonçant un beau succès, me promettant dans la suite de s’occuper de moi.
En partant, comme je le remerciais très émue de tant de bienveillance:
«Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, imagination triste. Peut-être connaîtrez-vous de cruelles blessures. Soyez forte, espérez, c’est moi qui vous le dis, vous épouserez celui que vous aurez choisi.»
Puisse-t-il dire vrai.
Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps et âme, oublie la tristesse du passé; que le don de moi-même, le console de ce qu’il souffre.
Qu’il soit heureux.
Oh! comme je l’aime!
4 juillet.
Nous avons passé ensemble l’après-midi dans les bois. Il m’attendait à la Lanterne de Saint-Cloud. Nous avons été droit devant nous, sans but, presque silencieux: j’évite de lui parler de l’École, de mon départ si proche; j’aime mieux qu’il me raconte ses projets. Sans cesse, je le ramène à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très grand.
Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant.
Ah! si c’était vrai, ah! si je pouvais lui rendre le désir, le rêve, la force, tout ce qui s’en va de lui, chaque jour un peu plus!
Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en plein bois. Nous étions seuls, pas un bruit, pas un souffle, le voile des feuilles nous enveloppait.
Il était allongé sur les mousses, semblant chercher quelque insecte qui fuyait; je le regardais. Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les miens, les buvant, buvant éperdument tout mon être...
J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il s’est relevé, s’est enfui; quand il est revenu près de moi, sa figure était baignée de larmes.
Qu’a-t-il? pourquoi cette lutte, pourquoi ses lèvres se ferment-elles, quand la délivrance est si proche. Que me cache-t-il?
Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre ainsi.
5 juillet.
J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais hargneuse. Jeanne Viole tournaille autour de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire m’horripile avec ses séances d’agrégation, qu’elle multiplie dans tous les coins.
Que m’importe leurs soucis, que m’importe l’agrégation, un autre mal me ronge.
Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie, l’égoïsme s’étale et triomphe. L’examen est le Dieu Moloch de tous les bons sentiments.
6 juillet.
Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage, m’a laissé entendre que la directrice de Tourcoing, qui avait en haute estime, son intelligence et son caractère, lui avait promis de la demander au ministère, quel que soit son rang d’agrégation, avec certitude de lui laisser sa place de directrice dans un temps assez proche!
Ah! on va loin, sous le manteau de Tartuffe!
CHAPITRE XXX
LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF
--Eh bien, allons-nous-en causer dans mon petit bois, fit M. Legouff en se levant de table.
Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux maître, qui ce dimanche-là, avait invité Victoire Nollet et Berthe Passy, au déjeuner de famille.
C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir quelques élèves, autour d’une tasse de thé, pendant l’hiver, et de recevoir, à sa maison de campagne, les Sèvriennes qui lui agréent.
L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne Viole, sont venues; c’est aujourd’hui le tour de Berthe et de Victoire.
Sans doute, les invitations se borneront-là; l’examen est si proche.
Les oubliées en ont le cœur gros.
A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer M. Legouff, pour la bonhomie de ses entretiens, son abord facile, pour cette mémoire du cœur si surprenante chez un vieillard.
Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh sans phrases, ces mots qui remercient, ces mots de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus.
De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le retour de leurs compagnes; quelles reliques vont-elles rapporter? fleurs, livres, ou portrait? Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils musicien, prix de Rome, ma chère, ou bien le peintre qui expose au salon, peut-être aussi l’auteur de l’inoubliable _Champignol malgré lui_?
Décidément ce soir-là, on est un personnage!
C’est la maison paternelle, que cette maison des champs, où les petits-fils et les arrière petits-fils vivent autour de l’aïeul; comme dans une chesnaie vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs racines, aux racines du vieux chêne.
C’est la maison dont:
Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines.
Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, gazouille à en perdre la tête, frisant de ses menottes l’herbe haute comme ses doigts.
Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison blanche, sous le treillis des glycines et des roses. Les volets clos laissent au logis, la fraîcheur des gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le parfum des larges clématites, qui étoilent l’arche des portes.
Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur les marches branlantes, un tantinet verdies, car la maison est vieille.
Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et comme lui fidèle au temps passé. Elle n’a pas de style, et ne rappelle en rien ces logis qu’on aimait au XVIIIe siècle, tout de rocailles, de trumeaux: une bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, aux vitres décolorées. Des meubles de la belle époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons trapus; Estelle et Némorin sous le globe des pendules; lits étroits dans les alcôves; portraits graves de messieurs «à toupets» cravatés de blanc; de vieilles dames à «repentirs» s’étudiant à pincer la dentelle d’un mouchoir...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire leurs ombrelles; ils sont partis vers le petit bois.
Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles touffues plafonnent des allées charmantes; dans les recoins, au dessus des tables, les charmilles bouffent en jupe légère.
Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence d’émeraudes filtrant le soleil; à peine alourdie par l’été, la vie bourdonne, butine, vole, murmure, exhale son odeur: l’âme des choses erre souriante à travers la verdure.
--«Et je plante encore, à mon âge...» dit M. Legouff en désignant de son parasol une pépinière d’arbrisseaux. «Chaque fois qu’il nous naît un enfant, je plante un arbre; voyez comme mon Jacques pousse, celui-ci, c’est Antoinette, cet autre, mon petit Jean.»
Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec lui, surprises de sa vigueur, il est presque jeune dans ce costume de coutil blanc.
Leurs yeux s’attachent à tout; elles savent l’histoire de la maison, les événements heureux dont elle fut témoin, l’union des enfants, les coups de chance qui aplanirent la longue route de M. Legouff.