Les Sèvriennes

Part 18

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--Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, comment moi, qui suis plutôt un homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir votre directeur? Eh bien voilà: on fonde Sèvres.--Qui mettre à la tête?--Ministre, Directeur, très embarrassés!--on vient me trouver.--Accepteriez-vous?--Moi! diriger des jeunes filles et des savantes encore?--Nous ne demandons pas de titres universitaires, mais vous avez écrit: l’_Histoire morale des femmes_, l’_Art de la lecture_,... vous avez, cher maître, le doigté, l’expérience...--Non, non, cela m’effraie.

Et quelques jours après, le ministre m’écrit:

«Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le pouvez.»

--Alors je suis votre homme, ai-je répondu.

Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres.

Sa main se tend d’un geste charmant vers les deux jeunes filles, qui s’inclinent et le remercient.

--Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été pour l’École une sauvegarde. Il a rassuré ceux mêmes qui s’inquiétaient de voir Mme Jules Ferron à notre tête.

On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne pouvions apprendre que de belles et utiles choses.

--Vous dites vrai, mon enfant, quantité de mes amis s’effrayaient de cette création. Il est encore bien tôt pour juger des résultats. Nous avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais restreindre l’ampleur encyclopédique de vos programmes. C’est une belle cause que celle de l’émancipation des femmes, mais que de dangers, que d’erreurs possibles; rien ne brûle un cerveau comme des études hâtives.

--Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, fit Berthe, la discipline de l’École a dompté les esprits qui tout d’abord regimbaient.

Elle poussa un soupir...

--N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant?

--Oh si je l’aime! j’y suis heureuse, tranquille. J’y ai bien pleuré quelquefois, M. d’Aveline a la main rude! Maintenant j’y suis faite; je m’en irai avec chagrin et si tourmentée!

--Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande fille, est-ce l’agrégation?

--Non, monsieur, je sais bien que je ne serai pas reçue à l’agrégation, c’est mon avenir de professeur qui me tracasse.

Suis-je prête?

Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous sommes si fières, ne sont pas une garantie de notre talent.

Apprendre et enseigner sont deux; si je n’ai pas peur d’exposer devant le jury, le système de Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il me faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires de la Grammaire.

M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de Berthe; puis se reprenant à marcher, il tapote la main qu’il vient de prendre:

--N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est pas aussi grande que vous vous l’imaginez. Faites toujours de votre mieux, le succès viendra par surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez la règle de «même» et de «gens», comme vous dissertez sur Pythagore.

Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre compagne, que Mlle Nollet ignore vos scrupules. C’est une nature combative la sienne, virile, j’ajouterais presque. Avec sa petite robe noire, et son chapeau comme ça, elle me fait penser à quelque calviniste de Genève, pour qui, tout livre accepté devient une Bible.

--C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être affranchie de la tutelle de l’École, de chercher, d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur enseigner la bonne parole.

J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à Sèvres.

--Et? interrogea M. Legouff.

--Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends diriger ma classe, sans l’ingérence de personne; je suis avide de responsabilité; toutes mes forces, je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir l’intelligence de mes élèves, par l’effort que je leur imposerai.

M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie et les invita à s’asseoir: il avait ouvert son parasol blanc, et sa figure ossifiée, s’anima pour répondre à Victoire Nollet, très rouge.

--Voyez-vous cette petite personne décidée! saura-t-elle régenter ces élèves!

Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière d’éducation? Voyons votre idéal.

Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.

--Mon idéal, monsieur, le voici:

Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la culture de la Raison: raison pratique, raison pure, tout est là.

Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine. Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et perdre son temps.

Ce que je veux? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou comparées; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout.

En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice héroïque; Portias ou Cornélies de l’homme moderne.

Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la génération de nos mères; nous devons être les chirurgiens de ces âmes. Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé, pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale.

--Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez tant de restrictions dans votre jugement.

Permettez-moi de protester tout de suite; Victoire affirme des théories, qu’à Sèvres nous ne partageons guère.

Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes, appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.

J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée Fénelon, une instruction trop développée, va souvent à l’encontre du développement du caractère. Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps qu’elles ont été soumises aux principes de la famille, ont brusquement cessé de l’être, le jour où l’étude les a prises.

Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, énervante, qui les a affaiblies, corrompues même! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une vie artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. Elles ont fait, sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique! elles ont voulu expérimenter la science qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a fait des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables.

Et répondant au geste de Victoire:

--Cette question de philosophie qui est la dominante de votre enseignement, me paraît à moi la cause de tout le mal. Comment voulez-vous que des fillettes de quinze ans, même guidées par votre sagesse, se reconnaissent au milieu de tous les systèmes qu’on leur expose!

Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, des égoïstes. En gagnerez-vous beaucoup à votre système, qui étouffe la joie, et vous le savez bien, Victoire... la charité.

«Souffre et abstiens-toi.»

Faites donc accepter cette morale à de jeunes êtres avides de vivre!

--Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet enseignement que nous allons répandre: le sens moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de nous, pour rétablir l’équilibre du dedans.

N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de cette génération montante, que nos anciennes ont formée. Voyez ce groupe si curieux de Juliette, d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée sur la question sociale, et toute sa philosophie aboutit aux utopies d’un monde nouveau, créé après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là?

L’autre, est une hégelienne qui méprise la vie, habite la lune, je suppose. Qu’enseignera-t-elle sur la pratique de la vie, elle qui nie les faits.

Et la troisième, épousant les idées de tout le monde, allant dans la vie comme un bâton flottant!

Enseignera-t-elle le secret de vouloir!

Les avez-vous observées de plus près, alors vous avez vu que leur «armature» n’est pas autre chose que l’orgueil... ne trouvez-vous pas Victoire, que les gens de bon sens peuvent regretter la lande de nos grand’mères. Parfois il y volait des papillons, tandis que nos épis, souvent ne sont que des épis creux.

--Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff en se levant; vos maîtres, mesdemoiselles, n’ont pas perdu leur temps.

Tempérons! Tempérons! vous mettez les choses au pis, écoutez-moi, je suis sûr de vous rallier à mon opinion.

D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien et en mal, comme vous le préjugez: elles seront récalcitrantes, parce que médiocres. Les semailles ont beau être riches, la terre peut ne rien valoir; contentez-vous, si le blé n’est pas dru, d’y voir pousser quelques bluets.

Mesurez, observez, tentez différentes cultures. Ne brisez pas vos élèves sous une volonté de fer, Mlle Nollet. Ne craignez pas, Mlle Passy, de les exalter par des idées hautes.

Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, mesdemoiselles, plus que leur bonheur, l’avenir de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair et d’âme de leurs mères.

Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées du monde réel, mais elle est le «sanatorium» où toutes, vous vous refaites moralement des muscles et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique culture intellectuelle, votre tempérament saura en faire usage.

Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, inutilement, les trésors que vous leur apportez.

--Nos directrices! ah! monsieur, fit Victoire toute droite, il est bien difficile de compter sur elles, ou elles vous accablent de conseils et vous noient, ou elles vous les refusent et condamnent.

Ce serait curieux d’énumérer les types de nos directrices actuelles; à peine y en a-t-il deux ou trois qui soient dignes, comme Mme Jules Ferron, d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles.

--Oui, le type le plus redoutable, c’est la directrice juge et gendarme, qui vous garrotte à tous les moments du service, et hors du service. Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe indignée, nous serons ravalées à ce rôle de Vingtras, laquais de l’administration!

Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense que d’avoir assassiné Isabelle Marlotte, la directrice de Tourcoing doit avoir d’édifiants colloques avec sa conscience.

--Que dites-vous là, mon enfant?

Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une ancienne; puis, très bas, avec des larmes dans la voix:

--Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice n’ayant pu l’endoctriner, l’a menacée d’une révocation. Isabelle qui n’était ni romanesque, ni déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt que de perdre, par une disgrâce, l’estime publique.

--Oh! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, j’aurais pu...

--Elle a mieux aimé se taire.

--Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice du «moi» au culte intransigeant d’une idée, fit Victoire Nollet, que l’émotion même de M. Legouff ne touchait pas.

--Quelle chose irréparable! Et sa directrice?...

--Elle aura de l’avancement.

Un long silence tomba; puis Berthe, voulant effacer l’impression trop triste de ce souvenir, dit en s’adressant à M. Legouff:

--Je crois que d’autres meurent lentement du mal d’abandon. Si Renée Violat n’avait épousé M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son tour. La force de résistance s’use dans cette longue inertie de province; elle est générale cette tristesse inguérissable des femmes professeurs.

Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement:

La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.

--D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous?

--Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement du cœur. Quelques-unes, comme Victoire, se consolent avec elles-mêmes, mais les autres? Celles qui ne trouvent ni amitié ni protection dans la ville où le hasard les envoie, d’où un caprice les rappelle?

Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent les épreuves qu’elles traversent, ce qu’elles nous racontent, à nous, est peu rassurant: quand leur vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une souffrance de tous les jours, qui leur vient de l’opinion publique.

On ne se commet pas avec nous; on ne nous reçoit pas. A notre façon, nous sommes les chemineaux de l’Université. On nous surveille, on nous critique, on met en garde contre nous la sympathie et la confiance, sous prétexte que nous sommes à la dévotion d’un parti!

Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite avertie, que n’ont pas toujours des femmes de quarante ans, et nous n’en avons pas vingt-cinq!

Ah! la pitié, la solidarité, dans notre milieu! des mots, des mots tout cela. On en fait des manuels, ça se vend...

--Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff qui n’a pas entendu ces dernières paroles, taisez-vous, l’amertume n’est pas de votre âge. Allons, reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, le temps est un grand maître.

Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, je vais vous dire ce qu’ils vous recommandent.

Acceptez l’épreuve avec courage; allez où l’on vous enverra, la loi des milieux est une loi bienfaisante. Elle tempère et unifie; peu à peu, vous vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre énergie à remplir votre mission.

Haut les cœurs, mes enfants!

Vous êtes de ces métaux précieux qui servent à la frappe de nos belles monnaies: purs, ils gardent mal l’empreinte et se déforment sous les doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est éternelle. Voilà l’alliage que fera la vie: dans ce creuset, vous apportez l’or fin; elle ajoute le bronze!

Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune; voyez Mlle Diolat, elle est heureuse; d’autres m’ont écrit: «Je vous envoie le meilleur de moi-même, le sourire de mon petit enfant.» Voilà des joies promises!

Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut compter sur moi.

--Oh merci, monsieur, nous emportons là notre viatique!

Et Victoire radieuse serra la main que monsieur Legouff lui tendait.

Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup d’œil la maison, les enfants qui se roulaient sur l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là plus encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la sagesse et de la paix des champs, puis se baissant vers l’allée, Berthe y choisit, pour le garder, un petit caillou blanc.

CHAPITRE XXXI

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

16 juillet.

Demain commence le concours de licence et d’agrégation. J’y vais indifférente, résignée à un échec possible.

Il me serait doux cependant de réussir, pour l’École d’abord, et parce qu’il serait fier de me voir agrégée.

Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit jours: je n’ai de goût à rien, je ne puis fixer ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore.

J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant de fois, quand mon journal restait clos, pendant cette retraite intérieure qui a suivi la mort de Charlotte.

Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes écrites, lues dans les larmes.

Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal définies; c’est un brouillard, un brouillard étouffant, je me réveille, je ne sais plus ce qui m’a fait pleurer.

Je crois que je pleure sur moi-même.

20 juillet.

Ouf! l’examen est fini.

Je ne suis pas mécontente de moi; j’ai aimé ce sujet entre autres: «_Ah! qu’il est difficile d’être content de quelqu’un._»

31 juillet.

Je passe presque toutes mes heures de sorties avec mon ami; nous allons dans les bois, ou bien il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente.

Quel repos pour l’esprit, que ces promenades dans le royaume de la beauté, avec lui pour guide.

Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une expression; à grands traits, avec des gestes qui semblent modeler la vie, il me fait comprendre et admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez.

Longuement au Louvre, nous avons regardé les Carpeaux: la ronde furieuse des Bacchantes m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture moderne, si près de la nature et de la vérité.

Cette admiration, qu’il sait me faire partager, nous rapproche encore; voilà maintenant nos esprits qui se _saisissent_, il y a longtemps que son cœur est maître du mien.

--Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez ma joie, quand vous reverrai-je?

Demain peut-être, je lui dirai adieu!

1er août 189 .

Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui Henri, qui me le télégraphie de la Sorbonne.

Oh! il m’aime, comment douter maintenant!

Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et je brûle et j’ai froid; toute ma jeunesse crie vers lui.

Rien que des images voluptueuses autour de moi! Dans le ciel, des nuages comme des bras inassouvis étreignent la nue; la grande fleur mystique du jet d’eau s’enroule en flocons neigeux; des ailes battent frémissantes, des oiseaux s’aiment dans ce nid! L’odeur des lys et des roses me suffoque. Une sève ardente me consume, et je me désespère, la nuit, de ne point délier ces lèvres que j’adore.

2 août.

L’amour me torture. L’image de Berthe! quel souvenir! je suis le Faucon qui là-haut tournoie au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de baisers!

Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces pages?

Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin. L’amour est mon destin.

10 août.

Mes épreuves orales sont terminées; le résultat sera connu le 14. Demain, j’irai lui dire adieu.

J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine d’examen comme une somnambule; je ne sais plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait; un autre être a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais mieux mourir, aujourd’hui même, que de vivre sans lui.

CHAPITRE XXXII

DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

11 août, 6 heures soir.

Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me punir ainsi.

Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. Il m’aime, il m’aime, il me l’a dit. Cet amour est impossible, je ne peux pas être sa femme.

Ma tête se brise. Je deviens folle.

Mais où suis-je? la nuit m’a chassée de là-bas, je ne sais par où je suis revenue à l’École, est-ce là ma chambre? pauvre cahier, qui as bu déjà tant de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer.

Quel coup de couteau! il m’aime, c’était le bonheur, et c’est la mort...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il m’attendait à son atelier, très pâle; l’atelier vide, à la place où Elle était une ébauche; plus de fleurs, plus rien, que des essais partout, abandonnés.

Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre qu’il achevait: une main énorme soulevant une motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre d’amour.

--Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. Voyez, rien d’autre n’existe pour eux. Sur le bloc de glaise, où leurs corps s’enfoncent, ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur œuvre finie, ils pourront mourir.

--Que c’est beau, Henri.

--Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous que je l’ai fait. Vous rappelez-vous cette promenade à Saint-Cloud... autrefois?

Je vous revois, emprisonnant dans votre main, l’essaim des éphémères qui voltigeait sur une feuille. Vous disiez: «Ne sommes-nous pas des éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que nous.»

--C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri: «notre destinée est la même, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui échapperont pas».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la; j’ai voulu que l’adieu de votre ami fût pour vous, le rappel d’une espérance, aimez, soyez heureuse... Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se fermèrent, il tomba en sanglotant.

--Henri! Henri, qu’avez-vous?

Je vous aime, vous ne savez donc pas que je vous aime?

Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant ses bras, cherchant son visage, buvant ces pauvres larmes que je ne comprenais pas.

Il m’a prise tout contre lui, oh! son cœur entrait dans ma poitrine, tout son être mordait le mien.

Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et sa voix, une voix rauque, blessée.--Je t’adore, tu es ma bien-aimée, tu es celle que je veux! Marguerite, j’ai faim de ton cœur, de ta chair... Mais va-t’en, va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème: elle ne veut pas qu’une autre soit ma femme.

D’un bond, je lui échappe; qui, Elle, Charlotte a fait ça!

Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une autre de prendre ta place, et tu ne lui défends pas d’aimer. Mais non, c’est impossible.

Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son agonie.

Son serment le tiendra-t-il.

Hélas!

C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du coup.

Aurai-je la force de ne pas maudire celle que j’ai tant aimée...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

14 août, 6 heures soir.

Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille.

Acculée à une résolution suprême, je regarde bien en face mon destin.

Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement.

Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain et c’est pourtant la parole de mes maîtres qui m’affranchit.

Je vais vivre désormais, hors de la vie commune; mais la tête haute, consciente de l’œuvre féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont la main libératrice rouvre la porte au Bonheur.

CHAPITRE XXXIII

LES ADIEUX DES SÈVRIENNES

Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses et de langueur, tombe sur le parc de l’École. C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les Sèvriennes se promènent dans les allées familières, attendant le résultat des examens de licence et d’agrégation.

Mlle Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse le mouvement de ces ombres qui attendent, mornes, fiévreuses ou sereines, le premier coup du destin.

La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages, et de là haut, jette sur les vitres, qui miroitent, une nébuleuse clarté.

Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont là, assises sur les marches branlantes du pavillon Lulli; elles écoutent le silence, leurs mains jointes par moment se serrent; un regard, un baiser disent l’adieu.

L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite avec effort se lève, et dit à Berthe:

--Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est lourd ce soir: encore quelques moments à vivre ici, et toute notre vie d’école sera dans le passé.

Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu? comme l’adieu les change: voilà les cendres de ce que nous avons aimé!

Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet d’eau. Te souviens-tu des premiers soirs, où de nos fenêtres nous l’écoutions? Il montait vers les étoiles!... ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe sur son nid; (_elle ajouta avec un sourire..._) c’est l’agonie d’un beau cygne.

Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui demain seront mortes pour nous. Je voudrais emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement, ces clartés.

--Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite, tu retrouveras les visages anciens, ta chambre, ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis plein de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras les respirer un jour.

--Non, il ne faut pas revenir; demain la porte de ce logis sera close, j’en veux perdre la clef.

--Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur je reverrai d’Aveline et le savant Criquet. Ont-ils été assez gentils! Jérôme Pâtre tremblait en nous disant adieu: «Mesdemoiselles, je garde de vous toutes un cher et doux souvenir; je vous souhaite d’être heureuses comme femmes et comme professeurs.» Et son œil mouillé, et sa petite langue qui frétillait. Tu n’as pas vu ça toi!

Du reste, je ne sais où tu as la tête; d’Aveline voulait te dire adieu... à toi; quand il nous a parlé de nos petits bonshommes, de nos petites bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il a bien vu que tu allais pleurer.

Hou la vilaine qui a raté le baise-main; lui n’était pas content!