Les Sèvriennes

Part 8

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--Chic alors, le beau général; car il l’a dit, moi je suis le général Boulanger des Sèvriennes, le beau général se gante en rouge! Porte-t-il maillot? Hum! fait Berthe, en dessinant avec le pouce, la ligne mince, si mince, de l’élégant professeur, il doit manquer de plastique pour se produire sans artifices!

--Ah! il va aux étangs de Ville d’Avray! Si nous y allions un jeudi, proposa Marguerite, j’aimerais à voir les paysages de Corot.

--Nenni, ma belle, les nymphes de Corot courent encore sous bois, et les rapins les poursuivent. Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner là-bas, c’est pas scrupule d’homme de science, qui veut préparer, de visu, une leçon sur l’Atalante Spartiate.

--Que nous importe ce qu’il y va faire! parlez-moi d’un professeur d’histoire comme M. Lepeintre. Son enseignement est d’une clarté mathématique, pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. Il ne s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni pour Napoléon: il contrôle d’abord, il affirme ensuite.

--Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit au souvenir des services que ce cours d’histoire rend à son militaire, sa méthode est froide, mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller une période confuse, et à rendre à chacun ce qui lui est dû.

--M. Legouff, notre vénérable directeur, nous a affirmé, l’autre jeudi, que M. Lepeintre était le professeur d’histoire le plus remarquable de ce temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes comme lui; ce scepticisme rationnel le rend impartial, et nous met en garde contre l’emballement des Michelet.

--Nous n’avons pas encore pu nous rendre compte de l’esprit de son cours, fait Marguerite, en offrant quelques petits beurres à ses compagnes, mais son érudition n’a rien d’assommant; j’aime le goût très sûr, le sens philosophique qu’il apporte dans ses études d’art et de civilisation. Il a le don des idées générales.

--L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez plus tard, fait penser aux belles compositions d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement placée: plus de dessin que de couleur.

--Oh oui, en seconde année, on se fanatise pour la logique lumineuse de cet esprit; il n’est pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui n’accentue le relief des différentes parties de son plan.

--Amen! Amen! trop de louanges mes amies; voulez-vous donc qu’à mon tour, je fasse mon petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est surfait... on ne saurait en dire autant de ce bon Jérôme. Mon paternel qui l’a vu conférencier, dit qu’il a une tête de faune, et que sa langue, frétillante comme un dard, brûle de convoitise... encore si la convoitise en faisait un saint Jean Bouche-d’or.

--Hélas...

--Oh! pour celui-là, je vous l’accorde, il est inimaginable: il troque la robe universitaire contre le casaquin et la plume des troubadours; sa philosophie embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, aux sirventois, aux odelettes d’amour, aux mystères religieux, aux drames historiques!...

--C’est le portrait de l’Homme-orchestre que tu nous fais-là, Renée!

--Gavroche, va! il est certain que pour être bon professeur, son esprit a trop de fougue; Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il date des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, ses cheveux noirs, ses yeux noirs, et son teint rouge brique, cette jeunesse si lourdement conservée, même sa belle âme déclamatoire, ont quelque chose de démodé. Jusqu’à ses mots, qui feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly...

--Oh! dis-nous vite, ceux que tu connais; Marguerite les collectionne dans son journal.

--Voilà:

Renan, l’eunuque de la Philosophie.

Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme.

Le sceptique, un feu follet.

Voltaire, un touche-à-tout de génie.

La Rochefoucauld, un génie constipé!

Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint M. Pâtre, beaucoup mieux que toutes les comparaisons de ses élèves, mais Victoire, qui est de l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense.

--Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque de goût! Ah! s’il canalisait son éloquence...

--Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser son éloquence, si l’on ne veut pas tomber dans le verbiage. En attendant le miracle, je vais à son cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux d’une habile écuyère: sur son cheval, en galopant, elle fait la révérence, enlève ses voiles; va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue sur la bête emballée? Non point. La cloche sonne, le cheval s’arrête, cette fois encore nous n’avons vu que les oripeaux de la philosophie.

--Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait un joyeux vis-à-vis, avec cette reine de village, dont Pascal parle quelque part. Reconnais que, malgré ses défauts, son cours est passionnant, vous en sortez toutes la tête en feu!

--Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire Thérésa!

--Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu appris, à son cours, un mot de philosophie? As-tu relu tes notes? Sois franche, vois-tu plus clair dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir la vérité?

--Non, et de cela je lui en veux! c’est une ronde où toutes les idées tourbillonnent, ivres, comme des mouches sur une cuve de vendange.

--Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire mousser ta verve: tu railles, car tu l’aimes, parce que tu sais que dans ces leçons d’éloquence... verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, une âme bonne, naïve, et si pleine d’affection pour nous toutes...

--Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des Sèvriennes.

Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde depuis que je suis raisonnable! «La Philo» vit-elle, comme la littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs?

Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre nos idées.

Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite fût le fruit de nos études philosophiques!

Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins tranquille!

Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce; s’il exalte Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale. L’égoïsme de Bentham, me semble vertu; la sympathie de Stuart Mill, me fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents.

--Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie serait-elle de vivre conformément à sa nature?

--Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron? fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse son front attentif et rageur.

--Moi aller la trouver! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui s’embrouillent dans ce charabia scolastique?

Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles; j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment pas!

--Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, que vous serez professeur, qu’il vous faut une doctrine, que vous en serez responsable. Pourquoi ne pas vous arrêter à celle que vous voyez à l’œuvre.

--Qui moi, épouser le Stoïcisme! Ah! ben j’en ai soupé de cette doctrine, depuis que j’ai vu les gens d’ici se murer le cœur.

Le Stoïcisme! c’est une doctrine de vieillards, pour qui la résignation est une fin!

Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle vous appelle, les bras ouverts, moi je m’élance avide d’espoir... et si je tombe, je n’ai pas honte de pleurer.

--Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait gravement Isabelle Marlotte, dont la figure pensive prend soudain une expression douloureuse. Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens sont des héros, la grandeur d’âme chez eux, ne peut se mesurer qu’à la taille des événements.

Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, de douleurs cachées, celle que vous repoussez a acquis le droit de proclamer sa Force?...

Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, à la poupée endormie, une berceuse de Schubert; le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les esprits mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la musique de leur rythme léger.

Dormez, dormez, celle qui vous aime, Veille sur vous, mes chères amours.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de Berthe, lui montre Marguerite perdue dans un songe:

--La voilà cette sagesse que vous cherchiez si loin... et c’est d’Aveline qui nous l’envoie.

CHAPITRE XVII

JOURNAL DE MARGUERITE

20 février 189 .

Quel est le manège de Jeanne Viole; on la surprend dans les petits coins avec Mlle Lonjarrey.

Se confesserait-elle? de quoi, pourquoi?

De fausses confidences, alors? Avec elle, on en revient toujours à Marivaux. Mais non un Marivaux léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à fleur de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de rouerie.

Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête à jouer dans la vie: elle s’essaie ici. Chez elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va, le caractère fuit...

Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les âmes vivent sans cesse agenouillées devant Dieu, et l’on sait fort bien qu’elle encourage l’amour de cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne respire que pour elle.

Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est «chand’d’vin» à Toulon.

On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants: _Le Devoir présent_, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on l’interroge; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui accorde la faveur d’un entretien!

Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne?

24 février.

Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me confirme la rouerie de Jeanne Viole.

Elle aussi avait été enjôlée; ce brave cœur avait subi aveuglément le charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières. Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a mal réussi.

N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***, jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire! Excentrique lui aussi par-dessus le marché!

Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons très prochainement.

Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira: sans explication, sans excuse, le voilà parti.

Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le blason.

La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, puis deux, puis trois, avec une telle insistance, qu’un beau matin la mère et la fille débarquent sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une agence matrimoniale.

Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la belle Viole, qui se morfond de colère, et certainement se vengera.

Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà le premier échelon de la duperie franchi.

27 février.

Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. Je sens peu à peu que l’instruction que j’acquiers n’est plus cet amas de marchandises empilées dans un hall spacieux; j’ai conscience d’ouvrir mon esprit à un monde nouveau, de le déchiffrer, et de m’agrandir au contact de la pensée humaine.

Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être que j’étais encore, en entrant à l’École; mais le chemin parcouru, hélas! est de ceux qu’on ne retrouve jamais.

28 février.

Une image:

En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes; chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue, passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre... Et dans le parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau l’imagination!

1er mars.

Ah! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie.

Charlotte ne comprend rien à cette nervosité; elle est si calme, si fraternellement amie de son fiancé! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si j’aime! Pourquoi penser à ces choses: aimer, ce serait une folie, je ne serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à l’Enseignement.

A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves, ses habitudes de travail... Quel être mystérieux, attirant qu’un artiste!

Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste: il sera simple et bon comme le fiancé de mon amie.

CHAPITRE XVIII

_Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon._

«12 avril.

»Mon vieux Jules,

»Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes! L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les ministres viennent.

»Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon dévouement!

»Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu avec une cabriole, et je leur ai chanté la chanson du troupier.

Elle retroussa sa queue Et s’assit sur un banc, Fit un panier de c... Pour Mossieur l’Président. Elle a de l’entendement, Cette bique! Elle a de l’entendement.

»Il y avait de quoi me fourrer au clou. La vieille Lonjarrey en a ri aux larmes, et m’a mouillé la joue d’une goutte de marc: j’étais dans la note!

»Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il besoin de passer en revue nos binettes? On lui a bien fait voir que ce qui se passe chez nous ne le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans Landerneau, on parlait de guerre ouverte, de démission... tout ça courait de bouche en bouche, avec des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le secret. Le soir même, nous pleurions l’École à deux doigts de sa perte!

»Je m’apprêtais à te rejoindre _pedibus cum jambis_, mon baluchon sur l’épaule, quand les ministres sont venus.

»Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour deux ans encore à vivre aux frais de la princesse.

»Le ministère est dans la dèche, on réclame des économies; on devait nous manger les premières, c’était une prévenance, sans doute, que de venir nous demander à quelle sauce nous voulions être mangées.

»Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois on nous fait grâce.

»Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, devrait toujours paraître en public, avec la robe de Mazarin, (ces choses-là devraient faire partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, ça manque au décorum de l’histoire: comment le populo aurait-il confiance, dans un ministre qui n’a pas d’uniforme!

»Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre avait belle tournure. Son monocle à l’œil, il voletait d’une élève à l’autre, d’une classe au jardin, avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant tout, de son œil supplémentaire.

»Ah! si nous avions eu le temps de faire connaissance, ce jour-là, Sèvres fournissait à la France soixante directrices nouvelles; un mot de lui, on nous créait des lycées!

»Mais la Veuve était là.

»Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, faisant sonner le pas du maître. Le ministre suivait, les yeux sur ses bas blancs et ses gros petits pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le convoi!

»D’une voix sèche, en passant, notre Mère nommait: bibliothèque, salle d’étude, matériel du cours de coupe, classe, chambre d’élève...

»Voyons, insistait le Ministre.

»Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau dans la chambre de Myriam Lévis! Quelle tête a dû faire la Veuve!

»Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. Le plus joli de l’histoire, ce n’est pas d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô bleu de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air à la Diogène parlant au fils du Soleil, de notre très illustre directrice; le clou de la journée, ça été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter l’École.

»Ah! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, il n’y a pas grande différence entre l’École et ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour être en République, on ne renie pas le vieil esprit de cour; il faut se pousser dans le monde, j’en vois qui déjà y travaillent, tous les moyens sont bons.

»Ces demoiselles avaient soigné la tenue du jour, robe noire sans fanfreluche ni dentelle, chignon provocant, regard velouté, vraie tenue d’examen, faite pour donner aux juges l’envie d’admirer ce qu’on prend trop de soin à leur dérober.

»La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, Pascal, Mme de Maintenon. L’École n’avait plus assez de bouquins jansénistes ou pédagogiques!

»J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté trente bûches pour me chauffer cet hiver.

»Pense donc: M. Rabier est un philosophe protestant et M. Gréard se tue à faire de Mme de Maintenon, la matriarche de l’Université!

»Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été négligée; il n’a pas fait de livre, lui, et de plus il n’est que la roue de rechange du chariot universitaire. Mais au bout d’une heure, toutes ces demoiselles étaient amoureuses des grands yeux noirs de M. Rabier, ou du fin profil XVIIIe siècle de M. Gréard.

»Allons, il y aura cette année quelques débuts à Paris.

»Et puis, le vent verse sur l’École des effluves printaniers. Depuis que les feuilles poussent, on a du vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle Jérôme, fait l’école buissonnière en quête du «rossignou.»

»Il est venu à neuf heures du soir faire son cours. Quelques élèves étaient couchées, les autres éparpillées dans la maison. On sonne la cloche! Vite, sur les chemises de nuit, on jette un tablier, un châle. Les frisettes du lendemain se dépapillottent, et au petit bonheur on se faufile dans la salle, pour écouter la plus brillante, la plus fougueuse, la plus lyrique improvisation sur l’Amour.

»Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait bon comme dans les rêves de Shakespeare.

»Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême de la vie, du rossignol se mourant pour sa femelle. Il s’emballait, et comme nous avons droit de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus loin, et à propos du sentimentalisme chez Gœthe, j’ai défendu la Charlotte de Werther, ce qui m’a valu cette riposte:

»--Alors, Mlle Passy, vous serez de celles qui ménagent la chèvre et le chou.

»Pouf!

»Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, un vrai diable, papa. A la fin je n’osais plus le regarder, sa langue pointue, frétillante, gigotait si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait plus en place, bondissant sur l’estrade, prenant sa chaise, la quittant, frappant la table, toujours en gestes parallèles, appuyant sa démonstration d’un: Voilà le point, mesdemoiselles!...

»Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, au bout de sa chaîne de montre, un long cheveu de femme. Était-il noir ou blond? Personne n’a pu le reconnaître, mais le fou rire m’a prise, j’ai feint de parler à Marguerite Triel.

»--Vous disiez, mademoiselle?... Allons dites, dites, j’aime qu’on me contredise.

»Et moi, hypocritement:--J’affirmais, monsieur, qu’une femme ne peut être heureuse, que si elle est une Célimène.

»Lui:--Célimène, mademoiselle, y pensez-vous! Mais c’est une dévoreuse de cœurs! une cannibale! C’est l’éternel bourreau!

»Ah! voilà bien les femmes!

»Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais des Célimènes. Soyez des femmes, aimez, soyez aimées.

»La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est l’être de «boté», de toutes les «botés». Et je ne parle pas de cette «boté» fade et conventionnelle, mais d’une «boté» saine et habitable...

»Heureusement il n’y avait pas de lune! Curieux, tu voudrais bien savoir de quoi nous avons rêvé cette nuit-là.

»Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux qui te donnera l’idée nette du stoïcisme sèvrien:

»Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à siphon), a perdu brusquement sa petite sœur. On est venu la prévenir quelques instants avant de faire sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit chez Mme Jules Ferron et lui a dit:

»--Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous me permettre de partir après avoir fait ma leçon.

»Mme Jules Ferron lui a serré la main.

»On admire beaucoup ici cette énergie, que moi j’appelle du sans-cœur!

»Enfin, les vacances de Pâques approchent, je vais donc te rejoindre, mon bon vieux; avec Rosalie, nous aurons vite fait de repasser et de raccommoder ton linge, à moins que, par économie, tu n’aies fait comme la reine Isabelle; ou bien comme l’ami Pierre, allant chaque semaine, laver sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois.

»Ah! si tu ne m’avais pas! et si tu ne m’avais pas donné, sans le vouloir, de la raison pour quatre!

»A bientôt, mon p’a; on va polissonner dans la forêt, et lézarder à plat ventre sur les mousses. Tu me dénicheras une couvée de merles, je les lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les plus jolies chansons.

»Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde,

»TA PÉPINETTE.»

CHAPITRE XIX

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

14 avril 189 .

Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs de la première visite de M. Legouff, notre directeur.

Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, nous étions tout regards, tout oreilles.

Voilà le premier Académicien que je vois!

C’est un petit homme sec, sec comme sarment de vigne, vendanges faites, avec de petits poils autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, alerte, sanglé dans une redingote vert-bouteille, avec des galoches aux pieds, sans doute pour l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent.

Il semble porter le costume de son premier drame, pantalon puce, redingote vert fané, gilet croisé, faux-col en collerette, gibus aux ailes retroussées.

Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo, Lamartine! on dit que sur eux, il a mille détails à conter.

Berthe tremblait; bonnement, pour la rassurer, et peut-être aussi pour mieux l’entendre, il lui a pris la main: Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant. Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient d’un si gentil sourire.