Part 7
Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se crispent dans une grimace attendrie. Marie Christofla, très digne, se retire à l’anglaise sans avoir placé ses chansons de l’Ukraine; les Sèvriennes ne s’en aperçoivent pas, empressées autour de la pauvre incomprise, qui soudain entendant sonner la cloche des cours, tend son verre à Didi.
--Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, encore une goutte, une petite goutte.
--Oui, mademoiselle, la goutte de consolation.
CHAPITRE XIV
LA FÊTE DE L’ÉCOLE
Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant robes blanches et papillotes.
Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages poudrés.
Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres; aux Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête.
L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux élèves un festin de Balthazar: sur les bras d’une femme de chambre, un énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes.
Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère; mais le bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat.
L’École, ce jour-là, est un peu folle; ces messieurs, indulgents, ferment les yeux sur le travail qu’on néglige; Mlle Lonjarrey laisse courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues; il n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau engourdie, son plus joli panache!
Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique salle des fêtes: partout des fleurs, des lumières; de bec en bec, des guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles. Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres.
Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle.
Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou; les Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet décolletées, pour fronder le règlement.
La transformation est surprenante; elles se regardent les unes les autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore charmantes.
On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh! des ah! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.
Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais; Jeanne Viole en cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert, Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours noir.
Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert. Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc; par prudence, afin de ne pas tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le dépensier, seul, de loin, regarde la fête.
Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur d’histoire.
Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la _Nuit d’Octobre_, et Sylvia dans le _Passant_. Renée sera la Vierge dans le _Noël_ de Bouchor.
De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à l’École; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre; on lit les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a conflit au sujet des préséances; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron; et Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va rendre les cordons du tablier; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière, entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de la Doyenne.
L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes sombres.
La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet.
Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas l’attendent.
Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon, chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails dressés: Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien, des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est pas un corset, c’est une camisole de force. Comment? ça, Louise Melnotte! le béguin de Jérôme, ça, ça! elle vous a un air de détailler «de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie». Heu, rappelle-toi Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses.
--Chut! chut! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au milieu des blancheurs, se détache presque lumineux.
On n’entend plus un souffle; quelque chose d’inexprimable, de très grand, fait trembler les lèvres qui écoutent:
L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître, Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.
La voix se fait lointaine, musicale, troublante; les cœurs les plus ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé...
Une ritournelle, un «rigaudon» de Rameau, efface l’impression trop vive, et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne plus aimer.
--C’est trop bien! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas mieux.
--Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M. Cupidon! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez les Couventines...
--Tu ne réponds pas, qu’as-tu? tu souffres?
--Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe; je ne sais pas ce que j’ai... cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros... (très bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur les mains qui se rejoignaient.
Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours. On se congratule, on s’embrasse; Myriam, très entourée, résiste à peine aux compliments qui l’accablent; elle abandonne sa belle main aux lèvres d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine triomphante.
Renée, la vierge pure du _Noël_, disparaît devant cet éclat; les Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette voix leur a révélé.
Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs; comme une maîtresse, la poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues, silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont heureuses.
Mme Jules Ferron regarde et sourit encore.
Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la liane vivante d’une dernière farandole; et pour un soir, oubliant dans cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des entrailles de mère!
CHAPITRE XV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 décembre.
L’École, le soir de la fête, était en beauté; un coup de baguette et l’austère «prison», devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode aujourd’hui.
Nous étions toutes belles; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal, de choisir la reine; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.
J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête, comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque; mes cheveux avaient un joli reflet d’or... J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci.
Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée; je suis partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée! Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset, j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu fuir, courir dans le parc, appeler, qui? crier cette peine que j’ignore, mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise.
Quel coup m’a donc blessée?
La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent, Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte.
Alors?
Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire; ce n’est pas de vivre enfermée que je souffre; depuis longtemps je ne vis qu’avec moi-même.
C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses nouvelles m’attirent; chaque jour, par une lecture, par un effort, j’avance vers ce but, encore voilé.
Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille.
16 décembre.
J’assiste impassible à ce bouleversement de mon être. Là-haut j’ai vu ce soir l’image de mon état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le vent qui se lève; c’est une course insensée à travers le ciel; ils passent devant la lune qui s’obscurcit, d’autres accourent, puis la meute fantastique disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers son zénith.
23 décembre.
Une chose me frappe à l’École, et me semble la caractéristique de l’enseignement qu’on nous donne: les Sèvriennes parlent sans cesse de licence, d’agrégation, jamais de professorat!
Jamais il n’est question de nos futures élèves. Jamais nos leçons ne visent l’esprit limité d’enfants de dix à quatorze ans. Foin de pédagogie théorique, semble-t-on dire, «en forgeant on devient forgeron», _faber, fabricando_. Sur la fin de notre carrière, nous serons peut-être capables d’enseigner, simplement, des choses élémentaires.
Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à mettre à la portée de mes gamines, l’histoire du moyen âge que nous étudions en ce moment.
Un beau sujet de composition écrite que celui-là: _Rôle de l’Église sous les premiers Carolingiens_.
24 décembre, soir.
Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. C’est toujours tout pareil, on potine, on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux rester seule deux heures dans ma chambrette. Les bougies ont une clarté charmante près des fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon lit, mon miroir, ma fenêtre.
Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, dans ce monde qu’ouvre la poésie, comme un autre firmament.
Minuit, Noël.
Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet d’eau tinte dans la nuit. Là-haut, glisse dans les nuages, le pâle visage de la Mère. D’un souffle elle écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se penche vers la terre. Sous ce regard d’amour, le jet d’eau ploie, ses broussailles ruisselantes s’écartent, et comme en un berceau de rêve, l’image incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image de la Mère.
O Noëls de mon enfance:
Courons d’un grand randon Vers thio petit poupon.
Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus de mon enfance: fais que bientôt je découvre l’étoile qui dirigera ma vie; comme les Bergers et les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où elle me mènera.
31 décembre.
Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, défense de sortir.
L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime pas les choses qui finissent, j’ai l’angoisse de quelque chose qui meurt en moi, autour de moi.
Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que l’année nouvelle soit encore une année heureuse pour ceux qui me sont chers.
1er janvier 189 .
_Ave_, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai point.
Le médecin est venu: quel bonhomme! un ricaneur; il m’a auscultée, Mme Jules Ferron l’accompagnait, et son œil curieux s’est vite renseigné sur le décor de ma chambre.
Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop creux, Mme Jules Ferron silencieuse l’écoutait. En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai dit merci.
Charlotte attendait dans la chambre de Berthe; elle n’a pu rester, l’infirmière l’a renvoyée, et je n’ai rien su d’elle, de lui, si ce n’est qu’il a de la peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, pour mes étrennes, vient de m’apporter cette _Diane_ de Gabie qu’il a choisie à mon intention... Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié vous cherche. Leur bonheur m’est cher.
4 janvier.
Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes cours.
CHAPITRE XVI
CES MESSIEURS
Le feu flambe, réchauffant la toute petite chambre de Marguerite Triel, une chambre claire, accueillante comme un frais visage de seize ans. Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, des mousselines d’Écosse drapent sur un fond blanc, des feuillages très doux, des fleurs mauves et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier frisson de l’automne. Quelques photographies cachent le papier banal du «locatis» fourni par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary Scheffer; près du miroir la belle Vénitienne à sa coiffure, du Titien; à droite de la cheminée le Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre propice des forêts; à gauche le portrait de César Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la main longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la table, parmi les mille riens qu’il faut pour écrire, des portraits de femmes de Carrière, et la Diane de Gabie, entourée de roses et de capillaires.
Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, Euripide, Pascal, Chénier, la _Salammbô_ de Flaubert, les _Trophées_ de Heredia, _Sagesse_ de Verlaine.
Dans cette chambre, tout indique les goûts préférés d’une femme mystique, inconsciemment voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là semblent se plaire, dans ce logis très _gemüthlich_, comme de beaux vers parfumant, de pages en pages, un livre chaste et fier.
Sur une table volante, un service à thé, des sandwichs, des confitures, attendent la venue des Sèvriennes; la bouilloire devant le feu chantonne, le bois craque, éclate: en l’absence de l’hôte les esprits mystérieux du feu et de l’eau conversent, et c’est d’Elle, encore.
Soudain, des salles de cours, monte un bruit assourdi de chaises traînées sur le plancher; c’est la fin des conférences, ces Messieurs sont partis. Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, se ruent avec une fureur de bêtes délivrées, vers les études, vers les couloirs des chambres.
La porte s’ouvre brusquement, Marguerite essoufflée entre chez elle, portant quelque chose dans ses bras; Berthe Passy la pourchasse, puis Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent derrière elles.
Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite et lui chiper ce qu’elle porte.
--Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble?
--Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me le casserais.
--Dis-nous son sexe.
--Celui de son père!
--Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce gosse, je veux être sa nounou.
Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui met, sur les genoux, une poupée vêtue de sa seule chemise.
--Très chouette le môme, on va le baptiser tout de suite, je ferai le parrain, reprend Berthe qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en l’air de façon inquiétante.
Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur elle; la poupée, de son œil rond qui palpite à chaque saut, semble ahurie d’être le joujou imprévu de ces grandes filles.
Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir à son tour. C’est gentil ce que d’Aveline a fait là! il n’y a que lui, ici, pour faire des surprises aussi féminines; donner une poupée à toute une promotion parce qu’elle travaille trop, mais il est à croquer cet homme!
--Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau est un peu mûr, mais il se fait rare. Je réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, Berthe ajoute: Allons, allons, est-ce qu’on ne sait pas que tu l’aimes!
--Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je déteste celles qui ne l’aiment pas, je hais celles qui l’aiment trop.
--Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu? ne sais-tu pas, qu’avec lui, une glissade n’est jamais un faux pas! D’Aveline aimer! Renée sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile de propager les potins qui croupissent éternellement, comme toutes les mauvaises choses, dans le passé d’une École.
--Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses restes, me semblerait peu difficile.
--Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, contempler son demi-cheveu, adorer l’ombre qu’il est encore; on en ferait une image... Fi! un professeur de littérature n’est jamais qu’un coucou, pilleur de nids célèbres: il revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences? _That is the question!_
--C’est une diffamation, vilaine gamine, M. d’Aveline ne mérite pas ces reproches, fait Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse débiner, par Berthe, le professeur qu’elle préfère. Il est original, son esprit est bien à lui; il a des mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en a répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline sollicite la chaire de poésie française, rue d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a rien de l’intelligente bonté de M. Bersot.
--Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer cette demande?
Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux œuvres de Brunetière, son compétiteur:
--Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des choses qui se pèsent à la bascule et d’autres à la balance...
--Ah! très bien! exquis! du pur d’Aveline! s’écrie le groupe des Sèvriennes: mais Victoire Nollet, rageuse, s’insurge.
--Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous autres. Dès qu’il s’agit de cet homme, on se pâme: quelle finesse! quelle grâce! quel poète!... Enfonceur de portes ouvertes, va; vous ne lisez donc rien, pour ne pas savoir, que tout ce qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant lui.
J’enrage de cet aveuglement; il n’a pour lui que des détails, le joli, toujours du joli, et parce qu’il a une voix qui vous prend, et vous retourne, vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas une trouvaille qui en engendre d’autres; mais Brunetière, c’est une montagne à côté de la souris!
Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux!
--Oh! oh! vous allez trop loin, Victoire; en troisième année nous ne pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline; vous en reviendrez, croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée, et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand? Il nous force à comprendre, quoi de plus juste?
--C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne: mais vous jugez son enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi, heureusement.
Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès lettres; par sa méthode, il manque à son devoir.
--Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité: ce rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche? Tu en veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci--je cite textuellement, mesdemoiselles: «Rousseau connut la femme qui s’aime seule dans une futaie...»
Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge devient noire de colère.
--Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir.
--Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres; tu ne vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile!
--A la porte, à la porte.
--Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère; je vous dis qu’il a le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui.
--Oh Victoire, c’est indigne! et deux grosses larmes perlèrent dans les yeux d’Isabelle Marlotte, que Marguerite entraîna vers la table, mettant fin à cette querelle qui s’envenimait.
--Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser mon fils; voilà le Compère, soyez toutes les Commères, donneuses de ce qu’il vous plaira; mais je supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée Carabosse de notre baptême.
Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, déjà revêtu d’une culotte, taillée dans un mouchoir.
--Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la veine. Et vous, Victoire?
L’austère Victoire hésite; décidément il lui est cruel de souhaiter le bonheur à cette poupée qui vient de d’Aveline, mais il ne faut pas désobliger une compagne gentille!
--La Beauté, murmure-t-elle.
--Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste alors?
--Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un baiser à l’enfant qu’elle pose triomphalement sur le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les cornichons.
--Boudiou! fait Thérésa qui entre, est-ce que j’arrive trop tard, on ne débine plus!
Pendant quelques instants, le silence de la petite chambre n’est troublé que par le bruit des cuillers, remuant le sucre dans les tasses brûlantes, les mâchoires dévorent; puis, la première faim apaisée, tandis que Berthe, à califourchon sur une chaise, grille une cigarette qu’elle vient d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement joue avec le poupon:
--Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore allé déjeuner aux étangs de Ville d’Avray. J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son costume gris et ses chaussettes de soie rouge, il se hâte de nous donner campo.