Les Sèvriennes

Part 4

Chapter 43,697 wordsPublic domain

»De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits des voyageurs...»

Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur griffonne quelques notes sur son carnet.

Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir.

Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil laisse couler son sang.

Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit sourd, des froissements, des craquements formidables.

Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et sans rapport direct avec la géographie.

Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa moustache, le beau front de la directrice se durcit; Mlle Vormèse arrête ses yeux émus sur la détresse de son enfant.

Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute en chaire; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.

«Mesdemoiselles,

»La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre.

»Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose m’exprimer ainsi.

»Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence aux professeurs de rhétorique, soyons de bons géographes!

»Il y a une beauté géographique, mais cette beauté est purement géométrique, car nous procédons ici par axiomes et par démonstrations.

»Je m’explique:

»Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, or...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, entraînante. Les Sèvriennes, suspendues à ses lèvres, boivent les paroles qui révolutionnent leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle à la pensée. La géographie, enseignée par M. Criquet, n’est plus une affaire de mémoire. Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques, astronomiques, qui dominent les phénomènes terrestres.

La géographie est une résultante des autres études, particulièrement de la philosophie et des sciences naturelles.

Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, Berthe Passy maugrée à Marguerite, enthousiasmée par cette exposition si rationnelle:

--Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux scientifiques, si pour le comprendre, il faut être astronome, physicien, naturaliste, géologue, marin, et avoir perpétuellement une alidade en poche!

Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie; la cloche sonne, Mme Jules Ferron radieuse se lève, félicitant le jeune maître de la puissance philosophique de son enseignement; les Sèvriennes, sans un mot pour leur compagne, filent en salle d’étude. Mlle Vormèse sourit à Angèle: ce sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, prise de pitié, devant cet abandon, déjà féroce, entraîne Angèle Bléraud dans le parc, la console, et subitement amusée, oublie les larmes de la malheureuse, pour faire une de ses gambades familières.

--Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne Viole là-bas, elles courent après d’Aveline, ma chère: les Saintes Femmes poursuivant Jésus!

D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, pour cette fois, sous le feutre campé cavalièrement en arrière, on ne vit pas frémir _le dernier des Mohicans_!

CHAPITRE VII

JOURNAL DE MARGUERITE

17 octobre 189 .

Nous avons eu ce matin une belle conférence de M. Criquet; à propos d’une leçon ratée par cette pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait l’exposé de sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui me transportent.

Vive la géographie du géographe Criquet! Nous lâchons les anciens manuels, pour ne plus suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et surtout Paul Criquet!

Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, il ne s’agit plus que de raisonner juste. J’en suis.

Nous n’avons pas été tendres pour Angèle; il est vrai que son obstination était, chez elle, un parti pris. Mais qui sait l’accueil réservé à chacune de nous? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon à faire sur André Chénier: le sujet est délicat, où faut-il s’arrêter? Il y a dans les _Élégies_ des vers qui me troublent. Faut-il le dire?

D’Aveline en sera froissé.

Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, ma leçon sera celle d’une petite fille. N’ai-je pas le droit, sans fausse pudeur, d’expliquer ma pensée et mes impressions? Tact, mesure... Que c’est difficile, mon Dieu!

Ah! les beaux vers:

Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire... Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser. Là sous les antres frais habite le baiser...

J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, avant de m’endormir. Ils me bercent, ils appellent les beaux songes.

19 octobre.

Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion; au lieu de venir danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand couloir glacial.

C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même salle.

La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur la glace du parquet.

Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des peines, des soucis de l’étude.

On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un calorifère asthmatique.

Les «Troisième Année», suivant le code des préséances, organisent les sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles.

Quel spectacle! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines, voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe, dans un vertige de tournoiement barbare.

Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui renaîtra demain pour s’abattre à nouveau.

Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers; son esprit droit, sa tranquille bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur.

Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante passionnée, mais tolérante; sa figure me fait songer aux _Saintes de Port-Royal_, qu’a peintes Philippe de Champagne: sur un front très bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie; des yeux qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit.

Je l’aime.

Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit; nos classes sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît mort, la tête, les bras, les pieds; le cœur seul flamboie comme un cœur mystique, il est vivant de tout notre bonheur.

Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire ici: «Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de cette lumière; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous aurez été heureuse.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le dernier quart d’heure est le plus amusant; il reste peu d’élèves à la salle de réunion: les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on fait des chansons.

En voici une, toute fraîche; l’auteur est une «seconde année», une bonne fille, Isabelle Marlotte.

Elle se chante sur un air connu:

Voici un émule de Platon La digue la digue digue La digue digue dong. Jérôme Pâtre est son doux nom La digue digue digue La digue digue dong. Il a toujours la bouche pleine D’une langue qu’il tire gentiment A chaque instant! A chaque instant Dans ses moments d’abandon La digue digue digue La digue digue dong Il appelle les choses par leur nom Digue digue digue Sur sa chaise il s’met à genoux, Ou bien tout d’bout, Ou bien tout d’bout.

Et ça continue.

Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés, applaudissent au passage, les:

Voilà le point, Mesdemoiselles!

Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de Jérôme.--

J’adore la valse, celle au rythme lent; j’aime la musique qui m’entraîne sur un mode mineur; j’aime les modulations vaines des retours en majeur, les notes grises, veloutées; alors d’invisibles caresses me ferment les yeux; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin.

Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête pour l’admirer.

Mais d’autres! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment. Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec une élégance de fagots agités!

Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage! Berthe, toujours elle, en dansant avec notre «cacique», lui a malicieusement piqué une aiguille au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas!

Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions à la beauté mythologique:

«Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu d’algues aux dents.»

Fi le vilain.

A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie meurt; l’ennui est roi de cette solitude.

Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes. Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un porche de tombeau.

Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain?

Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho.

Deux ombres enlacées passent... un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon cœur frissonne, je me sauve.

20 octobre.

On dit que Mlle Lonjarrey, hier, en faisant sa ronde de nuit, a trouvé Angèle Bléraud évanouie au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses doigts crispés.

CHAPITRE VIII

LE BONSOIR

La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix jeta:

--Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui!

Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux écoutes, referma la porte.

Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres; un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond; et les glaces, amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés. Quelques mains se frottent, satisfaites; des chaises remuent, un souffle soulève les fiches et les rabat aussitôt.

--Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus loin de son escabelle.

Toute la bibliothèque approuve; les têtes se replongent dans les atlas, sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.

Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École, que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une inconvenance.

Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur Directrice, de s’ouvrir librement à elle.

Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École tient à rendre à la grande veuve.

Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si triste où le jet d’eau lointain pleure.

La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées, emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de prix réduits.

On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les conférences du lendemain, les sorties du dimanche; celles-ci écoutent, celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule câline.

Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher.

Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre veuve; un hum! hum! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances.

--Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici.

Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts fins.

--Toc, toc.

Pas de réponse.

--Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui impose.

--Toc, toc, toc.

Même silence.

Renée se retire furieuse.

--Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme Ferron ne répond pas.

Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de l’horloge.

--Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc.

A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre; chacune s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une poignée de main.

Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la réponse uniforme:

--Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation auvergnate.

Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque glacial, la main retombe; un bonsoir indifférent surprend et gêne les élèves. Chacune se demande: qu’y a-t-il? pourquoi cette froideur? Avons-nous démérité?

Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus, c’est la mésestime de Mme Jules Ferron.

D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette figure sévère; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.

Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre, on la voit entourée des livres dont elle vit: les Stoïciens, Montaigne, Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les tables; partout des portraits de son illustre époux: médaillons de bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes, lui assis, elle debout, la main dans la main.

Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme; sa veuve assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces reliques, un culte fidèle.

La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet de la tête; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise.

--Aujourd’hui, c’est jour de confession; bien, je repasserai, fait Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend. Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera une heure.

Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise avec chaque élève, s’intéresse à tout.

--Vous allez bien mon enfant? dit-elle à Marguerite Triel, un peu effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite fille?

--Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma nouvelle vie qui me plaît beaucoup.

--Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs pensent du bien de vous... N’avez-vous pas une amie, qui se présentait aussi à l’École, que fait-elle?

--Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue, fait Marguerite avec élan; un froncement de sourcils lui rappelle que Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence. J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille, elle est si intelligente.

--A-t-elle ses parents?

--Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée.

--Ah! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron; qui doit-elle épouser?

--Un artiste, madame.

--Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite?

--Charlotte est ma sœur, madame.

--Bonsoir, mon enfant.

La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite Triel; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et peut-être passager.

A peine sortie, une autre la remplace; une autre vient ensuite; à chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour:

--Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux élèves que vous aurez... et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le faites, vous incommodez vos professeurs.

Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement.

--Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu; je vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez pas... et comme Hortense, très rouge, ne se retire point:

--Vous avez quelque chose à me demander?

--Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris?

--Encore pour aller au Bon-Marché! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser net, quand Hortense saisit au vol un mensonge.

--Non, madame, pour aller voir le dentiste.

--Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents.

Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet; selon les mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet.

Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au milieu d’une lecture philosophique.

Mme Jules Ferron sourit.

--Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe?

--Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage philosophique m’embrouille.

--Voyons un peu ce qui vous embarrasse?

--Tout mon sujet, madame!

--Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en reparlerons; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser.

Angèle Bléraud entre; les yeux se durcissent.

--Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle; demain, s’il l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous les soirs du bromure.

Effarée, la malheureuse sort; d’autres passent: la main glisse du même mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps s’immobilise dans l’ombre de la bergère.

Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire.

Mme Jules Ferron est seule.

Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission: N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la vie? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque? Quel germe couve dans cette terre trop hâtivement remuée? Quelles femmes l’enseignement viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en reprenant leurs livres à la page commencée:

--Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir, l’appeler: la Meilleure, notre Mère.

CHAPITRE IX

SOIRÉE PHILOSOPHIQUE

_Mlle Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de lettres, Montmartre._

«28 octobre 189 .

»Mon vieux Jules,

»Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote de Rosalie. Impossible de quitter ma turne: je ponds, je ponds, je ponds!

»J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais réussi. Crois-tu que l’excellent Pâtre m’a donné en leçon de philo: _De l’Éducation de la Raison_.

»_Éducation de la Raison_, à moi! comme si j’avais l’âge où l’on parle de ces choses-là!

»Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. Mon expérience est nulle en la matière. As-tu jamais songé à faire l’éducation de ma raison? Dis, dis!

»Il est vrai que mon paternel ne ressemble guère à celui de Victoire, un pédagogue qui avait inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour faire faire pipi à ses chats dans une assiette. Aussi, quelle fille prodigieuse il a dressée! Crois-tu qu’elle porte dans sa poche un petit rollet, où tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans oublier ce qui est pour elle, paraît-il, le quart d’heure de Rabelais!

»Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux papiers couverts de jambages, qui montent et qui descendent.

»Devine ce que c’est!

»Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une fille de vingt ans n’a d’autre baromètre que celui-là.

»C’est une statistique comparée des forces cérébrales, chez ceux qui travaillent le dimanche, et chez ceux qui ne font rien.

ȃpatant, hein!

»Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés dans la vie, comme sur une corde tendue, le cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le balancier par terre!

»Je le ramasse et je recommence.

»Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci est une dame à longue toge, et à bonnet carré: _Ergo_.

»Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle est une sotte.

»Qui n’a point de principes philosophiques, est une mécréante.

»Qui n’a point de vocation philosophique, est une ratée.