Les Sèvriennes

Part 3

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Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses élèves! S’il s’est attaché toutes les âmes qu’il a formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son stoïcisme ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des landes sèches.

Comme je vais «cultiver mon jardin».

4 octobre 189 .

J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, dans ces longs couloirs, qui vous éveillent à tout moment. La grosse horloge sonne trop fort dans la nuit, et Mlle Lonjarrey ouvre et ferme les portes des chambres avec tapage. J’avais hâte d’entendre la cloche du réveil et de vite descendre retrouver mes compagnes.

Ma chambrette me plaît; elle est bien petiote, et haut perchée: je suis au cinquième, sous les toits, tel un poète qui se respecte. Les murs sont nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met drôlement dans nos meubles: un petit lit de fer, une armoire en pitchpin, une table, une toilette, deux chaises, et un miroir; au pied du lit, une descente, râpée, ô combien! Mais nous sommes libres d’embellir la «turne» comme dit B. Passy.

J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, déclare ce gavroche qui est ma voisine de chambre. Quand je serai triste, je pincerai une corde, la plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la voix de l’ami qui me cherche... et que j’attends.

Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit et se fane sur la pièce d’eau.

Quel apaisement parmi les grands arbres du parc; ils ont une beauté sereine, qui se marie au calme de notre vie d’étude.

6 octobre.

La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du matin; après le déjeuner, on se repose; à 1 h. 1/2 les cours reprennent; à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme J. Ferron, dans son cabinet.

Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de vivre si près et pourtant si distante d’elle.

Ici, personne n’est surpris de cette froideur: les anciennes y sont accoutumées; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient pas de se confier à leur directrice.

Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École; Rôle de parade! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres!

Comme c’est la méconnaître.

Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme, puisque Sèvres est son œuvre.

Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme. Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou ce qui est pis, de se tromper.

Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce système d’éducation qui me semble aller contre la nature.

Que fera-t-elle de moi?

8 octobre.

Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant.

10 octobre.

Nos cours s’organisent, je voudrais de suite noter mes impressions.

Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir; mes yeux sont éblouis par le spectacle d’une vie si différente de celle que j’ai menée jusqu’à présent. Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux.

12 octobre.

Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude, amusons-nous, m’ami.

Adrienne Chantilly notre «cacique» (mot barbare qui nous vient de la rue d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail.

A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel!

Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve; c’est humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop vite.

Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe tout; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement fière.

--Je l’aimerai celle-là.

Mais le drôle de père! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores; et dans le tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant éperdus, à l’entour d’un vieux béret.

C’est un poète; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre.

Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée; elle a de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui m’agacent. C’est elle qui dit: l’inexpressible de papa, chaque fois que le mot culotte exige un euphémisme!

Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares, d’académiciens et de gouvernantes; elle se contredit, déplace ses propos flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel Prévost.

Elle avoue dépenser 100 fr. par mois! Seigneur, je me signe, moi qui ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre.

Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples, ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent... les baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille.

Cette Angèle Bléraud, quel type! elle me poursuit de ses embrassades, et ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière chaque fois que je les regarde.

Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit.--Personne ne l’a jamais fait depuis que maman est morte.

J’ai refusé sèchement.--Elle a pleuré.

Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation; la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la voir, à quel sexe elle appartient: elle a le corps d’un poupon, et la tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui attire une volée de bons mots.

Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait: le poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.

Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se prépare à bien la gruger, une fois en ménage.

Ouf! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache, cher cahier; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection domiciliaire.

CHAPITRE IV

PAQUET DE LETTRES

Quelques élèves, fatiguées de leur première semaine de cours, ont quitté plus tôt la salle d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La nuit est venue, le gaz éclaire une haute salle presque déserte. De longues listes de leçons à faire barbouillent les tableaux noirs; des feuilles de buvard traînent sur les vieilles tables incommodes, tailladées au canif, incrustées d’initiales, luisantes à la place des coudes. Le long des murs, dans les casiers, traîne le «fourbi» de la nouvelle promotion; dix cocottes en papier, portant un nom en sautoir, représentent les dix Sèvriennes littéraires de première année.

Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie soutient le plafond. C’est le Pilori de Sèvres, où les mécontentes ont coutume de clouer leurs professeurs: le père Taillis s’y balance à perpétuité au bout d’un fil.

Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, se hâtent d’écrire, car la cloche va sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du règlement, entend qu’au premier coup les nouvelles soient toutes au réfectoire.

_Lettre de Victoire Nollet à Mme Nollet, rue Royer-Collard, Paris._

ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES

«8 octobre 189 .

»Chère mère,

»Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école me conviendra. J’ai réglé de suite mon emploi du temps, il n’y aura rien de changé dans mes habitudes:

»A 6 heures, je suis debout; à 6 h. 1/2, j’ai pris ma douche et fait ma réaction; à 6 h. 3/4, je suis en étude; à 7 h. 1/2, je vais au déjeuner; je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je suis à la bibliothèque et à 9 heures au cours.

»Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations; j’y aviserai, il ne faut pas perdre ainsi son temps. Mme Jules Ferron m’a demandé si j’étais bien la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et sur ma réponse affirmative, elle m’a serré la main, en me disant de me montrer dans la vie la digne fille d’un tel homme.

»Il faut que j’arrive première à la licence. Mes compagnes ne m’intéressent pas beaucoup: j’ai trop à faire. La nourriture est bonne; je mange la viande et laisse les légumes.

»Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à vous dire; j’ai tout Reclus à lire pour faire une leçon sur les déserts.

»Votre fille qui vous aime,

»VICTOIRE NOLLET.»

«P.-S.--Mon petit chat, travaille bien à Fénelon, il faut que dans trois ans tu entres première à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à Paris; je ferai la route à pied, le docteur dit que ça me fera du bien. Prépare ta version d’anglais, ton discours de Michel de l’Hôpital, nous bûcherons ensemble jusque 6 heures.

»Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat,

»VICTOIRE.»

_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, boulevard Rochechouart, Montmartre._

«Au bahut, 8 octobre 189 .

»Mon vieux Jules,

»Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. J’ai pris mes cantonnements pour toute la saison. Je loge au cinquième, côté rue, au deuxième, côté douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des ronds.

»Je connais toute la boîte: ça n’a pas été long. J’ai retrouvé ici quelques bons zigs du lycée, et nous avons, en quatre coups de crayon, campé la binette de nos professeurs, je ne te dis que ça!

»Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du café, parce qu’ici, c’est l’usage de s’offrir le Kaoua au sortir du réfectoire: ça fait passer le gigot, et le poulet, qui n’a plus que les os «pour avoir trop aimé», a dit Michelet!

»Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune; je laisse ça à ma voisine, Marguerite Triel, un type chouette, qui me botte. En voilà une qui te plairait, mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, et belle! Elle a même trouvé le temps de garder toutes ses illusions.

»Ce que l’école va démolir tout ça! Moi d’abord je te préviens que je ne bûcherai pas: je veux ménager ma cervelle, la pauvre! ces examens l’ont mise à une rude épreuve; il me faut au moins l’année pour me refaire.

»La vieille Lonjarrey a parlé de toi à «notre illustre mère», et je vois à l’air dont on me reçoit, au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes sabots pour une fumisterie déplacée.

»Ah! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons qui nous font vivre!

»Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras te reposer; ta petiote te rendra, tant qu’elle pourra, tout ce que tu fais pour elle.

»En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son gros baiser, est à toi.

»Ta fille et amie,

»BERTHE.»

Ah! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, et de ne pas oublier, comme ça lui arrive, le mou de Friquette.

_Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, sergent au 20e d’infanterie, Carpentras_.

«Sèvres, 8 octobre 189 .

»Mon Eugène bien-aimé,

»Ah! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense qu’à toi; je voudrais parler de toi à tout le monde; faut-il que le sort soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir,--sans te voir--mon amour!

»Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous les diables; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse. Mais qu’est-ce que ces choses-là me font: je t’aime, je ne céderai pas, je serai ta femme.

»Tu m’aimes bien, dis? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle? je t’aime tant! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes examens de Saint-Maixent qui approchent; je t’aiderai, je ferai tout ce que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel dans mon armoire; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta chère photographie.

»Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces choses-là.

»Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi toute ma vie.

»Je t’adore,

»HORTENSE.»

Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier.

Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un après-midi de travail, se précipita vers le réfectoire, où sur les nappes luisantes, au milieu de chaque table, fumait le pot-au-feu.

Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au grand scandale de la vieille demoiselle Lonjarrey, souleva la soupière, en s’écriant:

--O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles.

--Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la parade.

CHAPITRE V

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL (_suite_)

15 octobre.

--Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis dans sa chambre, sauf les frères et les cousins! ils ne restent cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux goûtettes du jeudi.

On nous laisse responsables de nos actions; le régime adopté à l’école est celui de la confiance et de la liberté; le règlement, très large, est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit.

Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct; au sortir de la discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu désorienté de se sentir si libre de mal faire.

Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines; il est facile d’être imprudentes, quand on est mal gardées.

Aussi les potins ne manquent-ils pas! Mais les commérages du dehors n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée qu’on se fait de notre culture morale.

Ah! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous!

L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent au thé de quatre heures; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir, petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.

Les repas sont amusants; on se groupe à sa guise, les conversations y gagnent en intérêt: chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure des repas que se prennent les résolutions; de table en table passent les circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus.

Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un tisserand et la fille d’un colonel: personne, au cours, ne devinerait une semblable différence de situation; voilà le dîner servi, les tares inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine.

Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de Saint-Cloud.

On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une pierre.

Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de cimetière abandonné.

En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à Viroflay, à la Malmaison.

On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières, l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment; je ne suis «moi», qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme _Phèdre_, la nostalgie des grands bois.

Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement installée. Elle m’apportait un bel André Chénier--car j’ai une leçon à faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles; Henri Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre.

C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à d’Aveline; j’ai hâte de le connaître: il me plaira, c’est sûr, mais lui plairai-je?

Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir? Charlotte m’a dit qu’elle m’allait bien.

Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la lettre qu’elle écrivait hier soir à son père: C’est inimaginable! Elle appelle son père, mon vieux Jules! Et ça naturellement; toute petite, elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette irrévérencieuse tendresse.

Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre franche. L’absence de la mère--elle ne m’a jamais parlé de sa mère--explique cette éducation de bohème.

Elle nous a promis un portrait soigné! qu’est-ce que ce sera, Seigneur!! de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de l’École.

Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse: la seule femme dont l’âme tendre tressaille avec la nôtre.

C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre travail; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle: je suis sûre que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas.

Ma main, d’instinct, cherche la sienne.

Soir, même date.

Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté surnaturelle; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante qui se baigne dans la vasque sonore.

CHAPITRE VI

UN COURS DE GÉOGRAPHIE

Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. De la bibliothèque, des études, des chambres, les Sèvriennes sortent en désordre, c’est un branle-bas dans toute la maison.

Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se hâtent d’aller retrouver Jean, le préparateur, qui surveille les cornues ou dispose grenouilles, cœurs de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de dissection.

D’une allure plus tranquille, plus élégante, les Littéraires, serviette sous le bras, s’en vont par groupes dans leurs salles de cours. Elles bavardent, sans se presser, sachant par habitude, que ces Messieurs s’attardent volontiers dans le cabinet de Mme Jules Ferron, qu’ils veulent tout d’abord saluer.

Quelques élèves, toujours les mêmes, épient sur le palier les craquements de l’escalier d’honneur. Par hasard, elles se trouvent tous les matins sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un salut, fières d’une parole, triomphantes si l’un d’eux va jusqu’à leur tendre la main.

Entre soi, cette petite comédie s’appelle «monter le quart».

Désir et hardiesse ne vont pas plus loin: paraître l’élève favorite d’un professeur, est le rêve instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu de tant de jeunesse, d’être les «vieux barbons».

Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche point, que six jours sur sept, les professeurs sont les seuls hommes qui fréquentent l’École. Ils ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à Jean, garçon de chimie, et M. le dépensier, major de la valetaille, qui ne produisent sur les élèves une impression flatteuse.

M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est de tous les professeurs celui qui a le mieux capté l’esprit des Sèvriennes.

Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, à côté du vieux Taillis dont l’âge n’a plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent historien, qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et de l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se donne jamais.

La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui inaugure la série des leçons faites par les élèves, en présence de Mme Jules Ferron, de Mlle Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud doit faire un exposé sur le Pôle, et ses compagnes, si M. Criquet le juge à propos, feront la critique de cette conférence.

Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous l’œil sévère de Mlle Lonjarrey, quand un accès de toux, rythmant des pas sonores, annonce l’arrivée de Mme Jules Ferron.

On se lève, les chaises crient, la directrice s’installe; vite Amélie, la femme de chambre, glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire Nollet bat des paupières pour faire reluire ses yeux, Marguerite fait bouffer sa blouse, Berthe Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en beauté, tend l’arc joli de ses lèvres.

D’un bond, le jeune et illustre maître est à la chaire, d’un saut il est en bas, disposant galamment les cartes, la gaule et le tableau noir.

--La parole est à Mlle Bléraud!

Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec une gêne visible marche vers la chaire; on la sent prête à pleurer. Elle a des yeux bizarres, où le regard luit comme un reflet de lune dans l’ombre froide d’un puits.

C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, la cruelle Marguerite, la méchante Jeanne. Amoureuse de ses deux compagnes,--ô souvenir de Sapho!--Angèle n’a, pour les séduire, ni force, ni grâce, ni figues mielleuses, ni flûte mariant l’heure qui passe à l’heure qui s’enfuit.

Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa promotion.

Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur morbide.

Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler.

Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre un autre «moi» gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au pied de la chaire.

Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois.

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--Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette leçon est celui-ci: _Étude des caractères de la région polaire_.

«J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur.

»Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie, mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.