Part 5
»Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame et vais porter sa queue. Lui faisant la cour, je gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de généralisation, d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion!
»Pour être des Batignolles, on en vaut bien une autre. Elle m’a embrassée en cachette: C.Q.F.D.
»La maladie est dans l’air, tu le vois, et se gagne en quatre semaines. Mais pour charrier tant de globules philosophiques, le sang de l’École n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de «Sujets» comme nos voisines des Roses, pas la plus petite crise mystique.
»Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête avec Jésus se multiplient. Après une nuit de Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité, et bon nombre de catholiques deviennent de farouches protestantes. On les voit même porter en amulettes les articles de foi du directeur de la maison.
»Que ferais-tu à sa place?
»Lui, naïf, les appelle: «Mes sœurs en J.-C.» et leur réserve de bons petits postes aux sorties de fin d’année.
»Ce prosélytisme est une rouerie qui nous amuse. Mais ici le zèle ne va pas plus loin que de se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées philosophiques du mercredi.
»J’y fus hier.
»Je t’en supplie, fais provision de chaussettes à raccommoder. Avec mes bas, je pourrai tirer ces deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et tous ceux qui, depuis 3000 ans, croient avoir épousé la Vérité.
»On est là trente autour de la table, dans la salle à manger de «la Veuve!» Tu sais qu’entre nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur. Les unes apportent du travail, les autres n’apportent rien, les plus fines pioncent dans les coins.
»J’étais au premier rang pour voir, pour être vue. Pas moyen de chatouiller, de pincer, de faire rire tout le monde, de bâiller en arpège, son œil était sur moi, et sans cesse.
»Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion? Êtes-vous de l’âvis d’Emerchon?
»Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué que les plus intelligentes disent souvent des niaiseries, pour ne pas se compromettre. Les Scientifiques parlent du bout des dents; elles n’entendent que Darwin. Les autres, graines de Bélise, affectent le mépris de la Beauté, et repoussent, ô comme un fromage qui sent, le mariage des musiciens célestes.
»Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle tout le midi. Hortense, si on l’avait laissé faire, à propos de tout, aurait cité l’amour d’Ugène pour son Hortense, et la passion d’Hortense pour Ugène. J’avais beau lui faire le pied, elle n’en voulait pas démordre!...
»Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce sera le tour de tes chaussettes; tu verras, pas un sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on lit la jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains dans mes poches, et je parle.
»C’est renversant, mais ici, on cause de ces choses-là comme si on revenait de Cythère. O que je regrette le huis clos de ces entretiens! Ça manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie entre femmes, c’est gentil, mais c’est comme en amour, il y manque quelque chose.
»Je ne donnerais pas ma soirée pour un fauteuil à tes Guignols: en sortant, j’ai vu le meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer; c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose.
»Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules Ferron sur ses vieux jours; mais ça a l’air d’une farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des cartes, une pipe, une boîte d’allumettes avec ces mots rouge-sang, placés juste à la chute... des reins: Feu!
»Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne retrouverais jamais ma chambre. Je me roulais en zig-zag dans le couloir, secouant les portes.--Feu! feu: c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. J’avais les côtes étranglées. J’ai fini par tomber par terre, les autres, autour de moi, riaient encore à se pâmer.
»Nous avons fait scandale, et la chemise de nuit de Mlle Lonjarrey nous a poursuivies de récriminations jusqu’au matin.
»On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire en détresse à la Comédie française. Il remplacerait les chaises percées de Molière.
»Ah! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, puisque tu as nourri la joie dans mon cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses.
»Une patte à Friquette, un salut au cordon bleu, un bécot pour toi de
»Ta gamine,
»PÉPETTE.»
CHAPITRE X
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
1er novembre.
Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux jours de congé. Charlotte est souffrante, ma vieille cousine est encore à Orléans; que ferais-je seule dans Paris? J’ai un peu peur de ces sorties, je suis gênée d’un regard, surtout de ces regards qu’on rencontre le soir et qui vous déshabillent. Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je me sauve.
Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes mousselines, qui égaieront ces fenêtres; à piquer quelques photographies de musée ici et là.
Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, mon André Chénier, et ces pages, si drôlement écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce matin.
Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume campe ses personnages en vrais types de comédie mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle vient d’écrire. Toute sa figure est en mouvement; les yeux noirs pétillent; le nez, très François Ier, s’allonge encore, la bouche accentue l’impertinence ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, on croit voir les personnages mêmes qu’elle peint.
--Voici le premier, qui est frappant.
_Mlle Lonjarrey_
Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte, entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui, du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres, sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève.
Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé; mais la fortune n’a point souri à son auguste ressemblance!
Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration.
Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle, les idées s’embourbent; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne tourne plus.
Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la hauteur de ses fonctions. «Nous avons résolu», dit-elle, et ce _nous_ est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron.
Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules Ferron en est la Reine: il importe, pour bien vivre, de plaire à son souverain.
Dès l’aube, elle hume et prend le vent; si elle caresse ou aboie, on sait en quelle estime le maître vous a.
D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements. C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et graves paroles; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire.
Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille! dans le particulier, elle adore le militaire,--chacun sait ça--et ne dédaigne point, en son honneur, de vider à tout coup son petit verre de «Calvados». Elle a le gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et qu’elle sirote goutte à goutte.
Et par petites gouttes, elle en a tant bu! et de tant de sortes! qu’il s’exhale d’elle un parfum de cerises, de pommes, de prunes, d’oranges, de raisins distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur des roses, qui se pâmaient entre les seins de la Pompadour, alors que penchée sur une carte d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de Louis le Bien-aimé!
De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, les petits amours titubent en trottinant sur la corniche, et tout autour de la Cantinière pompette, cul par-dessus tête, effrontément se roulent!
_Monsieur le Dépensier_
Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un Sultan qui, pour jouer la comédie, porte tablier bleu en son harem!
Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre valetaille: les chambrières lui font la barbe, les mitrons en émoi, redoutent ses colères d’Agamemnon, porteur de lardoire. Les Sèvriennes affamées sourient au rogne-portion qui, pour un œil vif, donne 4 bûchettes, et le plus gros rosbeef à la plus gentillette!
_L’Infirmière_
Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux cheveux rares, nourrie aux lettres contemporaines, frottée à tous les poulaillers de théâtre, ayant, au bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, la plastique des cabotins en vogue, et dans sa tête les ritournelles de tous les opéras.
La plus originale des infirmières! connaissant Aristophane, et parlant Esthétique, avec la science comparée d’une femme qui en douche 20 autres chaque matin.
On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois équivoque. C’est la gazette de Hollande, qu’on lit entre deux portes, pendant que thé, café, ou chocolat--ô drogues exquises!--chantonnent sur le gaz aux frais du Gouvernement.
_Concierges_
Philémon et Baucis à la porte du Temple.
Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant la maladie et la mort.
Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une indulgente philosophie leur fait-elle croire qu’une bergerie heureuse est une bergerie mal gardée.
Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils laissent passer, ayant acquis par là des droits à l’ingratitude humaine!
--Avez-vous encore vos parents? demandait-on à leur fils potache quelque part.
--Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à l’École de Sèvres.
Est-ce tapé! j’aime ce tour d’esprit railleur et si vivant; on la croit méchante! Que non, Berthe a un cœur qu’on ne soupçonne pas; chez elle tout est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, mais franc, d’une sève généreuse. Sa droiture est inexorable devant toutes les petites hypocrisies qu’on découvre peu à peu autour de soi.
5 heures soir.
La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux murs, de ces ronces, de ces arbres, s’est envolée ce matin. Les cloches sonnent tristement, lentement; personne à qui parler de ses morts. Ils sont là pourtant, auprès de moi, les chers disparus, je sens leurs yeux sur moi; embrasser ma mère, ô comme je voudrais embrasser maman...
La corde a chanté sous mon doigt, très grave; le jet d’eau s’est tu, pris de langueur; la nuit tombe: ô triste jour de Toussaint... mon âme écoute leur âme.
2 novembre, jour des morts.
J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort m’épouvante, je la fuis; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme puisse se blottir.
Être seule ainsi, toute la vie! Il y a des jours comme celui-ci, où je voudrais n’être plus.
--Va, retourne à tes livres, pauvre petite.
J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier; j’en emporte une impression confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée (faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec l’ardeur d’un sang enfiévré; ce sont des mots qui ont un parfum, des mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que pourtant, je ne comprends pas toujours.
Tout mon sang est amour, dit-il. L’amour seul dans mon âme a créé le génie.
Quelle surprise! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins empoignant que celui de _la Jeune captive_, mais un poète amoureux, qui sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes endormies.
Camille, ô voluptueuse Camille, «cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche», sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient.
Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque chose de mal.
3 novembre.
Je suis à la torture: que dire d’André Chénier, s’il faut ignorer cette partie de son œuvre, qui à mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite et certaines pages de Virgile.
Si j’allais consulter Mlle Vormèse... j’y vais.
Mlle Vormèse a prononcé ce vilain mot de «poésie érotique». Cela suffit pour éclairer mon ignorance et m’interdire toute allusion à ces vers.
Allons sagement, classons les fiches que j’ai tirées de Sainte-Beuve, de Jules Lemaître, de Faguet, et cuisinons une belle petite conférence pour jeunes filles, sur le Chénier des _Iambes_ et des _Idylles_, sans même leur dire, que l’homme qui écrivit ces vers était beau comme un Dieu.
4 novembre.
Mon plan est arrêté, Mlle Vormèse l’approuve, je suis tranquille. J’étudierai, devant mes compagnes, l’âme antique et l’âme moderne dans l’œuvre de Chénier; j’essayerai de leur montrer la divine poésie des anciens, ressuscitée par cette imagination d’artiste, et la poésie contemporaine née, chez lui, de la sincérité de sa douleur.
5 novembre.
Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du parc. L’air était si doux, que sous les feuillages blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se serait cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. Les paroles, les images surtout, naissaient à chaque pas.
La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise de parler ainsi sans embarras; quand un mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, en cherchant, et le mot, le mot cher à d’Aveline, est là sur mon chemin.
5 novembre, 8 heures matin.
Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, hors de moi. Si j’allais manquer ma leçon, être au-dessous de l’opinion qu’après mon examen d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le trac.
Mentalement j’offre une rose aux deux saints que j’aime.
Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, je vois d’Aveline qui cause avec Isabelle Marlotte. Mon Dieu que j’ai peur.
Même jour, midi.
Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était bien, il a loué mon tact, l’ingéniosité du plan, la pureté et la simplicité de la parole. Je suis ravie, brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me rendent tes éloges, comme je suis prête à me donner plus encore à l’étude!
Je l’aime, cet homme. Tout de suite une grande paix est entrée en moi; les yeux de Mlle Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en communion de pensée avec lui, avec mes compagnes.
Mme Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire: quel éloge!
Inoubliable jour que celui de ma première leçon de littérature à l’École de Sèvres.
CHAPITRE XI
L’AME DE L’ÉCOLE
Toute la «première année» se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres. Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme Jules Ferron; au mur la _Cène_ de Vinci; sur une table volante, auprès d’un buste d’enfant de Donatello, l’_Imitation de J.-C._ C’est plutôt la cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose, travaille, une femme belle, aimée, jeune encore.
«Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à notre entretien plus d’intimité.
»Oubliez un instant que je suis votre répétitrice; ne voyez en moi qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières, de ce que nous aimons toutes: de notre chère École.
»Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres.--J’ai suivi vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions. Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit le faire pour ses cadettes.»
Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon pour l’avenir.
«Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie, et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour absolu du Devoir.
»L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes?... (D’un accent convaincu.) Je l’espère.
»Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite, votre programme d’études et de lectures a pris des proportions encyclopédiques.
»Je vous ai laissé aller.
»Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses.
»Elles sont venues à moi:
»--Que faut-il faire? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne vaut rien!»
D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée, reprend après un instant de silence:
«Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle et morale à Sèvres.--Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière, votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici.
»Il me semble que l’École vous propose un double but:
»Apprendre à penser;
»Apprendre à agir.
»Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes filles qui chercheront en vous un modèle.
»Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la femme instruite:
»Ni savante, ni pédante; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la science, non pas une parure, mais un appui.
»L’École veut préparer des générations de professeurs distingués, soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple.
»Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail. Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte, que vous donnent vos maîtres.
»Votre travail effacera les «plus» et les «moins» qui vous différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous plairez mieux... rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine.
»Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de vous corriger: bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que l’excès de vos qualités.
»Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez de l’avant, quitte même à vous tromper; vous êtes à l’âge où l’on peut se faire une maxime du vers de Musset:
Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.
»Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne; forme concise, pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons pas à vous couler dans un moule identique; de l’Unité dans la Diversité, voilà la force de notre corps enseignant: la volière chante, écoutez l’harmonie du concert...»
Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes:
«Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres, l’espace le plus magnifique offert à votre pensée.»
Mlle Vormèse s’arrête un instant; les élèves recueillies boivent ses paroles.
«Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres; c’était pour vous le Paradis: entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de gagner, honorablement et librement, votre vie.
»... Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais, grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres d’atteindre le port.
»Vous y êtes!
»Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous, c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir.
»Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure.
»On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées se créent.
»Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous mériterez.»
Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image:
«Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile...
»Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre foi.
»La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter contre vous-mêmes.»
D’une voix plus nette:
«Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre choix, responsable de vos actes.
»Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter.
»Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion philosophique.
»Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant qui vous ne sauriez rougir.
»Soyez donc énergiques et probes.
»Comme dit saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» Mais gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale.
»Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres; souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée.
»Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme.
»Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à lui donner.»
Très émue, Mlle Vormèse se lève; elle voit qu’un peu de son âme illumine les yeux brillants de quelques Sèvriennes.
«Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites, intelligentes et fortes.
»Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de tendresse et de reconnaissance joyeuse.»