Les sentiers dans la montagne

Part 7

Chapter 73,673 wordsPublic domain

«L'homme est membré de façon à n'apercevoir qu'une moitié de l'univers, et l'esprit de structure ordinaire ne perçoit guère qu'un hémisphère de vérité. Affligée d'une «migraine» congénitale, l'humanité ne pense qu'avec une moitié de son cerveau, avec le lobe oriental ou occidental, antique ou moderne; son esprit se mord la queue; les antinomies s'y poursuivent en un cercle sans fin, que Kant crut découvrir, mais que le Bouddha avait tenté d'ouvrir. Il possédait les vertus complémentaires; il fut religieux et rationnel; en même temps qu'il résumait le mysticisme oriental, il fut le plus scientifique des esprits anciens, à une époque où la science n'existait pas mais se fondait dans la sagesse. Les modernes qui ont voulu condenser en philosophie l'effort collectif et à peine commencé de la science, ont piteusement échoué, parce qu'ils pensaient seulement en occidentaux, empêtrés dans la contradiction d'aspirations idéalistes et de raisonnements matérialistes; tandis que la formule du Bouddha pourrait encore, et presque sans craquer, contenir sans l'entraver cet effort gigantesque. Depuis la mort du prince-penseur, jusqu'à l'essor de la science contemporaine, la véritable philosophie n'a pas fait un pas en avant; le spiritualisme arabe ou chrétien, et son réactif le matérialisme positiviste ou scientifique, sont des reculs en directions contraires, de faux monismes qui, prenant l'extrême pour le suprême, veulent fixer le centre de gravité sur la circonférence de la roue. Les explorateurs d'au-delà devront partir du carrefour de la synthèse religieuse et de l'analyse scientifique, et entraîner par la main ces soeurs rivales.

«La vérité brille au centre d'un cercle de spectateurs, et il faut franchir sa flamme pour reconnaître un frère dans l'adversaire d'en face. Il faut s'étendre au centre de l'espace pour percevoir l'identité de ses points cardinaux: _Totum_ et _Nihil_, _Alter_ et _Ego_. Le souci de convertir autrui doit céder au besoin de compléter et d'équilibrer notre propre point de vue. Dans la forêt sacrée où des pionniers ont pénétré de toutes parts et en tous temps, les plus hardis doivent nécessairement se rapprocher les uns des autres. Même s'ils ne peuvent se joindre, ils peuvent s'entendre et s'encourager mutuellement. L'aboi le plus modeste peut être bienvenu dans la solitude et le silence où mûrit la vérité de l'avenir...»

J'ai tenu à recueillir cette page. Elle pose, en un raccourci remarquable, mais peut-être trop prompt, deux ou trois des grands problèmes, qui au fond n'en sont qu'un, auxquels, à moins de renoncer à tout, nous devons essayer de répondre: immortalité ou anéantissement, flux et reflux, existence alternativement collective et individuelle, extériorisation et intériorisation, qui forment le grand rythme cosmique, dont notre vie et notre mort ne sont que d'infimes pulsations.

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Mais remarquons d'abord que la contradiction fondamentale qui cherche à assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement, ne se trouve pas dans le Bouddha, et qu'il n'est pas exact de dire qu'il enseigne dans le même souffle l'illusion du moi et sa réincarnation périodique. La doctrine de la réincarnation n'est point du Bouddha. Il l'avait trouvée toute faite, elle existait avant lui, si profondément enracinée dans son peuple qu'il ne songe même pas à la contester. Au point de vue exotérique, il veut seulement la désarmer, lui enlever son aiguillon, la rendre inoffensive. Il veut réduire la vie à tel point qu'elle ne trouve plus de quoi se réincarner. Selon la doctrine exotérique, qui n'est qu'une préparation à la vérité ésotérique, la vie n'est que souffrances et son seul but est la rédemption ou l'extinction de la souffrance. Cette extinction se trouve dans le Nirvâna, qui n'est pas l'annihilation mais l'absorption de l'individu dans le Tout. La mort ordinaire, à cause de la réincarnation perpétuelle du même individu, ne peut pas supprimer la souffrance. Il faut donc trouver une sorte de «surmort», qui rende impossible toute réincarnation, et cette surmort ne peut être obtenue que par l'homme qui se sera efforcé de mourir durant toute sa vie et aura volontairement coupé tous les liens qui le rattachent à l'existence: tout amour, tout espoir, tout désir, toute possession. Lorsqu'au terme de cette surmort systématique et volontaire, viendra la mort réelle, elle ne trouvera plus un germe vivant qui puisse se réincarner. Cette surmort, ainsi obtenue, devancera de plusieurs siècles ou millénaires la purification, la rédemption finale et l'absorption en l'unique absolu.

On a dit que c'était exactement le contre-pied de la doctrine du Christ. Chez le Bouddha la vie ne serait que l'entrée dans la mort; tandis que chez le Christ, la mort est l'entrée dans la vie. Au fond, c'est la même chose et tout se termine par l'absorption en la divinité, car la doctrine du Christ n'est qu'une branche mutilée du grand tronc de la religion mère.

Voilà la solution que nous propose le cerveau le plus prodigieux, le plus grand sage de l'humanité et qui savait des choses que nous ne savons plus et ne retrouverons peut-être jamais. Voilà le fond de la religion d'un demi-milliard d'hommes. Il n'est peut-être rien qui soit plus près de la dernière vérité.

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Remarquons cependant que le problème: immortalité ou anéantissement, ne devrait pas être posé en ces termes, le mot anéantissement ne pouvant s'employer que métaphoriquement pour désigner une vie que nous ne comprenons plus, attendu que le néant est la seule chose dont l'existence soit absolument impossible et l'inexistence absolument certaine.

Quant à l'immortalité, ici encore il y a équivoque, puisque le néant ne pouvant exister, l'immortalité est inévitable, et la seule question qui reste à résoudre est de savoir si cette immortalité sera ou non accompagnée d'une prolongation quelconque de notre conscience actuelle.

Mais s'il est probable que le problème de l'immortalité plus ou moins accompagné de conscience restera longtemps en suspens, la réponse à la question de la «migraine», ou plutôt de l'hémiplégie congénitale, est sans doute plus facile à trouver. En tout cas, elle demeure dans un domaine que nos investigations immédiates sont à même d'explorer. C'est, somme toute, une question historique et géographique. Il semble, en effet, qu'il y ait, dans le cerveau humain, un lobe oriental et un lobe occidental, qui n'ont jamais fonctionné en même temps. L'un produit ici la raison, la science et la conscience; l'autre sécrète là-bas l'intuition, la religion, la subconscience. L'un ne reflète que l'infini et l'inconnaissable; l'autre ne s'intéresse qu'à ce qu'il peut limiter, à ce qu'il peut espérer de comprendre. Ils représentent, par une image peut-être illusoire, la lutte entre l'idéal matériel et l'idéal moral de l'humanité. Ils ont plus d'une fois essayé de se pénétrer, de se mêler et de travailler de concert; mais le lobe occidental, tout au moins sur l'étendue la plus active de notre globe, a jusqu'ici paralysé et presque annihilé les efforts de l'autre. Nous lui devons d'extraordinaires progrès dans toutes les sciences matérielles, mais aussi des catastrophes telles que celles que nous subissons aujourd'hui et qui, si nous n'y prenons garde, ne seront pas les dernières ni les pires. Il est temps, semble-t-il, de réveiller le lobe paralysé, mais nous l'avons tellement négligé que nous ne savons plus au juste ce qu'il peut faire.

XIII

ESPOIR ET DÉSESPOIR

I

Le même soldat, devenu mon filleul de guerre, m'écrit encore:

«J'éprouve une joie ineffable à rester l'homme moyen et à professer le vide. J'ai senti la grande paix descendre en moi, le jour où je me suis résigné au sort commun, c'est-à-dire à l'ignorance et à la mort. J'ai trouvé la vie en y renonçant, et me sens très riche depuis que je ne suis plus rien. Ne me tentez pas vers cette subtile vanité spirituelle qui constitue l'un des plus formidables obstacles à la dernière libération du moi. Orgueilleux, certes, je le fus, et ne le suis que trop encore, mais nous ne pouvons extraire des vertus que de nos vices. Avec plus d'ardeur que je n'ai embrassé le fantôme d'une supériorité individuelle, je tends les bras vers l'égalité dans l'homogène, vers la plénitude du vide...»

Il a raison, mais il pense ici avec le lobe oriental de son cerveau, le lobe asiatique, et la pensée de ce lobe ne conseille que l'inaction, le renoncement, «l'enchantement du désenchanté», comme disait Renan, ou plutôt la satisfaction du désespoir. Il est certain que tout ce que nous voyons, tout ce que nous sentons, tout ce que nous savons, nous engage dans ce désespoir, que nos méditations--surtout celles de ce même lobe asiatique--peuvent du reste rendre très vaste, aussi beau et presque aussi habitable que l'espoir. Mais que savons-nous, au regard de ce que nous ne savons pas? Nous ignorons tout ce qui nous précède et tout ce qui nous suit, et, en un mot, le tout de l'univers. Notre désespoir, qui paraît d'abord le dernier mot et le dernier effort de la sagesse est donc fondé sur ce que nous savons, qui n'est rien, tandis que l'espoir de ceux que nous croyons moins sages peut se fonder sur ce que nous ignorons, qui est tout.

Encore qu'il s'y mêle, si nous voulons être tout à fait justes, plus d'une raison d'espérer que nous ne rappellerons pas ici; admettons donc qu'en ce rien que nous savons ne se trouve que le désespoir, et que l'espoir ne soit qu'en ce tout que nous ignorons. Mais au lieu de n'écouter que notre lobe oriental qui nous conseille d'accepter cette ignorance inactive et d'y ensevelir notre existence, n'est-il pas plus raisonnable de faire travailler en même temps notre lobe occidental qui cherche à découvrir ce tout? Il est possible qu'il y trouve aussi, en fin de compte, le désespoir, mais c'est peu probable, car on ne saurait imaginer un univers qui ne serait qu'un acte de désespoir. Or, si l'univers n'est pas un acte de désespoir, rien de ce qui s'y trouve n'a de raisons de désespérer. En tout cas et en attendant, cette recherche nous permettra sans doute d'espérer aussi longtemps qu'existera cet univers.

II

Une des plus dangereuses tentations qui assaillent celui qui se penche sur la nature et qui voit, à mesure qu'il avance, les mystères se multiplier et s'étendre en tous sens, à l'infini, c'est le découragement devant la tâche impossible et le renoncement. Il laisse tomber les armes. Surtout au dernier versant de la vie, il est trop enclin à se résigner, à ne pas aller plus avant, à ne plus faire d'effort, à s'endormir dans l'«à quoi bon?», à ne plus rien apprendre, puisqu'il a appris qu'il ne saura jamais rien.

Il éprouve déjà ce désir de se rendre à merci, quand il envisage la plus humble, la plus petite des sciences. Que sera-ce quand il tentera de les embrasser toutes? L'esprit se perd, a le vertige et demande à fermer les yeux. Il ne faut pas les fermer. C'est la plus basse trahison que puisse commettre l'homme. Nous n'avons pas autre chose à faire en cette vie qu'à chercher à savoir où nous sommes. Nous ne nous trouvons pas d'autre raison d'être, nous n'avons pas d'autre devoir. Ne pas savoir n'est qu'un désagrément; ne plus chercher à savoir est le malheur suprême et sans remède, la désertion inexcusable.

Pourtant, sans renoncer, il est bon de ne pas se nourrir de trop petites illusions. Ayons toujours devant les yeux certaines vérités qui nous remettent à notre place. Il est certain que nous ne saurons jamais tout, et tant que nous ne saurons pas tout, nous serons comme si nous ne savions rien. Il est fort possible, comme l'insinue le Rig-Véda, que Dieu lui-même, ou la cause première ne sache pas tout. Il est également possible que l'univers n'ait encore, en aucune de ses parties, pris conscience de soi, ignore d'où il vient et où il va, ce qu'il fut et ce qu'il sera, ce qu'il a fait comme ce qu'il veut faire; et, d'autre part, il est probable que s'il ne l'a pas appris, il ne l'apprendra jamais, attendu, ainsi que je l'ai déjà dit, qu'il n'y a aucune raison pour qu'il puisse faire dans l'infini des temps qui nous suivra ce qu'il n'a pu faire dans l'infini des temps qui nous précéda.

S'il y a une conscience de l'univers ou un Dieu, il sait tout ce qu'il doit savoir ou ne le saura jamais. Et s'il le sait, pourquoi a-t-il fait ce qu'il a fait, qui ne peut mener à rien; attendu qu'il nous aurait déjà menés où il faudrait aller? Pourquoi n'a-t-il pas préféré le néant ou du moins ce que nous appelons le néant, seule forme du bonheur stable, immuable, incontestable et compréhensible?

Nous comprendrions peut-être, et encore serait-ce bien difficile, un univers immobile, immuable, éternel, un univers arrivé; nous ne pouvons comprendre un univers en mouvement ou dont, tout au moins, toutes les parties que nous voyons sont sans cesse en mouvement et en évolution à travers l'espace et le temps, un univers se précipitant à des vitesses vertigineuses vers un but qu'il n'atteindra jamais puisqu'il ne l'a pas encore atteint.

On peut dire, pour se consoler, que tout désespoir ne vient que de l'étroitesse de notre vue, mais il convient d'ajouter qu'il en est de même de tout espoir.

XIV

MACROCOSME ET MICROCOSME

Les biologistes constatent que l'embryon humain récapitule--très rapidement durant les premiers mois de son évolution, plus lentement dans les derniers--toutes les formes de vie qui ont précédé l'homme sur cette terre.

La tache arrondie qu'est le germe devient une sphère creuse, une sorte de sac à paroi double, qu'on appelle _Gastrula_ et dont l'orifice d'invagination resserré prend le nom de _Blastopore_. C'est la vie protozoaire, le début, encore gélatineux, de la vie animale, à laquelle succède, à la suite de transformations qu'il serait trop long d'énumérer, la vie polypéenne.

Puis, de chaque côté de la tête, apparaissent les «arcs branchiaux», qui correspondent aux branchies des poissons. A la fin du premier mois, les membres ne sont encore que de simples bourgeons; par contre, l'embryon est pourvu d'une queue qui, repliée, lui touche presque le front. Il a alors l'aspect d'un têtard et vit d'une vie toute aquatique, baigné dans le liquide amniotique qui représente pour lui l'eau dans laquelle évoluent librement les embryons des poissons et des batraciens.

Il s'agit maintenant de prendre une résolution et de savoir ce qu'on en fera. Il se trouve à peu près dans la situation où se trouvait la vie à l'origine des espèces; et la nature, comme pour humilier l'homme ou s'humilier elle-même en se remémorant ses erreurs et ses hésitations, recommence ses tâtonnements, ses impairs, ses repentirs et ses expériences ratées. Des formes ébauchées, comme la corde dorsale, se résorbent, les reins primitifs disparaissent pour faire place aux reins définitifs qui sont gigantesques et remplissent la plus grande partie de la cavité péritonéale. Gigantesque est aussi le foie qui envahit presque toute la cavité viscérale, gigantesque la tête presque aussi grosse que le reste du corps; et dans cette gigantesque tête se forment les vésicules oculaires primitives qui sont également énormes, comme est énorme la vésicule ombilicale. C'est la période incohérente et monstrueuse qui correspond à l'époque de démence et de gigantisme où la nature, encore inexpérimentée, ébauchait aveuglément des êtres incertains, formidables, hétéroclites, déséquilibrés, à la fois oiseaux, crocodiles, éléphants et poissons, comme si elle n'avait pas encore pris son parti, opéré ses classifications, dégagé ses lois et acquis le sens des proportions, de la mesure et des conditions essentielles au maintien de la vie qu'elle créait.

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Voilà, en gros, la récapitulation qui se passe sous nos yeux; mais dont, sans doute, beaucoup d'incidents nous échappent ou ne fixent pas assez notre attention, car il est possible qu'ils reproduisent des formes que nous ne connaissons pas, qui n'ont même pas laissé de traces géologiques, attendu que le nombre des espèces disparues est infiniment plus grand que celui des espèces que nous connaissons.

Le docteur Hélan Jaworski peut donc très justement affirmer que la période embryonnaire correspond à la période géologique. Et de même que dans la grande évolution terrestre, nous voyons disparaître peu à peu les poissons cuirassés, les monstrueux reptiles, les gigantesques mammifères, dans la petite évolution embryonnaire, nous voyons se dissoudre le rein primitif, la corde dorsale, la vésicule ombilicale, le foie diminuer, la disproportion de la tête au reste du corps s'amoindrir, en un mot la nature s'assagir, reconnaître ses torts, profiter de son expérience, réparer de son mieux ses erreurs et, peu à peu, acquérir le sens de l'équilibre, de l'économie et de la mesure.

Entre la période géologique qui correspond à l'apparition de l'homme sur la terre et la naissance de l'enfant, le docteur Jaworski trouve d'autres analogies ingénieuses mais un peu plus risquées. L'accouchement est, en effet, précédé d'un déluge en miniature causé par le déchirement des enveloppes foetales qui laissent échapper le liquide amniotique. Puis, l'enfant, au moment où il entre dans la vie, connaît brusquement une sorte de période glaciaire. Il passe, en effet, d'un milieu où règne une température de plus de trente-sept degrés, à l'air extérieur qui en compte à peine seize ou dix-huit. L'impression de froid est si terrible qu'elle arrache au nouveau-né son premier cri de douleur.

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Quelle est la signification de cette étrange récapitulation?

Le docteur Jaworski est d'avis que si la petite évolution embryonnaire qui prépare la naissance de l'homme, répète la grande évolution terrestre, cette dernière ne serait de son côté qu'une vaste période embryonnaire qui préparerait une naissance qu'on ne peut pas encore imaginer. Je ne sais s'il réussira à étayer suffisamment cette gigantesque hypothèse. S'il y parvient, il nous aura réellement fait faire, ainsi qu'il le promet, «un pas dans l'essence des choses». En attendant, par ses travaux préparatoires, il nous aura toujours fait faire un autre pas très utile, vers une vérité, incontestable, cette fois, qui, pour être moins inattendue n'a jamais été mise en lumière avec autant de patience et n'est pas moins grosse de conséquences.

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Le docteur Jaworski entreprend donc de démontrer que le corps de l'homme réunit en lui, nettement reconnaissables, tous les êtres vivants qui existent actuellement sur cette terre et qui y ont existé depuis l'origine de la vie. En d'autres termes, chaque être résume en lui tous ceux qui l'ont précédé; et l'homme, le dernier venu, renferme l'Arbre biologique tout entier, à tel point que si l'on dissociait son corps, si l'on pouvait séparer chacun de ses organes et les maintenir isolément en vie, on parviendrait à reconstituer toutes les formes existantes, à repeupler la terre de toutes les espèces qu'elle a portées, depuis le protoplasme primitif jusqu'à cette synthèse, cet aboutissement que nous sommes.

On pourrait aller plus loin et affirmer, comme le font les occultistes orientaux, que nous renfermons également en nous, en germe ou à l'état d'ébauche, tous les êtres, toutes les formes qui viendront après nous. Mais ici nous quitterions la science proprement dite pour nous égarer dans une hypothèse naturellement invérifiable.

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Ainsi donc, ce n'est pas seulement au figuré, comme le pressentait le langage courant quand il parle de l'arbre vasculaire, des rameaux nerveux, de la grappe ovarienne, ce n'est pas seulement par analogie mais au pied de la lettre et dans toute la rigueur scientifique que notre coeur n'est au fond qu'une méduse, que nos reins sont des éponges, que nos intestins représentent les polypes et notre squelette les polypiers, que nos organes reproducteurs sont des vers ou des mollusques, que la colonne vertébrale et la moelle épinière remplacent les échinodermes, tandis que les brachiopodes et les cténophores renaîtraient de notre oeil, que les reptiles se retrouveraient dans notre appareil digestif et les oiseaux dans notre appareil respiratoire; et ainsi de suite.

Je le répète, il ne s'agit pas ici de métaphores et de correspondances plus ou moins approximatives, élastiques et plausibles, mais de constatations rigoureusement et méticuleusement établies.

Je ne puis naturellement vous mettre sous les yeux les détails de la démonstration du docteur Jaworski. Elle ne saurait admettre la moindre solution de continuité, et, à travers les trois volumes publiés jusqu'ici, nous mène à des conclusions qu'il est bien difficile de contester. On affirmait sans trop y croire et sans y regarder de trop près que l'homme est un microcosme. Il semble bien prouvé aujourd'hui que ce n'est pas seulement littérairement défendable, mais scientifiquement exact. Nous sommes une colonie préhistorique, immense et innombrable, une agglomération vivante de tout ce qui vit, a vécu et probablement vivra sur la terre. Nous ne sommes pas seulement les fils ou les frères des vers, des reptiles, des poissons, des batraciens, des oiseaux, des mammifères ou de n'importe quel monstre qui a souillé ou épouvanté la surface du globe; nous les portons en nous, nos organes ne sont qu'eux, nous en nourrissons tous les types, ils n'attendent qu'une occasion pour s'évader de nous, reparaître, se reconstituer, se développer et nous replonger dans la terreur. A leur propos, aussi justement qu'à propos des pensées secrètes, des vices et des fantômes qui nous peuplent, on pourrait répéter le mot que le vieillard d'Emerson disait à ses enfants affolés par une étrange figure dans la sombre entrée: «Mes enfants, vous ne verrez jamais rien de pire que vous-mêmes!» Si toutes les espèces disparaissaient et que seul l'homme subsistât, aucune ne serait perdue et toutes pourraient renaître de son corps, comme si elles sortaient de l'Arche de Noé, depuis le protozoaire presque invisible, jusqu'aux formidables colosses d'avant le déluge qui lècheraient les toits de nos maisons.

Il est donc assez probable que toutes ces espèces prennent part à notre existence, à nos instincts, à tous nos sentiments, à toutes nos pensées; et nous voici une fois de plus ramenés aux grandes religions de l'Inde qui avaient pressenti toutes les vérités que nous découvrons peu à peu et, il y a des milliers d'années, nous affirmaient déjà que l'homme est tout et doit reconnaître son essence en tout être vivant.

XV

L'HÉRÉDITÉ ET LA PRÉEXISTENCE

Il y a dans la loi de l'hérédité qui veut que les descendants souffrent des fautes et profitent des vertus de leurs ancêtres des vérités qui ne sont plus contestées. Elles éclatent à tous les yeux. Le fils d'un alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance à sa mort, dans sa chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par cet exemple irrécusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec ostentation le caractère implacable de sa loi; comme pour nous faire entendre qu'elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de l'injuste et agit selon le même principe dans toutes les ténébreuses circonstances où nous ne pouvons suivre les inextricables détours de sa volonté.