Les sentiers dans la montagne

Part 6

Chapter 63,910 wordsPublic domain

Les joueurs, pour se donner du coeur, se disent qu'ils ont sur la banque un avantage incontestable. Ils entrent dans le jeu, ils «attaquent», comme ils veulent, quand ils veulent et se retirent quand il leur plaît; au lieu que la banque est forcée de jouer sans arrêt, d'accepter toutes les mises, de tenir tous les coups jusqu'à la limite du maximum, qui est, comme on sait, de six mille francs pour les chances simples. Cet avantage est réel si le joueur, après un gain considérable, s'en va et ne reparaît plus. Mais le ponte heureux, plus nécessairement encore que celui qui n'a pas de chance, viendra se rasseoir à la table enchantée, et perd ainsi la seule arme efficace qu'il avait contre son ennemie. Attaquer quand on veut n'est qu'un privilège illusoire, puisque tout, à n'importe quel moment, est également mobile et incertain et qu'on ne sait jamais d'avance quand reparaîtra la loi précaire et décevante de l'équilibre. Après une longue séquence de noires, on mise sur une belle série de rouges qui s'annonce solide, mais à peine a-t-on attaqué, que la série rend l'âme et que l'implacable noire reprend son cours dévastateur; ou l'on fait le contraire, on s'attache à la noire, et c'est la rouge qui s'installe. Quel que soit l'instant de l'attaque, c'est toujours rouge contre noire, c'est-à-dire un contre un qu'on lutte. Encore une fois, le seul avantage bien réel, c'est qu'on peut s'en aller quand on veut; mais quel est le joueur, qu'il perde ou qu'il gagne, qui sache s'en aller et ne plus revenir?

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Tous ces systèmes, en dernière analyse, ne font donc que couper en petits morceaux le bloc écrasant et brutal de la chance. Ils matelassent le hasard, ils atténuent la gravité de ses coups. Ils prolongent la vie ou l'agonie du joueur. Ils permettent aux bourses modestes de ponter aussi souvent que le milliardaire qui se bornerait à doubler indéfiniment ses mises, s'il n'était arrêté par la barrière mortelle du maximum. Mais toutes les opérations mathématiques, toutes les combinaisons de chiffres, s'agitent et s'évertuent comme des captifs aveugles entre des murs de bronze. Ils ont beau faire, la paroi rouge, la paroi noire demeure inattaquable, inébranlable, et tout se passe à l'intérieur de la prison.

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Est-ce à dire qu'il n'existe pas de méthode qui soit défendable et que les plus savants calculs n'aient pas trouvé moyen de vaincre le hasard? Je ne crois pas que, en théorie, les calculs, qui n'ont ici aucun point d'appui, puissent faire quelque jour ce qu'ils ne firent pas jusqu'à présent. Il n'en est pas moins vrai que, en pratique, on en rencontre qui luttent assez avantageusement contre la malchance. Un de mes amis, un officier anglais, par exemple, en possède une qu'il emploie depuis longtemps et qui donne des résultats surprenants. C'est, naturellement, une progression, dont toute la vertu réside en une clef ingénieuse et très simple qui semble agir comme une sorte de talisman. Je n'ai trouvé cette méthode dans aucun des traités classiques ou marrons. Elle a ses dangers comme les autres, elle a ses moments difficiles, où, pour sauver le bénéfice escompté et les mises antérieures, il faut risquer une assez forte somme. Mais en arrêtant prudemment le jeu dans les séquences trop obstinément hostiles, en laissant passer l'orage, comme elle s'étend sur un grand nombre de chances, on finit par obtenir le redressement nécessaire. En tout cas, elle ne l'a jamais sérieusement trahi jusqu'ici.

Néanmoins, il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait qu'à en user aveuglément, automatiquement. Comme avec les autres systèmes, une certaine science, une certaine expérience, un certain doigté sont indispensables. Bien que la science et l'expérience soient ici aléatoires, fugitives et évasives, elles ne sont nullement illusoires. Le joueur exercé et prudent sait solliciter et seconder la chance ou du moins ne pas la contrarier. Il devine l'approche et la fin d'une série favorable. Il pressent les alternances et les intermittences, et s'il ne parvient pas à saisir leur rythme, aime mieux s'abstenir que de les prendre à contre-temps. Il se trompe plus d'une fois, mais bien moins souvent que ceux qui, fidèles à la très scientifique théorie de l'indépendance absolue des coups, pontent sur n'importe quelle couleur à n'importe quel moment. Il ne se roidit pas dans sa logique, il ne se bande pas contre le sort, il ne brave pas l'acharnement de la fortune. Il ne s'obstine jamais. Il ne lutte point, hargneusement, jusqu'à sa dernière pièce contre une séquence inique, afin d'acquérir l'amère satisfaction de connaître le fond de sa malchance et de l'injustice du destin. Il n'a pas d'amour-propre, il n'a pas d'idée fixe ni de pensée inflexible. Il est docile, souple, complaisant. Sans fausse honte et en souriant, il abandonne ses prétentions et courtise la veine. Il revient sur ses pas et se rétracte quand il sied. Il s'arrête, il repart, il obéit, il louvoie, il se laisse porter par le flot et arrive à bon port; alors que le pilote arrogant, téméraire et têtu, s'effondre dans l'abîme.

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Avant tout, il étudie le caractère et l'humeur de la table où il s'asseoit; car chaque table a sa psychologie, ses habitudes, son histoire, qui varie de jour à jour, et cependant forme au bout de l'année un ensemble homogène où toutes les erreurs passagères, les anomalies et les injustices se trouvent réparées. Il s'agit de savoir à quelle page de cette histoire il se dispose à prendre part. Il ne le saura pas tout de suite. Il aura beau consulter du coin de l'oeil les notes et les «permanences» des joueurs qui l'ont précédé. Il faut le contact immédiat et le souffle du dieu qui se dissimule. Mais déjà celui-ci tressaille, s'anime, prend forme et visage, murmure, indique ses intentions, parle, approuve ou condamne, et la lutte tragique s'engage, entre le joueur très petit et le hasard énorme et tout-puissant.

Maintenant que le combat est commencé, qu'il a fait ce qu'il a pu pour appeler et accueillir la chance, il ne lui reste plus qu'à l'attendre, car, en fin de compte, elle demeure la suprême puissance qui juge en dernier ressort, l'inconnue redoutable et inévitable de toute combinaison. Le meilleur système ne peut vaincre une déveine anormale et impitoyable qui sans rémission vous fait ponter sur la couleur perdante. Une telle déveine, sans intermittences favorables, est fort rare, mais toujours possible. Elle répond du reste aux coups de veine extraordinaires qui ne semblent plus fréquents que parce qu'ils attirent davantage l'attention. On voit, en effet, de temps en temps, un joueur, ou plutôt une joueuse,--car ce sont presque toujours les femmes qui ont ces inspirations,--s'approcher de la table et miser sans hésitation et d'autorité, en plein ou à cheval, ou sur une transversale, ou sur un carré et gagner coup sur coup, comme si elle voyait d'avance le point où tombera la bille. Ces instants d'intuition sont toujours très brefs, et si la joueuse insiste et s'obstine, elle reperd bientôt ce qu'elle a gagné. Il n'en est pas moins vrai qu'en observant ce phénomène si net et si frappant, on se demande s'il n'y a pas là quelque chose de plus que de simples coïncidences. La chance, à tout prendre, peut-elle être autre chose qu'une intuition passagère et fulgurante de ce qui aura lieu et éclatera à tous les yeux, une seconde plus tard? La case qui n'a pas encore la petite bille, mais qui, dans un instant va la happer et la retenir, n'est-elle pas déjà du présent et même du passé quelque part? Mais ce sont là des questions qui nous entraîneraient trop loin dans l'espace et le temps.

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Quoi qu'il en soit, et pour en revenir au système dont nous parlions, il me serait permis d'en divulguer le secret que je ne le ferais point. Sans être un moraliste bien austère, et tout en considérant le jeu comme un de ces maux profondément humains qu'on ne pourra jamais déraciner et qui, malgré tous les efforts, reparaîtra toujours sous une forme nouvelle, le moins qu'on puisse faire, c'est de ne pas l'encourager. Le joueur, j'entends le joueur invétéré, presque professionnel, n'est pas intéressant. C'est d'abord un désoeuvré et presque toujours une épave sans excuse. S'il est riche, il fait de son argent l'emploi le plus sot, le plus morne qu'on puisse imaginer. S'il est pauvre, il est moins pardonnable encore; il aurait mieux à faire qu'à sacrifier à une chimère son existence et trop souvent le bien-être et la tranquillité des siens. Au fond du joueur, il y a d'habitude un paresseux, un impuissant, un égoïste sans énergie, avide de jouissances vulgaires et imméritées, un mécontent et un raté. Le jeu est l'aventure sédentaire, abstraite, mesquine, sèche, schématique et sans beauté de ceux qui ne surent point rencontrer ou faire naître les aventures réelles, nécessaires et bienfaisantes de la vie. Il est l'activité fébrile et malsaine de l'oisif. Il est l'effort inutile et désespéré des énervés qui n'ont plus ou n'eurent jamais le courage et la patience de faire l'effort honnête, persévérant, sans à coups, sans éclat qu'exige toute existence humaine.

Il y a aussi beaucoup de vanité puérile dans le cas du joueur. En somme, c'est un enfant qui cherche encore sa place dans l'univers. Il ne s'est pas encore rendu compte de sa situation. Il se croit hors de pair en face du destin. Infatué de soi, il attend que l'inconnu ou l'inconnaissable fasse pour lui ce qu'il ne fait pas pour n'importe qui. Il l'attend d'ailleurs sans raison, uniquement parce qu'il est soi et que les autres n'ont pas ce privilège. Il est poussé à interroger sans cesse, rapidement, anxieusement le sort, dans je ne sais quel vain et prétentieux espoir d'apprendre à se connaître ailleurs qu'en lui-même. Quelle que soit la décision de la fortune, il y trouvera matière à se faire valoir. S'il n'a pas de chance, il sera flatté d'être spécialement persécuté par elle; s'il est heureux, il s'estimera davantage à raison des dons exceptionnels que le hasard lui octroie. Du reste, il n'a nul besoin de croire qu'il mérite ces dons; au contraire, moins il y aura droit, plus il en sera fier et leur injuste et manifeste gratuité fera le meilleur de la satisfaction vaniteuse qu'il en saura tirer.

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Il serait bien surprenant, disais-je, en commençant, que cette infatigable et gigantesque enquête sur le hasard, poursuivie depuis plus de cinquante ans, n'eût pas donné un résultat quelconque. Je me demande, à la fin de cette étude, quel est ce résultat. Au prix d'un gaspillage insensé d'argent, de temps, de forces physiques, nerveuses et morales et de fluides peut-être plus précieux, elle nous a appris que le hasard est en somme le hasard, c'est-à-dire un ensemble d'effets dont nous ignorons les causes. Nous le savions déjà et l'acquisition est assez dérisoire. Nous avons entrevu certains fantômes de lois ou d'habitudes, dont quelques joueurs semblent tirer un avantage d'ailleurs toujours précaire. Mais ces fantômes de lois qui ont l'obscure et inconstante velléité de mettre un peu d'ordre dans le hasard, ne sont, comme le hasard lui-même, que d'inconsistantes et éphémères condensations de causes inconnues. Au total, nous n'avons rien appris, sinon, peut-être, que nous avons tort d'attacher à ces manifestations du destin plus d'importance qu'elles n'en ont. Il n'y a, à y regarder de plus près, au fond de tous ces drames et de tous ces mystères de la chance, que les drames et les mystères que nous y mettons. Nous lions notre sort au sort d'une petite bille qui n'en est pas responsable; et parce que nous la chargeons un instant de notre fortune, nous nous imaginons avec fatuité que des puissances morales et mystérieuses vont diriger et terminer sa course au bon ou au mauvais moment. Elle n'en sait rien, et la vie de milliers d'hommes dépendrait de sa chute à droite ou à gauche de son point d'arrêt qu'elle n'en aurait cure. Elle a ses lois à elle, auxquelles il faut qu'elle obéisse et qui sont si complexes que nous n'essayons même pas de les débrouiller. Elle n'est qu'une petite boule qui cherche honnêtement le petit trou rouge ou noir où elle ira dormir et qui n'a pas grand'chose à nous apprendre sur les secrets d'une chance ou d'un destin qui ne se trouve qu'en nous-mêmes.

MÉDITATIONS

XI

L'ÉNIGME DU PROGRÈS

I

Cette guerre, qui est une guerre telle qu'on n'en avait pas encore fait sur notre terre, nous ramène à la grande question de l'avenir de l'humanité.

Est-il permis d'espérer que celle-ci renonce un jour à d'aussi monstrueuses folies et qu'elles deviennent tout à fait impossibles? Je ne vois à cette interrogation, si l'on veut l'atteindre à sa source, d'autre réponse que celle que j'y ai faite ailleurs et que je résume et complète ici: à savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, qui n'a pas plus commencé qu'il ne finira, et qui a derrière lui autant de myriades de myriades d'années qu'il en découvre devant lui. L'étendue de l'éternité d'hier et celle de l'éternité de demain sont identiques. Tout ce que fera cet univers, il doit déjà l'avoir fait, attendu qu'il a eu autant d'occasions de le faire qu'il en aura jamais. Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l'espace et le temps ne viendra s'ajouter à ce qu'il y possédait. Il a nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans l'avenir; et tout ce qui a précédé, ayant eu les mêmes chances, est forcément égal à tout ce qui suivra.

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Il est donc probable qu'il y eut autrefois une infinité de mondes semblables au nôtre, comme il est vraisemblable qu'il y a présentement, l'infini de l'espace étant comparable à celui du temps, une infinité de mondes pareillement semblables. Ces coïncidences, quelque peine que nous ayons à les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire sans cesse dans l'innombrable et le sans bornes où nous sommes plongés; à moins que l'infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimité que ceux de l'espace et du temps.

Ici s'arrête ce que nous sommes capables d'imaginer; car il nous est plus facile de nous représenter l'infini de l'espace et du temps que celui des combinaisons. Pour nous faire quelque idée de ce dernier, il nous faudrait connaître la substance, les lois, les forces, et, en un mot, toute l'énigme de tout. Il n'en reste pas moins que cet infini possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n'y aurait plus rien à attendre d'un univers qui aurait évidemment tout tenté et tout épuisé avant notre venue.

Mais si le nombre des combinaisons est réellement infini, on peut se dire que la terre est une expérience qui n'avait pas encore été faite; et une expérience manquée, puisque le mal et la douleur l'emportent sur le bien et le bonheur. Si l'expérience est manquée, nous en sommes victimes; mais il n'est pas interdit d'espérer que nos efforts changeront quelque chose à des combinaisons qui seront meilleures en d'autres lieux ou dans un autre temps. Si l'expérience est manquée, il n'en découle pas que d'autres n'aient point réussi et, en ce moment même, ne soient pas plus heureuses en des mondes différents. Il est même permis de supposer que dans l'infini de ces combinaisons et de ces expériences, les plus heureuses tendent à se fixer, à se cristalliser et que, vu l'infinité de leur nombre, elles réussiront dans l'avenir ce qu'elles n'ont pu réussir dans le passé. C'est une lueur hasardeuse; mais je doute qu'il s'en découvre d'autres qui nous puissent maintenir au-dessus du désespoir.

II

Supposons un instant que l'expérience de la terre ne soit pas manquée comme elle l'est, que notre esprit, qui, depuis l'origine, lutte péniblement contre la matière et ne remporte que quelques victoires incertaines, brèves et précaires, soit un million de fois plus puissant et mieux armé. Il aurait sans doute triomphé de tout ce qui nous accable et nous retient ici et se serait débarrassé des chaînes apparemment illusoires de l'espace et du temps. Il n'est pas déraisonnable d'admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l'infini, il en est où se trouvent réalisées ces conditions meilleures. Peut-être, au demeurant, serait-il impossible d'imaginer quelque chose qui ne soit pas quelque part en réalité, car on peut fort bien soutenir que nos imaginations ne sauraient être que des reflets égarés de ce qui existe. Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il nous serait peut-être loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment sur celui que nous occupons et sur d'autres qui sont peut-être pires et plus malheureux, il nous semble que nous n'aurions ni repos ni cesse que nous ne fussions intervenus et n'eussions aidé à le rendre meilleur, plus sage et plus habitable.

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Il n'est d'ailleurs pas dit qu'il n'en soit pas ainsi; et que toutes nos conquêtes spirituelles, tout ce qui paraît à certaines heures nous acheminer vers un avenir moins affreux que le passé, tous les bons courants mystérieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous attend après la mort, ne soit pas dû à l'intervention d'un de ces mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons guère ces interventions; mais il est également vrai que ces êtres d'un monde supérieur, étant nécessairement plus dépouillés de matière, plus spiritualisés que nous, nous demeurent forcément invisibles. Dans l'infini du firmament, nous découvrons des myriades de mondes qui sont des mondes matériels comme le nôtre; et nous ne pouvons découvrir que ceux-là, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins à notre terre, nous échappe inévitablement. Mais l'espace qui nous paraît vide entre les étoiles est infiniment plus vaste que celui qu'elles occupent; et il serait assez étrange qu'il ne fût pas peuplé de mondes que nous n'apercevons point; ou plutôt ne fût pas lui-même tout un monde que nos yeux sont incapables de saisir.

Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres mondes, ceux-ci, n'étant plus matériels, ne voient plus la matière, et, par conséquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous pensons, sans doute à tort, qu'étant visibles les uns aux autres, nous le sommes nécessairement à tous les autres êtres. Il est, au contraire, à présumer que ces êtres spirituels passent à travers nous sans se douter de notre présence et que n'étant sensibles et attentifs qu'à ce qui émane de l'esprit, ils ne soupçonnent et ne découvrent notre existence qu'à proportion que nous nous rapprochons de l'état où ils sont.

III

Considérez la terre à son origine: d'abord nébuleuse informe qui se condense peu à peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui tourbillonnent dans l'espace durant des millions d'années, sans autre but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable, dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une idée, stérilité essentielle, scientifique, absolue et qui s'annonçait irrémédiable et éternelle. Qui eût dit que de ces torrents de matière en ébullition qui semblaient avoir à jamais détruit toute vie et tout germe de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus énormes, les plus robustes, les plus résistantes, les plus fougueuses et les plus abondantes, jusqu'aux plus ténues, aux plus invisibles, aux plus précaires, aux plus éphémères, aux plus subtiles? Qui surtout eût osé prévoir qu'allait en naître ce qui paraît le plus étranger aux rocs et métaux liquéfiés ou pâteux qui formaient seuls la surface, le noyau et le tout de notre globe, je veux dire l'intelligence et la conscience humaine?

* * * * *

Est-il possible de concevoir évolution et aboutissement plus inattendus? Qu'est-ce qui pourrait nous étonner après un tel étonnement et que ne sommes-nous en droit d'espérer d'un monde qui a produit ce que nous voyons et ce que nous sommes après avoir été ce qu'il fut? S'il est parti d'une sorte de négation de la vie, de la stérilité intégrale et de pire que le néant pour aboutir à nous, où n'aboutira-t-il pas en partant de nous? Si sa naissance et sa formation élaborèrent de tels prodiges, quels prodiges ne nous réservent pas son existence, sa prolongation indéterminée et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et des transformations inconcevables de l'effroyable et unique matière des premiers jours, à la pensée humaine de ce moment; il y aura sans doute une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la pensée de ce moment à ce qui lui succédera dans l'infini des temps.

Il semble qu'au commencement, notre terre ne savait que faire de sa matière et de ses forces qui s'entre-dévoraient. Dans l'immense vide enflammé où elle se consumait, elle n'avait pas encore l'ombre d'un but ou d'une idée; aujourd'hui, elle en a tant que nos savants usent en vain leur existence à les rechercher et sont débordés par le nombre de ses combinaisons mystérieuses et inépuisables.

Elle ne disposait alors que d'une seule force, la plus destructrice que nous connaissions: le feu. Si tout est né du feu, qui lui-même ne paraissait né que pour détruire, que ne naîtra-t-il pas de ce qui ne paraît né que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su tirer un tel parti des laves et des cendres ignées qui étaient les seuls éléments qu'elle possédât, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce qu'elle possède enfin?

IV

Il est bon de nous dire parfois que nous habitons, sinon un univers, tout au moins une terre qui n'a pas encore épuisé son avenir et ses surprises et qui est bien plus près de son commencement que de sa fin. Elle est née d'hier et vient à peine de débrouiller son chaos. Elle est au début de ses espoirs et de ses expériences. Nous croyons qu'elle va vers la mort; au contraire, tout son passé nous démontre qu'il est beaucoup plus vraisemblable qu'elle s'avance vers la vie. En tout cas, à mesure que s'écoulent ses années, la quantité et surtout la qualité de la vie qu'elle engendre et entretient augmente et s'améliore. Elle ne nous a donné que les prémices de ses miracles; et il n'y a probablement pas plus de rapport de ce qu'elle est à ce qu'elle fut qu'il n'y en a de ce qu'elle est à ce qu'elle sera. Sans doute, quand éclateront ses plus grandes merveilles, n'aurons-nous plus notre vie d'aujourd'hui; mais sous une autre forme, nous serons toujours là, nous existerons toujours quelque part, à sa surface ou dans ses profondeurs, et il n'est pas tout à fait invraisemblable qu'un de ses derniers prodiges ne nous atteigne dans notre poussière, ne nous réveille et ne nous ressuscite pour nous attribuer enfin la part de bonheur que nous n'avions pas eue et nous apprendre que nous avions eu tort de ne plus nous intéresser, par delà nos tombes, aux destinées de cette terre dont nous n'avions pas cessé d'être les fils immortels.

XII

LES DEUX LOBES

Un soldat m'écrit, du front, la lettre que voici:

«Il y a des fondrières et des squelettes dans la forêt. J'y ai découvert et admiré des dieux en ruines sous la végétation toujours vivante et admirable: leur âme s'est évaporée. L'odeur du Christ ne me séduit guère; j'aime mieux celle du Bouddha. Ce que j'adore en lui, c'est la contradiction fondamentale qui cherche à nous assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement. Il enseignait dans le même souffle l'illusion du Moi et sa réincarnation périodique; absurdité apparente qui implique la connaissance de la vérité la plus profonde, de la nature même de l'être, à la fois et alternativement collective et individuelle. Cette découverte, qu'il n'a pas formulée, aurait dû le conduire ailleurs qu'au Nirvâna, ce paradis des fruits trop verts...