Part 5
Évidemment, c'est espérer trop peu. Dans l'effroyable gouffre, dans l'entonnoir sans fond où tourbillonnent tous ces faits contradictoires qui se résolvent en obscurité, nous en savons tout juste autant que notre ancêtre des cavernes; mais du moins nous savons que nous ne savons pas. Nous parcourons toute la face noire des énigmes, nous essayons de calculer leur nombre, d'ordonner leurs ténèbres, d'acquérir une idée de leur situation et de leur étendue. C'est déjà quelque chose en attendant le jour des premières lueurs. En tout cas, c'est faire en présence des mystères tout ce qu'y peut faire aujourd'hui l'intelligence de bonne foi et c'est aussi ce qu'y fait, avec plus de confiance qu'il n'en avoue, l'auteur de cette incomparable Iliade. Il les regarde attentivement. Il épuise sa vie à surprendre leurs secrets les plus minutieux: il leur prépare dans ses pensées et dans les nôtres l'espace nécessaire à leurs évolutions. Il grandit à leur taille la conscience de son ignorance et apprend à comprendre plus profondément qu'ils sont incompréhensibles.
IX
LA MÉDISANCE
«Ne vois pas, n'entends pas, ne dis pas le mal», enseignent les trois singes sacrés sculptés au-dessus de la porte du temple bouddhique de Jysyasu à Nikko.
Nous disons tous du mal les uns des autres. «Personne, remarque Pascal, ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que dit son ami lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.»
«Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde.»
Supprimez la médisance, vous supprimerez les trois quarts de la conversation, et un silence insupportable planera sur toutes les réunions. La médisance ou la calomnie,--il est bien difficile de séparer les deux soeurs, et, au fond, toute médisance est à moitié calomnie, attendu que nous connaissons autrui encore moins que nous-mêmes,--la médisance qui alimente tout ce qui désunit les hommes et empoisonne leurs relations, est néanmoins le principal motif qui les rassemble et leur fait goûter les joies de la société.
Mais les ravages qu'elle exerce autour de nous sont trop connus et ont été trop souvent signalés, pour qu'il soit nécessaire d'en retracer la peinture. N'envisageons ici que le mal qu'elle fait à celui qui s'y adonne. Elle l'habitue à ne voir que les petits côtés des êtres et des choses; elle lui masque peu à peu les grandes lignes, les grands ensembles, les hauteurs et les profondeurs où sont les seules vérités qui comptent et qui demeurent.
En réalité, le mal que nous trouvons aux autres et que nous en disons, c'est en nous qu'il se tient, de nous que nous le tirons et sur nous qu'il retombe. Nous n'apercevons bien que les défauts que nous possédons ou que nous sommes sur le point d'acquérir. C'est en nous que s'allume la mauvaise flamme dont nous découvrons le reflet sur autrui. Chacun dépiste dans son entourage le vice ou la faute qui révèle aux clairvoyants le vice ou la faute qui l'asservit lui-même. Il n'y a pas de confession plus intime et plus ingénue; comme il n'y a pas de meilleur examen de conscience que de se demander: quel est le mal que j'impute de préférence à mon prochain?--Soyez assuré que c'est celui que vous penchez le plus à commettre et que vous voyez d'abord ce qui se passe dans les bas-fonds vers lesquels vous descendez vous-même. Qui parle mal des autres ne médit en somme que de soi; et la médisance n'est, au fond, que l'histoire transposée ou anticipée de nos propres chutes.
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Nous nous entourons de tout le mal que nous attribuons aux victimes de nos bavardages. Il prend corps aux dépens de nous-mêmes, il vit et se nourrit du meilleur de notre substance; il s'accumule autour de nous, il peuple et encombre notre atmosphère de fantômes d'abord falots, inconsistants, dociles, timides et éphémères, qui peu à peu s'affirment, se raffermissent, grandissent, haussent la voix, deviennent des entités très réelles et bientôt impérieuses qui ne tardent pas à donner des ordres et à s'emparer de la direction de la plupart de nos pensées et de nos actes. Nous sommes de moins en moins maîtres chez nous, nous sentons notre caractère s'effriter et nous nous trouvons un beau jour enfermés dans une sorte de cercle enchanté qu'il est presque impossible de rompre, où nous ne savons plus si nous diffamons nos frères parce que nous devenons aussi mauvais qu'eux, ou si nous devenons mauvais parce que nous les diffamons.
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Nous devrions nous accoutumer à juger tous les hommes comme nous jugeons les héros de cette guerre. Il est certain que si quelqu'un avait le triste courage de dénigrer ceux-ci, il trouverait dans un de leurs groupes presque autant de vices, de petitesses, ou de tares qu'en n'importe quel groupe humain pris au hasard dans n'importe quelle ville ou village. Il vous dirait qu'il s'y rencontrait des alcooliques incorrigibles, des débauchés sans scrupules, des paysans grossiers, bornés et avides, de petits boutiquiers mesquins et rapaces, des ouvriers flemmards, bousilleurs et carottiers, des employés étriqués et envieux, des fils de famille paresseux, injustes, égoïstes et vaniteux. Il ajouterait que beaucoup ne firent leur devoir que parce qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, qu'ils allèrent malgré eux braver une mort à laquelle ils espéraient d'échapper, parce qu'ils savaient bien qu'ils n'échapperaient pas à celle qui les menaçait s'ils refusaient d'affronter la première. Il pourrait dire tout cela et bien d'autres choses qui paraîtraient plus ou moins vraies; mais ce qui est bien plus vrai, ce qui est la grande et magnifique vérité qui enveloppe et soulève tout le reste, c'est ce qu'ils ont réellement fait, c'est qu'ils se sont tout de même offerts à la mort pour accomplir ce qu'ils considéraient comme un devoir. Il n'y a pas à le nier; si tous ceux qui avaient des vices, des tares et la volonté de se soustraire au danger, avaient refusé d'accepter le sacrifice, aucune force au monde n'eût pu les y obliger; car ils représentaient une force au moins égale à celle qui eût tenté de les contraindre. Il faut donc croire que ces tares, ces vices et ces volontés basses étaient bien superficiels et, en tout cas, incomparablement moins profonds et puissants que le grand sentiment qui a tout emporté. Et c'est pourquoi, à juste raison, quand nous pensons à ces morts ou à ces héros mutilés, les petites pensées que j'ai dites ne nous viennent même pas à l'esprit. Elles ne comptent pas plus, dans l'ensemble héroïque, que les gouttes d'une averse ne comptent dans l'océan. Tout a été transporté et égalisé par le sacrifice, la douleur et la mort dans la même beauté sans souillure. Mais n'oublions pas qu'il en va à peu près de même de tous les hommes; et que ces héros n'étaient pas d'une autre nature que ce prochain que nous vilipendons sans cesse. La mort les a purifiés et consacrés; mais nous sommes tous, tous les jours en présence du sacrifice, de la douleur et surtout de la mort qui nous purifiera et nous consacrera à notre tour. Nous sommes à peu près tous soumis aux mêmes épreuves qui pour être moins ramassées et moins éclatantes, n'en font pas moins appel aux mêmes vertus profondes; et si tant d'hommes pris au hasard parmi nous se sont montrés dignes de notre admiration, c'est qu'après tout nous sommes sans doute meilleurs que nous ne paraissons, car tandis qu'ils se trouvaient encore mêlés à notre vie, ils ne paraissaient pas meilleurs que nous.
X
LE JEU
_Paulo minora._--On ne trouvera ici, bien entendu, que des notes prises avant la guerre et mises en ordre au moment où la victoire permet d'oublier un instant le grand drame où se jouèrent les destinées du genre humain. Le sujet, du reste, pour frivole qu'il semble d'abord, touche parfois, ou paraît toucher, à des problèmes qu'il n'est pas indécent d'examiner, ne fût-ce que pour reconnaître qu'ils sont peut-être illusoires. En outre, il est malheureusement probable que la paix rétablie, nos alliés visiteront en foules trop nombreuses et trop confiantes les paradis suspects où nous allons pénétrer. Je n'ai pas la prétention de leur servir de guide ou de leur apprendre à lutter contre les fantaisies du sort; mais il est possible que quelques-uns d'entre eux trouvent en ces lignes, sinon d'utiles renseignements ou des conseils avantageux, du moins une demi-douzaine d'observations ou de réflexions qui précéderont ou faciliteront leurs propres expériences.
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Approchons-nous donc une dernière fois d'une de ces tables vertes qui s'étalent en ce lieu assez mal famé qu'ailleurs j'ai appelé «le Temple du Hasard». Aujourd'hui, je dirais plutôt «l'Usine du Hasard», car voici plus d'un demi-siècle que chaque jour, sans répit, sans connaître de vacances, de dimanches ni de fêtes, de dix heures du matin à minuit, les croupiers se relayant sans cesse, on y fabrique obstinément de l'aléa, on y interroge opiniâtrément le dieu sans forme et sans visage qui recèle dans son ombre la chance et la malchance.
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On ne sait pas encore ce qu'il est ni ce qu'il veut; on n'est même pas sûr qu'il existe, mais ne serait-il pas étonnant que cet immense effort, le plus gigantesque, le plus dispendieux, le plus méthodique qu'on ait jamais tenté aux bords de cet abîme de ténèbres, ne serait-il pas surprenant que tout ce travail forcené, si peu sérieux, si malsain et inutile qu'il paraisse, n'eût pas produit un résultat quelconque et ne nous eût rien appris sur l'énigme irritante à laquelle il s'attache?
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En tout cas, comme partout où se rencontrent des passions exaspérées, on peut faire autour de ces tables d'intéressantes remarques et, entre autres spectacles, y saisir sur le vif et en raccourcis violents et brutalement éclairés, certains aspects de la lutte que l'homme, durant toute sa vie, mène contre l'inconnu. Le drame qui d'habitude est diffus, qui se prolonge dans l'espace et le temps et se dissout parmi des circonstances qui échappent aux regards, ici se ramasse, se met en boule et tient, pour ainsi dire, dans le creux de la main; mais pour être prompt, saccadé et réduit à l'extrême, demeure aussi complexe, aussi mystérieux que ceux qui s'étendent à l'infini. Tant que la bille d'ivoire, qui roule et sautille autour de la cuvette, n'est pas tombée dans sa case rouge ou noire, l'inconnu qui voile son choix ou son destin est aussi impénétrable que celui qui nous dérobe le choix ou le destin des astres. Il l'est même davantage. On calcule à une seconde près la marche des planètes; mais nulle opération mathématique ne peut mesurer ni prédire la course de la petite boule blanche.
Aussi bien, les plus savants joueurs y ont-ils renoncé. Aucun d'eux ne compte plus sérieusement sur l'intuition, les pressentiments, la double vue, la télépathie, les forces psychiques ou le calcul des probabilités pour tenter de prévoir ou de déterminer la chute d'un destin qui n'est pas plus gros qu'une noisette. Toute la partie scientifique du savoir humain y a échoué; et tout le côté occulte et magique de ce même savoir y a pareillement failli. Les mathématiciens, les prophètes, les devins, les sorciers, les sensitifs, les médiums, les psychomètres, les spirites qui appellent à leur aide les morts, demeurent aveugles, interdits et impuissants devant le cylindre aux trente-sept cases fatidiques. Ici, le hasard règne en maître, et jusqu'à présent, bien que tout se passe sous nos yeux, se reproduise à satiété et tienne, je le répète, dans le creux de la main, on n'a pu fixer une seule de ses lois.
Pourtant, il semble qu'il y en ait, et des milliers de joueurs se sont ruinés à suivre leurs apparitions ou leurs traces évasives et décevantes. Prenons une liasse de ces «permanences» qui se publient à Monte-Carlo et donnent chaque jour la liste de tous les numéros sortis à l'une des tables de la roulette ou du trente-et-quarante. On sait que ces numéros y sont alignés en longues colonnes parallèles, les noirs à gauche, les rouges à droite. Quand on considère une de ces feuilles qui comptent en général une dizaine de colonnes dont chacune se compose de soixante-cinq chiffres,--chiffres morts à présent et inoffensifs, mais qui furent si dangereux, ont emporté tant d'espoirs et peut-être provoqué plus d'un malheur,--on remarque qu'un équilibre assez sensible tend à se maintenir entre la rouge et la noire. Le plus souvent les deux chances s'affrontent, isolées ou par petits groupes: une rouge, une noire; deux noires, trois rouges; trois noires, deux rouges, etc. Lorsqu'on rencontre une série de cinq, six, sept, huit, parfois, neuf, dix, onze, douze noires consécutives, on est presque assuré de trouver non loin d'elle une série compensatrice de cinq, six, sept, huit ou dix rouges. Il y a là un rythme très réel, une sorte de respiration ou de va-et-vient cadencé de la bête énigmatique que nous appelons le hasard. Ce rythme ou cet équilibre est du reste confirmé par les statistiques finales de la journée, où nous voyons que sur un total de six cents et quelques boules, l'écart de la noire à la rouge dépasse assez rarement deux ou trois dizaines; cet écart est encore moindre sur le total de la semaine, c'est-à-dire sur près de cinq mille boules, et se réduit, en général, à quelques unités.
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La bête monstrueuse a d'autres habitudes étranges. On remarque par exemple qu'il n'est pas rare qu'un numéro sorte deux fois de suite, et il est incontestable que dans chaque séance, deux ou trois numéros sont manifestement favorisés, en sorte qu'au contraire de ce qui serait logique, on peut affirmer qu'un numéro a d'autant plus de chances de reparaître qu'il est plus fréquemment sorti. Ceci semble aller contre la loi de l'équilibre que nous avons constatée; mais il faut observer que cet équilibre se retrouvera plus tard, qu'à la fin de la semaine les écarts ne seront plus très grands et deviendront presque nuls à l'expiration du mois. L'équilibre est plus lent parce qu'il faut multiplier par dix-huit et demi le nombre des séries pour atteindre les proportions des chances simples.
Les joueurs notent encore une loi qui du reste n'est qu'un corollaire de l'habitude précédente mais a je ne sais quoi d'humain, c'est que les chances retardataires mettent un plus grand empressement à regagner le terrain perdu, dans le moment qui suit plus ou moins immédiatement une halte, comme si elles avaient repris leur souffle après un instant de repos sur un palier.
Ajoutons tout de suite qu'il est prudent de se méfier de ces habitudes flottantes et de ces ébauches de lois. On a vu, par exemple, la rouge, au cours d'une journée, l'emporter de soixante-dix pour cent sur la noire. La noire, d'autre part, on s'en souvient encore à Monte-Carlo, est un jour sortie vingt-neuf fois de suite, et la deuxième douzaine vingt-huit fois sans interruption. Le hasard n'a pas nos nerfs; il n'a pas hâte comme nous de réparer sa perte ou d'emporter son gain. Il prend son temps, attend son heure et ne marche point du pas de notre vie humaine.
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Les joueurs, d'ordinaire, attribuent ces habitudes ou ces fantaisies au tour de main du croupier. Ce n'est guère défendable. On sait, au demeurant, comment se passent les choses. La bille tombée dans sa case, le croupier annonce, par exemple: «13, noir, impair et manque.» On ratisse les pertes, on paie les gains, les joueurs regarnissent le tableau, on discute parfois, on échange la monnaie, etc.; la durée de ces opérations est fort inégale, et pendant tout ce temps, le disque qui porte la bille fait des centaines de tours. Le croupier l'arrête enfin, saisit la bille, imprime au disque un mouvement contraire à celui qui l'animait et lance la bille en sens inverse. Il est impossible que dans de telles conditions son tour de main particulier puisse avoir une influence quelconque. D'ailleurs, on remarque facilement sur le graphique des permanences que le changement de croupier n'altère pas sensiblement le rythme des chances simples. Ce rythme domine réellement l'homme auquel on l'attribue.
Ces ébauches de lois dans ce qui semble la négation de toute loi, ces efforts du hasard pour sortir de son propre domaine et organiser son chaos, ce dieu qui se nie et cherche à se détruire de ses mains, ces balbutiements incompréhensibles, ces efforts maladroits pour prendre la parole et pour prendre conscience, sont, il faut en convenir, assez curieux. C'est du reste ces efforts, ces velléités d'équilibre, ce rythme embryonnaire qui font l'heur et le malheur des joueurs. Si le hasard était simplement le hasard tel que nous le concevons _a priori_, on jouerait n'importe quoi, n'importe quand et n'importe comment. Je sais bien que d'après les plus savants théoriciens de la roulette, chaque coup est indépendant de tous les autres, commence comme si rien ne s'était passé avant, comme si rien ne devait se passer après, comme si la table sortait de la boutique de l'ébéniste, le cylindre de l'atelier du mécanicien et le croupier des mains de Dieu. En théorie, c'est parfaitement juste; mais nous venons de voir qu'en fait il ne semble pas qu'il en soit ainsi. Il paraît d'ailleurs impossible d'expliquer pourquoi; les joueurs se contentent de le constater, avec une tendance dangereuse mais très humaine à exagérer la portée et la certitude de leurs constatations.
Ils prennent trop volontiers pour des lois ce qui n'est qu'un amas de coïncidences aussi mobiles que les nuages. Il faut bien que les rouges et les noires, successivement sorties du néant, se placent quelque part et se groupent d'une certaine façon; et s'il est assez surprenant qu'à la fin du mois leur nombre s'égale à peu près, il serait non moins surprenant que l'une des couleurs l'emportât de beaucoup sur l'autre. Il est parfaitement vrai qu'au premier coup d'oeil, la rouge et la noire semblent s'équilibrer sur les feuilles des «permanences»; mais il est également vrai qu'à y regarder de plus près, il n'est pas rare qu'une série de cinq ou six rouges, par exemple, interrompue par une ou deux noires, recommence une nouvelle carrière; et le malheur voudra que, à ce moment, le joueur, à la recherche de l'équilibre, pontera sur la noire et verra disparaître en quelques coups tout le gain lentement et péniblement arraché au hasard, avare quand on gagne, et très généreux, pour la banque, quand on perd. Il aura du reste les mêmes déceptions s'il joue sur l'écart, c'est-à-dire contre l'équilibre et éprouvera trop souvent que ces lois, lorsqu'il y met sa confiance, sont écrites sur l'eau, et semblent gravées dans l'airain dès qu'elles le trahissent.
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Afin de profiter de ces lois sans doute fallacieuses et en tout cas perfides, et pour se prémunir contre leurs trahisons, il a imaginé une foule de systèmes ingénieux qui parfois lui permettent de gagner, mais le plus souvent ne font que retarder sa ruine.
Mais avant de parler de ces systèmes, disons d'abord que nous ne nous occuperons ici que des chances simples, rouge ou noire, pair ou impair, passe ou manque. Elles sont déjà assez compliquées et posent des problèmes qui suffiraient à épuiser toute la sagacité d'une existence humaine. Quant aux chances multiples: en plein, à cheval, transversales, carrés, douzaines, etc., en théorie et en pratique, elles échappent à tout contrôle, à tout calcul, à toute explication.
Quel que soit le système adopté, le joueur joue toujours à pile ou face contre la banque. Il a une chance pour lui, elle a une chance pour elle; mais il a contre lui l'impôt du zéro qui, très bénin en apparence,--puisque pour la rouge et la noire, sur trente-six chances, la banque n'a qu'une demi-chance de plus que le joueur,--finit par devenir fatalement ruineux. Afin d'échapper à la brutalité d'une décision qui, s'il plaçait tout son avoir sur la rouge ou la noire, terminerait la partie d'un seul coup, il subdivise son enjeu, de manière à pouvoir affronter un grand nombre de chances, espérant que grâce à une progression savamment graduée, il finira par rencontrer une série favorable où le gain l'emportera sur la perte. C'est le principe de tous les systèmes qui ne sont jamais que des martingales plus ou moins ingénieuses, prudentes et compliquées. Il n'y en a pas, il n'y en aura jamais d'autres, à moins d'un miracle qui ne s'est pas encore produit, d'une intuition qui voie d'avance ce que décidera la bille ou d'une force inconnue qui l'oblige de faire ce qu'on désire.
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Je n'ai pas l'intention de passer en revue tous ces systèmes qui sont innombrables et de valeur inégale, depuis le paroli pur et simple, naïf et violent, qui mène droit au désastre, en passant par la d'Alembert et toutes ses variantes, les progressions descendantes, les méthodes différentielles, la montante belge, les parolis intermittents, la boule de neige, la photographie, le jeu à masse égale sur certains groupes de chances simples, qui est un casse-tête chinois et demande, avant l'attaque, plusieurs jours d'observations patientes; et tant d'autres que j'oublie, depuis les plus classiques jusqu'aux plus mystérieux, qu'aux joueurs novices et crédules on vend très cher, sous enveloppes cachetées qui ne renferment que le secret de polichinelle, et que l'obligeance d'un joueur érudit m'a permis de connaître tous, ou peu s'en faut. On trouvera le détail des plus usités dans le traité d'Albigny (les _Martingales modernes_), la _Théorie des systèmes géométriques_ de Gaston Vessillier, le _Traité des jeux dits de hasard_ d'Hulmann, la _Théorie scientifique nouvelle des jeux de la roulette, trente-et-quarante_, etc., de Théo d'Alost, et surtout dans la _Revue de Monte-Carlo_, qui depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis une quinzaine d'années, donne une méthode par numéro.
Occultes ou patents, ces systèmes offrent à peu près les mêmes dangers, étant tous fondés sur les sables mouvants de l'équilibre et de l'écart. S'ils sont très prudents, la perte est minime, mais le gain est encore plus petit; s'ils sont téméraires, le gain est gros, mais la perte est dix ou vingt fois plus grosse. Les meilleurs entraînent, pour continuer de défendre une mise modique et ce qu'on lui a déjà sacrifié, à risquer sur le tapis, à un moment donné, tous les gains antérieurs, que suivent bientôt les sommes qu'on tenait en réserve. C'est l'inévitable revanche de la banque, qu'on croyait impunément grignoter, qui soudain ouvre ses larges mâchoires, et comme un crocodile aveugle et somnolent, engloutit d'un seul coup bénéfices et capital.
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