Part 8
Il n'y aurait que cet exemple, qu'il suffirait à marquer d'infamie cette volonté inhumaine. Il n'y a pas de loi qui répugne davantage à notre raison, à notre sens des responsabilités, qui altère plus profondément notre confiance à l'univers et à l'esprit inconnu qui le dirige. De toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins compréhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications à la plupart des autres; mais qu'un enfant qui vient de naître, qui n'a pas demandé à naître, soit, dès la première gorgée d'air qu'il aspire, frappé d'une déchéance irrémédiable, d'une condamnation féroce, irrévocable et de maux qu'il traînera jusqu'au tombeau, il nous semble qu'aucun des tyrans les plus odieux que l'histoire ait maudits n'aurait osé faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour.
Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D'abord, est-il bien sûr que les morts soient réellement morts et ne demeurent plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes la partie durable de ce qu'ils furent. Nous ne saurions nier que nous subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et leur caractère, que nous les représentons presque tout entiers, qu'ils continuent de vivre et d'agir en nous; il est donc assez naturel qu'ils continuent également de supporter les conséquences d'une action ou d'une façon de vivre que leur départ n'a pas interrompue.
Mais, dira-t-on, je n'ai pas participé à cette action, à cette habitude, à ce vice que je paie aujourd'hui. Je n'ai pas été consulté, je n'ai pas eu l'occasion d'élever la voix, de retenir sur la pente fatale mon père ou mon aïeul qui se perdait. Je n'étais pas né, je n'existais pas encore.--Qu'en savons-nous?--N'y aurait-il pas, dans l'idée que nous nous faisons de l'hérédité, une erreur fondamentale? A l'un des bouts du fléau de la balance que nous accusons d'injustice, pend l'hérédité; mais à l'autre bout pèse autre chose dont on n'a jamais tenu compte, car elle n'a pas encore de nom, qui est le contraire de l'hérédité, qui plonge dans l'avenir au lieu de sortir du passé et qu'on pourrait appeler la préexistence ou la prénatalité.
De même que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons déjà dans nos morts. Il n'y a aucune raison de croire que l'avenir, qui est plein de vie, soit moins actif et moins puissant que le passé qui est plein de morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle façon ceux qui, jusqu'aux dernières générations, naîtront de nous, vivent déjà en nous; mais il est certain qu'ils y vivent. Quel que soit, dans la suite des âges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les transformations que leur fassent subir les éléments, les climats, les terroirs et les siècles, ils garderont intacts, à travers toutes les vicissitudes, le principe de vie qu'ils ont tiré de nous. Ils ne l'ont pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils sont réellement sortis de nous; et s'ils en sont sortis, c'est que d'abord ils s'y trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumulées? Est-il permis de prétendre qu'elles y demeuraient absolument inactives? Quelles étaient leurs fonctions, leur puissance? Qu'est-ce qui les séparait de nous? Où commencions-nous, où finissaient-elles? A quel point se mêlaient aux nôtres leurs pensées et leur volonté?
Elles n'avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient le nôtre. Les morts sont également privés de cerveau; néanmoins personne ne conteste qu'ils continuent de penser et d'agir en nous. Ce cerveau dont nous sommes si fiers, n'est pas la source, mais le condensateur de la pensée et de la volonté. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de Rhumkorff, il n'existe et ne s'anime que durant le temps qu'y passe ou qu'y réside le fluide électrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide, il le recueille; ce qui importe, ce n'est point ses circonvolutions, comparables aux fils d'une bobine d'induction, mais la vie qui le parcourt; et que peut être cette vie, sinon le total de toutes les existences que nous accumulons en nous, qui ne s'éteignent pas à notre mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et en arrière, dans l'infini du temps?
On a parfois, dans des études ou des romans, essayé de mettre en scène ces vies diverses que nous hébergeons; et chacun de nous, s'il s'interroge sincèrement et profondément, découvrira en soi deux ou trois types très nets, qui n'ont de commun que le corps où ils séjournent, ne s'entendent guère entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et s'arrangent comme ils peuvent afin d'aller jusqu'au bout d'une existence dont l'ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable ou insignifiant, plus ou moins égoïste ou généreux, inquiet ou tranquille, pacifique ou belliqueux, héroïque ou pusillanime, hésitant ou décidé et entreprenant, sauvage ou raffiné, fourbe ou loyal, actif ou paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obséquieux, inégal ou constant, selon l'autorité que saura prendre sur les autres le type qui s'emparera des meilleures positions du coeur ou du cerveau. Mais même dans l'existence en apparence la plus stable, la plus une, la mieux équilibrée, cette autorité ne sera jamais incontestée ni définitive. Le type dominant se verra toujours discuté, attaqué, inquiété, circonvenu, harcelé, contrarié, sollicité, trompé, trahi et parfois sournoisement détrôné par un des types rivaux ou subalternes, dont il ne se méfiait pas ou qu'il ne surveillait plus assez étroitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres, des défections regrettables, des compétitions, des intrigues incessantes, de véritables coups d'état, notamment aux âges critiques et à chaque événement important; et toute cette tragédie intime et prodigieuse ne s'arrête un moment qu'à l'instant de la mort.
Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le passé et parmi les ancêtres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par excellence? Qu'est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y tiennent tous les rôles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis auraient-ils plus d'influence que ceux qui sortiront de nous? Les premiers sont loin de notre corps, d'insondables mystères les en séparent, et leur survivance peut être mise en doute; les autres habitent notre chair et leur existence ne saurait être contestée. Nous venons de voir que l'argument que l'on tire de l'absence de tout cerveau n'est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-être, comment voulez-vous que, n'ayant pas encore vécu, ils puissent avoir des habitudes, des vertus et des vices, des préférences et une expérience, en un mot, tout ce qui constitue un caractère et ne s'acquiert qu'au contact de la vie? Mais la même objection, dans la plupart des cas, pourrait être faite au sujet des ancêtres. En général, quand nous sommes sortis d'eux, ils étaient encore jeunes, ils n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus et ce que nous devenons d'après eux. Ils n'avaient pas encore pris les habitudes, la manière de penser ou de sentir, cultivé les vertus ou les vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, économe, circonspect et mesquin que nous sentons en nous, était peut-être encore un jeune homme prodigue, ardent et inconsidéré; le débauché était peut-être chaste, le voleur n'avait jamais volé et l'assassin pouvait avoir horreur du sang. Tout est à peu près également immatériel, et virtuel dans les deux cas; il ne s'agit ici que de tendances et de forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous passons aux autres, donne une forme.
Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le débauché, le voleur ou l'assassin, loin d'être morts, ne soient pas encore nés et prennent une part aussi active que nos ancêtres aux agitations et parfois à la direction de notre vie. C'est ce qu'ont toujours pressenti ou révélé, le tenant peut-être d'une source inconnue et plus haute, les religions les plus anciennes et les plus vénérables de l'humanité, dont le christianisme et son dogme du péché originel ne sont qu'une réplique incomplète. Aujourd'hui encore, plus de six cents millions d'hommes croient à la préexistence des âmes, aux vies successives et à la réincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous procréa, il y a plusieurs siècles, est le même qui, un peu moins mesquin, un peu moins borné, amélioré par sa vie antérieure et le passage à travers les mystères de la mort, attend en nous le moment de renaître et, en l'attendant, se mêle à nos instincts, à nos sentiments, à nos pensées. Il n'y attend pas seul; il n'est qu'une vie dans la foule des vies qui nous ont précédés et viennent revivre en nous; et toutes ces vies passées et futures forment l'ensemble de la nôtre.
Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et de la réincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l'explication la plus haute et, jusqu'à ce jour, la seule acceptable qu'on ait trouvée aux injustices de la nature. En l'état présent de nos connaissances, elle ne peut être qu'une hypothèse magnifique ou une affirmation qu'il est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable où se trouvent l'hérédité et la préexistence. L'hérédité est un fait acquis, une vérité expérimentale, la préexistence est une nécessité logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui naîtra de nous, déjà n'existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou en puissance; et, dès lors qu'il existe d'une façon probablement plus spirituelle que matérielle, il est bien moins surprenant qu'il porte plus ou moins la responsabilité de pensées et d'actes auxquels il ne saurait être entièrement étranger.
En tout cas, l'hérédité incontestable et la préexistence nécessaire nous rappellent une fois de plus que chacun de nous n'est pas un être unique, isolé, permanent, hermétiquement clos, indépendant des autres et séparé de tout dans l'espace et le temps, mais un vase poreux plongé dans l'infini, une sorte de carrefour où se croisent toutes les routes du passé, du présent et de l'avenir, une auberge au bord des chemins éternels, où se réunissent, pour y passer quelques jours, toutes les vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent l'auberge, et nous nous imaginons qu'elles périssent aussi. Il est plus vraisemblable qu'il n'en est rien. Elles abandonnent simplement l'hôtellerie délabrée pour s'installer dans une maison nouvelle et plus habitable. Elles y emportent leurs créances et leurs dettes, y emménagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs idées, leurs passions, leurs mérites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs souvenirs. La maison est changée, mais les hôtes sont les mêmes et l'existence d'autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle, peut-être un peu plus haute, peut-être un peu plus belle, peut-être un peu plus claire...
XVI
LA GRANDE RÉVÉLATION
I
Nous désespérons de connaître jamais l'origine de l'univers, son but, ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu'il en ait. Il serait plus sage de très humblement nous dire que nous ne sommes pas à même de les concevoir. Il est probable que s'il nous livrait demain la clef de son énigme, nous serions, autant qu'un chien à qui l'on montre la clef d'une horloge, incapable d'en comprendre l'usage. En nous révélant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du moins cette révélation n'aurait qu'une influence insignifiante sur notre vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos espérances. Elle planerait à de telles hauteurs que personne ne l'apercevrait; tout au plus débarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne laissant, à la place qu'elles y occupaient, que le vide infini de l'éther.
* * * * *
Il n'est pas dit, du reste, que nous ne possédions pas cette révélation. Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lémures, Atlantes et beaucoup d'autres, l'aient connue; et que nous en retrouvions les débris dans les traditions ésotériques parvenues jusqu'à nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à côté de l'histoire extérieure et scientifique, existe une histoire secrète de l'humanité qui tire sa substance de légendes, de mythes, d'hiéroglyphes, de monuments étranges, d'écrits mystérieux, du sens caché des livres primitifs. Il est certain que si l'imagination des interprètes de cette histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu'ils affirment n'est pas à dédaigner et mériterait d'être un jour examiné plus sérieusement qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
L'essentiel de cette révélation ésotérique est fort bien résumé par M. Marc Saunier, disciple de Fabre d'Olivet et de Saint-Yves d'Alveydre, dans son livre: _la Légende des Symboles_. «Les Initiés, dit-il, ont toujours considéré chaque continent comme un être soumis aux mêmes lois que l'homme. Pour eux, les minéraux en constituent l'ossature, la flore, la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-même qu'un organe de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la totalisation des pensées humaines exprimerait la pensée. La terre elle-même ne serait qu'un organe du système solaire considéré à son tour comme individu, et notre système solaire ne serait lui aussi qu'un organe d'un autre être de l'infini, dont l'étoile Alpha du Bélier manifesterait le coeur. Et enfin, par une dernière synthèse, on arrive au Cosmos qui exprime la totalisation générale de tout, en un être dont le corps est le monde, et la pensée, l'intelligence universelle, divinisée par les religions.»
* * * * *
Le fond de leur doctrine est nettement évolutionniste. Chaque continent n'a fait que transformer à son heure, et selon son idéal, les germes issus des terres hyperboréennes, et l'homme n'est que le résultat d'une évolution animale. Ils l'empruntent d'ailleurs presque totalement aux Hindous et précèdent ainsi de plusieurs milliers d'années les dernières hypothèses de notre science actuelle.
Mais, sans nous attarder dans ces sables mouvants, allons directement aux sources claires et sûres. Nous possédons, en effet, dans les livres sacrés et secrets de l'Inde, dont nous ne connaissons d'ailleurs qu'une infime partie, une cosmogonie qu'aucune pensée européenne n'a jamais dépassée. Il ne serait pas juste de dire que du premier coup elle atteignit les dernières limites où l'intelligence de l'homme puisse se hasarder sans se dissoudre dans l'infini, car elle est l'oeuvre de siècles dont nous ne savons pas le nombre; mais il est incontestable qu'elle précède toutes les autres, que sa naissance est antérieure à tout ce que nous connaissons, et qu'à l'origine de tout, elle est allée au delà de tout ce que nous avons appris et de tout ce que nous pouvons imaginer de plus grand.
* * * * *
La première, par exemple, bien avant nos temps historiques, elle a su nous donner une idée concrète et vertigineuse de l'infini du temps. Le livre de Manou nous apprend que douze mille années des mortels ne représentent pour les dieux qu'un jour et une nuit; leur année composée de trois cent soixante jours compte donc quatre millions trois cent mille ans. Mille années des dieux ne forment à leur tour qu'un seul jour de Brahma, c'est-à-dire quatre milliards trois cent vingt millions d'années humaines, représentant la vie totale de notre globe; et la nuit de Brahma est d'égale durée. Trois cent soixante de ces jours et nuits font une année de ce dieu, et cent de ces années constituent une de ses vies, c'est-à-dire la durée de l'univers représentée par le chiffre formidable de trois cent onze mille et quarante milliards d'années. Après quoi, il recommence une autre vie. En ce moment, nous n'avons pas encore atteint le midi du jour actuel de Brahma, ni la moitié de la vie de notre globe terrestre.
Pour compléter cette esquisse de l'immense chronologie védique, je continue de me servir des notes que veut bien me confier mon filleul de guerre qui possède à fond cette science trop négligée. On verra du reste que chronologie et cosmogonie sont ici intimement liées.
«La journée de Brahma (quatre milliards trois cent vingt millions d'années) se décompose en quatorze vies de Manou, dont sept _Manvantaras_ et sept _Pralayas_ alternatifs. Le mot _Manvantara_ veut dire intervalle entre deux Manous: l'un de ceux-ci apparaît à l'aurore et l'autre au crépuscule de cette période d'activité terrestre. Le Manou matinal donne son nom au _Manvantara_, et le Manou vespéral préside au _Pralaya_, c'est-à-dire à la période de dissolution, ou de _statu quo_ négatif, mort, sommeil ou inertie selon le cas, qui sépare deux vagues de vie.
«L'évolution universelle est une chaîne sans commencement ni fin dont chaque anneau apparaît et disparaît tour à tour dans notre champ de conscience. Brahma lui-même ne meurt que pour renaître. Mais pour le souverain des mondes comme pour un astre quelconque ou pour le dernier des êtres organiques, il n'y a de mort et de dissolution qu'au point de vue individuel. L'obscurité est la rançon de la lumière, le soir compense le matin, la vieillesse est le prix de la jeunesse et la mort le revers de la vie. En réalité cependant, toute évolution est continuelle en même temps que discontinue; les _Manvantaras_ et _Pralayas_ sont à la fois simultanés et successifs; chaque vie individuelle est engendrée par son double élémental et engendre son double résidual. Tout déclin de vie dans un lieu donné coïncide avec une croissance d'être dans un lieu correspondant et se poursuit par une renaissance en un lieu nouveau. Au fond, il n'y a pas de vie individuelle. Nous sommes à la fois nous-même et un autre, nous-même et plusieurs autres, nous-même et tous les autres, nous-même et l'univers, nous-même et l'infini.
«L'évolution de notre globe terrestre est un cycle infinitésimal de cette évolution universelle, correspondant seulement à un jour et une nuit de Brahma et se divise en quatorze cycles composés chacun d'un _Manvantara_ et d'un _Pralaya_. Le cycle de l'évolution organique sur notre globe solidifié représente une seule de ces subdivisions, c'est-à-dire que le rayon de la sphère organique n'est qu'un quatorzième du rayon de la sphère minérale. L'évolution minérale est évidemment continue, de la formation à la dissolution du globe. Si, entre les périodes d'activité géologiques, il existe un _Pralaya_ quelconque, celui-ci, en dépit de l'étymologie du mot, doit être, non pas une dissolution parfaitement inconcevable au point de vue logique et scientifique, mais une période d'inertie ou de ralentissement, dont l'hypothèse est très admissible, et dont les périodes glaciaires survenues au cours même du _Manvantara_ actuel nous offrent un exemple. Dans les cycles antérieurs de Manou, la terre a passé successivement par les divers états de condensation que la science considère comme ignés et qui correspondent à l'évolution élémentaire, éthérée, gazeuse et liquide. Pendant ces longues périodes, la vie actuelle existait en potentialité dans l'âme de la terre et en réalité sur d'autres globes que le nôtre.»
Mais ne poussons pas plus loin cette esquisse dont la complication deviendrait inextricable. Rappelons simplement cette magnifique doctrine de la réincarnation qui, à toutes les questions du juste et de l'injuste, immortelle torture des mortels, est la réponse la plus ancienne, la seule décisive et sans doute la plus plausible; et son corollaire, cette loi du Karma comme le dit si bien mon filleul, «la plus admirable des découvertes morales: elle représente la liberté abstraite, et suffit à affranchir la volonté humaine de tout être supérieur ou même infini. Nous sommes nos propres créateurs et les seuls maîtres de notre destin; nul autre que nous-même ne nous récompense ou ne nous punit; il n'y a pas de péché, mais seulement des conséquences; il n'y a pas de morale, mais seulement des responsabilités. Or, le Bouddha enseignait qu'en vertu même de cette loi souveraine, l'individu doit renaître pour moissonner ce qu'il a semé: cette certitude de renaissance suffisait à neutraliser l'horreur de la mort.»
* * * * *
Tout cela n'est-il qu'imaginaire, rêves de cerveaux plus ardents que les nôtres, hallucinations d'ascètes qu'étourdissent le jeûne et l'immobilité ou échos de traditions immémoriales laissées par d'autres races ou des êtres antérieurs à l'homme et plus spirituels? Il est impossible de s'en rendre compte, mais quelle qu'en soit l'origine, il est certain que le monument, dont nous n'avons entrevu qu'un angle de la base, est prodigieux et n'a pas l'air humain. Tout ce qu'on peut dire, c'est que nos sciences modernes, notamment l'archéologie, la géologie et la biologie, confirment plus qu'elles n'infirment l'une ou l'autre de ces révélations.
* * * * *
Mais là n'est pas, pour l'instant, la question. Admettons que l'une d'elles, celle des livres sacrés de l'Inde, par exemple, soit vraie, incontestable et scientifiquement établie par nos recherches, ou qu'une communication interplanétaire ou une déclaration d'un être surhumain ne permette plus de douter de son authenticité: quelle influence une telle révélation aura-t-elle sur notre vie? Qu'y transformera-t-elle, quel élément nouveau apportera-t-elle à notre morale, à notre bonheur? Sans doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas jusqu'à nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son immensité, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni plus savants que lorsque nous ne savions rien.
Ne pas savoir ce qu'il est venu faire sur cette terre, voilà le grand et l'éternel tourment de l'homme. Or, il faut bien se dire que la vérité vraie de l'univers, si nous l'apprenons quelque jour, sera probablement assez semblable à l'une ou l'autre de ces révélations qui, ayant l'air de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le même caractère inhumain. Il faudra bien qu'elle soit aussi illimitée dans l'espace et le temps, aussi abyssale, aussi étrangère à nos sens et à notre cerveau. Plus la révélation sera immense et haute, plus elle aura chance d'être vraie; mais plus aussi elle s'éloignera de nous, moins elle nous intéressera. Nous ne pouvons guère espérer de sortir de ce dilemme décourageant: les révélations, les explications ou les interprétations trop petites ne nous satisferont point parce que nous les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes passeront trop loin de nous pour nous atteindre.
II
Il serait cependant souhaitable que cette révélation des livres sacrés de l'Inde fût authentique et que notre science encore si étroite, si petite, si timide et si incohérente, confirmât peu à peu, comme du reste elle le fait chaque jour à son insu, certains points épars dans l'immensité sans bornes de cette immémoriale vérité.
Elle aurait en tout cas, même si elle ne parvenait pas à nous atteindre directement, l'avantage d'élargir à l'infini notre horizon plus borné qu'on ne croit; de jalonner cet infini de repères magnifiques, de l'animer, de le peupler, de lui donner d'admirables visages, de le rendre vivant, sensible et presque compréhensible.