Les Rythmes souverains: Poèmes

Part 3

Chapter 33,488 wordsPublic domain

Pendant mille ans, Ils maintinrent ainsi comme un glaive en sa gaîne, A la merci de leur bras ferme et vigilant L'ardeur humaine; L'esprit ne sentait plus agir comme un ferment La raison rude; La recherche était morte, et l'on croyait dûment, Par habitude; Le doute allègre était traqué de seuil en seuil Comme une bête, Et celui-là mourait qui pavoisait d'orgueil Humain, sa tête.

O ce grand ciel chrétien, despotique et mental, Envoûtant sous ses lois l'espace occidental, Qui donc l'affronterait, là haut, sur la montagne? Ce fut un moine ardent, sensuel et buté, Qui serrait sous le froc deux poings de volonté, Et qu'offrit à la terre un pays d'Allemagne.

Les textes nus et froids lui semblaient sans vertu; C'étaient des poteaux secs qui se croyaient des arbres, L'esprit vivant gisait sous la lettre abattu Et le pape, là-bas, dans sa ville de marbre, Mettait la grâce en vente et trafiquait du ciel. Partout le décor creux masquait les lignes fermes Et les hautains piliers d'un temple essentiel, Les pépites de l'or semblaient autant de germes Dont les prêtres ensemençaient le sol chrétien. Tout un peuple de saints imposait sa tutelle A la supplique humaine et la chargeait de liens. Le cri direct de l'homme à Dieu n'avait plus d'ailes.

Bien qu'il ne vît autour de lui Que des mains en fureur se crisper dans la nuit Et des gestes armés de crosses Le menacer, soudain, de vengeances féroces Jusqu'au delà de son tombeau, Bien que le monde entier pesât sur son cerveau Avec ses vieux décrets et ses vieux anathèmes, Rien n'empêcha Martin Luther Devant l'aube du matin clair De penser par lui-même.

Il libéra le monde, en étant soi, pour tous.

Comme une forteresse, il maintenait debout, Près de son cœur, sa conscience. La bible était pour lui, non pas une prison, De textuelle obédience, Mais un jardin bougeant sous l'or dès frondaisons Où chaque homme, selon son âme, Choisit la fleur qu'il aime et mord au fruit qu'il veut Et sous le ciel ardent de flammes Distingue le chemin qui le conduit vers Dieu. Voici la vie, après combien de jours, ouverte A la saine croyance et la libre ferveur. L'idée humaine, enfin, marche à sa découverte Et prend le jeune orgueil pour guide et pour sauveur. Il n'importe que tonne encor la voix romaine, Luther a sous l'orage engrangé la moisson. Sa force, il l'a trouvée en son âme germaine Que la nature entière emplit de son frisson, Il est homme de passion franche: il le crie; La vigne de la chair, il la veut vendanger. Jamais, il n'est à bout de sa propre furie Ni de sa joie âpre et folle d'être en danger. Il est terrible et gai; son humeur est soudaine; Il est contradictoire avec ténacité; Tous les fleuves d'amour, tous les torrents de haine Creusent, sans le trouer, son grand cœur exalté; Il demeure inquiet jusque dans sa victoire, Et, quand la mort s'étend de son cœur à son front, On dirait que la nuit couvre d'une aile noire, De roc en roc, les flancs et le sommet d'un mont.

MICHEL-ANGE

Quand Buonarotti dans la Sixtine entra, Il demeura Comme aux écoutes, Puis son œil mesura la hauteur de la voûte Et son pas le chemin de l'autel au portail. Il observa le jour versé par les fenêtres Et comment il faudrait et dompter et soumettre Les chevaux clairs et effrenés de son travail. Puis il partit jusques au soir vers la campagne.

Les lignes des vallons, les masses des montagnes Peuplèrent son cerveau de leurs puissants contours. Il surprenait dans les arbres noueux et lourds Que le vent rudoyait et ployait avec force Les tensions d'un dos, ou les galbes d'un torse, Ou l'élan vers le ciel de grands bras exaltés, Si bien qu'en ces instants toute l'humanité --Gestes, marches, repos, attitudes et poses-- Prenait pour lui l'aspect amplifié des choses. Il regagna la ville au tomber de la nuit, Tour à tour glorieux et mécontent de lui, Car aucune des visions qu'il avait eues Ne s'était, à ses yeux, apaisée en statue.

Le lendemain avant le soir, Sa lourde humeur crevant en lui comme une grappe De raisins noirs, Il partit tout à coup chercher querelle au pape. «Pourquoi l'avoir choisi, Lui, Michel-Ange, un statuaire; Et le forcer à peindre en du plâtre durci Une sainte légende au haut d'un sanctuaire? La Sixtine est obscure, et ses murs mal construits: Le plus roux des soleils n'en chasse point la nuit! A quoi bon s'acharner sur un plafond funèbre A colorer de l'ombre et dorer des ténèbres. Et puis encor, quel bûcheron lui fournirait Le vaste bois pour un si large échafaudage?» Le pape répondit sans changer de visage: «On abattra pour vous ma plus haute forêt.»

Michel-Ange sortit et s'en alla dans Rome, Hostile au pape, hostile au monde, hostile aux hommes, Croyant heurter partout aux abords du palais Mille ennemis qui le guettaient, groupés dans l'ombre, Et qui raillaient déjà la violence sombre Et la neuve grandeur de l'art qu'il préparait. Son sommeil ne fut plus qu'une énorme poussée De gestes orageux à travers sa pensée; Qu'il s'étendît, le soir, dans son lit, sur son dos, Ses nerfs restaient brûlants jusques dans son repos; Il était frémissant toujours, comme une flèche Qui troue une muraille et vibre dans la brèche, Pour augmenter encor ses maux quotidiens Il s'angoissait des maux et des plaintes des siens; Son terrible cerveau semblait un incendie Plein de feux ravageurs et de flammes brandies.

Mais plus son cœur souffrait, Plus l'amertume ou la rancœur y pénétrait, Plus il se préparait à soi-même d'obstacles Pour éloigner l'instant de foudre et de miracle Qui tout à coup éclairerait tout son labeur, Mieux il élaborait en son âme croyante L'œuvre sombre et flamboyante Dont il portait en lui le triomphe et la peur.

Ce fut au temps de Mai, quand sonnaient les matines, Que Michel-Ange, enfin, rentra dans la Sixtine Avec la force en son cerveau. Il avait ramassé son idée en faisceaux: Des groupes nets et sûrs, d'une ligne ample et fière, Se mouvaient devant lui dans l'égale lumière. L'échafaudage était dressé si fermement Qu'il aurait pu mener jusques au firmament. Un grand jour lumineux se glissait sous la voûte, En épousait la courbe et la fleurissait toute. Michel-Ange montait les échelles de bois, Alerte, et enjambant trois degrés à la fois. Une flamme nouvelle ardait sous sa paupière, Ses doigts, là-haut, palpaient et caressaient les pierres Qu'il allait revêtir de gloire et de beauté. Puis il redescendit d'un pas précipité Et verrouilla, d'une main forte, La porte.

Il se cloîtra pendant des jours, des mois, des ans, Farouche à maintenir l'orgueil et le mystère Autour de son travail nombreux et solitaire; Chaque matin, il franchissait, au jour naissant, De son même pas lourd, le seuil de la chapelle, Et comme un tâcheron violent et muet, Pendant que le soleil autour des murs tournait, Il employait ses mains à leur œuvre immortelle.

Déjà, En douze pendentifs qu'il leur départagea Sept prophètes et cinq sybilles Cherchaient à pénétrer de vieux livres obscurs Dont le texte immobile Arrêtait devant eux, le mobile futur. Le long d'une corniche aux arêtes carrées, De beaux corps lumineux se mouvaient hardiment Et leur torse ou leur dos peuplait l'entablement De leur vigueur fleurie et de leur chair dorée. Des couples d'enfants nus soutenaient des frontons, Des guirlandes jetaient ci et là leurs festons, Le long serpent d'airain sortait de sa caverne, Judith se pavanait dans le sang d'Holopherne, Goliath s'écroulait ainsi qu'un monument Et, vers les cieux, montait le supplice d'Aman.

Et sans erreurs, et sans ratures, Et jour à jour, et sans repos, L'œuvre s'affermissait en sa pleine structure; Bientôt La Genèse régna au centre de la voûte: On y pouvait voir Dieu comme un lutteur qui joute Avec le chaos sombre et la terre et les eaux; La lune et le soleil marquaient d'un double sceau, Dans l'étendue ardente et nouvelle, leur place. Jéhovah bondissait et volait dans l'espace, Baigné par la lumière ou porté par le vent; Le ciel, la mer, les monts, tout paraissait vivant D'une force ample et lente, et dûment ordonnée; Devant son créateur, la belle Ève étonnée Levait ses tendres mains et ployait le genou, Tandis qu'Adam sentait le doigt du Dieu jaloux Toucher ses doigts et l'appeler aux œuvres grandes; Et Caïn et Abel préparaient leurs offrandes; Et le démon devenu femme et tentateur Ornait de ses seins lourds l'arbre dominateur; Et, sous les pampres d'or de son clos tributaire; L'ivresse de Noé s'échouait sur le sol; Et le déluge noir épandait comme un vol Ses larges ailes d'eau sur les bois et la terre.

Dans ce travail géant que seul il acheva Michel-Ange brûlait du feu de Jéhovah; Un art surélevé jaillit de sa cervelle; Le plafond fut peuplé d'une race nouvelle D'êtres majestueux, violents et pensifs. Son génie éclatait, austère et convulsif, Comme celui de Dante ou de Savonarole, Les bouches qu'il ouvrait disaient d'autres paroles, Les yeux qu'il éclairait voyaient d'autres destins, Sous les fronts relevés, dans les torses hautains, Grondait et palpitait sa grande âme profonde; Il recréait, selon son cœur, l'homme et le monde Si magnifiquement qu'aujourd'hui pour tous ceux Que hantent les splendeurs et les gloires latines, Il a fixé, sur la voûte de la Sixtine, Son geste tout puissant, dans le geste de Dieu.

Ce fut par un jour frais d'automne, Que l'on apprit enfin Que le travail, dans la chapelle, avait pris fin Et que l'œuvre était bonne. La louange monta comme un flux de la mer Avec sa vague ardente et son grondement clair.

Mais Jules deux, le pape, hésitant à conclure, Son silence fit mal ainsi qu'une brûlure, Et le peintre s'enfuit vers son isolement. Il rentra, comme heureux, en son ancien tourment, Et la rage, et l'orgueil, et leur tristesse étrange, Et le soupçon mal refréné Se remirent à déchaîner Leur tragique ouragan à travers Michel-Ange.

L'OR

Vous existez en moi, fleuves, forêts et monts, Et vous encor, mais vous surtout, villes puissantes, Où je sens s'exalter les cris les plus profonds D'âge en âge, sur la terre retentissante.

Vos gestes sont précis, si vos espoirs sont fous, Vous vivez mille instants en un instant fugace, Vous créez votre force avec toutes les races, Et le rythme du siècle est votre rythme à vous.

O morts, couchés de cimetière en cimetière, Au long des plaines de la terre, De quel frémissement doivent trembler vos os Lorsque les trains sonnants ébranlent vos tombeaux! Vous étiez mêmes gens habitant un village, Vous ne connaissiez rien que vos mêmes usages, Et voici que le monde entier roule sur vous Ses tumultes et ses remous Et que les rails qui vous frôlent de leurs éclairs Jettent vers les cités l'innombrable univers.

Elles sont là qui attendent au bord des mers, Avec leurs gestes droits de signaux et de phares, Avec leurs yeux en feu sous les voûtes des gares, Avec les mailles de leurs bruits Se resserrant le jour, se desserrant la nuit, Avec leur hâte et leur ruée Vers les conquêtes graduées.

Voici les docks et les hâvres, et les chantiers Pleins de marteaux, et de compas, et de charpagnes, Où les câbles des treuils et les bras des leviers Font mouvoir lentement des morceaux de montagne; Voici les cargaisons chargeant les vieux pavés, Et des ballots de laine échoués dans la boue, Et des ponts tout à coup jusqu'au ciel soulevés, Et des tournoiements fous de chaînes et de roues, Et des Malais bronzés et des Arabes blancs, Et leurs cris gutturaux et leurs chansons barbares, Et leur travail rapide ou leurs pas indolents Autour des bricks légers et des lourdes gabarres.

Plus loin montent des tours, sonores d'un bruit d'eau. En des hangars fumeux circulent des flambeaux. De grands élévateurs ronflant dans la poussière Aspirent jusqu'aux toits les grains myriadaires. Barres d'acier, plaques de fer, lingots de plomb Glissent, presque sans bruit, en des steamers profonds. Au bout du port, en des enclos gardés, s'isolent Les hauts réservoirs blancs de naphte et de pétrole. La fumée est si dense à travers les grands mâts Que le soleil dans les cieux d'or ne se voit pas Et que l'effort musclé de la cité entière Paraît à tels moments se bander sous la terre.

Guichets, comptoirs, bureaux, sous vos abat-jour verts Avec vos mille mains griffant la page blanche, Vous consignez la vie illuminant la mer Des Antilles au Cap et du Cap à la Manche; Vous resserrez la force énorme entre vos doigts, Et le courage humain se nombre sous vos plumes, Et la peine, et l'ardeur, et la rage, et l'effroi, Et l'ahan de la forge, et les bonds de l'enclume. Vous recensez les coups de pic et de marteaux Dans les mines, dans les forêts et dans les brousses, Et les pas des porteurs ployant sous leurs fardeaux, Et le trot voyageur des caravanes rousses; Et vos livres massifs, pleins de mornes odeurs Où s'étage l'orgueil des sommes chimériques, S'imprègnent, jour à jour, de l'immense sueur Qui perle aux quais d'Asie et coule aux docks d'Afrique.

Et tout là bas, au coin d'un carrefour géant, Du haut de tes grands toits, œillés de vitres rondes, Tu règnes, de pôle en pôle, sur l'Océan, Toi, la banque, âme mathématique du monde! Les plus vieux des désirs retentissent en toi. Toutes les passions en lutte et en folie A ton rythme fatal s'apaisent ou s'allient Et s'inclinent soudain devant ton orgueil froid. Et tout se canalise en des réseaux de lignes, Bordès, sur tes carnets, de chiffres et de signes: Ruse, bassesse et vice, ardeur, peine et travail. Comme un air vicié s'engouffre en un poitrail, Tout se respire en toi, s'y brûle ou s'en exhale, Le temps manque pour distinguer les droits des torts, Tout est fondu par ta vie âpre et triomphale, Dans l'or.

O formidable pluie éparse sur le monde! O l'antique légende! O chair de Danaé! O cieux brûlés de feux et d'étoiles fécondes Qui vous penchez le soir sur l'univers pâmé! O tourbillons de l'or où les yeux s'hallucinent, Or, échange et conquête; or, verbe universel; Sève montant au faîte et coulant aux racines De forêt en forêt, comme un sang éternel. Or, lien de peuple à peuple à travers les contrées, Et tantôt pour la lutte, et tantôt pour l'accord, Mais lien toujours vers quelque entente inespérée Puisque l'ordre lui-même est fait avec de l'or.

LE MAITRE

On lui reprochait tout Depuis longtemps, mais à l'écart, dans l'ombre

Et c'était son astuce et ses ruses sans nombre, Et c'était son orgueil qu'il maintenait debout Même en cédant obliquement à la contrainte, Et c'était son art preste, et chaque fois nouveau, De susciter d'illusoires complots, Et d'autres fois C'était sa voix, Franche et brusque comme une étreinte, Et sa langue indocile aux propos mensongers. Et tout à coup son front se redressant sans crainte, Très haut, Jusqu'aux tonnerres du danger.

Un jour pourtant Que tous sentaient son joug peser plus irritant, Quelqu'un, un inconnu, jeta soudain vers lui, A l'heure où s'installait sur les gradins la nuit, Les colères enfin démuselées De l'Assemblée. L'attaque fut menée avec rage et candeur Et tous, à tels moments de verve, applaudissaient Cet inconnu longtemps muet Dont la parole étrangement nouvelle Passait en rouge éclair à travers leur cervelle, Et défiait le maître et l'atteignait sans peur.

Il répondit par le rire qui raille, Tandis que se levaient déjà, autour de lui, cent mains Pour ajourner le sort de la bataille Au lendemain.

L'empire! Depuis bientôt vingt ans, Il le menait comme un navire Dont les grands mâts ornés de pavillons battants Etaient sa volonté que blasonnait son verbe; Toute sa force avait gréé l'œuvre superbe; Les focs ardents, la proue en or, les haubans clairs Et les voiles, d'espace inassouvies, Etaient sa vie, Quand ils envahissaient de leur splendeur la mer. Or, à cette heure belle où planait sa victoire, Sans même soupçonner ce qu'il fallut d'orgueil, De souple audace et de gestes contradictoires Pour ruser avec l'eau et tourner les écueils, Quelque pâle rêveur, Que tous ses ennemis accueillaient en sauveur, Soudainement attaquait son ouvrage Au nom d'une justice imprévue et sauvage.

Déjà Au-dessus de la ville et des plaines, là-bas, Vibraient de tous côtés les fils télégraphiques Pour divulguer l'attente et la terreur publiques.

Oh! le sort redouté de l'imminent combat! Le négoce et la banque entraient dans la mêlée, L'or, répandu aux quatre coins du monde, Précipitait sa fièvre angoissante et profonde D'après le pouls d'une assemblée.

Un orageux public, ici, là-bas, partout, Cramponné aux piliers, sur les balcons debout, Massait au long des murs ses grappes colossales, Lorsque le maître, à pas fermes et lents, s'en vint Le lendemain, Prendre sa place en la grand'salle.

Et sitôt qu'il monta les marches, une à une, De la large, luisante et massive tribune, Le silence s'imposa tel Que l'on n'entendit plus que les branches d'un hêtre, Au va-et-vient du vent accidentel, Griffer, là-haut, les carreaux mats d'une fenêtre.

Alors, Sans un geste trop vif, ni sans un cri trop fort, Avec de la souplesse à sa vigueur mêlée, Sa parole monta vers l'assemblée.

Il fut avec dextérité, sincère et faux. Il s'imposait habilement, mais sans emphase; Comme un plumage souple et chatoyant d'oiseau, Il disposait en nets et réguliers faisceaux Les arguments ailés dont il armait ses phrases; Soudain, avec tranquillité, il dévoila Le ciel profond que jour à jour il étoila Pour que, pareille à quelque immense Walkyrie, On y pût voir marcher et régner la Patrie. Puis son verbe se fit sournois et entêté Et sans effort et sans violente brisure, Telle une eau patiente à travers les fissures, Il atteignait et submergeait les volontés.

Il vit que peu à peu se redressait sa cause, Et qu'un chemin montait vers son apothéose Rayonnante déjà quoique lointaine encor.

Il connaissait si bien le jeu des consciences, Qu'il confiait, sans se tromper, son enjeu d'or Au chiffre obscur qu'allait illuminer la chance. Les promesses étaient pour lui fleurs de jardin Qu'il faut grouper, montrer et dérober soudain. Il disait mépriser tous les vieux stratagèmes Mais les travestissait pour en user quand même.

Enfin quand il sentit sa force avec le sort, D'accord, Et que toute sa taille Domina les hasards épars dans les batailles, Soudainement, sans nul effort, Le mot vivant, cruel, rapide et nécessaire Qu'il réservait pour abattre ses adversaires Jaillit. Il déchaîna leur rage et crispa leur dépit.

Il recélait en lui tant de flammes retorses; Il opposait l'une à l'autre leurs propres forces; Il divisait, tordait, brûlait et condamnait, Discours graves et creux, phrases hyperboliques; Le mot vous écrasait en se faisant réplique, Il s'accroissait d'un sens que nul ne soupçonnait, De gradin en gradin, il gagnait les tribunes; Un bref moment d'histoire épousait sa fortune; Et celui-là qui le premier l'avait lancé, Sachant sous quel tonnerre il ploierait l'auditoire, Regardait maintenant se fixer sa victoire, Les bras croisés.

Il excusa, négligemment, le doux rêveur Dont le discours de jeune et funeste ferveur Avait, sans le vouloir, amoncelé les rages En brusque orage, Puis tout à coup sa force en terreur se changea: Son verbe, avec une ardeur froide, saccagea Le camp déjà foulé de ses vieux adversaires Pour le piller encor et quand même en extraire Le nombre d'ennemis qu'il jugeait nécessaire À son œuvre follement haut, mais ordonné. Son geste les marquait comme des condamnés A l'attaquer toujours sans le pouvoir abattre, A le servir par leur folie à le combattre, A n'être rien qu'un troupeau morne et ténébreux Qui craint le fouet et les lanières; Et son orgueil monumental croulait sur eux Lentement, pesamment, Et bloc à bloc, et pierre à pierre, Sans qu'un seul cri de violence Ne répondît encor à cet acharnement Dans le silence.

Son triomphe sonna bientôt par la cité Et retentit de là jusqu'aux confins du monde. D'un coup, tous les espoirs ressurgirent, entés Sur les rameaux touffus de sa force profonde; Les négoces multipliés et haletants Reprirent sur la mer leur essor vers l'espace, Et l'or torrentiel rapide et insolent Rebondit jusqu'au ciel sur ses tremplins d'audace, Et lui, le maître, ordonnateur puissant et clair De la tempête où son poing seul tenait l'éclair Pour frapper, épargner, menacer ou contraindre, Se remit promptement à sourire et à feindre, A défendre sa joie et la céler en lui. Il la voulait garer du tumulte et du bruit Et que rien n'en ternît la splendeur solitaire. Mais quand il fut rentré dans sa vieille maison Et que montaient vers lui du fond des horizons Toujours, encor, les voix larges et tributaires, Il se fit fête à soi-même, tranquillement, Laissant sa conscience et sa raison lui dire Qu'il était bien, en ce moment, Logiquement, Lui seul, l'empire.

LES ATTIRANCES

I

C'est bien là-bas, au bord des landes, Que le kiosque étrange et suranné Où leur amour est né Demeure et leur survit, abandonné; C'est bien là-bas, au bord des landes, Où les bateaux monumentaux Mirent dans l'or et dans la boue Leur proue, C'est bien là-bas, au bord des landes Et des fleuves trouant le cœur de la Hollande.