Les Rythmes souverains: Poèmes

Part 4

Chapter 43,454 wordsPublic domain

Il s'en alla, par un soir d'août, Quand la clarté se respirait Et se buvait dans le vent fou; Il s'en alla, Dieu savait où; Mais quand il reviendrait, Après combien de jours, après combien d'années De lutte rouge avec sa destinée, Très fièrement, il lui rapporterait, En son âme plus claire et plus profonde, En ses deux yeux plus éblouis, En ses deux bras lassés d'espace et d'infini, Le monde.

Il vit des mers, et puis des mers, toujours, encor, Et des golfes couvrant, avec faste, leurs bords, De grands bois sourds se prolongeant de lieue en lieue; Leurs branchages se cramponnaient au ciel brûlant; Il regardait, parmi les troncs, des singes blancs Bondir et s'éloigner, sous des lianes bleues: Là-bas, s'illuminaient les pays du corail; De longs oiseaux de pourpre et d'or, aux becs d'émail. S'éparpillaient--miroirs et fleurs--dans l'air de nacre. Aux mirages les monts versaient leurs simulacres.

Il marchait sur la grève, et doucement songeait, Et dans la brise claire, où tout son corps plongeait, Il lui semblait sentir des caresses connues: Deux mains fluides glissaient contre ses tempes nues, Si bien que son esprit ardent et exalté Jurait que ces deux mains de joie et de bonté Venaient vers lui en traversant l'immensité.

Elle, là-bas, au bord des landes familières, Dans son logis vibrant de fleurs, ailé de lierres, Se souvenait et ne vivait que pour l'absent. Armoire où s'enfermaient les missives aimées, Larges fauteuils, divans moelleux, coussins pesants, Où l'empreinte restait de leurs têtes pâmées, Cristal du miroir glauque, où leurs deux regards clairs S'étaient brûlés, jadis, en un unique éclair, Vos liens silencieux mais forts tenaient sa vie A vos doux souvenirs doucement asservie.

Parfois, les soirs, quand les clartés des horizons Frôlaient à peine, au loin, les portes des maisons, Avec une ferveur lente, ses mains fidèles Parcouraient ses beaux seins et sa bouche et ses yeux Comme pour recueillir, entre ses doigts pieux, Ce qui restait de lui et de son feu, sur elle. Alors c'était si bellement fête en son cœur, Que rien, ni le ciel noir voilant, là-haut, ses astres, Ni l'orage épandant les maux et les désastres, Rien n'aurait pu troubler l'hallucinant bonheur Que lui versaient longtemps, en cette heure de fièvre, Ses doigts soudain rejoints et baisés par ses lèvres.

O ces deux cœurs tendus à travers l'Océan!

Au bord des torrents fous, au pied des rocs géants, Où qu'il allât--vallons, steppes, plaines, rivages, Chemins perdus, marais fangeux, brousses sauvages-- Il la sentait vivre et comme penser en lui. Elle était là, quand il marchait sous l'or des nuits Vers quelque but lointain, par les chemins funestes Où les dangers guettaient, prêts à bondir, son geste.

II

Or, vers le soir, un jour, Comme il s'en revenait, par un pays de fleuves Et de champs réguliers fleuris de maisons neuves, Derrière un aqueduc barrant une lueur, La ville rouge, éclatante et soudaine Comme un jardin de pierre et d'or, du fond des plaines, Sollicita son rêve et tout à coup son cœur.

Un bruit grondant et sourd Continûment, toujours, Sous le dais lourd de ses fumées Envenimées, S'élevait d'elle et se mêlait là-bas Au bruit des flots ardents ou las De la mer proche. Brusques, ainsi que des encoches, Des sifflets durs entaillaient l'air, parfois, Et du côté des docks de pétrole et de bois Il entendait sortir, comme d'une poitrine, L'appel rauque et brumeux des sirènes marines. Et devant lui, les ténèbres semblaient marcher, Et s'éloigner, avec des flammes suspendues; Des tours cognaient leur front contre le front des nues; Des toits de verre étincelaient sur des marchés; Des éventails de feu s'ouvraient, du haut des phares, Et leurs rayons partaient, au large, sur la mer, Toucher la proue en or des grands bateaux barbares Qui s'en venaient vers eux du bout de l'univers.

O la cité énorme, angoissante et tragique, Comme elle entra fiévreuse et frémissante en lui! Ardeurs fermes, espoirs noueux, forces logiques, Fluides de volonté nourrissant chaque esprit, Travail escaladant, en ses doctes voyages, De maison en maison, les plus hauts des étages, Vous exaltiez son cœur et gagniez son cerveau Tout son être grondait d'un orage nouveau. Il se sentait plus clair, plus fort, plus grand, plus vaste. Les miroirs de son âme absorbaient les contrastes. Il se multipliait dans les foules, là-bas: Leurs gestes, leurs rumeurs, leurs voix, leurs cris, leurs pas, Semblaient, quand ils montaient, le traverser lui-même; Et les trains merveilleux, sur leurs routes de fer, Avec leurs bonds empanachés de vapeurs blêmes, Roulaient, et trépidaient, et sonnaient en ses nerfs, Si fort que son cœur jeune, ardent, souple et docile, Vibra, jusqu'au tréfond, du rythme de la ville. Rythme nouveau, rythme enfiévré et haletant, Rythme dominateur qui gagnait l'âme entière Et entraînant en sa fureur les pas du temps!

Ah! combien celle, hélas! dont la douce prière Traversait terre et mer, les mains jointes, là-bas, Sentit, en ces jours noirs, peser son cœur plus las Et les fluides cesser et se vider l'espace!

Les meubles chers voilaient les jeux de leurs surfaces, Les divans clairs qu'elle évoquait--tels des témoins-- Changeaient leurs plis soyeux et boudaient dans leurs coins, Et, vers le soir, dans l'ombre et l'horreur vespérales, Les vents n'étaient plus rien que des pleurs et des râles.

III

Et tandis qu'elle allait ainsi, traînant son cœur De tristesse en angoisse, et d'angoisse en douleur, lui, l'exalté soudain de la vie élargie, Comme en des bains de feu trempait son énergie; Souple roseau par un vent d'Est violenté, La fortune ondoyait selon sa volonté; L'or formidable et fou illuminait sa tête Des rayonnants éclairs d'une rouge tempête; les rages des conflits, les abois des périls, Dès qu'il parlait, rentraient mâtés dans leur chenil; Il était maître et roi d'une force autonome; Il l'imposait lucide et fascinante aux hommes; Et telle était sa foi dans son pouvoir certain, Qu'il se croyait le geste et la main du destin.

Ses chercheurs d'or, d'argent, d'étain, de plomb, de cuivre, En des îles de gel, en des pays de givre, Partout, où leur pic dur dans le roc s'enfonçait, Sans le savoir, de terre en terre, obéissaient A son infatigable et tenace pensée. Ils se mouvaient en son âme dramatisée. Ses lourds vaisseaux craquant au poids des cargaisons, Et, blasonnant de leur splendeur les horizons, Tanguaient bien plus en lui que sur les vagues folles. Parfois, il prononçait de soudaines paroles Et ses yeux regardaient ce qu'ils fixaient, sans voir; Mais quand il travaillait, sous la lampe, le soir, Ivre de ses calculs, fiévreux de ses conquêtes, Et que le monde entier lui battait dans la tête Avec ses docks, avec ses ports, avec ses mers, C'était le rythme immense et clair de l'univers Qu'il sentait s'exalter, jusqu'au fond de ses moelles; O les pôles, les équateurs et les étoiles, Comme ils gelaient, brûlaient et s'éclairaient en lui Et comme, en son cerveau, chantait leur infini!

IV

Heures de paix, temps de naguère, Charmes de celle, hélas! qui l'attendait toujours Avec son âme et son amour, A l'autre bout des mers et de la terre, Il négligea, brutalement, vos doux appels. Son cœur grandi avait changé à un point tel Qu'il ne s'angoissait plus que des forces profondes Qui font d'un cœur humain le cœur même du monde Et lui donnent pour large et formidable loi On ne sait quel allègre et merveilleux effroi. Heures de paix, temps de naguère, ardeur, oubli, Image d'or dont l'or jour à jour a pâli; Oh! qu'elle fut tragique et sanglotante Cette heure et cette nuit d'hiver, Quand le cristal du miroir clair, Où leurs regards s'étaient brûlés dans un éclair, Se brisa, tout à coup, dans les doigts de l'amante!

Son cœur ne lui fut plus'qu'un douloureux tombeau; Seul y brillait le souvenir comme un flambeau. Avec de grandes fleurs avant le soir fanées Elle usait la longueur de ses tristes journées. Ceux qui s'en revenaient des Océans lointains, Se taisaient devant elle en sachant son destin. Plus rien ne lui était secours ni viatique. Aucune onde n'exaltait plus l'air magnétique Quand son corps redressé se tournait vers la mer. Ses yeux devinrent beaux d'avoir longtemps souffert Et son âme, dont se taisait la violence, Se mit à refleurir dans l'ombre et le silence, Si fort, Qu'elle accueillit la mort, Très doucement, Sans plainte vaine, un soir d'hiver, par un sourire, Et que le dernier mot qui fut pour son amant Fut simplement le mot qui pardonne et admire.

Et maintenant C'est bien au bord des landes Que le kiosque étrange et suranné Où leur amour est né Demeure et leur survit abandonné; C'est bien, au bord des landes Où les bateaux monumentaux Mirent dans l'or et dans la boue Leur proue, C'est bien là-bas, au bord des landes Et des fleuves trouant le cœur de la Hollande.

LA CITÉ

L'or serait tout, s'il était maître des idées,

Mais lentement, mais jour à jour, Avec terreur, avec amour, La ville Les a, grande de fièvre ou de force tranquille, Elucidées.

Ce fut d'abord Le sort De ses rêveurs et de ses sages D'en prévoir les contours Puis d'en fixer la ligne et d'en dorer l'image Quand la foule à son tour S'en empara Pour les tenir, devant elle, dressées, Elle y glissa son sang bien plus que sa pensée, Mais son ardeur les robura De joie immense et angoissée.

O le travail des ans! O le travail des heures! Ce qui ne fut d'abord que songe et que rumeur Dans telle âme profonde Devint bientôt le bruit et la clameur Du monde.

Alors Ceux qu'écrasait le sort Ou que ployait la mine ou que courbait la terre, Sentant peser sur eux les destins millénaires, Redressèrent le dos Sous leur fardeau; Tels mots qui tout à coup rayonnent et délivrent Se levèrent du fond des livres: Selon qu'ils effleuraient tels cœurs ou tels cerveaux, Ils acquéraient un sens plus large et plus nouveau; Qui les criait, le soir, sur les places publiques, En aggravait soudain la puissance tragique; Leurs syllabes semblaient être faites d'airain Pour réveiller et pour armer l'espoir humain Et propager, parmi la peur et l'épouvante, Le bondissant tocsin des vérités vivantes.

Un jour, en des jardins qu'avaient ornés les rois, Avec des mains en sang fut bientôt vendangée La vigne formidable où mûrissent les droits. En vain les vieux décrets et les antiques lois Repoussaient vers la nuit la justice insurgée, La révolte eut raison des coupables pouvoirs: Dans un air saturé de poussière et de poudre, Devant les seuils tout à coup clairs des palais noirs, Elle agitait, dardait et projetait sa foudre Et, n'eût été son trop sauvage et fol élan Qui soulevait ses bonds sans diriger leur force, Elle eût tué d'un coup le vieux monde branlant Gomme un arbre qu'on brûle à travers son écorce.

Depuis lors, la révolte habite et vit en nous; Et nous chauffe le cœur avec sa sourde flamme; Ceux mêmes qui la maudissent l'ont dans leur âme Et se sentent jetés par son grand geste fou Hors de leur sûr repos et de leurs vieux usages. Et voici que s'élève afin de l'attester Comme une heureuse et vivace nécessité Jusqu'au cri des savants qui dissèquent les âges, Si bien qu'elle apparaît dans le vieil Occident La flamme qu'on redoute ou le feu qu'on attend Et qui retrempe au torrent d'or des incendies La boiteuse équité mourante et refroidie.

Rente et travail, lutte et pouvoir, haine et amour; Détresse, orgueil; assauts, reculs; chutes, victoires; Comme vibre notre heure et frissonnent nos jours De vos rythmes contradictoires!

La ville vous écoute et vit de vos ardeurs Des blocs de ses pavés aux frontons de ses faîtes, Elle sonne et tressaille, et ses deuils et ses fêtes Et ses drapeaux flottants sont pleins de vos fureurs. Elle est si vieille, elle a tant vu souffrir la vie En sa rage foulée et sa force asservie Qu'elle distingue et suit tout geste même obscur Vers le futur, Et qu'elle veut à travers tout, fût-ce contre elle, Fût-ce contre ses Dieux, sa gloire et son passé, D'âge en âge, tragiquement, s'électriser D'une âme dangereuse, éclatante et nouvelle.

LE PEUPLE

Tonnante, La fête s'annonçait, dès le matin, là-bas.

Comme en un brusque branle-bas, Mille mains rapides et frissonnantes Ornaient encor D'argent et d'or Le moyen d'une roue ou le timon d'un char.

Près des remparts Où se massaient dans les allées Les hauts soldats aux tuniques bariolées, Les chevaux hennissaient du côté de la mer.

Sous un hangar de verre et fer, S'illuminaient et les pennons et les bannières, Et le soleil, entrant par les vitraux, Faisait comme des bonds de lumière, Sur les drapeaux.

Et plus loin, du côté des bassins et du port, Tous les navires Hissaient leurs pavillons et pavoisaient leur bord, Et, doucement, Leurs cordages vibraient au vent Comme des lyres.

Et puis là-bas, plus loin encor, De quartier en paroisse, et de rue en impasse, Les murs allègrement portaient des dédicaces. On travaillait au ras du sol et sur les toits, Dans un enmêlement de gestes et de voix, Avec la bière ardente et claire Comme auxiliaire, On travaillait partout--entrain, hâte, gaieté-- Si bien qu'à ses confins la grouillante cité Semblait brûler déjà et de fièvre et d'audace, Avant que l'ample joie incendiât les places.

Or, à cette heure, en sa maison, Celui pour qui battaient à l'unisson Tant de cœurs doux, naïfs et rudes, Etudiait comme un secret, Quelle parole, il jetterait A la rouge et chantante et folle multitude. Il lui fut autrefois appui, guide, conseil; Il inventait les mots pour les mornes détresses. Mais quel geste trouver pour bercer les ivresses Et les tressaillements d'un triomphal réveil?

Comme à l'éparpillée, Les cent cloches mêlant leurs voix multipliées, À la fête tonnante au loin, sur les remparts, S'interpellaient et babillaient de toutes parts,

Dans l'air de flamme; Quand tout à coup, de large en long, Balla le lourd et violent bourdon, De Notre-Dame.

Dès ce moment, Sinueuses comme un embrasement, Du coin des carrefours et du fond des ruelles, Vers leur tribun déconcerté, Se mirent à s'orienter Les foules éternelles.

Du centre d'un marché, Où de grands arcs empanachés Dardaient à leur fronton un millier d'oriflammes, Partit un chœur de femmes, Au col puissant, aux larges seins, Et dont les mains Soulevaient leurs enfants, très haut, droit devant elles, Afin d'unir

Les gestes clairs de l'avenir A la fête torrentielle. Et les bourgerons bleus et les tabliers noirs Envahissaient les longs trottoirs, Et les grilles des gymnases et des lycées Cédaient gaiement sous la poussée Jeune et franche des écoliers. Ceux des docks, des arsenaux, des ateliers Précipitaient leur multitude ardente et drue De rue en rue.

Et tout cela montait, montait, Du fond des carrefours, au long des avenues: On aurait cru parfois que les murs éclataient Sous cette marche énorme et continue; Et les portes, les fenêtres et les balcons, Peuplés de bras tendus, bruyants de cris tenaces, Suivaient le mouvement trépidant et profond Qui emportait, vague à vague, toute la masse Tasser ses blocs humains au cœur de la grande place.

Celui qui triomphait Attendait là, sur les terrasses, L'esprit flottant toujours de projet en projet.

Aussi longtemps qu'il fut vraiment le maître, La ville et sa détresse avaient grandi son être, Mais aujourd'hui, Tant d'appels inconnus se projetaient vers lui, Qu'ils chaviraient son âme.

Sous les midis d'été criblés d'or et de flamme Tout le peuple debout, Avec des cris jaillis, avec des gestes fous, Lui submergeait le cœur de ses vagues de joie; La fête le domptait; il devenait sa proie; Il la voyait grossir encor, grossir toujours Et comme soulever les maisons et les tours, Pour entraîner soudain en ses transports fébriles Jusqu'à l'entêtement des choses immobiles; Et tout au loin il regardait la vaste mer Pousser vers lui l'élan compact de sa marée Et se joindre, elle aussi, aux foules enivrées Avec sa houle et son vent large et ses flots verts.

L'orgueil était trop faible et trop pauvre en son torse, Pour qu'il fît siens d'un coup ces grands rythmes de force, Si bien que, ne songeant qu'aux maux qu'il affronta, Comme jadis, aux temps mauvais, il sanglota.

Un brusque arrêt se fit dans le vol des pensées; L'allégresse sentit sa fureur menacée; En un instant, céda le lien aux longs fils d'or Qui maintenait la ville et son tribun d'accord. Les merveilleux remous de folie et de flamme Effleurèrent son corps sans pénétrer son âme; Ils l'atteignaient pour le brûler de leur ardeur, Et ne trouvaient que cendre au foyer de son cœur; Sa force à lui ne s'était point élucidée; Il n'était l'homme, hélas! que d'une seule idée.

Et la fête reprit plus rouge et rebondit D'un plus géant essor encor, par-dessus lui.

LA PRIÈRE

Que bondisse soudain mon âme aventurière Vers l'avenir, Et tout à coup je sens encor, Comme au temps de l'enfance, au'fond de moi, frémir L'aile qui dort Des anciennes prières.

D'autres phrases et d'autres mots sont murmurés, Mais le vieux rythme avec ses cris est demeuré, Après combien de jours, le même; Les temps l'ont imprimé aux sursauts de mon cœur, Dès que je suis allègre et violent d'ardeur, Et que je sens combien je m'aime.

O l'antique foyer dont survit l'étincelle! O prière debout! O prière nouvelle! Futur, vous m'exaltez comme autrefois mon Dieu, Vous aussi dominez l'heure et l'âge où nous sommes, Mais vous, du moins, un jour, vous deviendrez les hommes Et serez leur esprit, leur front, leur bras, leurs yeux.

Dussiez-vous être moins que ne le veut mon rêve, Que m'importe, si chaque fois Que mon ardeur vous entrevoit Elle s'attise et se relève.

Dès aujourd'hui mon cœur se sent d'accord Avec vos cris et vos transports, Hommes d'alors Quand vous serez vraiment les maîtres de la terre. Et c'est du fond du présent dur Que je dédie à votre orgueil futur Mon téméraire amour et son feu solitaire.

Je ne suis point de ceux Dont le passé doux et pieux Tranquillise l'âme modeste; La lutte et ses périls font se tendre mon corps, Vers le toujours vivace et renaissant effort, Et je ne puis songer à limiter mes gestes Aux seuls gestes qu'ont faits les morts.

J'aime la violente et terrible atmosphère Où tout esprit se meut, en notre temps, sur terre, Et les essais, et les combats, et les labeurs D'autant plus téméraires, Qu'ils n'ont pour feux qui les éclairent Que des lueurs.

Dites, trouver sa joie à se grandir soi-même, En ces heures ou de ferveur ou d'anathème Lorsque l'âme angoissée est plus haute qu'aux jours D'uniforme croyance et de paisible amour; Dites, aimer l'élan, qui refoule les doutes, Dites, avoir la peur de s'attarder en route, Et de n'être vaillant assez pour faire accueil Au jeune, alerte et dangereux orgueil.

Dites, vouer à tous son verbe autoritaire, Qu'admirera peut-être et chantera la terre Quand elle en comprendra la fervente âpreté; Donner un sens divin aux passions humaines Pour que leurs nœuds formidables fassent les chaînes Qui relient l'avenir, avec témérité, Au présent déjà surmonté.

Dites, ne reculer que pour bondir plus fort, Au rebours de l'habitude qui est la mort; Savoir que d'autres mains imposeront la gloire Au front encor voilé des finales victoires, Que le geste qu'on fait n'est point pour notre temps, Mais le faire quand même avec un cœur battant; Aimer toute œuvre où s'ébauchent les destinées Et pour les jours où reviendraient l'ombre et l'effroi, Nourrir toujours, armer toujours, au fond de soi, Une confiance acharnée.

Et guetter l'heure où les soirs d'or, Réveillent, doucement, la belle aile qui dort Des prières profondes Pour imprimer l'élan à la nouvelle foi, Qui fait du monde l'homme et de l'homme le monde, Et lentement s'impose et se condense en loi.

_LE NAVIRE_

_Nous avancions, tranquillement, sous les étoiles;_ _La lune oblique errait autour du vaisseau clair,_ _Et l'étagement blanc des vergues et des voiles_ _Projetait sa grande ombre au large sur la mer._

_La froide pureté de la nuit embrasée_ _Scintillait dans l'espace et frissonnait sur l'eau;_ _On voyait circuler la grande Ourse et Persée_ _Comme en des cirques d'ombre éclatante, là-haut._

_Dans le mât d'artimon et le mât de misaine,_ _De l'arrière à l'avant où se dardaient les feux,_ _Des ordres, nets et continus comme des chaînes,_ _Se transmettaient soudain et se nouaient entre eux._

_Chaque geste servait à quelque autre plus large_ _Et lui vouait l'instant de son utile ardeur,_ _Et la vague portant la carène et sa charge_ _Leur donnait pour support sa lucide splendeur._

_La belle immensité exaltait la gabarre,_ _Dont l'étrave marquait les flots d'un long chemin,_ _L'homme, qui maintenait à contre-vent la barre,_ _Sentait vibrer tout le navire entre ses mains._

_Il tanguait sur l'effroi, la mort et les abîmes,_ _D'accord avec chaque astre et chaque volonté,_ _Et, maîtrisant ainsi les forces unanimes,_ _Semblait dompter et s asservir l'éternité._

TABLE

LE PARADIS HERCULE PERSÉE SAINT JEAN LES BARBARES LA CROISADE MARTIN LUTHER MICHEL-ANGE L'OR LE MAÎTRE LES ATTIRANCES LA CITÉ LE PEUPLE LA PRIÈRE LE NAVIRE