Les Rythmes souverains: Poèmes

Part 2

Chapter 23,562 wordsPublic domain

Aussi, le jour qu'il vit, sous la hêtrée épaisse, Pégase, immense et las, au fond du bois dormir, Rabaissa-t-il ses bras tendus pour le saisir, Et son geste brutal se changea en caresse. Il réveilla, tranquillement, le beau coursier, Qui se sentit captif sous les branches baissées; Mais dans l'ombre brillaient les yeux clairs de Persée Avec de la douceur mêlée à leurs brasiers; Et la bête se releva presque sans crainte, Sur le pas du héros réglant déjà son pas Et ne se sentant plus chevauchée et contrainte; Quand la plaine s'ouvrit, elle ne s'enfuit pas.

Ce fut par un matin couronné de rosée, Que Pégase épousa le désir de Persée. D'abord pendant des jours et puis des jours encor L'échange s'était fait des fluides de leurs corps Pour grouper en faisceaux leurs mouvements contraires Et tenter un départ qui serait un accord; Le héros surveillait ses gestes volontaires, Pégase obéissait doucement, lentement, Certes rebelle au mors, certes rebelle aux rênes, Mais ne se cabrant plus avec effarement Dès qu'une main touchait sa croupe souveraine. Puis lentement encor, et doucement toujours, Avec le rythme aimé de quelques lentes phrases Qu'il murmurait, disait ou chantait tour à tour, On eût dit que Persée envahissait Pégase. Les muscles et les nerfs du grand cheval ailé Tressaillirent à ce chant clair et envolé Comme lui-même, au loin, vers la haute lumière. Et, cette fois, dans l'aube où s'entendait un los, Avec le grand Persée érigé sur son dos, Les quatre pieds volants du coursier d'or quittèrent La terre.

SAINT JEAN

I

Lorsque Joseph d'Arimathie Eut descendu le Christ raide, livide et froid, Du sommet de la croix, Et que la garde et que la foule étaient parties Et que les monts et que les cieux, Et que les eaux et que la terre, Un instant remués par les vents et les feux, Etaient redevenus silencieux Et solitaires, O le baiser de Jean sur le cœur de son Dieu!

Il était mort, cœur, Avec sa lente et patiente douceur Et son pardon profond et sa claire tendresse, Et Jean dans un baiser les voulait recueillir Pour que leur triple ardeur n'eût le temps de languir Ni de mourir de sécheresse, Pendant les trois longs jours Que passerait au fond du tombeau lourd, Avant que d'en renaître, Le maître.

Oh! ces lèvres de Jean et leur baiser suprême Dans le silence A l'endroit même Où s'enfonça le coup de lance!

Lorsqu'il eut reconduit Marie en sa maison, Une première étoile ouvrit sa floraison, Là-haut, dans le ciel de Judée, Et Jean la regardait, dans l'azur vaste et clair, Briller si pure et si chaste qu'elle avait l'air D'être son âme élucidée.

La mauvaise fureur n'habitait plus en lui; Il avait à jamais repoussé vers leur nuit Le vieil orgueil et ses alarmes. Il appelait sur soi les affronts déchaînés Pour imiter son Dieu mourant--et pardonner Très doucement, avec des larmes.

Il se faisait très faible et se sentait très fort. Il recélait en lui le secret réconfort De ceux qui dominent la vie Non par la force droite et belle infiniment, Mais par l'humble vouloir et par l'effacement Et la douceur inassouvie.

II

Jérusalem dormait là-bas Et Jean, de sente en sente, y dirigea son pas, Songeant à Pierre Qui sans doute pleurait quelque part sous les cieux Cette faute plénière D'avoir eu honte de son Dieu. Près des palais romains dont brillaient les porphyres, Pierre était gémissant et redoutait la nuit; Et Jean lui prit les mains et s'assit près de lui Et sanglota sans lui rien dire. Mais son regard parlait et son cœur était doux, Et soudain devant Pierre il se mit à genoux Et supplia d'une voix haute Comme s'il confessait au ciel sa propre faute. Et Pierre étreignit Jean et tout à coup sentit Le calme et la ferveur rentrer dans son esprit.

Et Jean partit bientôt du côté des tavernes Songeant à Barrabas.

Des enfants demi-nus jouaient près des citernes; Des chameliers bronzés cherchaient, ivres et las, Comme à tâtons, de rue en rue, au fond des bouges, Des femmes dont l'amour et la bouche étaient rouges. Auprès d'elles, buvait et chantait le bandit. Jean s'approcha sans peur et doucement lui dit: «Frère, Jésus de Nazareth vers vous m'envoie Pour que nos pas égaux le suivent dans sa voie.» Barrabas répondit: «Vraiment, si je bois fort C'est pour fêter gaîment et célébrer sa mort, Et me moquer de lui quand les femmes m'écoutent. J'ai le crime et le vol pour compagnons de route, Et la fille qui s'offre aux détours des chemins; Et le peuple assemblé n'a point peur de mes mains.»

Jean voulut s'approcher et lui parler encore; Mais Barrabas terrible et fou saisit l'amphore, Et menaça l'apôtre, avec son bras levé: «D'ailleurs, qu'est donc ce Christ encombrant le pavi De va-nu-pieds grossiers et de femmes publiques Et de prêches et de gestes mélancoliques? Je l'ai connu en Galilée, où il était Un pauvre et mauvais apprenti qui rabotait Du mauvais bois et qui trompait les gens pour vivre. Jamais il n'a su lire un texte dans un livre, Et voici qu'il nous parle et raisonne de Dieu! Se dire l'envoyé du Très-Haut est un jeu Que les fourbes depuis longtemps aiment et jouent, Mais que moi, Barrabas, tout couvert de ma boue, Je blâme et je déteste et je ne jouerai pas, Etant trop haut encor pour descendre si bas.» Jean sentit la douleur vriller si fort son âme Qu'il supplia, les mains jointes, l'une des femmes D'empêcher Barrabas de blasphémer encor.

Des poings brutaux et noirs le poussèrent dehors. Et Jean partit en sanglotant par la nuit blême, Sans plainte et sans colère et ferme et doux, quand même, Et, se tournant de loin vers le bouge abhorré, Il se voila les yeux, mais dit: «J'y reviendrai.»

L'aube toucha bientôt de ses mains cristallines Le front enténébré des bois sur les collines Et le faîte du temple où s'exaltait l'airain. Soudain, Tandis que Jean marchait encor par les campagnes, Des pas multipliés Emplirent de leur bruit le mont des Oliviers, Et des femmes criaient de loin à leurs compagnes, Qu'un homme aux cheveux roux s'était pendu, là-haut. Le cœur de Jean resta muet, sans un sanglot. Le crime de Judas était inimitable. Oh! ce soir qu'il prit place, avec tous, à la table, Et qu'il osa parler et que même sa main Ne trembla point quand Dieu lui présenta le pain!

Pourtant l'apôtre errant suivit la multitude: Le mort gisait au pied de l'arbre et regardait, Fixement, eût-on dit, sa propre turpitude. L'œil était sombre et morne et dur; il obsédait; Les lourds abois d'un chien montaient dans le tumulte; Des gens passaient, jetant au cadavre l'insulte Et se montraient cruels pour se cacher leur peur. Jean sentit la pitié dominer son horreur. Il songeait à l'écart: Pourtant il fut des nôtres; Pendant trois ans son cœur fut le cœur d'un apôtre; Il pardonna souvent lorsqu'il eût dû punir, Et Jésus-Christ l'aima, qui savait l'avenir. Alors, sans hésiter, Jean traversa les houles Et les fureurs toujours plus denses de la foule Et, soulevant le corps entre ses bras pieux, Avec des doigts très purs il lui ferma les yeux. Puis, il le prit pour le porter lui-même en terre. Quelqu'un l'accompagna vers les lieux solitaires, Et, sans parler, tous deux enfouirent Judas

Ainsi jusqu'au matin où Christ ressuscita, L'âme de Jean fut à tel point profonde et tendre Qu'aucun homme d'alors ne la pouvait comprendre Et que même Marie, à le voir vers son seuil S'avancer lentement et sourire à son deuil, Croyait l'apôtre aimé pris de vague folie. C'est qu'il ne stagnait plus aucun soupçon de lie Dans le vase chrétien qu'était déjà son cœur. C'est qu'il avait vaincu toute l'ombre et la peur Et que, dans l'eau des pleurs, il savourait la joie. Entre mille chemins, seul, il suivait la voie Que Christ allait tracer autour de l'univers. Il faisait son trésor de tous les maux soufferts; Quand son pas rencontrait quelques touffes d'épines Il s'arrêtait et bénissait le noir buisson D'avoir, pour le salut de tous, percé le front Et les cheveux sacrés et les tempes divines. Il bénissait le fer, il bénissait le bois Qui fournirent la lance et les clous et la croix; Il bénissait jusqu'aux bourreaux sanglants et blêmes Et même, il bénissait, le soir, le Golgotha Qui, rouge et ténébreux, se bossuait là-bas, Avec ses rocs dressés comme autant de blasphèmes.

III

Aussi longtemps que Jean chez les hommes vécut, Son front demeura lumineux d'avoir conçu Lui le premier, quand Jésus-Christ dormait sous terre, L'héroïsme tranquille, intime et solitaire Qui changea l'âme humaine et qui l'exalte encor. Il fut sublime et doux, sans peine et sans effort; Il inclina son cœur, lampe ardente et fragile, Sur chacun des versets de son pur évangile, Il se sentait aimé où les autres étaient craints. Quand il prêchait, le soir, dans les cités d'Asie, Les brises qui passaient en semblaient adoucies Et les femmes pleuraient en lui tendant les mains. Il mourut plein de jours et de calme sagesse, Aidé par tous les siens, à l'aube, dans Ephèse, Et sa voix se fit claire à son dernier moment: «Jésus, si je vous ai servi, dévotement, Et de toute ma force et de toute mon âme, Accueillez-moi là-haut où vos anges proclament L'aveuglante splendeur de votre éternité. J'ai porté votre gloire avec humilité Et lavé bien des fronts de leur erreur ancienne. Néanmoins, qu'avant tout, Seigneur, il vous souvienne Qu'au temps où vous dormiez dans le morne tombeau, Seul, parmi tous, j'ai recueilli votre flambeau Et que ma pauvre main abrita sa lumière, Si bien qu'en m'approchant de mon heure dernière, C'est lui que je vous tends, c'est lui, ce même cœur Qui remplaça, pendant trois jours, avec ferveur, Seigneur, Le vôtre, sur la terre.»

LES BARBARES

Là-bas, Parmi les Don, et les Dnieper, et les Volga, Où la bise éternelle, à rude et sombre haleine, Durcit la plaine; Et puis, là-bas encor, Où les glaçons monumentaux des Nords Bloquent, de leurs parois hiératiques, Les bords Du fiord Scandinave et du golfe baltique, Et puis, plus loin encor, plus loin toujours, Sur les plateaux d'Asie Où les rocs convulsés dressent leur frénésie Jusqu'à barrer le jour, Les barbares voyaient un merveilleux mirage, Tenace et obsédant, Se déplacer vers l'Occident, De route en route, et d'âge en âge.

Apres, hardis, aventureux, Ils se le désignaient en s'exaltant entre eux. Les plus ardents partaient à travers monts et plaines; Ils dérobaient des chars et des peaux et des laines Et s'engouffraient dans l'inconnu et ses dangers. Des foules se joignaient à l'appel passager Qu'ils lançaient aux échos du haut de leurs montures; Les chefs étaient de haute et compacte stature: Leurs longs cheveux nattés battaient leurs torses roux; Ils se disaient issus des aurochs ou des loups. O ces brusques départs de hordes violentes Se ruant à l'assaut de la terre tremblante, Ces blocs errants et lourds de peuples rassemblés, Et ces trots de chevaux sur les pays brûlés, Et ces rapts dans la nuit, sous la lune et les astres, Et ces rires dans le carnage et les désastres, Et, tout à coup, Tous ces fourmillements et ces tumultes fous Laissant crouler leurs montagnes de cris et d'hommes Vers Rome!

Ils la virent, un soir, dormir sur ses deux bords: Ses collines la soutenaient, lasse et vieillie, Mais le soleil jusqu'où sa gloire était jaillie Semblait changer ses toits en longs bouclier d'or Comme pour la défendre à cette heure dernière. Le Capitole étincelait dans la clarté Et, malgré tout, dardait encor sa volonté De rester ferme et droit et pur sous la lumière. Les barbares se désignaient, dans le lointain, Le palais des Césars où vivait Augustule Et, parmi les frontons ardents du Janicule, Les hauts gestes des Dieux barrant le ciel latin. Ils hésitaient devant la suprême bataille: Leur esprit trouble et lourdement mystérieux Sentait comme un effroi brusque et contagieux Sortir des blocs fendus de l'antique muraille. Des prodiges apparaissaient sur les maisons: Des nuages soudains et pareils à des aigles Se levaient en tumulte et s'envolaient sans règle Et, tour à tour, quittaient ou gagnaient l'horizon. Et quand la sombre nuit voila la voûte éteinte, De toutes parts, sur les terrasses et les tours, Des feux multipliés y maintinrent le jour Et jetèrent au cœur des Hérules, la crainte. Ils ne retrouvaient plus dans leurs muscles l'élan Qui les portait, depuis les temps tumultuaires Qu'ils avaient dû quitter l'autre bout de la terre. Leur corps s'alanguissait, torpide et indolent, Ils erraient par les monts et les forêts tranquilles, Ne cherchant qu'un abri sous les arbres épais, Et qu'à flairer de loin, dans le vent qui passait, L'énorme et chaude odeur qui montait de la ville.

La faim Les fit sortir des bois et les rendit enfin Maîtres des destinées.

Là victoire sans grand effort fut moissonnée.

Déjà Ils parcouraient la ville en y semant la flamme Qu'ils ressentaient encor dans le fond de leur âme, La frayeur d'être là; Mais les vins absorbés, et les viandes rouges, Mais l'odeur que Subure épandait de ses bouges, Mais les ors flamboyant de palais en palais Leur donnèrent soudain l'audace qu'il fallait, Pour abattre l'orgueil millénaire de Rome.

O cette heure qui clôt une ère et la consomme! Et qui surveille, et qui écoute, et qui entend Chaque empire tomber plus lourd au fond du temps! O ces siècles armés, qui tout à coup s'écroulent! Ces flux et ces reflux de rages et de foules, Et ces fracas de fer et d'or sous le soleil! O ces coups de marteaux sur des marbres vermeils, Ces corniches de gloire et de beauté vêtues Broyant, en s'abattant, les bras de leurs statues, Et ces trésors vidés, et ces coffres fendus, Et ces poings dans le meurtre et le viol tordus, Et ces plaintes, et ces râles contre des portes, Et ces amas encor tièdes de vierges mortes, Et leurs regards d'effroi, et leurs bouches, gardant Des poils roux arrachés, dans l'étau blanc des dents, Et la flamme rôdeuse, et tout à coup grandie, Et lançant jusqu'au ciel ses meutes d'incendie!

LA CROISADE

Un cri s'élève, et vole, et frappe, et puis s'étend D'Ardenne en Vermandois, et de Flandre en Luzarche; Et les glaives au clair et les pennons en marche, Dès que passe ce cri, hérissent l'Occident.

O ces milliers de pas, sur ces milliers de routes, O ce bruit régulier, fourmillant et profond, Dont tressaillent les eaux, dont s'émeuvent les monts, Et que les morts sous terre écoutent; Bruits étouffés sous bois, bruits éclatés dans l'air, Bruits qui montent soudain et tout à coup s'affaissent, Comme si par instants des quartiers de falaise Croulaient et s'abîmaient en mer.

Les chemins débordés envahissaient les plaines: On broyait les épis; on piétinait les graines; On dévastait à mesure que l'on errait, Soit au bord des étangs, soit au long des forêts, Tragiquement, avec la faim dans les entrailles. Parfois s'improvisaient de rapides batailles, Autour de hauts trésors ou de butins captés, Un chef intervenait, tenace et redouté, Et reployait sous lui les volontés serviles. Les soirs, ceux qui campaient aux limites des villes Se ruaient vers la femme avec de fortes mains, Et le viol criait et s'étouffait dans l'ombre. Mais tous, le jour levé, reprenaient le chemin, Et la terre, à nouveau, grondait de pas sans nombre.

Là-bas Sous le ciel bleu de Palestine, Un pâle croissant d'or courbe sa pointe fine, A l'endroit même où l'étoile guidait les pas Des bergers et des mages. Et, sur le bloc du sarcophage,

Où Jésus-Christ dormit sa mort, Un drapeau vert aux franges d'or, Depuis quels temps, âpres et sombres, Laisse flotter et s'exalter, Son ombre.

Au pays de Clermont, un moine avait prêché: «Voulez-vous être exempt de fange et de péché, Lorsque la mort vous saisira dans son étreinte? Soyez ceux-là qui conquerront la terre Sainte. La tombe ouverte, où Jésus-Christ languit trois jours, Crie au monde qu'elle est sans gloire et sans secours Et que sa pierre encor sanglante est profanée. O voix du sang divin, lentement obstinée, Tu n'as frappé, jusqu'en ces temps, qu'un écho mort Mais voici l'heure enfin de l'unanime effort, Pour créer et muscler une force nouvelle. Il faut que le silence apaise les querelles, Sur le brin d'un devoir ou le fétu d'un droit, Que les comtes, les ducs, les marquis et les rois Coupent les rameaux noirs des haines réfractaires, Qu'ils soient, non pas seigneurs,mais croisés de leurs terres Qu'il n'y ait qu'un orgueil sur l'Occident--debout, Ici, là-bas, plus loin, de l'un à l'autre bout Des vallons baptisés et des plaines chrétiennes, Afin que soient armés d'ardeur quotidienne Ceux qui partent mourir en des pays lointains, Pour qu'au monde l'Europe impose son destin. Quittez donc vos maisons par Dieu même gardées, O vous, les pas, qu'on entendra jusqu'en Judée, Pas venus de partout avec l'ombre et le vent Comme un broussaillement ténébreux et mouvant, Pas qui traverserez les pays d'Allemagne, Et les ponts du Danube, et ses âpres montagnes, Et le Bosphore, et puis l'Asie, et puis là-bas Les torrides chemins d'Alep et de Damas, Et qui toujours, toujours plus loin, de proche en proche, Viendrez camper, un soir, sous les murs d'Antioche; O pas rués vers la victoire, éperdûment, Je bénis votre fièvre, et votre acharnement.»

Alors qu'ils chevauchaient entre Bude et Belgrade, Le front libre du casque et l'étrier ballant, Tancrède et Bohémond causaient en camarades, Du discours de l'Hermite et de son cri brûlant. Ils n'avaient point compris la harangue trop belle; Pour eux, tout étranger demeurait l'ennemi, Et rien ne distinguait du Musulman rebelle L'Anglais envahisseur ou l'Allemand conquis. Pourtant, comme ils passaient à Varna, le dimanche, Leur prière mêlée aux prières de tous Sous les vélums soyeux des basiliques blanches, Leur inculqua soudain un esprit moins jaloux. Ils mangèrent le pain d'une commune idée Que leur tendit un prêtre extatique et chenu, Et leur bouche baisant la même croix dardée, Ils se crurent chez eux sous ce ciel inconnu.

Tandis que Godefroid, ayant gagné l'Asie Pour s'attaquer, lui le premier, à l'hérésie Des hauts sultans de soie et de béryls couverts Et des peuples tannés par les vents du désert, Ne rencontra jamais en ces hommes étranges Qu'une foi monstrueuse et de sang et de fange, Et ne comprit jamais la torride clarté Que leur versait au cœur une autre vérité.

Sion, vous reposiez là-bas au bout des plaines Avec vos minarets dorés par le couchant, D'où le haut muézin d'une ample et longue haleine, De terrasse en terrasse, illimitait son chant! Et Godefroid songeait que la sainte lumière, La maison de Marie et la tombe de Dieu, Ecoutaient, tous les jours, l'insultante prière Dont cet homme souillait la pureté des cieux. D'un bond géant, il eût voulu gagner la ville, Mais ses guerriers lassés se couchaient en chemin, Leur courage s'usait, et leur fièvre indocile Laissait frémir, parfois, la révolte en leurs mains. Malgré toute sa fougue, il lui fallut attendre Que l'Occident lui dépêchât d'autres soldats, Et ce furent ceux-là du Vexin et de Flandre, Dont il ouït d'abord se rapprocher les pas. Et puis ce fut, superbement, l'armée entière, Avec ses étendards repliés ou flottants, Il crut à quelqu'orage enfermé sous la terre, Qui tout à coup se délivrait en s'exaltant; Les Aquitains chantaient un hymne ardent et grave, Que l'ordre de leur marche, avec calme, scandait, Tandis que les Normands, les Saxons, et les Slaves, La-bàs, au loin, sur les routes leur répondaient. Un seul pas fourmillant semblait mouvoir leurs foules Que le soleil frappait de haut, terriblement, Et c'étaient des clartés croulant comme des houles, De l'un à l'autre bout de leur piétinement. O les nuits de repos et les matins d'alerte! Et tout à coup, au soir tombant du jour dernier, Debout, là, devant tous, dans sa ceinture verte, Jérusalem que dominaient de hauts palmiers. Alors l'élan fut tel dans l'ombre et la poussière Qu'on eût dit que le sol lui-même s'emportait Au soulèvement fou des pas myriadaires. L'air était bondissant et le vent haletait, La force et la valeur se muaient en miracles. En vain, herses et ponts et douves et créneaux, Et rocs et murs et tours étageaient leurs obstacles, L'énorme tourbillon devint soudain l'assaut Rué comme un torrent contre la cité sainte, Et les portes tombaient en écrasant les cris, Et les flammes sautaient au-dessus de l'enceinte, Et le mont Golgotha s'éclaira dans la nuit.

O jeune et violente et rapide victoire! O péril dûment surmonté! O geste gauche encor, dans la lointaine histoire, D'une Europe vers l'unité!

MARTIN LUTHER

Les Monastères, On les voyait jadis, ainsi que de grands fronts, Du fond des bois, du bout des monts Illuminer la terre, Leurs tours les éclairaient comme autant de flambeaux; Au-dessus d'eux, les étoiles posaient leurs sceaux, Et sur les champs, les clos, les lacs et les vallées, Ils dardaient de très haut Le dogme inexpugnable et la foi crénelée.

Rome pensait pour tous; Mais eux songeaient pour Rome. Ils dominaient la vie et les brusques remous bue creusait en son lit le flot rétif des hommes. Partout, de bourg en bourg, de cité en cité, Pesaient sur les cerveaux leurs blocs d'autorité. Peuples des pays clairs, peuples des landes sombres N'étaient que leur vouloir sacré devenu nombre. Ils déployaient sur Dieu leurs syllogismes froids. Ils inspiraient la crainte au cœur sans peur des rois, Et personne n'osait au brasier de son âme Réveiller un feu d'or où ne brillât leur flamme.