Les Rythmes souverains: Poèmes
Part 1
ÉMILE VERHAEREN
LES RYTHMES SOUVERAINS
_--POÈMES--_
_QUATRIÈME EDITION_
PARIS
MERCURE DE FRANGE
MCMX
_DU MÊME AUTEUR_
_Poésie_
POÈMES POÈMES, nouvelle série POÈMES, me série LES FORCES TUMULTUEUSES LES VILLES TENTACULAIRES, précédées des CAMPAGNES HALLUCINÉES LA MULTIPLE SPLENDEUR LES HEURES CLAIRES, Suivies des HEURES D'APRES-MIDI. LES VISAGES DE LA VIE, Suivis des DOUZE MOIS ALMANACH (chez Dietrich, à Bruxelles) PETITES LÉGENDES (chez Deman, à Bruxelles) TOUTE LA FLANDRE (chez Deman, à Bruxelles)
_Théâtre_
LES AUBES, drame lyrique en actes (chez Deman, à Bruxelles) DEUX DRAMES (_Philippe II.--Le Cloître_)
À ANDRÉ GIDE
/$ LE PARADIS
I
Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes; Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air; Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs, Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe. Un lion se couchait sous des branches en fleurs; Le daim flexible errait là-bas, près des panthères; Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs Parmi les phlox en feu et les lys de lumière. Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux. Adam vivait, captif en des chaînes divines; Eve écoutait le chant menu des sources fines, Le sourire du monde habitait ses beaux yeux; Un archange tranquille et pur veillait sur elle Et, chaque soir, quand se dardaient,là-haut, les ors, Pour que la nuit fût douce au repos de son corps, L'archange endormait Eve au creux de sa grande aile.
Avec de la rosée au vallon de ses seins, Elle se réveillait, candidement, dans l'aube; Et l'archange séchait aux clartés de sa robe Les longs cheveux dont Eve avait empli sa main. L'ombre se déliait de l'étreinte des roses Qui sommeillaient encore et s'inclinaient là-bas; Et le couple montait vers les apothéoses Que le jardin sacré dressait devant ses pas. Comme hier, comme toujours, les bêtes familières Avec le frais soleil dormaient sur les gazons; Les insectes brillaient à la pointe des pierres Et les paons lumineux rouaient aux horizons; Les tigres clairs,auprès des fleurs simples et douces, Sans les blesser jamais, posaient leurs mufles roux; Et les bonds des chevreuils,dans l'herbe et sur la mousse, S'entremêlaient sous le regard des lions doux; Rien n'avait dérangé les splendeurs de la veille: C'était le même rythme unique et glorieux, Le même ordre lucide et la même merveille Et la même présence immuable de Dieu.
II
Pourtant, après des ans et puis des ans, un jour, Eve sentit son âme impatiente et lasse D'être à jamais la fleur sans sève et sans amour D'un torride bonheur, monotone et tenace; Aux cieux; planait encor l'orageuse menace Quand le désir lui vint d'en éprouver l'éclair. Un large et doux frisson glissa dès lors sur elle Et, pour le ressentir jusqu'au fond de sa chair, Eve, contre son cœur, serrait ses deux mains frêles. L'archange, avec angoisse, interrogeait, la nuit, Le brusque et violent réveil de la dormeuse Et les gestes épars de son étrange ennui, Mais Eve demeurait close et silencieuse. Il consultait en vain les fleurs et les oiseaux Qui vivaient avec elle au bord des sources nues, Et le miroir fidèle et souterrain des eaux D'où peut-être sourdait sa pensée inconnue. Un soir, qu'il se penchait, avec des doigts pieux, Doucement, lentement, pour lui fermer les yeux, Eve bondit soudain hors de son aile immense. Oh! l'heureuse, subite et féconde démence, Que l'ange, avec son cœur trop pur, ne comprit pas. Elle était loin qu'il lui tendait encor les bras Tandis qu'elle levait déjà son corps sans voiles Eperdûment, là-bas, vers des brasiers d'étoiles.
Adam la vit ainsi et tout son cœur trembla.
Jadis, quand, au soir descendant, ses courses De marcheur solitaire erraient par là, Joueuse, il l'avait vue au bord des sources Vouloir, en ses deux mains, saisir Les bulles d'eau fugaces
Que les sables du fond lançaient vers la surface; Il l'avait vue encor ardente au seul plaisir De ployer vers le sol, avec des doigts agiles. Les brins d'herbe légers Et d'y regarder luire et tout à coup bouger Les insectes fragiles; Eve n'était alors qu'un bel enfant distrait Quand lui, l'homme, cherchait déjà quelqu'autre vie Non asservie Là-bas, au loin, parmi les monts et les forêts.
Eve voulait aimer, Adam voulait connaître; Et de la voir ainsi, vers l'ombre et la splendeur, Tendue, il devina soudain quel nouvel être Eve, à son tour, sentait naître et battre en son cœur.
Il s'approcha, ardent et gauche, avec la crainte D'effaroucher ces yeux dans leur songe perdus; Des grappes de parfums tombaient des térébinthes Et le sol était chaud de parfums répandus.
Il hésitait et s'attardait quand la belle Eve, Avec un geste fier, s'empara de ses mains, Les baisa longuement, lentement, comme en rêve, Et doucement glissa leur douceur sur ses seins.
Jusqu'au fond de sa chair s'étendit leur brûlure. Sa bouche avait trouvé la bouche où s'embraser. Et ses doigts épandaient sa grande chevelure Sur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.
Ils s'étaient tous les deux couchés près des fontaines Où comme seuls témoins ne luisaient que leurs yeux. Adam sentait sa force inconnue et soudaine Croître, sous un émoi brusque et délicieux.
Le corps d'Eve cachait de profondes retraites Douces comme la mousse au vent tiède du jour; Et les gazons foulés et les gerbes défaites Se laissaient écraser sous leur mouvant amour.
Et quand le spasme enfin sauta de leur poitrine Et les retint broyés entre leurs bras raidis, Toute la grande nuit amoureuse et féline Fit plus douce sa brise au cœur du paradis.
Soudain Un nuage d'abord lointain, Mais dont se déchaînait le tournoyant vertige Au point de n'être plus que terreur et prodige, Bondit de l'horizon au travers de la nuit. Adam releva Eve et serra contre lui Le pâle et doux effroi de sa chair frissonnante. Le nuage approchait, livide et sulfureux, Il était débordant de menaces tonnantes Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux, A l'endroit même où les herbes sauvages Etaient chaudes encor D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps, Toute la rage Du formidable et ténébreux nuage Mordit.
Et dans l'ombre la voix du Seigneur s'entendit. Des feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes; Au détour des sentiers profonds et taciturnes, L'épée entre leurs mains, les anges flamboyaient; On entendait rugir des lions vers les astres; Des cris d'aigle hélaient la mort et ses désastres; Tous les palmiers géants, au bord des lacs, ployaient Sous le même vent dur de colère et de haine, Qui s'acharnait sur Eve et sur Adam, là-bas, Et dans l'immense nuit précipitait leurs pas Vers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.
L'ordre divin et primitif n'existait plus. Tout un autre univers se dégageait de l'ombre Où des rythmes nouveaux encore irrésolus Entremêlaient leur force et leurs ondes sans nombre. Vous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils, Tumultueux de vent ou calmes de rosée, Et toi, montagne, et vous, neiges cristallisées, Là-haut, en des palais de gel et de soleil Et toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines, Et toi, clarté chantante et douce des fontaines, Et vous, minéraux froids, subtils et ténébreux, Et vous, astres mêlés au tournoiement des cieux, Et toi, fleuve jeté aux flots océaniques, Et toi, le temps, et vous, l'espace et l'infini, Et vous enfin, cerveaux d'Eve et d'Adam, unis Pour la vie innombrable et pour la mort unique.
L'homme sentit bientôt comme un multiple aimant Solliciter sa force et la mêler aux choses; Il devinait les buts, il soupçonnait les causes Et les mots s'exaltaient sur ses lèvres d'amant; Son cœur naïf, sans le vouloir, aima la terre Et l'eau obéissante et l'arbre autoritaire Et les feux jaillissants des cailloux fracassés. Les fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides Et les raisins broyés des grappes translucides Illuminaient sa soif avant de l'apaiser. Et la chasse et la lutte et les bêtes hurlantes Eveillèrent l'adresse endormie en ses mains, Et l'orgueil le dota de forces violentes Pour que lui-même, un jour, bâtit seul son destin.
Et la femme, plus belle encor depuis que l'homme Avait ému sa chair du frisson merveilleux, Vivait dans les bois d'or baignés d'aube et d'arômes Avec tout l'avenir dans les pleurs de ses yeux. C'est en elle que s'éveilla la première âme Faite de force douce et de trouble inconnu, A l'heure où tout son cœur se répandait en flammes Sur le germe d'enfant que serrait son flanc nu. Le soir, lorsque le jour dans la gloire s'achève Et que luisent les pieds des troncs dans les forêts, Elle étendait son corps déjà plein de son rêve Sur les pentes des rocs que le couchant dorait; Ses beaux seins soulevés faisaient deux ombres rondes Sur sa peau frémissante et claire ainsi que l'eau, Et le soleil frôlant toute sa chair féconde Semblait mûrir ainsi tout le monde nouveau. Elle songeait, vaillante et grave, ardente et lente, Au sort humain multiplié par son amour, A la volonté belle, énorme et violente Qui dompterait la terre et ses forces un jour. Vous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacrées, Et vous, les désespoirs, et vous, les maux profonds, Et d'avance la grande Eve transfigurée Prit vos mains en ses mains et vous baisa le front; Mais vous aussi, grandeur, folie, audace humaines, Vous exaltiez son cœur pour en chasser le deuil, Et vos transports naissants et vos ardeurs soudaines Lui prédirent quels bonds soulèveraient l'orgueil; Elle espérait en vous, recherches et pensées, Acharnement de vivre et de vouloir le mieux Dans la peine vaillante et la joie angoissée, Si bien que, s'en allant un soir sous le ciel bleu, Libre et belle, par un chemin de mousses vertes, Elle aperçut le seuil du paradis, là-bas: L'ange était accueillant, la porte était ouverte; Mais, détournant la tête, elle n'y rentra pas.
HERCULE
Que faire désormais pour se grandir encore?
Hélas! depuis quels temps Avait-il fatigué les soirs et les aurores. Hélas! depuis quels temps, Depuis quels temps de tumulte et d'effroi Avait-il fatigué les marais et les bois, Les monts silencieux et les grèves sonores Du bruit terrible et persistant De ses exploits?
Bien que son cœur brûlât comme autrefois son torse, Parfois il lui semblait que s'éteignait sa force; Tant de héros plus prompts et plus jeunes que lui Avaient de leurs travaux illuminé la nuit.
Et jour à jour, ses pas sonnaient plus solitaires Même en retentissant jusqu'au bout de la terre.
Lentement le soleil vers le Zénith monta, Et, depuis cet instant jusques au crépuscule, L'Œta Put voir, marcher et s'arrêter sans but, Hercule. Il hésitait Devant les routes, Allait et revenait et s'emportait Pour tout à coup se recueillir comme aux écoutes; Son esprit s'embrouillait à voir trop de chemins Trouer les bois, couper les plaines; La colère mauvaise enflamma son haleine, L'impatience entra dans ses doigts et ses mains, Et, brusquement, courant vers la forêt prochaine, Avec des rauquements sauvages dans la voix, Il renversa comme autrefois Les chênes. Son geste fut si prompt qu'il ne le comprit pas.
Mais quand sa rage, enfin calmée et assouvie, Lui permit de revoir en un éclair sa vie Et sa terrible enfance et ses puissants ébats, Alors qu'il arrachait, par simple jeu, des arbres, Ses bras devinrent lourds comme des bras de marbre Tandis qu'il lui semblait Entendre autour de lui mille rires bruire Et les échos cruels et saccadés lui dire Qu'il se recommençait.
Une sueur de honte inonda son front blême Et le désir lui vint de s'outrager soi-même En s'entêtant, Stupidement, Comme un enfant, Dans sa folie; Et devant le soleil dont la gloire accomplie De cime en cime, à cette heure, se retirait, On vit le large Hercule envahir les forêts, En saccager le sol, en arracher les chênes Et les rouler et les jeter du haut des monts Dans un fracas confus et de heurts et de bonds Jusques aux plaines.
L'amas des arbres morts emplit tout le vallon; Hercule en regardait les fûts saignants et sombres Faire à leur tour comme une montagne dans l'ombre, Et les oiseaux dont il avait broyé les nids Voler éperdûment en criant dans la nuit.
L'heure de cendre et d'or où l'immensité noire Allume au firmament ses astres et ses gloires Survint tranquillement Sans que sa large paix calmât l'esprit dément Et les rages d'Hercule; Ses yeux restaient hagards et ses pas somnambules.
Soudain il jalousa le ciel et ses flambeaux; L'extravagance folle entra dans sa pensée, Si bien qu'il s'arrêta à cette œuvre insensée D'allumer troncs, écorce, aubier, feuilles, rameaux Dont l'énorme splendeur trouant la nuit stellaire Irait dire là-haut Qu'Hercule avait créé un astre sur la terre.
Rapidement Sur l'innombrable entassement Comme un vol sur la mer d'écumes et de lames Passent les flammes; Une lourde fumée enfle ses noirs remous; Et les mousses et les écorces Et l'emmêlement noir des brindilles retorses Craquent ici, là-bas, plus loin, partout. Le feu monte, grandit, se déchevèle, ondule, Rugit et se propage et s'étire si fort Qu'il frôle, avec ses langues d'or, Hercule. Le héros se raidit, sentant sa chair brûler. Il se vainc, se retrouve et ne veut reculer; Même pour étouffer la bête dans son antre, Comme au temps qu'il était l'âpre justicier, Il s'enfonce dans le brasier Jusques au centre. Son cœur est ferme et clair et ses pas sont légers; D'un bond, il est là-haut et domine les flammes. Il est rapide et fort: il confronte son âme Avec le plus urgent et le plus fol danger Et tandis que les feux battent à grands coups d'aile Autour de son torse velu Lui, le héros, comprend qu'il ne lui reste plus, Pour entreprendre enfin une lutte nouvelle, Qu'à conquérir sur un bûcher brasillant d'or Sa mort.
Et sa voix chante: «Vent rapide, nuit étoilée, ombre penchante, Moment qui vole et fuit, heure qui va venir, Souvenez-vous, attardez-vous, Hercule est là qui vous célèbre et va mourir.
La gloire autour de moi vibra comme enflammée: J'ai, dans mon sang, le sang du Lion de Némée; L'Hydre, fléau d'Argos que Typhon engendra, A laissé sa souplesse et sa rage en mes bras; Je cours de plaine en grève à larges pas sonores Ayant rythmé mes sauts sur les bonds des centaures; J'ai déplacé des monts et changé les contours Que les fleuves d'Ellis traçaient avec leur cours; A coups de front buté contre sa large tête Un taureau recula devant ma force, en Crète; Stymphale a vu ma flèche ensanglanter ses eaux Du trépas noir et monstrueux de ses oiseaux; J'ai ramené vivant du fond des forêts mornes Le cerf dont l'or et dont l'airain formaient les cornes; Pour lui voler ses bœufs et tuer Géryon J'ai battu les pays jusqu'au Septentrion; J'assujettis sous les coups sourds de mon poing raide Les chevaux carnassiers du sombre Diomède; Pendant qu'Atlas s'en fut voler les fruits divins Le monde entier, sans les ployer, chargea mes reins, Ceinture ardente et plus belle qu'une couronne, Je t'ai conquise aux flancs guerriers de l'Amazone Et j'ai forcé Cerbère et ses têtes en feu A lever les regards vers l'azur nu des Dieux.»
Soudain un bref sursaut de feux rampants et blêmes Jaillit du bois tassé sous les pieds du héros Et le brûla jusqu'en ses os, Mais Hercule chantait quand même: «Je sens mes bras, mes mains, mes doigts, Mon dos compact, mon col musclé Encor peuplés Du rythme fou de mes exploits. Au long des ans nombreux, ma force inassouvie A si bien dévoré et absorbé la vie Qu'à cette heure de feu je suis tout ce qui est: Et l'orage des monts et le vent des forêts Et le rugissement des bêtes dans les plaines. J'ai versé dans mon cœur les passions humaines Comme autant de torrents aux souterrains remous. Joie et deuil, maux et biens, je vous ai connus tous. Iole et Mégara, Déjanire et Omphale, Mon martyre a fleuri sur vos chairs triomphales, Mais si longue que fut mon errante douleur, Jamais le sort mortel ne me dompta le cœur. Je souffre en cet instant et chante dans les flammes; L'allégresse bondit au tremplin de mon âme; Je suis heureux, sauvage, immense et rayonnant, Et maintenant, Grâce à ce brasier d'or qui m'exalte et me tue, Joyeusement je restitue Aux bois, aux champs, aux flots, aux montagnes, aux mers, Ce corps en qui s'écroule un morceau d'univers.»
Le bûcher tout entier brûla jusqu'à l'aurore; Des pans de feux tombaient et montaient tour à tour, A l'orient du large Œta grandit le jour Et le héros chantait toujours, Chantait encore.
PERSÉE
O plainte de la terre Frappant la nuit, frappant le jour, Frappant toujours Quelque roc inflexible en un lieu solitaire! Cri de douleur poussé tout au bout de la mer, Là bas, dans l'île où nul vaisseau jamais n'accède, O l'antique tourment, d'âge en âge souffert, O pauvre, et lasse, et triste, et fatale Andromède!
Debout, En face de l'écueil aux pointes ramassées, Avec son front qui brille, avec son cœur qui bout, Voici Persée. Le soir se fait. Et le soleil, comme un témoin, S'attarde, au bord des flots, sous un nuage sombre; Et le héros s'angoisse, et regarde de loin Le geste blanc d'un bras le supplier dans l'ombre.
Un ciel aux astres durs s'éclaire peu à peu. Une lueur grandit les falaises de l'île Et rampe sur le sol vers l'antre phosphoreux, Où se tasse le corps écaillé d'un reptile. L'eau est tonnerre, et gronde, et roule, et creuse, et mord Et rejaillit en torrents fous au long des bords; Des cailloux carriés flanquent un promontoire; Des pointes de récifs coupent la vague noire; Un volcan fume et jette au loin son feu d'effroi, Tout est stérile, aigu, méchant, caché, sournois; Qu'apparaisse une barque, et les vents et l'orage D'un seul éclair la font sombrer en son naufrage.
Pourtant, Pas un instant, Malgré la mort hurlante, et partout hérissée, Le désespoir n'entra dans l'âme de Persée. Le lendemain au jour levant Il vit un aigle aborder l'île: Son large vol planait et ses ailes tranquilles Semblaient bercer là-haut la lumière et le vent. Oh! s'élancer, quitter le sol, gagner les nues! Armer ses bras mouvants de forces inconnues! Avec des pennes d'or, partir pour le soleil! Crier, ivre de joie, au cœur de l'air vermeil, Au-dessus des écueils creusés de vagues noires! Persée était heureux et triomphant déjà Quand soudain tournoya Du fond de sa mémoire La chute et le trépas D'Icare.
L'antre s'ouvrait plus noir que le seuil du Tartare Où le dragon traînait son corps flasque et vitreux. Depuis les temps lointains il gardait Andromède Et quelquefois son souffle envenimé, mais tiède, Montait vers la splendeur du beau corps douloureux. Et le héros frémit d'une rage stérile.
En vain rechercha-t-il sur le bord qu'il foulait Quelque pointe se dirigeant si près de l'île Et planant d'assez haut sur ses maigres galets, Pour que d'un bond immense il pût franchir les vagues Il ne rencontra rien en ses errances vagues. Alors, Son corps Lui parut lourd comme une charge: Ses pieds nerveux, ses jarrets durs, ses cuisses larges Son dos, nourri de force et de clarté vêtu, Et sa hanche incurvée et sa flexible échine, Et les muscles bandés de sa haute poitrine, Tout semblait morne et faible, et triste, et sans vertu O ses membres pesants qui l'accablaient lui-même, O leur rythme usuel qu'il lui fallait changer, Dites, par quel effort ou par quel stratagème?
Sauts violents, essors légers, Talons frappant le sol à travers la poussière; Pieds suspendus, et frémissants, dans la lumière, Elans de roc en roc, élans de mont en mont, Vous nourrissiez la fougue errante de Persée Sans lui donner pourtant, ni le vol, ni les bonds Des aquilons: Essais pauvres et vains, et travaux inutiles.
Il n'osait plus le soir se rapprocher de l'île; Il avait honte, hélas! d'être celui Qui ne réussit point à susciter en lui L'exploit rapide et nécessaire; Tout son être vibrait de mouvements contraires Au rythme aérien, qu'il fallait inventer. Il s'en allait au loin, d'un pas précipité, Allait et s'en venait, pour s'en aller encore, et de l'aurore au soir, et du soir à l'aurore, Ici, là-bas, ailleurs, n'importe où, quelque part, N'ayant pour compagnon furtif que le hasard.
Pégase! Il le surprit, un jour, aux lisières d'un bois, Foulant une herbe avare et rase. Le héros fit un cri; puis suspendit sa voix, Et ne vit rien, sinon, ouvertes au soleil, Les ailes. Mais déjà le coursier, frémissant et vermeil, Dans un tourbillon d'or, d'écume et d'étincelles, Avait quitté la terre et hennissait là-haut. L'approcher, le saisir, le dompter: ô le rêve! Et diriger soudain les lumineux sursauts, Et les bonds dans le ciel, par-dessus mer et grève, Jusque dans l'île où seuls abordent les oiseaux!
Ce fut un soir, dans un étang, parmi les vases, Dont le coursier buvait le flot criblé de feux, Que Persée aux aguets, d'un poing rude et nerveux, Saisit Pégase.
Le cheval outragé se cabra brusque et droit; Sa grande aile d'argent, en un effort tragique, L'affranchit de la boue épaisse et léthargique, Et ses reins révoltés rejetèrent leur poids. Persée eut beau crisper ses doigts dans la crinière Et resserrer les flancs dans l'étau des genoux, Aucune entente encor secrète et familière N'existait entre lui et le grand cheval roux. Il chut, mais ressurgit soudain, des longues herbes Et des souples roseaux au vent du soir bougeant, Le front intact et franc, le corps ferme et superbe, Et s'en alla, droit devant lui, mais en songeant Qu'il lui faudrait d'abord étudier la force Que le hasard avait mise sur son chemin, En assouplir la fougue érigée et retorse Pour la ployer, comme un arc dur, entre ses mains.