Les ruines en fleur

Part 8

Chapter 83,876 wordsPublic domain

--Je m’appelle Pierre Fargeot, fit-il, je suis le fils d’un maître d’école de village et d’une ouvrière... Non, ce n’est pas à Pierre Fargeot qu’il appartenait de vous réveiller de ce rêve heureux... Pardonnez-lui d’avoir pris un instant la place d’un autre!...

Mademoiselle de Chanteraine secoua la tête, sans savoir que dire, craignant vaguement de dire trop ou trop peu.

Il y eut un silence très long, très lourd...

--Il faut que je parte, murmura Pierre.

Lentement, sans se parler, ils refirent, à travers le château, le chemin sur lequel, peu de temps auparavant, ils s’étaient sentis entraînés par une impatience fiévreuse.

Ainsi, ils se retrouvèrent devant le portrait du vieux duc de Chanteraine.

--Voici votre bague, dit Claude, tendant au jeune homme le petit cercle ouvragé. Je me demande, hélas! si, comme talisman, elle méritait d’être gardée avec tant de soin!

--Mais, s’écria Pierre, elle vous appartient...

--Elle n’eût pu m’appartenir, repartit gravement mademoiselle de Chanteraine, que si je l’avais reçue de Gérard, mon fiancé... reprenez-la.

Sans répliquer, Pierre obéit et prit la bague.

Alors, les beaux yeux bleus de la princesse au bois dormant se levèrent une fois encore sur le colonel Fargeot, l’enveloppant d’un regard de bonté très douce:

--Adieu, monsieur, fit la jeune fille, je vous souhaite bonheur et gloire... Nous ne nous sommes connus que pendant un temps bien court... Il me semble, pourtant, que les quelques heures qui nous ont rapprochés ont fait de nous des amis... Il est doux de se trouver en contact avec une âme droite, une conscience fière... et vous m’avez prouvé qu’il y en a dans tous les partis... Nous ne nous reverrons jamais, sans doute... mais j’aimerai, je le sais, à me rappeler notre rencontre... et je serai contente que vous ne l’oubliiez pas.

Une émotion poignante blêmissait Pierre Fargeot.

--Je ne l’oublierai jamais... balbutia-t-il. Jamais... Adieu, mademoiselle... je vous souhaite à mon tour...

Il se tut, ne pouvant achever.

--Merci, colonel Fargeot, et que Dieu vous garde, reprit Claude, essayant d’affermir sa voix qui s’altérait.

Pierre hésita un très court instant, puis, d’un mouvement presque brusque, il saisit la main qui pendait, inconsciente, sur la jolie robe à bouquets roses; longuement, follement, comme s’il ne pouvait s’en détacher, il y pressa ses lèvres. Et, il s’enfuit.

Sans se retourner une seule fois pour regarder en arrière, sans ralentir sa marche pour reprendre haleine, il traversa les ruines de Chanteraine, il descendit la pente abrupte, il suivit jusqu’à la grande route le chemin qui ceinturait la colline.

Là, il s’arrêta et passa sa main sur son front, sur ses yeux... Une phrase de Claude lui revenait obsédante:

«J’ai cru voir en vous Gérard de Chanteraine...»

Un instant, irrésistiblement attirés, ses regards s’absorbèrent sur la petite bague étrange; mais, bientôt, il secoua la tête, comme pour chasser une idée importune ou folle.

--Quelles chimères cette pauvre enfant m’a mises dans l’esprit! murmura-t-il. Oh! tante Manon, tante Manon, qu’allez-vous me dire?

V

TANTE MANON

Lorsque Pierre--avec des ménagements infinis--eut appris à la tante Manon la mort d’Antonin Fargeot, la pauvre femme pleura beaucoup. Et, profondément ému devant cette douleur de toute vieille qui ressemblait un peu, dans ses manifestations extérieures, à une douleur enfantine, l’officier berça de paroles tendres et de caresses celle qui, bien des années auparavant, avait ainsi apaisé ses pleurs de tout petit... Puis, encore endolorie du coup qu’elle avait reçu, la tante Manon regarda son Pierre, l’admira, le questionna, l’entoura d’attentions et de soins ingénus... On eût dit qu’elle cherchait à oublier le triste présent pour se croire revenue au temps où elle contait si bien l’histoire de la Belle au bois.

Ni la petite maison de Roy-lès-Moret ni la tante Manon elle-même n’avaient beaucoup changé depuis ces temps d’avant le déluge! Les murs de la maison avaient encore un peu noirci, les cheveux de tante Manon avaient encore un peu blanchi... mais le vieux logis et la vieille femme avaient gardé leur air de bonté naïve... Il y a des maisons qui sont bonnes et naïves, on le devine tout de suite, en entrant, à je ne sais quoi dans la disposition des meubles de l’âtre qui accueillent, dans l’arrangement des belles images et des poteries coloriées des murs qui sourient.

Près de la tante Manon, entre les murs vénérables de la maison de Roy-lès-Moret, Pierre Fargeot crut un moment, lui aussi, qu’il était retourné de bien des années en arrière. Mille souvenirs l’appelaient, de tous les points de la salle où tante Manon lui servait dans une assiette, dont il reconnaissait les enluminures ardentes, une de ces soupes épaisses et odorantes qu’elle s’entendait à faire mieux que personne, et il n’imposait pas silence à ces revenants du passé. Il aurait voulu se réfugier au milieu d’eux, comme en un asile où rien du présent n’eût pu l’atteindre.

Maintenant qu’il touchait au but, son impatience de savoir avait fait place à une appréhension de ce qu’il pourrait apprendre et il n’osait pas interroger.

Qu’allait-elle dire, la pauvre vieille Manon? Se rappelait-elle encore les choses d’autrefois? Sous le poids des années, le fragile secret ne s’était-il pas brisé, au delà de ce front osseux sur lequel la peau parcheminée paraissait trop mince et trop tendue?

Pierre avait résolu qu’il ne parlerait pas du mystère avant le lendemain. Il lui semblait à la fois qu’il pouvait s’accorder cette trêve et qu’il la devait à la tante Manon.

Quand vint le soir, tous deux s’assirent, sans que le sujet terrible eût été abordé, dans le jardinet planté de fleurs et de légumes qui entourait la maison de Manon Fargeot.

Le ciel s’était doré très doucement, après la journée chaude... des insectes passaient presque silencieux dans l’atmosphère calme; des parfums de fleurs très humbles, des aromes de fraises mûres montaient des plates-bandes; des voix de paysans qu’accompagnait un son continu de clochettes chantaient au loin; c’était l’heure de la rentrée des troupeaux, une heure ineffablement calme, une de ces heures où il semble que rien de violent ne puisse s’être passé sur la terre...

La douceur en était telle que Fargeot eût craint de rompre le charme en prononçant une parole, quelle qu’elle fût... Il lui paraissait bien vraiment, en cet instant, que toute sa vie s’était écoulée là, que tout événement qui n’eût pas tenu entre les quatre haies vives de ce pauvre courtil ne pouvait provenir que d’un monde irréel de fantaisie et de rêve.

Cependant, même à cette heure d’oubli volontaire, l’image d’une jeune fille vêtue de clair se dessinait légère, presque aérienne, dans le petit jardin de tante Manon.

Pierre savait que, maintenant, cette image l’accompagnerait toujours et qu’elle s’encadrerait souvent ainsi, pure et mélancolique, dans l’or pâle des soirs.

Il ne voulait pas donner de nom précis à l’apparition délicieuse... Elle s’appelait pour lui la bien-aimée et sa présence n’était subordonnée ni aux lois du temps ni à celles de l’espace... Il s’absorbait dans la contemplation sereine de l’être, invisible pour d’autres, qui était là, tout proche pour lui, et les mots d’adoration que ses lèvres ne prononceraient jamais chantaient, entendus de lui seul, dans son cœur et parmi les choses...

Mais soudain, comme si la ravissante paix du crépuscule eût, par quelque rapprochement confus, suggéré à ses quatre-vingts ans une demande anxieuse, Manon Fargeot parla:

--Oh! dis-moi, mon enfant, fit-elle, sa mort a-t-elle été douce? Pendant les dernières heures--celles que tu as passées auprès de lui--a-t-il retrouvé toute sa connaissance? T’a-t-il dit adieu avec sa vraie tête et son vrai cœur?

C’était l’éternel problème, et la tante Manon qui prononçait à son tour les paroles d’angoisse ne savait pas que, si quelqu’un pouvait encore y répondre en ce monde, c’était elle, elle la pauvre vieille, elle traduisant de sa petite voix cassée, les réminiscences, peut-être bien vagues, de sa mémoire peut-être endormie...

Mais Pierre sentit que le moment décisif était venu et, devant le beau ciel doré qui, lentement s’obscurcissait, il évoqua, pour la tante Manon, les souvenirs de la dernière nuit, des dernières heures qu’il avait vécues auprès de son père mourant.

Cependant, comme il voulait à tout prix connaître la vérité, il ne parla d’abord qu’en termes vagues du délire où, par moments, la raison de son père avait paru sombrer et il se garda de laisser voir qu’il n’avait lui-même pas su ou pas osé faire la part de la fièvre, au milieu de tant de propos étranges recueillis par lui, au lit de mort d’Antonin. Et lorsqu’il aborda enfin la question de laquelle toute sa vie lui semblait maintenant dépendre, ce fut avec fermeté, sans avouer son incertitude, ce fut comme s’il ne s’agissait pour lui que d’obéir docilement à une volonté exprimée par son père, ce fut comme s’il avait lui-même pu accepter, sans le moindre doute sur la lucidité du cerveau qui les avait conçues, les paroles dont il devait transmettre à sa tante, le sens précis.

--Tante Manon, fit-il doucement, je m’étais promis de ne point vous tourmenter aujourd’hui de ces choses, mais j’en ai l’esprit obsédé et voilà qu’en m’interrogeant sur les derniers moments de mon père, vous me rendez irrésistible la tentation de vous interroger à mon tour... Le suprême effort de celui que nous pleurons fut pour me recommander d’aller à vous... Il avait peine à rassembler ses souvenirs; tout courage, toute force surtout lui manquait pour me mettre au fait de... je ne sais... d’un mystère, d’un secret qu’il voulait que je connusse... d’un secret dont il me parlait avec angoisse et qui semblait troubler douloureusement son cœur... presque sa conscience... Ce secret, il paraît que vous le savez, tante Manon, et mon père, qui n’a pu me le dire, désire que je l’apprenne de vous... Je suis venu vous le demander.

Tante Manon avait pâli. Lentement elle secoua la tête...

--A quoi bon?... à quoi bon?... murmura-t-elle.

--Ah! je vous en supplie, implora l’officier... L’heure est solennelle pour vous comme pour moi. C’est au nom de mon père... de votre neveu, que vous aimiez, qui vous aimait, que je vous prie de ne me rien cacher?

--A quoi bon?... répéta la vieille femme. Je sais si peu!... Et le peu que je sais... te fera souffrir... A quoi bon?...

--Tante Manon, continua l’officier, la volonté des mourants doit être respectée... Qui ménagez-vous? Moi, grand Dieu! Ne voyez-vous pas que toute certitude me serait moins horrible que cette anxiété, que ce doute?... Ah! je vous en prie, je vous en conjure... Ce secret?

--Ce secret... hélas! mon pauvre petit, c’est celui de ta naissance...

Ces mots n’étaient pas prononcés que, déjà, Pierre avait saisi convulsivement les mains de la pauvre vieille.

--Le secret de ma naissance... je ne suis donc pas...

--Tu n’es pas le fils d’Antonin Fargeot, tu n’es pas le fils de Remiette Aublet, sa femme, non, mon enfant, non... soupira Manon.

Pierre était livide.

--Mais le nom de mon père... le nom de mon vrai père... vous le savez?

Les mains de la bonne femme tremblèrent plus fort.

--Oh! mon Dieu, ce nom, fit-elle... Ne te l’a-t-il pas dit?... Ne te l’a-t-il pas dit à l’instant suprême... comme un nom quelconque, tu comprends, sans dire autre chose... Rappelle-toi bien?

--Vous l’avez oublié! clama Pierre.

La vieille hocha la tête.

--Je ne l’ai jamais su...

--Ah! je comprends, je comprends... c’était ce nom-là qu’il cherchait dans son délire, oui... et qu’il n’a pu retrouver... Tante Manon, s’écria le jeune homme avec désespoir, tante Manon, parlez-moi... Vous ne savez pas le nom de mon père, mais vous savez... vous savez...

--Je ne sais presque rien, mon pauvre enfant... reprit Manon. Ton père--je veux dire Antonin Fargeot, hélas!--m’avait remis, il y a longtemps, une lettre cachetée où tout était écrit... et que je devais te donner, un jour, après sa mort! Cette précaution m’avait fait sourire... Comment aurai-je alors supposé qu’Antonin, si jeune encore, mourrait avant moi?... Puis tu partis pour l’armée, tu devins officier... capitaine... que sais-je?... La dernière fois que je vis mon neveu, il me redemanda la lettre et la brûla sous mes yeux... «A quoi bon troubler cet enfant, en lui disant la vérité, m’expliqua-t-il. Il a fait du nom de Fargeot, un beau nom de soldat... à quoi bon lui en révéler un autre?»

--Et rien... rien ne vous a jamais laissé soupçonner, quel pouvait-être cet autre nom?

--Rien, je te le jure, sur la mémoire chérie de ma mère, mon pauvre enfant!...

VI

LE NOM

--Longtemps, j’ai cru moi-même que tu étais le fils d’Antonin, reprit Manon Fargeot au bout d’un moment. J’avais vu grandir mon neveu sous les yeux de mon cher frère, de ma digne belle-sœur, morts trop tôt, eux aussi... je l’aimais tendrement, il me rendait mon affection, je le sais... mais les voyages sont difficiles aux pauvres gens! Aussi y avait-il plusieurs années que je n’avais reçu la visite d’Antonin, lorsqu’il vint m’annoncer son mariage avec une ouvrière de Paris, une brave fille nommée Remiette Aublet. C’était en 1775. A cette époque, il passa quelques jours avec moi, et, en une heure d’abandon, comme nous nous entretenions de ses parents, de nos souvenirs communs, il me conta les peines de sa vie.

--Pauvre père! fit l’officier, repris, dominé par le passé. Souvent il m’a parlé des travaux, des espoirs de sa jeunesse. Il avait rêvé la gloire, lui aussi! Que lui a-t-il manqué pour atteindre au succès? peut-être, un peu plus d’énergie, un peu plus de confiance en lui-même...

--Un peu plus de bonheur surtout! acheva la tante Manon. Plus tard je pourrai te redire en ses moindres détails, telle enfin qu’elle me fut dite à moi, la triste histoire de ce cœur tendre et bon... Avant son mariage, Antonin Fargeot s’était pris à aimer une belle demoiselle dont tout le séparait, naissance et fortune. Un jour même, il avait poussé la folie jusqu’à avouer son amour à celle qui en était l’objet et son aveu bien humble, son aveu désespéré, avait été surpris... Alors, pour se venger de ce qu’il considérait comme un outrage, le père de la jeune personne avait eu une pensée odieuse; il avait appelé ses laquais et fait jeter à la porte, insulter grossièrement par eux, sous les yeux de sa fille, le pauvre maître de latin qui...

Un cri d’horreur exaspérée interrompit la phrase...

--Oh! le malheureux, le malheureux!!

Une flamme sombre brillait dans les yeux de Fargeot; ses poings se crispèrent...

--Oh! oui, bien malheureux, affirma la bonne femme. La pensée de conquérir,--à défaut de l’amour, hélas!--l’estime, l’admiration de cette jeune fille, l’avait seule soutenu dans ses efforts vers le succès... C’était un homme faible et mal taillé pour la lutte qu’Antonin Fargeot! Chassé de la maison où se renouvelait presque chaque jour son courage, il ne se sentit plus la force nécessaire pour continuer l’œuvre qu’il avait entreprise; il renonça à ses travaux, ne demandant plus qu’à gagner, par des leçons, sa misérable vie. Il croyait bien aussi avoir renoncé au mariage, mais il avait soif d’aimer, de se dévouer plutôt. Un hasard le rapprocha de Remiette Aublet; elle était honnête, pauvre et seule comme lui... il l’épousa. Ce mariage eut lieu peu de temps après le séjour que mon neveu avait fait à Roy-lès-Moret; l’année suivante, une lettre presque joyeuse m’annonça la naissance d’un fils... Cependant il ne m’avait pas encore été permis de connaître cet enfant, lorsqu’un jour de l’année 1778 Antonin Fargeot t’apporta à moi. Remiette était morte, quelques mois auparavant. Le pauvre veuf me confessa que la tâche d’élever un enfant, qui n’avait pas deux ans de vie, lui paraissait bien lourde et il me pria de te garder auprès de moi. C’est ainsi que tu me fus confié.

--Mais cet enfant, le fils d’Antonin Fargeot? fit Pierre, sortant pour poser cette question de l’accablement dans lequel il était tombé.

--Cet enfant venait de mourir, soigné, veillé par son père jusqu’à la dernière seconde. Je sus tout cela plus tard. Mais, à ce moment précis, mon neveu ne me dit absolument rien qui pût me faire pressentir la vérité et, ensuite, un assez long temps se passa de nouveau sans que je le revisse. Tu étais déjà un beau petit garçon, bien fort, bien robuste et tu marchais sur tes dix ans, lorsque Antonin vint pour te reprendre. Alors, après m’avoir fait jurer sur le crucifix de ne jamais révéler à personne les choses qu’il allait me dire, il m’avoua que, depuis longtemps, son fils n’était plus et il me parla de toi, l’enfant étranger, qu’il chérissait... La confession qu’il me fit--car ce fut bien une confession--se trouvait consignée dans la lettre que j’avais pour toi et qui contenait aussi, je crois, avec le nom de ton père et ton propre nom, des détails importants sur ta famille. Cette lettre, Antonin, tu le sais, me l’a redemandée, ayant résolu de te laisser ignorer toujours la vérité... Il est probable qu’à l’heure de la mort, le pauvre malheureux ne s’est plus senti le droit d’emporter dans la tombe le secret que j’étais seule à connaître et que j’avais juré de ne dire jamais...

--Puisqu’il en est ainsi... dites-moi ce que vous savez, tout ce que vous savez, tante Manon, supplia Pierre.

--Que je vous dise tout ce que je sais?--fit Manon Fargeot, se servant pour la première fois en parlant à Pierre, de ce pronom cérémonieux, comme si pour la première fois, elle s’avisait de l’abîme que le secret dont elle avait dit la moitié creusait entre son pauvre cœur maternel et l’enfant qu’elle avait élevé.--Hélas! que signifie ce que je peux savoir, puisque je ne sais rien qui vous permette de retrouver votre famille, puisque j’ignore la seule chose qui importe à cette heure, le nom de vos parents... Et peut-être allez-vous haïr la mémoire d’Antonin Fargeot, qui vous a bien aimé, oh! bien aimé, je vous assure... et peut-être allez-vous me haïr moi-même, comme la complice de ce faux père, moi qui, connaissant une partie de la vérité, ai tenu mon serment de ne la divulguer à personne...

Le visage de Manon Fargeot exprimait à la fois un chagrin si poignant et une tendresse si vraie, que Pierre, ému, oublia sa propre anxiété et la douloureuse impatience que lui causaient les réticences de la pauvre femme pour ne penser qu’à cette angoisse d’un cœur qui lui avait été, qui lui était encore absolument fidèle et dévoué.

D’un mouvement très doux, il prit les mains de tante Manon et, l’attirant à lui, comme tout à l’heure, lorsqu’il voulait la consoler:

--Vous avez raison, dit-il, peut-être haïrai-je dans un instant la mémoire de... cet homme que je pleurais il y a quelques minutes encore et dont la vie m’apparaît maintenant comme une effrayante énigme... mais vous, vous!

--Moi? bégaya la vieille tante.

--Écoutez-moi bien, tante Manon, reprit le jeune homme en croisant de son regard loyal le regard timide, incertain des pauvres vieux yeux qui se remplissaient de larmes, vous, vous ne pouvez pas être responsable d’une action que vous n’avez pas même connue avant qu’elle fût commise... On vous a confié un enfant et, n’obéissant qu’à votre cœur, vous lui avez servi de mère, vous l’avez bercé, veillé, chéri... Je serais un ingrat si je ne m’en souvenais pas! Quoi que vous ayez à me dire, je vous aime... vous êtes, vous serez toujours pour moi, tante Manon!

Manon sanglotait.

--Ah! mon grand, mon beau soldat... mon cher petit enfant, que tu es donc le meilleur des hommes! fit-elle.

Pierre la laissa s’apaiser, puis doucement:

--Tante Manon, répéta-t-il, dites-moi ce que vous savez d’Antonin Fargeot, dites-moi comment l’enfant que j’étais en vint à se trouver au pouvoir de cet homme... dites-moi vite... Peut-être votre récit me fournira-t-il, à défaut d’une solution définitive, quelque indice précieux!

--Je vais te satisfaire de mon mieux, mon enfant, soupira la bonne femme en s’essuyant les yeux; mais, crois-moi, ce récit ne peut te fournir aucun renseignement positif sur ton passé... pas plus d’ailleurs que...

Un souvenir lui revenait tout à coup; tant par scrupule de conscience que pour gagner du temps avant l’aveu suprême, elle ajouta...

--... pas plus, d’ailleurs, que le coffret qu’Antonin Fargeot me confia jadis... et que je possède encore aujourd’hui.

--Un coffret! mais que contient-il?

--Presque rien! de menus bijoux... rien qui porte un nom, un chiffre ou des armes... car ton père portait un titre, sous l’ancien régime, je le sais...

--Oh! vous me rendez fou! gémit le pauvre Pierre. Ce coffret, montrez-le-moi... par pitié!...

La tante Manon se leva aussitôt et entra dans la maison, où le jeune homme la suivit. Là, elle tira d’une antique armoire à cachettes un petit coffre d’émail champlevé... et Pierre, éperdu, crut voir celui que, quelques jours auparavant, mademoiselle de Chanteraine avait ouvert sous ses yeux.

--Regarde, fit la vieille sans remarquer que l’officier terrassé par l’émotion ne l’interrogeait plus, ces objets t’appartiennent. Quand Antonin Fargeot te prit pour son fils, tu portais au cou cette chaîne d’or avec cette jolie médaille de Saint-Michel... Il y avait aussi une bague, une petite bague de femme, mais Antonin ne me l’a pas donnée, c’était comme un talisman qu’il gardait... Et puis, regarde encore... voici autre chose, une clé d’argent toute ciselée... Ah! pourquoi, pourquoi ton nom n’est-il pas écrit sur ces bijoux, mon pauvre enfant?

... Mais le nom que les lèvres du maître d’école n’avaient pu proférer dans les affres de l’agonie, le nom que Manon Fargeot cherchait en vain, le nom mystérieux flamboyait déjà sur le coffret à reliques, sur la chaîne d’or, sur la clé d’argent, aux yeux extasiés de l’homme qui aimait Claude de Chanteraine.

TROISIÈME PARTIE

I

LE RÊVE DE CLAUDE

Tandis que mademoiselle Charlotte de Chanteraine et son cousin, le chevalier, absorbés dans une partie de tric-trac, oubliaient les destinées de la monarchie française, tandis que M. Fridolin relisait Plutarque sans chercher à se rappeler combien de fois il l’avait déjà lu et que mademoiselle de Plouvarais laissait errer sur le vieux clavier ses petites mains étiolées, Claude s’était assise, une broderie à la main, dans le boudoir imprégné d’iris où la lueur rosée des lampes discrètes caressait si doucement la grâce mignarde des bibelots et la pâleur fanée des soies.

Mais l’ouvrage avait roulé bientôt le long de la jupe à bouquets, jusqu’au coussin où s’appuyaient, un peu nerveux, deux pieds très petits chaussés de souliers clairs à très hauts talons; et, comme le jour où le colonel Fargeot avait pénétré dans le château qu’il croyait désert, la jeune fille, abandonnant toute occupation précise, s’était alanguie en une pose plus paresseuse.

Elle ne dormait pas; que ce fût la nuit ou le jour, elle dormait en vérité très peu ou très mal depuis quelque temps, et, cependant, il lui semblait que le sommeil, ce grand enchanteur, eût seul pu lui apporter la paix, sinon la joie... Elle se sentait triste, désemparée. Elle se demandait comment, jusqu’à présent, elle avait pu vivre de cette vie morne, de celle vie sans soleil, sombre aux yeux, froide au cœur.

Un jour, elle s’était prise à dire à mademoiselle Charlotte:

--Pourquoi nous obstinons-nous à rester dans cette tombe? Nous n’avons rien à craindre d’un gouvernement dont nous n’approuvons certes ni la forme ni l’esprit, mais que nous savons respectueux de la liberté de chacun.

--Mon Dieu, avait ajouté le chevalier de Plouvarais venant timidement à la rescousse, il est certain que ce M. Bonaparte, pour n’être qu’un rustre et un usurpateur, n’en...

Mais, mademoiselle Charlotte avait levé pathétiquement ses yeux et ses bras vers les amours et les guirlandes du plafond et n’avait pas laissé à son cousin le temps d’achever une telle phrase.