Les ruines en fleur

Part 9

Chapter 93,821 wordsPublic domain

--Si _votre_ Bonaparte souhaite que les Chanteraine voient en lui autre chose qu’un rustre et un usurpateur, avait-elle répondu vertement, il n’a qu’à mettre ses pouvoirs au service de Monseigneur le comte de Provence, et à lui rendre le trône qu’occupa Louis IX, le Roi Saint, et Louis XVI, le Roi Martyr... A ce prix, je consentirais à lui pardonner le passé!

--Alors, je crains, ma cousine, avait osé riposter M. de Plouvarais, que Bonaparte--qui n’est en aucune façon _mon_ Bonaparte, croyez-le bien--que Bonaparte, dis-je, ne juge que ce soit payer un peu cher votre pardon!

--S’il en est ainsi, qu’il s’en passe!

--Il s’en passera, ma tante, soyez tranquille, avait conclu Claude avec un peu d’impatience. Mais notre entêtement me semble aussi inutile qu’exagéré et je me demande vraiment ce que nous faisons ici!

A ces mots, mademoiselle Charlotte ne s’était pas bornée à lever les yeux et les bras au plafond, elle avait littéralement bondi hors de son fauteuil en poussant un cri d’horreur.

--Ce que nous faisons ici!!! Oubliez-vous, ma chère, que nous attendons le Roi! avait-elle répliqué avec indignation. J’avoue, quant à moi, que cette noble oisiveté de l’attente fidèle suffit à occuper mon cœur et mon esprit... Je serais fâchée qu’il en fût autrement pour la fille de votre père!

Et elle avait ajouté, lorsque, sans répondre, Claude était sortie:

--Je ne reconnais plus ma nièce! Quelle légèreté, mon Dieu!

--Que voulez-vous, ma cousine, avait soupiré M. de Plouvarais qui était décidément en ses jours de hardiesse, elle a vingt ans... et voilà déjà pas mal d’années qu’elle «attend le roi!...» C’est une occupation qui peut paraître monotone à cet âge!

Cependant, il est vrai de dire que Claude ne se reconnaissait plus elle-même. Ah! certes, elle l’avait savourée, cette «noble oisiveté de l’attente fidèle» qui suffisait au cœur et à l’esprit de mademoiselle Charlotte!

Mais qu’eût pensé mademoiselle Charlotte elle-même, si, par impossible, elle avait acquis la certitude que le roi ne reviendrait pas ou que--en admettant qu’il revînt un roi--ce roi ne pourrait plus être celui qu’elle avait jusqu’à présent attendu? Mademoiselle Charlotte, en telle occurrence, n’eût assurément plus trouvé à attendre, aucune joie. Et tout à coup, la vie lui eût semblé très vide et très inutile...

Rien ne remplit plus complètement la vie la plus vide, n’éclaire plus lumineusement la vie la plus sombre, n’adoucit plus délicieusement la vie la plus rude qu’un espoir bien cher qu’on porte en soi, dans son cœur, à toute minute, comparable à ces essences précieuses d’Orient dont quelques gouttes, soigneusement enfermées dans le chaton d’une bague, suffisent à parfumer les moindres choses qu’on touche...

Ce talisman, Claude l’avait possédé, mais elle venait de le perdre. Elle ne comptait plus sur le retour miraculeux de Gérard de Chanteraine. Et d’ailleurs, eût-elle cru revoir un jour le fiancé tant attendu, qu’elle ne s’en fût sentie que plus triste et plus découragée encore.

Ce n’était pas cependant que son imagination eût définitivement rompu avec le monde enchanté des choses que les gens très sensés jugent impossibles; à de certaines heures, il lui arrivait encore de découvrir dans ce monde bien heureux, des routes charmantes, jusque-là ignorées... mais elle ne se sentait plus la force d’y marcher sans appui et quand, tout récemment, lasse, lasse de se contraindre, elle s’était décidée à raconter tout haut l’histoire merveilleuse qui lui exaltait l’esprit et reposait après tout sur une donnée bien réelle, elle n’avait éveillé dans son entourage qu’une surprise paresseuse et presque incrédule.

Mademoiselle Charlotte avait pour principe de ne point se fatiguer la tête à chercher le pourquoi de ce qu’elle jugeait incompréhensible.

--Il y a parmi les choses de la vie comme parmi les choses de la religion, déclarait-elle, des mystères qui nous sont présentés pour que nous nous habituions, non seulement à ne pas les comprendre, mais encore à ne pas les étudier. C’est d’une excellente discipline pour l’esprit.

Claude ne partageait pas cette opinion, du moins dès qu’il s’agissait des mystères de sa propre vie, mais elle finissait par baisser le front et par s’avouer que mademoiselle Charlotte n’avait ni toujours ni tout à fait tort, lorsqu’elle disait:

«--Vous avez trop d’imagination, Claude. Quand vous me laissez entrevoir quelque chose des extravagances qui hantent votre cervelle, il me semble feuilleter un livre de contes de fées!»

Si intense était pourtant le charme de ces contes de fées dont souriait mademoiselle Charlotte, si douces en étaient les fables décevantes, qu’il arrivait encore à Claude de se redire l’un de ceux que son enfance avait le plus aimés.

Quand elle était bien seule, comme en ce moment même, quand, du fond du boudoir à la lampe rosée, elle n’entendait d’autre bruit que le son lointain et mélancolique des romances de mademoiselle Marie-Rose, Claude, ainsi que les enfants dans leurs jeux, s’enivrait d’illusions volontaires et essayait de croire à la réalité présente de choses qui n’étaient plus et ne pourraient plus jamais être... Claude jouait à la _Belle au Bois dormant_; Claude jouait au bonheur.

Pour cela, il lui suffisait de fermer un instant les yeux. Presque aussitôt, il lui semblait que des pas étouffés bruissaient dans la galerie, que la porte était ouverte par une main prudente... que les pas s’approchaient encore... Puis, peu à peu, comme un flot suave qui eût inondé son cœur, la sensation lui arrivait très douce, d’une présence chère qui faisait battre ce cœur trop vite, mais qui ne l’effrayait pas, d’un regard qui effleurait ses paupières closes...

Et un moment, un très court moment, elle était heureuse.

Jamais encore l’illusion aimée n’avait manqué à l’appel de Claude. Elle revint, cette nuit-là, si complète, que la jeune fille crut qu’à force de battre, son cœur allait se briser.

C’étaient bien les pas attendus, c’était la porte doucement ouverte, c’était la présence devinée, encore lointaine, puis toute proche, puis...

Mademoiselle de Chanteraine sentit que deux mains brûlantes emprisonnaient les siennes, elle entendit une voix qui disait:

--Claude, ma bien-aimée...

Alors, elle ouvrit les yeux; mais ce ne fut pas cette fois la jolie phrase précieuse de la princesse qui lui vint aux lèvres: ce fut un nom, ce fut un cri qui jaillit de son cœur jusqu’à sa bouche, malgré elle, éperdument:

--Pierre!...

--Oh! merci... merci... répéta la voix.

Pierre Fargeot était à genoux et il serrait étroitement entre ses mains brunes et rudes de soldat, les petites mains qui se sentaient faibles et fragiles sous cette étreinte...

--Il faut que vous partiez, monsieur Fargeot, il le faut, implora la jeune fille.

Mais lui souriait, heureux, ému...

--Claude, murmura-t-il, je vous aime, je vous aime passionnément... Lorsque, pour la première fois, vous vous êtes éveillée sous mon regard, lorsque, dans vos yeux à peine ouverts, votre rêve souriait encore au fiancé que toute votre jeunesse avait attendu, si j’avais passé à votre doigt la petite bague promise, si je vous avais dit: «Je suis Gérard de Chanteraine, votre fiancé, votre mari»... m’auriez-vous fui?... M’auriez-vous répondu: «Vous n’êtes pas celui que j’espérais...»? Oh! parlez-moi sincèrement aujourd’hui...

Claude remua vaguement les lèvres, mais elle ne put émettre un seul mot... Elle était très pâle, tout son corps tremblait... Deux grosses larmes roulèrent lentement le long de ses joues...

Doucement, le jeune homme éleva jusqu’à sa bouche les mains de mademoiselle de Chanteraine et les baisa, puis, à l’annulaire de la main gauche il passa la bague ciselée que Claude lui avait rendue quand il était parti.

--Vous avez dit, fit-il, que cette bague ne vous appartiendrait que si elle vous était donnée par Gérard de Chanteraine... Voulez-vous l’accepter de moi?

--Oh! pourquoi me demander cela? balbutia la pauvre enfant, pourquoi... c’est mal!...

--Pourquoi?

Il avait jeté ce mot comme un cri de triomphe. Alors, les yeux de Claude rencontrèrent le regard tendre et lumineux qui les cherchait, et, soudain, ils lurent dans ce regard, comme en un livre grand ouvert, une réponse si merveilleuse qu’ils s’éclairèrent à leur tour, faisant resplendir le visage pâle où des larmes perlaient encore...

--Gérard!... murmura la jeune fille, en hésitant, comme inhabile à prononcer dans la réalité ce nom qu’elle avait tant dit en rêve...

L’homme, à qui elle s’adressait ainsi pour la première fois, n’avait pas quitté les deux mains dont il s’était emparé en maître; il y appuyait son front, sa joue, il les baisait avec des précautions attendries, comme s’il eût craint maintenant de les meurtrir en les serrant trop fort et il disait:

--Oui, c’est bien moi, Gérard... c’est moi!... Claude, ma petite cousine, ma chère fiancée, nous ne rêvons ni l’un ni l’autre... et j’en ai la preuve! Notre union était si bien voulue que le ciel a fait un miracle pour nous rapprocher...

Claude ne demandait pas qu’on lui expliquât le miracle; elle y croyait de tout son cœur et cela suffisait à sa raison. Elle était un peu étourdie de la soudaineté de son bonheur, mais elle était à peine étonnée d’apprendre que le prince Charmant entrevu dans son rêve se trouvât être Gérard de Chanteraine, ce fiancé que l’aïeul lui avait toujours destiné et qui devait apparaître à l’heure dite.

--J’avais deviné... j’avais deviné... quelque chose m’avait dit que c’était vous... répétait-elle comme en rêve.

Et ses yeux rayonnaient et ses lèvres souriaient, et toute son âme était dans ce regard, dans ce sourire.

Ce fut seulement quand Pierre, assis près d’elle, lui eut montré le petit coffre d’émail tout pareil au sien, la chaîne de Gérard, la clé ciselée, qu’une curiosité lui vint de connaître les détails de la merveilleuse odyssée à la suite de laquelle le colonel Fargeot se retrouvait à ses genoux métamorphosé en duc de Chanteraine, ou plutôt de savoir comment il avait pu se faire que Gérard de Chanteraine, l’homme qu’elle aimait, qu’elle avait aimé tout de suite et dès qu’il lui était apparu, lui fût apparu pour la première fois sous le nom de Pierre Fargeot.

II

LA VENGEANCE D’ANTONIN FARGEOT

Pierre ou Gérard en avait long à dire. Il commença son récit en parlant à la jeune fille de la mort d’Antonin Fargeot, des paroles que le malheureux avait prononcées à l’heure suprême, des doutes et des soupçons engendrés par cette confession incohérente... Puis il entreprit l’histoire du passé telle qu’il la connaissait maintenant, telle que tante Manon la lui avait racontée, lorsque après la découverte du coffret d’émail, elle avait enfin développé et complété les vagues révélations qu’il avait fallu auparavant arracher une à une à son angoisse.

Comme l’officier s’étendait malgré lui sur le douloureux roman d’Antonin Fargeot, comme il s’apitoyait sur les tristesses de cette vie sacrifiée, Claude eut un petit mouvement de surprise et de révolte.

--Ce méchant homme vous a pris à nous! objecta-t-elle.

Avec une grande douceur, une profonde tendresse, Pierre attira Claude contre sa poitrine et la gardant ainsi étroitement enfermée dans ses bras comme pour se bien persuader, à cette minute, qu’elle était à lui maintenant et qu’aucune puissance, aucun préjugé humain ne pouvait plus la lui prendre:

--Ma fiancée, ma Claude adorée, fit-il, il ne vous est pas possible de concevoir ce que cet homme, ce «méchant homme», comme vous dites, a souffert!... Ah! si vous saviez!... Aimer une jeune fille de toutes les forces de son être, assez passionnément, assez exclusivement pour ne plus pouvoir se figurer une vie où on ne la verrait pas et dont elle ne serait pas le but et la raison d’être; se juger digne d’elle ou capable de le devenir, sentir qu’aimé d’elle on lutterait sans faiblesse, on triompherait de toutes les difficultés... Et cependant n’avoir pas le droit d’espérer que tant d’amour puisse éveiller jamais dans l’âme de la bien-aimée autre chose qu’un profond dédain ou--si elle est généreuse--une vague pitié! N’être après tout séparé d’une femme chérie que par un préjugé, et avoir la certitude que ce préjugé constitue le plus terrible, le plus infranchissable des abîmes, un abîme que rien au monde ne saurait combler... Mais, y avez-vous songé? c’est, pour un cœur aimant et fier, une torture dont l’horreur est inexprimable!... Cette torture, il l’a connue dans ses plus atroces raffinements, le malheureux Antonin Fargeot!... Bien plus, il a été insulté, traité comme le dernier des lâches... bâtonné, devant celle qu’il aimait!... Ah! mon Dieu! mon Dieu! comment voulez-vous, quand il a souffert _cela_, que je refuse de pardonner, moi, moi?... Mais s’il avait tué, s’il... ma bien-aimée, s’il avait tué l’homme qui cherchait à l’avilir, je crois que je pardonnerais encore.

Emporté par la violence du sentiment qu’il défendait et qu’il avait fait sien, Pierre s’était levé, le front pâle, les yeux enflammés.

--Comme vous avez l’air méchant, quand vous parlez ainsi! fit Claude en secouant la tête.

Mais elle souriait, presque convaincue, car elle savait qu’il y avait beaucoup d’amour pour elle dans ce pardon accordé à Antonin Fargeot.

--Vous n’avez pas peur de moi, pourtant? demanda doucement l’officier, en se rasseyant auprès d’elle.

--Non, soupira-t-elle, non... tout de suite, j’ai eu en vous une confiance... très folle... que rien, je crois, ne pourrait plus ébranler. Il me semble que vous devez mieux que moi juger de toutes choses... Et, cependant, quelle excuse trouver au rapt d’un enfant sans défense...

--Ce rapt qu’Antonin Fargeot s’est reproché comme un crime, sur son lit de mort, n’a pas été commis de propos délibéré, fit le jeune homme. Tout à l’heure, je vous ai raconté comment le pauvre maître de poésie avait renoncé à se faire justice lui-même aussi bien qu’à obtenir justice des autorités... Un grand découragement avait anéanti en lui toute énergie, toute ambition... Ses chers travaux de littérature et de philosophie ne lui paraissant plus que vains et sans portée, il les avait délaissés... Là n’était pourtant pas encore le terme de ses épreuves. Quelque temps après le mariage de...--c’est par vous que je connais, vous le savez, les noms mystérieux de cette étrange histoire--quelque temps après le mariage de mademoiselle Irène de Champierre, Antonin s’était senti si seul... et si malheureux dans sa solitude qu’il avait essayé de se créer de nouvelles affections, de nouveaux devoirs. Il avait épousé une jeune fille qui lui était inférieure, sans doute, sous le rapport de l’intelligence et de l’éducation, mais dont la bonté, l’honnêteté, le courage avaient attiré son estime... Bientôt, il perdit sa femme, puis l’enfant qui lui était resté de ce demi-bonheur trop court... Quelques jours après ce dernier deuil, comme il errait au hasard de sa songerie dans cette grande ville de Paris où il vivait seul, maintenant, d’hôtellerie en hôtellerie, très ignoré, très silencieux, ne se plaisant en aucun logis, ne recherchant la société de ses semblables qu’autant que l’exigeait la nécessité de pourvoir à sa subsistance, il oublia l’heure et minuit sonna avant qu’il eût pensé à la retraite... Sa songerie l’avait conduit, comme bien souvent sans doute, dans les parages de cet hôtel de Chanteraine-Champierre qui abritait la nouvelle existence de la bien-aimée d’autrefois, d’Irène, heureuse épouse, heureuse mère... Mais, ce soir-là, malgré l’heure tardive, un grand nombre de personnes couraient affolées suivant la même direction qu’Antonin Fargeot... L’hôtel de Chanteraine-Champierre était en flammes!... Bientôt le pauvre homme se précipita vers le lieu du sinistre et, arrivé là, il apprit simultanément qu’on venait de retirer de l’édifice incendié le cadavre du marquis de Chanteraine, puis celui de sa femme... et qu’on ignorait le sort de leur fils, un enfant de deux ans... Les secours étaient venus trop tard, les escaliers menaçaient de s’écrouler... Tout espoir était perdu... Antonin n’en demanda pas plus. Comme un fou, un halluciné, il s’élança dans la fournaise, ne sachant pas s’il souhaitait de mourir lui-même, parce qu’Irène était morte, ou de sauver l’enfant de celle qu’il avait tant aimée... Plus tard, il ne se rappela qu’imparfaitement ce qui s’était alors passé... La nourrice épouvantée avait quitté sa chambre à coucher en emportant le petit Gérard de Chanteraine et courait éperdument à travers l’hôtel, sans plus savoir trouver d’issue; elle rencontra un homme qui semblait braver les flammes ou les ignorer, et elle lui confia précipitamment, avec l’enfant que ses bras ne pouvaient plus soutenir, un petit coffret d’émail, qu’elle avait pu sauver et qu’elle savait précieux...

--Oh! Pierre, s’écria Claude, cette impression d’une grande terreur ressentie dans une maison en flammes, ce rêve qui troublait vos nuits d’enfant, c’était un souvenir!

--C’était un souvenir, oui, répéta Pierre.

Puis il reprit, continuant son récit:

--Antonin saisit l’enfant et le coffret et se jeta au hasard dans un couloir que le feu avait épargné; bientôt, il s’aperçut que, malgré ses recommandations expresses, la nourrice ne l’avait pas suivi... Avait-elle tout à coup manqué de force? était-elle retournée en arrière, follement, pour chercher un objet oublié? Il ne le sut jamais. Il ignora toujours aussi, par quel prodige, à l’instant où l’immense escalier s’effondrait aux cris d’horreur de la foule, il avait pu, lui, le sauveteur inconscient, sortir de l’hôtel par une petite porte de service. Mais le même instinct qui l’avait dirigé, à travers tous les obstacles et tous les périls, vers l’air respirable, lui interdit alors de s’arrêter, et sa fuite éperdue ne prit fin que lorsqu’il eut atteint, loin de l’incendie, la fraîcheur d’une rue sombre et déserte... Là, une émotion terrible l’attendait encore... En se penchant sur l’orphelin qu’il avait sauvé et qui se cramponnait à lui, muet, sans larmes, Antonin Fargeot crut rencontrer des yeux déjà vus... les yeux de cette Irène de Champierre qui n’était morte pour le monde que depuis une heure, mais qu’il pleurait, lui, depuis longtemps. Une ressemblance qui lui parut frappante, chez cet enfant de deux ans...

--C’est vrai, murmura mademoiselle de Chanteraine... Vous avez les yeux de votre mère, vous avez aussi son sourire... Cette ressemblance, je l’ai vue tout de suite... D’abord, je ne me rendais pas compte... puis, brusquement, quand vous avez regardé le portrait de ma pauvre tante, j’ai été saisie... Et vous, vous avez aimé ce cher portrait, sans rien savoir, sans rien prévoir de la vérité!

--Oh! Claude, c’était le portrait de ma mère... de ma mère à moi! Comme je l’eusse aimée ma mère, Claude?... Et mon père, vous ne m’en avez rien dit... vous me parlerez de lui?...

--Oui, je vous le promets, répondit la jeune fille. Que de choses nous avons à nous dire! mais continuez votre récit, mon cher, cher ami... Cette ressemblance?...

--... Cette ressemblance qui n’est pas illusoire, puisque, vous aussi, vous l’avez observée, provoqua chez Antonin Fargeot une sorte de détente... Et le pauvre homme se mit à pleurer... Il pleurait sur la mort affreuse d’Irène, sur sa propre misère, sur le sort du petit enfant sans père ni mère qu’il tenait entre ses bras... et, le petit enfant, sentant confusément, sans doute, que cet homme au visage de douceur et de tristesse était bon et qu’il souffrait... l’embrassa soudain et le caressa pour le consoler... Alors, au milieu de tant de douleur, à l’heure même où la femme aimée venait de mourir, Antonin Fargeot eut un moment d’ineffable joie et le courage lui manqua pour se séparer aussitôt de l’orphelin, de ce fils d’Irène qui ne connaissait pas encore les distances sociales et qui baisait doucement de sa bouche innocente le «philosophe» que les laquais de son grand-père avaient chassé... Personne dans la foule terrifiée n’avait pu remarquer au milieu des flammes et de la fumée tandis que l’escalier s’écroulait et bientôt, avec lui, toute une partie de l’hôtel, le passage d’un homme qui s’était enfui, en courant, comme beaucoup d’autres à cette minute d’épouvante; personne ne savait que Gérard de Chanteraine eût échappé à la mort... Antonin l’emporta à l’autre bout de Paris, dans une auberge où il se présenta vers le matin, comme un voyageur quelconque... Mais l’enfant, en proie à une fièvre ardente, semblait maintenant anéanti... comme s’il n’eût plus su trouver les quelques mots qu’il devait déjà connaître, il bégayait de temps à autre des sons inarticulés, de vagues syllabes qui n’avaient point de sens... Une grave maladie se déclara. Pendant plusieurs jours, la vie et la mort se disputèrent Gérard de Chanteraine, et quand la vie eut enfin triomphé, Antonin sentit qu’en rendant ce petit être à ceux qui le croyaient mort, à M. de Champierre peut-être, il allait perdre Irène encore une fois... Mais il ne trouva pas la force d’accepter ce nouveau déchirement... Et, après une suprême lutte, il consomma sa faute; il la consomma en la raisonnant sans doute et je crois comprendre le travail qui put se faire dans son esprit.

»Rien du passé ne subsistait plus, après l’horrible crise, dans le cerveau de l’enfant. On eût dit que, revenant à la santé, Gérard avait recommencé une autre vie. Il avait fallu lui apprendre à marcher, il faudrait lui apprendre à parler...

»Antonin Fargeot garderait auprès de lui l’héritier des Chanteraine, l’élèverait comme il eût élevé le fils qu’il venait de perdre, il le doterait de tout le savoir qu’il avait lui-même amassé au cours de sa douloureuse jeunesse; il le mettrait à l’abri des préjugés de race, il développerait en ce cœur vierge les instincts généreux et purs de l’être que la corruption sociale n’a pas encore touché, puis, quand il aurait fait de ce fils de noble un homme libre, conscient et respectueux de la dignité humaine, il le rendrait au comte de Champierre. Telle serait la revanche de l’amoureux bafoué! Un jour, le grand seigneur avait jeté comme une injure à la face d’Antonin Fargeot le mot de philosophe; ce serait bien en philosophe qu’Antonin Fargeot se vengerait du grand seigneur...»

»Mais les événements publics vinrent modifier ces projets. Il y eut un jour où Antonin put penser avec raison qu’étant donné l’état des choses, il était meilleur et moins périlleux pour l’enfant enlevé de s’appeler Pierre Fargeot que Gérard de Chanteraine... Vous connaissez la fin de cette étrange histoire. Je serais resté toujours Pierre Fargeot, non seulement si mon père adoptif n’avait pas été pris de remords à l’heure de quitter cette vie, mais encore si le plus extraordinaire des hasards ne m’avait permis de deviner, par déduction, un nom que la vue des objets impersonnels contenus dans ce coffret, n’eût pas suffi à me révéler... Mais, je vous ai connue, je vous ai aimée, mon ange, mon trésor!... Et il semble vraiment qu’en mourant, celui qui m’a élevé--oh! si tendrement, Claude, avec tant de dévouement--ait pressenti, lui aussi, quelque chose de l’avenir quand il m’a dit: «Tu me pardonneras, peut-être, quand tu auras aimé...» Vous lui pardonnerez comme moi, n’est-ce pas, Claude?

--Si vous voulez, concéda mademoiselle de Chanteraine. Il me semble que je ne sais plus haïr... Et pourtant, mon grand-père le duc de Chanteraine a pleuré amèrement la mort de son petit-fils, et pourtant si cet homme ne vous avait pas enlevé à votre famille, vous ne seriez pas...

--Qui sait ce que je serais?... Rougissez-vous donc de ce que je suis?

--Rougir de vous! oh! Pierre!

--Vous m’appelez encore Pierre?

Claude sourit, et très bas:

--Je crois que pour moi vous serez toujours Pierre.

--Et cependant, si j’étais resté Pierre pour tous, si je n’avais eu droit que... qu’au seul titre en somme, ma pauvre bien-aimée, qui vaille qu’on m’en sache gré, parce que je l’ai moi-même conquis; si je n’avais été enfin qu’un pauvre officier de l’armée d’Italie... vous n’auriez jamais été ni ma fiancée ni ma femme. Et si Gérard, un autre Gérard était venu...