Les ruines en fleur

Part 7

Chapter 73,785 wordsPublic domain

--Oui, mademoiselle, je vous l’ai dit, je vous le répète, vous pouvez m’accorder, sans crainte, cette confiance dont je suis fier,--répondit Pierre Fargeot, la voix un peu altérée par l’émotion qui le prenait tout à coup à la gorge,--et vous pouvez me l’accorder, non pas seulement parce que je suis un homme d’honneur, mais aussi parce qu’un dévouement absolu vous est acquis en moi... Je vous jure de vous servir, de vous aider de tout mon pouvoir, de toutes mes forces comme de toute ma discrétion...

--Je ne vous demandais point de serment, reprit Claude avec la même douceur, mais je suis heureuse de voir que vous avez compris toute l’importance, toute la gravité de la question que je posais à votre conscience... Ce que je vais vous confier semble appartenir, comme le reste, au monde du roman...

En prononçant cette dernière phrase, mademoiselle de Chanteraine s’était dirigée vers l’une des portes.

--Voulez-vous me suivre, monsieur Fargeot? ajouta-t-elle.

Et légère, silencieuse comme une ombre, sa jolie robe démodée frôlant les tapis clairs, elle gagna la galerie.

III

LES DEUX DEVISES

Ils traversèrent en quelques instants plusieurs pièces, puis un long couloir qui aboutissait à une porte que Claude ouvrit. Alors apparut, étroitement encadrée par les murs cintrés de la tourelle d’angle, la spirale d’un escalier de pierre.

--Venez, murmura la jeune fille.

Et, avant que Pierre eût pu lui offrir l’appui de sa main, elle s’était engagée sur les degrés, franchissant un premier tournant qui l’avait dérobée à la vue de son compagnon. Arrivée au bas de l’escalier, elle fut arrêtée dans sa marche agile par une nouvelle porte, et la serrure résista à l’effort nerveux de sa petite main de femme.

Cette fois, comme Claude acceptait l’intervention de Pierre, le jeune homme vit qu’elle était très pâle et qu’elle tremblait...

--Ne faites pas de bruit! supplia-t-elle... Prenez du moins toutes les précautions possibles pour ne pas troubler ce silence... qui me semble plein de menaces...

Mais, déjà la porte récalcitrante avait cédé et le gémissement lamentable de ses gonds avait laissé dormir les échos de Chanteraine.

--N’ayez pas peur, je vous en prie... vous êtes en sûreté... je veille sur vous... dit Pierre, en s’effaçant pour livrer passage à la jeune fille.

--Nous voici au but, répondit-elle.

Et, précédant l’officier de quelques pas, elle alla relever les rideaux qui, dans le lieu encore à demi obscur où elle venait d’entrer, couvraient de leurs plis une assez vaste fenêtre.

Alors, à la lueur ensoleillée qu’atténuait à peine, en ce beau matin d’été, les persiennes closes au delà des vitres, Pierre vit qu’il se trouvait avec mademoiselle de Chanteraine, dans une pièce lambrissée de vieux chêne où deux vitrines, remplies d’armes de chasse, se faisaient vis-à-vis, perpendiculairement au mur extérieur.

Fermée, la porte de la tourelle s’encastrait très exactement, à droite de la fenêtre, dans un double panneau de chêne sculpté qui occupait, en pan coupé, toute la hauteur de la pièce et qui offrait, à partir de la cimaise, l’aspect d’un immense diptyque représentant deux scènes champêtres, la moisson, les vendanges... Au-dessus de la première de ces scènes se lisait, profondément incrustée, en lettres d’argent bruni, dans l’encadrement de chêne, cette vague sentence: «_Moissonnera en joie qui a semé avec sagesse_»; au-dessus de la seconde, cette autre: «_A bon vigneron, bonne vigne._»

A gauche de la fenêtre, le même pan coupé était simulé pour la symétrie de la décoration et orné également d’un panneau sculpté en forme de diptyque. Là, commentant, d’un côté, le sourire béat d’un vieillard entouré d’enfants, de l’autre, les danses joyeuses d’un groupe d’écoliers devant un bonhomme de neige, les lettres d’argent bruni disaient avec plus d’optimisme que d’élégance: _Tout âge a ses privilèges.--Toute saison a ses plaisirs._»

Le mur qui regardait la fenêtre et contre lequel quelques sièges de cuir de Cordoue étaient rangés, portait une panoplie faite d’armes étrangères et d’armes anciennes.

--Nous voici au but, répéta Claude... C’est ici que je voulais vous conduire, c’est ici que nous allons savoir...

Elle s’interrompit et, regardant autour d’elle:

--Je n’étais pas revenue dans cette pièce depuis la mort de mon grand-père... dit-elle. Quentin seul y descend quelquefois... pas souvent...

Elle semblait épuisée.

Pierre avança l’une des chaises de cuir jusqu’à l’embrasure de la fenêtre où mademoiselle de Chanteraine s’était appuyée.

--Asseyez-vous, reposez-vous un peu, je vous en supplie... fit-il.

Elle obéit, remerciant d’un petit sourire vague.

Au dehors, dans les ruines fleuries, des oiseaux chantaient à tue-tête, souverains incontestés de ce domaine abandonné par les hommes.

--Je n’ai pas le loisir de me reposer longtemps, murmura la jeune fille. J’ai encore tant de choses à vous dire, à vous expliquer... Mais n’abusé-je pas de votre patience?

--Non, mademoiselle.

--Il me faut continuer mon long récit...

--Je vous écoute, répondit Pierre, prenant en face de mademoiselle de Chanteraine la place qu’elle occupait auparavant, appuyée au montant de la fenêtre, une main sur l’espagnolette.

Un instant Claude fixa de ses yeux mélancoliques, quelque détail de la boiserie, puis elle dit:

--Vous savez, monsieur, par mes premières confidences que le duc de Chanteraine avait prévu de très loin les tristes et terribles événements qui troublèrent la fin du siècle passé et que, redoutant pour les siens les conséquences fatales d’un bouleversement social, il avait secrètement préparé le refuge... qui fut notre salut. Son admirable sollicitude ne s’était pas arrêtée là. Il vint un jour où--bien que de telles réformes se fussent accomplies insensiblement--le monde remarqua que le duc de Chanteraine avait réduit ses dépenses, simplifié considérablement son train de maison... Les uns l’accusèrent d’avarice, les autres attribuèrent à une mauvaise gestion ou à des prodigalités inavouées, la diminution d’une fortune qu’on avait connue très belle... On s’entretenait beaucoup de cette étrange et subite parcimonie qui, quelle qu’en fût la cause, allait s’accentuant et devait prendre encore de plus surprenantes proportions après la mort des enfants du duc de Chanteraine... Mais le vieux gentilhomme laissait dire. Et ainsi, lentement, en vue d’un avenir auquel il était seul à croire, il amassait un trésor... Cachés à tous les yeux, monnaies d’or et bijoux attendaient les mauvais jours! Mon grand-père ne parlait de tout ceci à personne, si ce n’est, je crois, à Quentin qui l’aidait seul dans les travaux tout matériels qu’il avait entrepris et, peut-être, à ma tante Irène qu’il chérissait comme une fille et qui si Dieu ne l’avait frappée, eût été, j’imagine, l’exécutrice de sa volonté. Plus tard, beaucoup plus tard, il m’en parla à moi... Ce ne fut pas le jour où il me donna la bague, ce fut un autre jour, quelques mois seulement avant sa mort. «Je n’ai plus au monde, me dit-il, que Gérard et toi... et je veux que Gérard et toi, vous soyez riches... Gérard et toi, tu entends!... jamais lui sans toi, jamais toi sans lui! Viens, mon enfant, et prépare-toi à bien graver dans ta mémoire ce que tu vas voir et entendre, car il faudra peut-être que tu te le rappelles longtemps!»... Mon pauvre grand-père. Il doutait si peu de la venue de Gérard qu’il voulait m’interdire par tous les moyens en son pouvoir, de faire moi-même acte de doute, murmura la jeune fille, comme malgré elle.

L’officier secoua vaguement la tête, n’osant pas avouer que son admiration pour le duc de Chanteraine faisait place peu à peu à une rancune sourde.

Pierre était prêt à la haïr maintenant, la mémoire de ce visionnaire qui avait cruellement subordonné tout l’avenir, tout le bonheur, toute la liberté de sa petite-fille vivante à la réalisation impossible du rêve le plus absurde, au retour miraculeux, à la résurrection de son petit-fils mort!... «Jamais lui sans toi, jamais toi sans lui!...» Ces mots soulevaient dans le cœur du jeune homme une véritable révolte; il se tut pourtant, craignant de peiner mademoiselle de Chanteraine.

Et Claude reprit:

--Après m’avoir ainsi recommandé la plus grande attention, le plus grand sérieux, mon grand-père me conduisit, par l’escalier que nous venons de descendre, jusqu’à cette petite salle qui dépendait de son appartement particulier et où il avait coutume de serrer ses armes de chasse.

--Ici! murmura Pierre saisi.

--Ici-même, acquiesça la jeune fille.

Puis elle se leva, fit quelques pas et s’arrêta à gauche du mur de la fenêtre, devant l’un des panneaux de chêne sculpté que l’officier avait remarqués en entrant.

--La volonté du duc de Chanteraine a été accomplie, dit-elle... Je me souviens de tout, oh! oui, de tout ce que j’ai vu et entendu alors. D’abord, mon grand-père me montra sur la boiserie, ces deux scènes familières, en me désignant plus spécialement celle-ci dont il me fit lire à haute voix la légende: «_Tout âge a ses privilèges_»; ensuite, il me demanda de lui dire les mots qui étaient inscrits dans ma bague, ou plutôt dans la bague de Gérard, puisque c’était à Gérard que je devais la donner. «_Espère et agis_», répondis-je... Alors, quittant ma main, qu’il avait tenue jusque-là étroitement serrée, il s’approcha du mur, en me priant encore de suivre très scrupuleusement ses explications. Il me fit observer, en premier lieu, que les lettres contenues dans la devise de la bague se trouvaient toutes au moins une fois dans les mots que je venais de lire au-dessous de la scène de gauche du panneau, «_Tout âge a ses privilèges_», puis il appuya successivement sur l’_e_ d’_âge_, sur le premier _s_ de _ses_, sur le _p_ de _privilèges_, de nouveau sur l’_e_ d’_âge_... et ainsi de suite, en ayant soin de ne jamais toucher deux lettres de la même espèce, jusqu’à ce qu’il eût indiqué toutes les lettres qui composent la devise «_Espère et agis_». Il se trouva qu’il avait, de cette manière, pressé une fois le _t_ de _tout_, l’_â_ d’_âge_, le _p_, le premier _r_ et le premier _i_ de _privilèges_, deux fois le premier _s_ de _ses_ et quatre fois l’_e_ d’_âge_... Les caractères qu’il avait touchés s’étaient incrustés plus profondément dans leur encadrement de chêne; quand le dernier _e_ d’_âge_ eut été indiqué sur la légende, je remarquai tout à coup qu’une partie de la boiserie, celle qui portait la scène dont nous nous étions occupés, s’était reculée, en s’enfonçant dans le mur à gauche et laissait entrevoir, sur un espace limité par l’autre partie de la boiserie et large à peu près comme la main, une surface très lisse de métal... Aussitôt mon grand-père m’expliqua que, derrière le double panneau qui venait de s’écarter ainsi, se trouvait la porte d’une sorte de coffre-fort, dissimulé lui-même dans l’épaisseur du mur. C’était là qu’il avait secrètement déposé la fortune destinée par lui à Gérard et à moi... Mais, comme avec la curiosité d’une enfant fort indifférente d’ailleurs à la valeur du don, j’insistais pour que l’ouverture s’agrandît encore et me permît d’examiner à mon aise la mystérieuse cachette, un refus affectueux accueillit ma requête. «Chère petite, me fut-il répondu, je ne puis absolument pas te satisfaire... Il faudrait pour que la boiserie achevât de s’ouvrir, laissant la porte secrète complètement libre, que tu n’ignorasses pas la devise qui est gravée dans la bague que Gérard t’apportera un jour; il faudrait que tu fusses en mesure de répéter, à l’aide de cette devise et de la légende du côté droit du panneau: _Toute saison a ses plaisirs_, l’opération à laquelle nous venons de nous livrer sur le côté gauche, et qui n’a été possible que parce que tu connaissais les mots inscrits pour Gérard dans la bague qu’il recevra de ta main _Espère et agis_...» Alors, je ne pensai plus qu’à écouter docilement les indications précieuses que le duc de Chanteraine prit encore le soin de me donner et qui se rapportaient à ce coffre de fer entrevu à peine, que Gérard et moi, nous pourrions ouvrir un jour, grâce au secret qui m’était confié...

Claude se tut. Le colonel Fargeot avait deviné quelle expérience décisive elle voulait tenter; cependant, il attendait qu’elle s’exprimât plus clairement.

--Vous avez compris, monsieur, dit-elle enfin, la révélation que j’attends maintenant de cette muraille inerte. Si la bague qui est en votre possession est bien la bague que mon grand-père a remise, il y a plus de vingt ans, à la marquise de Chanteraine, si la devise qui y est écrite est bien le complément voulu de celle que nous connaissons par l’autre bague, les deux côtés du panneau s’ouvriront, nous livrant leur secret...

--Je comprends, approuva Pierre.

Lentement, d’une main qui tremblait, Claude renouvela l’opération mystérieuse dont sa mémoire avait gardé un souvenir si précis. Ses doigts se posèrent dans l’ordre indiqué et autant de fois qu’il était nécessaire, sur chacune des lettres de la légende, là où, dix ans auparavant, elle avait vu se poser les longs doigts pâles de l’aïeul; puis, quand le panneau de gauche se fut reculé, dans la muraille, laissant entrevoir, comme jadis, la surface polie de l’armoire de fer, elle concentra toute son attention sur le panneau de droite. Et, tandis que, d’une voix brisée, elle prononçait, pour ne pas s’égarer chaque lettre de la devise _Prie et espère_, le même travail recommença.

A la cinquième lettre, la pauvre enfant s’arrêta, suffoquée; Pierre crut qu’elle allait défaillir.

--Mon Dieu, comme vous êtes pâle! s’écria-t-il. Ces émotions sont trop fortes pour vous...

Il aurait voulu la rassurer, l’apaiser, la bercer de ces paroles tendres et douces qu’on dit aux enfants.

--C’est un moment d’angoisse terrible pour moi, et je me sens tout à coup très faible pour le supporter... fit mademoiselle de Chanteraine.

Cependant, par un grand effort de volonté, elle se dompta et poursuivit l’expérience tentée.

Bientôt, il ne lui resta plus que deux lettres à faire jouer... Mais le courage lui manqua; il lui semblait que ses mains devenaient molles.

--Par grâce, monsieur, balbutia-t-elle, remplacez-moi...

Très impressionné lui-même par cette scène étrange, Pierre Fargeot s’approcha à son tour de la boiserie, et, reprenant la devise à la dernière syllabe d’_espère_ où Claude l’avait laissée, pressa fortement l’_r_ du mot _plaisir_ et l’_e_ du mot _toute_ déjà bien enfoncés dans leur refuge de chêne.

Un craquement se fit entendre si strident, que le jeune homme sursauta. Alors--avec une sorte de tranquillité majestueuse--les deux parties du panneau roulèrent en sens inverse sur des gonds invisibles, laissant apparaître, peu à peu, une haute plaque de fer qu’une main habile avait entourée de fines ciselures.

IV

LA CLÉ D’OR

Devant le fait accompli, ni Pierre ni Claude ne trouvèrent de paroles... Mademoiselle de Chanteraine s’était laissée tomber sur la chaise que son nouvel ami lui avait tout à l’heure avancée; là, elle demeura quelques instants sans force, sans voix.

--J’ai voulu savoir, je sais! murmura-t-elle enfin en tordant machinalement, d’un mouvement très lent, ses mains jointes. Oui, je _sais_; cette bague que vous me confiiez par hasard, comme vous l’eussiez confiée en des circonstances analogues à toute autre jeune fille, est l’anneau prédestiné que j’attendais de Gérard de Chanteraine, mon fiancé... Je _sais_!... Mais à quoi bon, puisque cette lueur d’un instant ne fait paraître que plus épaisses et plus impénétrables les ténèbres dont je suis enveloppée?... A quoi bon? Et qu’est-ce que tout cela prouve?...

Très affectueusement, avec un désir de l’arracher à ce grand découragement, Pierre insinua:

--... Que Gérard de Chanteraine a été sauvé, peut-être?... car s’il avait péri avec ses malheureux parents, comment la bague eût-elle pu se trouver intacte dans les mains de l’homme qui l’a vendue à mon père?

Claude ne parut pas entendre. Elle se leva et fixa un moment, avec des yeux vagues qui ne semblaient pas voir, la porte de fer si hermétiquement close, si étroitement enchâssée dans le mur.

--Le duc de Chanteraine m’a souvent montré le dessin de cette porte, qu’il avait fait exécuter à l’étranger comme la boiserie qui la recouvrait, comme les différentes pièces du mécanisme ingénieux que nous venons de faire jouer... Elle s’ouvre au moyen de deux clés, une clé d’or que je possède, une clé d’argent que Gérard devait me donner... Voyez, c’est là qu’est dissimulée la première serrure...

Et, en effet, comme si, par miracle, le métal s’était amolli parmi les caprices gracieux d’une arabesque, la petite clé d’or que Claude tenait à la main pénétra dans une invisible serrure; aussitôt, sur un mouvement de la jeune fille, le lourd rectangle de fer trembla et, par le haut, se détacha quelque peu de son alvéole.

--Cette plaque, reprit mademoiselle de Chanteraine, doit se renverser comme un pont-levis, et mettre à découvert les coffres qui renferment la fortune amassée par mon grand-père... mais ces richesses seront respectées et ne verront le jour que lorsqu’un duc de Chanteraine aura reparu dans ce château, apportant la clé d’argent...

Claude avait parlé tristement, de la même voix lente, à peine modulée. Elle se tut encore, puis, brusquement, elle se tourna vers Pierre... Ses yeux agrandis, soudain, exprimaient une supplication ardente, passionnée.

--_Il_ ne reviendra pas, n’est-ce pas? s’écria-t-elle... Vous ne croyez pas qu’_il_ puisse revenir?

Ces mots d’angoisse avaient jailli malgré elle du plus intime de son être.

Maintenant, elle le redoutait ce retour jadis tant souhaité!

Une joie folle, presque douloureuse en son intensité, étreignit le cœur de Pierre.

--Non, je ne crois pas qu’il revienne, je ne crois pas, fit-il très bas.

En proie à une émotion fiévreuse contre laquelle sa volonté luttait en vain, mademoiselle de Chanteraine ne semblait se soutenir qu’à peine.

--Oh! je ne sais pourquoi, dit-elle avec une sorte de confusion en passant sur son front sa petite main pâle, je ne sais pourquoi, j’ai peur... j’ai peur... Que serait-il cet homme que je ne connais pas et qui viendrait me chercher en maître?... et puis... si... si quelqu’un venait... qui ne fût pas lui, si... Que croire? Mon Dieu, je me sens devenir folle quand je pense à toutes ces choses mystérieuses... incompréhensibles pour moi...

Elle chancela, ses yeux se fermèrent.

D’un mouvement instinctif, Pierre l’entoura de ses bras, la retint contre lui.

--Mais il ne viendra pas, répéta-t-il doucement, il ne viendra pas... essayez d’échapper à ces imaginations morbides, à tout ce surnaturel qui vous effraye, qui vous fait mal.

Et un grand désir le prit d’ajouter à ces mots, d’autres mots: «Oubliez ce fantôme de vos rêveries... et laissez-moi être le guide, le protecteur dont votre faiblesse a besoin dans la vie, dans la vraie vie.»

Oh! que de choses il eût voulu dire à la bien-aimée, tandis qu’il la tenait ainsi, lasse et comme plus frêle, tout près de son cœur! «Mon origine est très humble, mais, en ce monde nouveau que vous ignorez encore, l’avenir, un avenir de gloire, peut-être, est à moi... Pour vous mériter, je saurais devenir illustre; je risquerais cent fois ma vie, je prendrais des villes, je gagnerais des batailles... parti de rien, je saurais atteindre à tout! Et votre famille aurait en moi un soutien puissant. Qu’est-ce donc de nos jours qu’un titre, une particule? N’avons-nous pas aussi, nous, les hommes d’aujourd’hui et de demain, notre noblesse, née comme l’autre se flattait de l’être, du courage personnel, de la gloire militaire, des services rendus au pays?... Vous me connaissez à peine... mais, dès la première minute, je vous ai aimée, je vous ai appartenu... et vous, vous m’aimeriez un peu aussi, je le sens, si vous vous abandonniez à votre cœur... Car il y a des unions écrites à l’avance et des êtres qu’un seul regard lie... Si quelque chose, un sentiment nouveau ne s’était pas révélé à votre âme, pourquoi auriez-vous peur de l’idéal fiancé que votre rêve appelait hier encore?... Ne permettez pas qu’un préjugé nous sépare!... Vous êtes libre... un serment arraché à votre ignorance d’enfant ne saurait engager votre vie de femme... décidez-vous librement!... Et nous laisserons dormir d’un éternel sommeil le trésor des ducs de Chanteraine... Le trésor pour moi, c’est vous!

Peut-être même le colonel Fargeot les eût-il dites ces paroles folles; mais, presque aussitôt, les yeux de Claude se rouvrirent surpris, craintifs... D’un mouvement fatigué, avec un petit geste très simple, qui remerciait et protestait un peu prématurément d’un retour de force ou de courage, la jeune fille se redressa, repoussant doucement l’appui auquel, presque inconsciemment, elle s’était abandonnée quelques secondes.

Alors une sorte de réveil se fit aussi en Pierre; à ce moment même, par une association d’idées assez confuse, il se rappela le délire du maître d’école; il se rappela qu’il y avait une faute, un crime peut-être dans la vie de ce père bien-aimé.

Si Antonin Fargeot s’était rendu coupable, en dehors de tout entraînement politique, d’une action mauvaise, déshonorante, comment dire à Claude: «Je porte un nom sans tache»?

Si Antonin Fargeot avait participé aux horreurs de 93, s’il avait fait couler le sang de ceux que les Chanteraine appelaient leurs amis, leurs frères, comment dire à Claude: «C’est un préjugé qui nous sépare»?

Tout à coup, le jeune homme eut besoin de se rappeler que la petite bague d’or avait disparu pour les Chanteraine, depuis vingt-deux ans, onze ans avant la Révolution française, afin d’échapper à l’affreuse tentation d’en faire le hideux trophée d’un massacre...

Hélas! ce nouveau doute chassé, qui prouvait en somme à Pierre qu’aucun autre rapprochement sinistre ne devait être fait entre l’histoire mystérieuse de ce bijou qui avait appartenu aux Chanteraine et la faute inavouée d’Antonin Fargeot?... Quel nom, quel nom révélateur l’agonie du maître d’école avait-elle vainement cherché?... Celui d’une victime peut-être...

L’espace d’une seconde, cette idée atroce s’empara si complètement du jeune homme que tout son sang lui afflua au cœur...

Mais, il se ressaisit et la douce figure d’Antonin Fargeot reparut, dans son souvenir, purifiée de tout soupçon... Antonin Fargeot n’avait jamais cessé d’être le meilleur, le plus droit, le plus noble des hommes... Il n’avait pu connaître la torture du remords que par la fièvre et le délire qui avaient troublé, abusé son cerveau...

Cependant un charme était rompu, et le fils du maître d’école se raillait maintenant de ses prétentions absurdes: mademoiselle de Chanteraine épouser le colonel Fargeot!!! Quelle folie!

Les yeux vagues, les lèvres très pâles, Claude semblait sortir d’un rêve.

Ému de la voir si éprouvée, souffrant de se sentir si impuissant à la consoler, à la soutenir, Pierre la regarda avec une pitié profonde.

--Êtes-vous mieux, un peu plus forte? demanda-t-il.

--Je suis mieux, oui... c’est passé... Je suis encore un peu étourdie, voilà tout.

Elle se tut un instant, puis son regard qui se levait rencontra les yeux anxieux de Pierre et, soudain, une violente rougeur colora ses joues blêmes...

--Mon Dieu, fit-elle, que dois-je penser de cette bague... que puis-je croire?... je ne sais plus... il me semble que j’ai vécu des années en une seule nuit... depuis cette minute où, à peine éveillée d’un rêve qui m’avait fait entrevoir un avenir heureux, tout proche... j’ai cru...

Elle hésita, puis regardant Pierre avec je ne sais quoi d’étrange, de presque hagard dans les yeux, elle acheva, comme effrayée de ce qu’elle disait:

--... J’ai cru voir en vous Gérard de Chanteraine... Oui, j’ai cru le voir... au point de vous accueillir par des paroles... qui vous ont paru bien singulières, sans doute... Et cependant, vous ne m’aviez pas encore donné cette bague... cette bague qui semble s’être échappée de la tombe! Dites-moi... que faut-il que je croie?... Êtes-vous sûr que?...

Elle s’arrêta brusquement.

Pierre souriait avec une grande tristesse.