Les ruines en fleur

Part 4

Chapter 43,793 wordsPublic domain

--Vous me demandez pardon, reprit-elle, oh! bien volontiers, je vous pardonne... mais le temps des fées est loin, et nous vivons à une époque où il faut se féliciter, je crois, de n’être pas fille de roi... Je ne sais rien de vous, monsieur, rien de vos idées, de vos croyances... peut-être, si j’en juge par vos vêtements et votre coiffure, êtes-vous impie et républicain, quoiqu’en vérité vous n’ayez pas l’air méchant... Tiendrez-vous compte de ma prière, si je vous conjure, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, d’oublier que vous m’avez vue, de ne point trahir notre secret?... Nous ne faisons pas de mal, oh! je puis vous le promettre!...

--Il devient de plus en plus difficile de reconnaître les républicains à leur coiffure et à leur costume, mademoiselle, répondit le jeune homme ému et amusé à la fois; cependant, je rougirais de vous tromper... je suis républicain... on peut l’être, croyez-le bien, sans avoir fait alliance avec la guillotine. Je n’ai d’ailleurs jamais joué le rôle d’un homme de parti. Je suis avant tout un soldat... Quant à vous trahir?... regardez-moi bien, mademoiselle, ajouta-t-il simplement; vous m’avez fait l’honneur de trouver que je n’avais pas l’air d’un méchant homme, trouvez-vous que j’aie l’air d’un traître?

Le regard de Pierre avait doucement cherché les yeux de la jeune fille. Et ce regard était si droit, si franc, que les pauvres yeux effarouchés ne le fuirent pas, que même ils s’y réfugièrent un instant, rassurés par la force loyale et tendre qu’ils lisaient au fond des prunelles sombres de l’officier.

--Non, vous n’avez pas l’air d’un traître... fit tout bas la Belle au bois...

Pierre continua:

--Ce secret dont vous parlez, d’ailleurs, qu’en sais-je?... J’ignore votre nom, j’ignore celui des personnes que j’ai entrevues tout à l’heure. J’errais à travers les ruines d’un château et soudain, comme dans un conte, une belle jeune fille endormie m’est apparue. C’est un rêve que m’ont envoyé les fées... voilà tout... Vous savez que ceux qui croient aux fées ne l’avouent guère et n’aiment point à dire leurs rêves... Que vous importe, alors, que j’oublie ou n’oublie pas le mien?... Je vous jure que personne ne le connaîtra.

Toujours très bas, elle dit encore:

--Je vous remercie, monsieur...

Il ajouta:

--Vous me croyez, vous avez confiance en moi?

Elle répondit d’un petit mouvement de tête affirmatif, sans regarder l’officier; puis, de nouveau, ses yeux se levèrent sur lui, avec anxiété:

--Quand j’ai parlé d’un secret, fit-elle, vous avez bien compris, n’est-ce pas, qu’il ne s’agissait de rien qui... rien qui ressemblât à un secret... politique?

Un peu interdit, car il se rappelait soudain ses soupçons de tout à l’heure et éprouvait quelque honte de les avoir si facilement chassés, il commença:

--Si j’avais eu semblable pensée, je...

Mais les mots lui manquèrent pour continuer et il se tut; ses yeux interrogeaient.

Le joli visage de la princesse au bois dormant se faisait très grave.

--Vous avez dit, monsieur, que vous ne connaissiez ni le nom que je porte ni le secret que je vous priais de ne point trahir... Ce nom--qui ne peut être tout à fait ignoré de vous--je vais vous l’avouer: je m’appelle Claude de Chanteraine... je suis la petite-fille du duc Robert-Gérard de Chanteraine, mort il y a douze ans. Ce secret--que vous connaissez déjà en grande partie, puisque vous savez que Chanteraine est habité--il me semble que je vous le dois tout entier... et que vous le garderez... oh! non, pas mieux, mais... comment dirai-je?... plus paisiblement, avec la conscience plus tranquille, si vous êtes bien certain qu’en le taisant, vous...

La jeune fille s’arrêta, puis très doucement:

--... Vous ne causerez de préjudice à personne, acheva-t-elle.

--Je serai heureux d’entendre ce que vous me ferez la grâce de me dire, répliqua Pierre.

La phrase n’avait rien que de banal; peut-être cependant Claude comprit-elle ce que ces mots de politesse recélaient de gratitude.

C’est qu’en vérité le scrupule si délicatement senti, si discrètement exprimé par mademoiselle de Chanteraine, avait touché, ému jusqu’au cœur le colonel Fargeot! On eût dit que, par une intuition mystérieuse, la délicieuse étrangère avait lu en lui, mieux, plus profondément que lui-même.

Loin de Claude, de ses grands yeux purs, l’officier ne se fût-il pas aussitôt reproché de n’avoir sollicité aucune explication de ces réfugiés étranges qui, si inoffensifs qu’ils semblassent, ne pouvaient être que des émigrés?

Certes, il ne croyait plus à un complot et il eût fallu être imbu non pas seulement du respect, mais de la superstition de la loi, pour se considérer comme tenu de faire, en ce cas, œuvre de police et de dénoncer aux autorités de pauvres êtres dont une fuite impuissante devant la tourmente paraissait précisément avoir été le seul crime. Mais, quoique n’étant sans doute aucunement périlleuse pour le gouvernement du Premier Consul, la présence au château de mademoiselle de Chanteraine et de ses amis n’en était pas moins insolite et tout homme agissant de sang-froid se fût refusé à prendre la responsabilité de la taire, sans avoir cherché, avec le plus de courtoisie possible, à en connaître ou à en pénétrer la raison.

--Si l’on vous a renseigné dans le pays sur ce pauvre château, reprit la jeune fille, on n’a pas manqué de vous dire que la famille de Chanteraine, ou plutôt ses survivants, bien peu nombreux, hélas! avaient émigré en 91... Ceux qui vous ont ainsi parlé étaient sincères. Ils vous ont répété fidèlement ce que tout le monde considère comme vrai, non seulement aux Audrettes où on ne nous aimait guère, mais à Mons-en-Bray où la plus admirable preuve de dévouement nous a été donnée... Oui, parmi nos amis comme parmi nos adversaires, chacun a pu constater que nous avions disparu... Cependant personne ne peut se vanter de nous avoir vus partir... et--je vous le jure, monsieur,--jamais, vous m’entendez bien, _jamais_, aucun de nous n’a quitté Chanteraine! Oh! l’histoire semble d’abord invraisemblable, avoua Claude en remarquant la stupéfaction profonde qui se peignait sur le visage de Pierre, mais vous verrez bientôt qu’elle mérite d’être crue... Ne voulez-vous pas m’écouter avec patience?

--Oh! mademoiselle!

--Quand commença la Révolution, poursuivit mademoiselle de Chanteraine qu’une émotion nerveuse oppressait un peu, notre famille avait perdu son chef. Ma tante, Charlotte de Chanteraine, âgée déjà, moi, encore bien jeune, nous nous trouvions presque seules au monde, n’ayant d’autre guide en cette vie que l’un de nos cousins, le chevalier de Plouvarais qui habitait Chanteraine avec sa sœur depuis plusieurs années... M. de Plouvarais est bien le meilleur des hommes, mais aussi le plus hésitant, le plus dépendant, le moins capable d’initiative qu’on puisse imaginer. En ces conditions, et étant donné l’état précaire de notre fortune, l’idée d’émigrer, de se jeter elle-même et de nous entraîner avec elle au milieu des difficultés, des dangers d’une existence incertaine, aventureuse, terrifiait mademoiselle Charlotte de Chanteraine qui ne put se résigner à quitter le château au moment où la plupart de nos amis se hâtaient de gagner la frontière. Bientôt, cependant, notre vie ne s’y passa plus qu’en transes, en angoisses continuelles... Des bandes de forcenés couraient le pays, pillant, brûlant, détruisant... Déjà, au retour d’une courte absence, nous avions trouvé à Chanteraine des dégâts considérables, presque des ruines... Nous avions tout à craindre. C’est alors que, conseillée et dirigée en cela par Quentin, un ancien et bien dévoué serviteur de mon grand-père, ma pauvre tante, si peu faite pour l’époque où elle vit, prit cette étrange résolution de laisser croire partout à notre disparition... Dans cette partie même du château, se trouve, mystérieusement dissimulée, l’entrée d’un vaste souterrain dont les ramifications aboutissent à plusieurs lieues d’ici en divers points de la campagne et qui fut construit au temps de la guerre de Cent ans par Tristan de Chanteraine, notre ancêtre, pour parer à toute surprise de l’ennemi. Le secret de ce sombre asile, transmis de père en fils, pendant bien longtemps, puis oublié pendant deux siècles, on ne sait pourquoi, mon grand-père qui se plaisait à vivre au milieu des souvenirs de notre maison, l’avait découvert en déchiffrant, par un prodige de patience et presque de divination, les énigmes bizarres d’un grimoire très ancien, trésor ignoré de nos archives. Suivant les instructions précises qui lui avaient été données par son maître, Quentin nous le révéla... Au-dessous de la demeure visible et constamment menacée où se traînaient nos vies, s’en étendait une autre, invisible et sûre, dont la disposition se prêtait au séjour de plusieurs personnes, pendant un temps indéterminé. Ma tante nous jugea sauvés. Tandis qu’on nous croyait bien loin, monsieur, en Allemagne, en Angleterre, nous vivions sous terre.

--Mais comment, de quoi viviez-vous? demanda Pierre.

--De temps à autre, reprit la jeune fille, Quentin dont le beau-frère, un fermier des environs de Mons-en-Bray, nous était secrètement dévoué, s’en allait de nuit, et par le chemin des taupes, chercher les provisions nécessaires à notre subsistance... Un jour, il nous apprit que Chanteraine, vendu comme bien d’émigrés, avait été acheté par le village de Mons et notre triste situation s’améliora un peu. Nous continuâmes à ne sortir du château que bien rarement et toujours dans l’obscurité; cependant notre vie d’intérieur se réorganisa. Tant que les autres hommes agissent et travaillent au soleil, nous dormons dans notre tombe protectrice et Chanteraine semble mort; mais, dès qu’ils reposent à leur tour, après la journée finie, dès que les ténèbres enveloppent la campagne, le château s’éveille... les horloges arrêtées au matin reprennent leur marche, les lampes s’allument, la vie recommence pour nous... Oh! nos distractions ne sont pas très variées, mais chacun les choisit selon ses goûts et ma tante Charlotte et mon cousin de Plouvarais ne se lassent pas plus de faire ensemble des parties de tric-trac que ma cousine Marie-Rose de jouer les romances de sa jeunesse ou que M. Fridolin--l’ancien précepteur de mon oncle et de mon père--de relire les livres qu’il a déjà lus. Moi, je brode ou je lis... et, quelquefois, vous l’avez pu constater, les livres me font si bien oublier la réalité... que je m’envole au pays des rêves, beaucoup plus agréable que celui-ci. Ce n’est pour aucun de nous le bonheur que cette étrange existence; mais c’est pour tous le bienfait d’une sécurité relative, à une époque où il faut s’estimer heureux d’avoir pu conserver sa vie et choisir soi-même sa prison... Nous n’en demandons pas plus. Vous voyez, monsieur, que les hôtes actuels du château de Chanteraine ne sont pas des adversaires à craindre... Et pourtant, si vous laissiez deviner notre présence... oh! Dieu, en ces temps d’abominations, d’horribles injustices, qui peut prévoir ce qui arriverait!...

VII

MADEMOISELLE CHARLOTTE DE CHANTERAINE

La jeune fille avait couvert son visage de ses deux mains comme pour échapper à une vision terrible.

--Mais les jours de la Terreur sont bien loin, s’écria Pierre, n’avez-vous rien su des événements publics? L’écho des rumeurs du dehors n’est-il pas arrivé jusqu’à vous, ne fût-ce que par l’entremise de votre fidèle ravitailleur?

--Pendant plus d’un an, Quentin eut ordre de nous rapporter les nouvelles qu’il tenait lui-même de son beau-frère. Mais, dès les premiers jours du mois de février 1793, nous apprîmes que le 21 janvier de l’année qui venait de commencer, le roi avait été exécuté, sur un jugement de la Convention.--«Quentin, déclara ma tante sur un ton qui ne souffrait pas de réplique, Sa Majesté a cessé de vivre. J’espère que vous ne vous attendez point à ce que nous nous intéressions, en quelque façon, à tout ce qui peut, pourra ou pourrait se passer dans une république. Il sera donc inutile désormais de nous mettre au courant de ce que vous apprendrez, des événements politiques. La France n’existe plus pour nous. Le jour où Monseigneur le Dauphin rentrera en possession du trône de saint Louis et d’Henri IV, vous nous préviendrez.»

--Et, depuis la mort du roi, votre tante, vos cousins ne se sont jamais informés?...

--Jamais.

--Mais... vous?

--Oh! moi, je n’ai pas le stoïcisme de ma tante et, comme Quentin est incorruptible, j’ai souvent interrogé Barbe, sa femme... mais elle n’est pas toujours bien renseignée. Quentin, qui ne pouvait s’empêcher de raconter les atrocités de la Terreur, est devenu moins communicatif depuis qu’après la chute et la mort de Robespierre, une sorte d’apaisement s’est fait... Cet apaisement, il n’y croit guère d’ailleurs. Il dit que tout va mal, que les Français dansent, depuis six ans, sur des cendres mal éteintes... et il compare la Révolution au chat Raminagrobis...

Le jeune homme ne put retenir un sourire.

--Ce brave Quentin me semble être par trop pessimiste, mademoiselle, dit-il, et rien n’est plus réel que la paix dont la France jouit à l’intérieur, en tout cas depuis le 18 brumaire de cette année... je veux dire le 9 novembre de l’an 1799. Ce jour-là, le général Bonaparte nous a délivrés du gouvernement assez méprisable, du Directoire et a pris le pouvoir pour l’honneur de notre pays... Quentin n’a pas omis cependant de vous parler du général Bonaparte?

--Je crois bien, en effet, que Barbe m’a redit ce nom-là, fit ingénument mademoiselle de Chanteraine, mais c’était à propos de la guerre...

--Ce nom est aujourd’hui celui du chef de l’État, du Premier Consul... Avec le gouvernement de Bonaparte, une ère nouvelle a commencé... une ère de gloire, de justice, de véritable liberté.

Claude eut un petit mouvement d’impatience.

--Je vous demande pardon, mademoiselle, ajouta respectueusement le colonel Fargeot, mais il faut que vous sachiez, il faut que vos parents sachent que rien ne nécessite plus, ni pour eux, ni pour vous, l’horrible captivité à laquelle eux et vous, vous vous êtes condamnés... non rien! Quoi de plus facile, en effet, que de faire rayer de la liste des émigrés le nom de Chanteraine... puisque vous pouvez prouver que les Chanteraine n’ont pas quitté la France... Auraient-ils émigré d’ailleurs que... Mon Dieu, mademoiselle, elle est déjà pleine de ratures cette triste liste! Ce que veut avant tout le Premier Consul, c’est la réconciliation des partis, c’est la liberté pour tous... Ne seriez-vous pas heureuse, mademoiselle--même sous un gouvernement républicain--de prier dans une église, d’assister à la célébration de la messe... Bonaparte veut aussi la liberté de la prière... Oh! si vous pouviez connaître les belles, les grandes choses que rêve cet homme presque surhumain!

Les fins sourcils de mademoiselle de Chanteraine se froncèrent de nouveau.

--Vous êtes un enthousiaste, monsieur, et vous avez sur moi, dans une conversation de ce genre, la supériorité que vous donnent des convictions personnelles, librement choisies et raisonnées... alors que les miennes, toutes traditionnelles, me semblent d’autant plus difficiles à discuter avec autrui que je les discute moins avec moi-même... Aussi bien, je doute que, même assurée de n’avoir rien à redouter du gouvernement actuel, ma tante de Chanteraine consente à quitter cette retraite. Je ne vous la donne certes point comme une héroïne... et je ne pense pas qu’elle ait jamais souhaité de prouver sa foi par le martyre... mais elle n’en est pas moins convaincue du caractère sacré des opinions qu’elle proclame, et, comme elle se sent ici en sécurité, elle s’est faite à cette vie où elle retrouve quelque chose du passé. Il lui plaît d’avoir arrêté à son profit personnel la marche du temps et de se persuader qu’elle est encore à l’an de grâce 1788... Il faudrait, j’imagine, avoir sur elle beaucoup plus d’influence que je n’en puis prendre jamais, pour l’arracher à cet état de stagnation qui lui est maintenant presque cher... Elle connaîtrait la mort du pauvre petit Dauphin qu’elle penserait avec autant de complaisance à Monseigneur le comte de Provence ou à Monseigneur le comte d’Artois qu’au fils de Sa Majesté le roi Louis XVI... Elle attend le _Roi_!...

Un grand désir vint à Pierre de dire: «Et vous, mademoiselle, qui donc attendez-vous? Est-ce au roi que votre sommeil rêve avec un si tendre sourire? Était-ce au roi que vous croyiez reprocher si doucement d’avoir trop tardé à venir?»

Mais il se garda, comme on peut le supposer, de se montrer aussi indiscret.

--Vous êtes, en ce qui concerne les intentions de madame votre tante, meilleur juge que moi, mademoiselle, répliqua-t-il. Permettez-moi, cependant, de vous laisser mon nom. Sans être des familiers du Premier Consul, j’ai, comme tout soldat très convaincu, très passionné, quelque crédit auprès du général Bonaparte. Si vos parents se résignaient jamais à solliciter la régularisation d’une situation qui me semble fort pénible, et qu’en ce cas mon intervention pût leur être utile, j’en serais bien heureux.

Pierre nota sur un carnet son nom, son grade et les renseignements militaires qui constituaient son adresse en tout lieu, puis il déchira la feuille qu’il venait d’écrire ainsi et la tendit à mademoiselle de Chanteraine.

--Je vous remercie, monsieur Pierre Fargeot, dit-elle.

Et, les yeux fixés sur le papier, elle s’étonnait encore de trouver tant de douceur et de courtoisie chez un soldat de la République, un homme du peuple peut-être, en tout cas, un homme de très petite naissance.

--Et moi, mademoiselle, reprit le jeune colonel, je vous remercie de la confiance que vous avez bien voulu me témoigner et dont je me sens singulièrement honoré...

Il s’arrêta un moment, regarda mademoiselle de Chanteraine, puis, s’inclinant profondément devant elle:

--Adieu, mademoiselle, acheva-t-il.

Claude ne répondit pas; alors, très peiné, l’officier fit un mouvement pour s’éloigner; mais, d’un geste léger, la jeune fille le retint et, un peu hésitante, le visage rose soudain:

--Monsieur Fargeot, dit-elle, vous vous êtes arrêté à Chanteraine parce que l’obscurité vous empêchait de continuer votre route... et le jour est encore loin; parce que vous vous sentiez las... et je n’ai pas même pris soin de vous offrir un siège; parce que la pluie tombait et... entendez-vous l’eau rouler contre les vitres et sur les toits!... Ne seriez-vous pas en droit, si vous quittiez à présent le château, de regretter en nous maudissant, l’abri et le repos que vous eussiez trouvés dans une demeure déserte?... Et cependant les Chanteraine n’ont jamais manqué au devoir de l’hospitalité!

Une lueur douce rayonna dans les yeux qui interrogeaient anxieusement Claude.

--A dire vrai, monsieur le colonel, reprit-elle gentiment, je ne vous conseillerais pas d’entrer sans crier gare dans le salon où ma tante Charlotte tient en ce moment même sa cour... Peut-être risqueriez-vous de n’y être pas beaucoup mieux reçu que... dans celui-ci. Mais j’y serai, si vous voulez, votre introductrice et j’apporterai, à la tâche de vous annoncer toute l’habileté dont je suis capable... Je dirai, sans doute, que vous avez le malheur d’appartenir aux armées de la République... en qualité de colonel, ce qui est une circonstance aggravante... mais j’ajouterai que vous ne vous êtes mêlé de la guerre qu’en soldat... que vous n’avez fait guillotiner personne... Je pourrai le dire, n’est-ce pas?

--Oh! mademoiselle, en toute certitude!

--... que vous ne nous trahirez pas... et que même... que même, par exemple, vous n’auriez pas voté la mort du roi... Je suis sûre que vous ne l’auriez pas votée...

Pierre souriait.

--Non, mademoiselle... je ne crois pas. Et, tenez, j’ai entendu dire à Bonaparte que cette exécution d’un roi, que la Constitution même avait déclaré inviolable et irresponsable, ne pouvait être considérée que comme un crime aussi odieux qu’inutile... Beaucoup de républicains très sincères pensent ainsi.

--Je suis aise de ce que vous me dites. Mon plaidoyer n’en sera que plus convaincu... et convaincant... Attendez-moi un instant ici...

Mademoiselle de Chanteraine avait disparu, légère sous les plis d’une draperie. Une senteur grisante et douce venue de sa toilette, tombée de ses cheveux blonds, demeurait après elle dans l’asile coquet et suranné. Toutes les choses de forme fines et de nuances tendres qu’on avait réunies là et que le temps y avait presque immatérialisées semblaient s’être imprégnées de ce parfum qui leur prêtait un peu d’âme... C’était parmi ces choses que Claude avait vécu ses heures de veille, comme enfant, comme jeune fille... Et, tout à coup, Pierre les aimait, il eût voulu les baiser comme de précieuses reliques.

Ah! qu’elle était exquise, adorable la Belle au bois! Quelle grâce assouplissait ses mouvements, sa démarche! Quelle jolie ingénuité se devinait dans ses yeux, sur ses lèvres, en ces paroles!... Le colonel Fargeot s’abandonnait à l’enchantement; il avait oublié la pluie, l’obscurité, la fatigue; il n’avait plus qu’une idée dans l’esprit: c’est que, peut-être, les vieux portraits allaient lui permettre de passer encore quelques instants près de Claude; c’est que, pendant quelques instants encore, il allait la voir, l’entendre, respirer le même air qu’elle... avant de la quitter pour toujours.

VIII

LE SALON DE L’ÉPINETTE

Enfin, Pierre Fargeot fut introduit dans le salon de l’épinette et mademoiselle Charlotte de Chanteraine, superbe de solennité et de grâce tout ensemble, daigna faire deux pas au-devant de lui.

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-elle. C’est n’avoir pas perdu tous les privilèges de la noblesse que de pouvoir connaître encore la joie de pratiquer l’hospitalité.

La phrase lui parut si bien tournée et elle se sut si bon gré de l’avoir dite, qu’elle gratifia sa propre amabilité d’un sourire satisfait dont Pierre bénéficia.

Puis des présentations eurent lieu, des sièges furent offerts et une conversation s’engagea.

On ne parla guère que de la pluie et des beaux jours, des bois du Hautvert, dont mademoiselle Charlotte disait «nos bois», du temps des fêtes de Trianon dont elle disait «notre temps» et de J.-J. Rousseau dont elle disait «votre Rousseau», mais à qui elle pardonnait d’avoir commis le _Contrat social_ qu’elle n’avait pas même ouvert, parce qu’il avait écrit _la Nouvelle Héloïse_ qu’elle avait lue plusieurs fois.

La vieille demoiselle ne tint cependant qu’à demi la promesse que lui avait demandée sa nièce, de s’interdire toute allusion aux événements de 89 et à ceux qui avaient suivi. Un moment vint où le mot de «révolution» lui chatouilla si irrésistiblement la langue qu’il lui fallut, coûte que coûte, le prononcer.

Ce fut à propos d’un incident fort banal.

M. Fridolin avait posé un peu trop près d’un rideau la lampe dont il s’était servi pour lire.

--Fridolin, Fridolin, êtes-vous fou? s’écria soudain mademoiselle Charlotte, sur le ton de la plus intense frayeur. Vraiment, c’est à croire que vous voulez l’incendie du château et notre mort à tous!

--Oh! madame, pardonnez-moi, je suis désolé! gémit Fridolin, qui se montrait en effet beaucoup plus désolé que ne semblait l’exiger une aussi légère peccadille.

--Je vous pardonne, mon ami, concéda mademoiselle de Chanteraine un peu remise.

Puis elle se tourna vers Pierre:

--Vous serez moins surpris de mon émoi monsieur, expliqua-t-elle, lorsque vous saurez qu’il est très probablement permis d’attribuer à une imprudence semblable la mort de mon neveu, le marquis de Chanteraine, celle de la marquise, sa femme, et celle du petit Gérard, leur fils, unique héritier de notre nom... Pendant la nuit et, comme tout dormait, le feu prit à l’hôtel qu’ils habitaient à Paris... allumé--des témoignages sérieux l’ont démontré plus tard--par une petite lampe veilleuse qu’on avait posée trop près d’un rideau de gaze... Et tous trois furent étouffés, brûlés, que sais-je?... avant même que l’on pût organiser les secours.

--Oh! c’est atroce! Quelle mort affreuse!... s’écria le jeune homme saisi d’horreur.