Part 3
Il marchait, il marchait... puis, soudain, l’idée lui passa par l’esprit de consulter sa montre qui marquait sept heures et demie. Alors il s’avisa de l’eau qui ruisselait tout autour de lui, le long des sentiers, sur les feuilles, et de l’humidité qui commençait à pénétrer ses vêtements et il vit qu’il venait d’atteindre le pied de la colline qu’escaladaient les arbres du bois et au sommet de laquelle apparaissait, parmi les décombres des murs effondrés, ce qui restait encore du château de Chanteraine.
Ainsi que l’avait annoncé l’aubergiste des Audrettes, la plus grande partie des bâtiments qui regardaient ce côté du bois avait été maltraitée pendant la Révolution et--le temps s’étant chargé de continuer l’œuvre de destruction ébauchée par la main des hommes--s’en allait en ruines. Si le château de Chanteraine était encore habitable, ce ne pouvait être qu’à l’opposé du chemin où s’était arrêté Pierre.
La pluie tombait toujours, aussi abondante, moins chaude; le vent faisait rage... Le jeune homme attacha un moment, sur les débris de l’ancien manoir seigneurial, des yeux un peu voilés par les méditations de la route.
«Tout espoir d’arriver à Mons-en-Bray avant une bonne heure serait vain, pensa-t-il. Cette marche sous la pluie et contre le vent m’excède; je suis transi; dans un instant, je n’y verrai plus... Pourquoi ne profiterais-je pas de l’hospitalité que m’offre si à propos cette vieille demeure déserte?... Dès l’aube, je me remettrais en route et j’aurais vite fait de franchir la distance qui me sépare encore de Mons-en-Bray... Si, d’ici là, l’horreur d’abriter un défenseur de la République devait faire trembler les murs de Chanteraine, je le verrais bien...»
En moins de vingt minutes et, bien que l’ascension du monticule pierreux et embroussaillé présentât quelque difficulté sous cette pluie battante à tout moment compliquée de bourrasques, Pierre Fargeot eut atteint le château; là, de nouveaux obstacles l’attendaient. L’abondance des matériaux écroulés rendait malaisé l’abord des bâtiments qu’entourait, en outre, une épaisse ceinture d’arbustes et de buissons dont les racines s’étaient, avec le temps, solidement agriffées dans les pierres cimentées de glaise et dont les branches, reliées entre elles par l’enchevêtrement des plantes grimpantes qui s’y fortifiaient ou s’y renouvelaient chaque année, formaient une muraille épaisse... Sous le ciel brumeux, cette muraille verdoyait et s’épanouissait superbement, défiant la pluie qui tombait grise et laide et ne parvenait pas à ternir l’éclat des feuilles nouvelles et des corolles entr’ouvertes, défiant le pouvoir invisible qui, d’année en année, arriverait à consommer la destruction du géant de pierre édifié par les hommes et qui n’était pas assez puissant pour empêcher la nature de fleurir jusque sur les ruines.
Devant le rempart exubérant de sève qui semblait défendre l’accès de la demeure abandonnée, le colonel Fargeot se rappela l’un des contes que tante Manon disait autrefois et que le petit Pierre écoutait, les yeux écarquillés, retenant son souffle pour ne pas perdre un mot du récit: le conte de la Belle au bois dormant.
Mais comme sans doute la baguette magique n’avait point touché le château de Chanteraine, comme sans doute la jolie princesse endormie ne reposait point en robe d’aïeule entre les murs que gardait cette végétation sauvage, les hautes broussailles ne s’ouvrirent point d’elles-mêmes sur les pas du colonel Fargeot, qui dut renoncer à toute intervention surnaturelle et se résigner très vulgairement à pratiquer une brèche dans l’enchevêtrement des lianes.
Il parvint ainsi à franchir l’enceinte feuillue et, ayant traversé successivement plusieurs salles dont il ne restait plus que les murs, puis une vaste cour intérieure, pleine de débris, il se trouva devant une façade grise que les plantes pariétaires avaient envahie comme les autres parties du château, mais que la destruction avait épargnée. La porte et les fenêtres, soigneusement fermées, semblaient attendre que la main d’un duc de Chanteraine fît jouer leurs serrures.
Obligé de reconnaître le bien fondé de cette précaution des humbles propriétaires actuels, Pierre ne songeait plus qu’à chercher un refuge dans les ruines.
Un escalier sans rampe, dont les marches paraissaient encore solides le conduisit au premier étage; comme il se préoccupait d’y choisir, aux lueurs déjà pâlissantes du crépuscule, un coin sûr où aucun éboulement nocturne ne fût à redouter, il suivit au hasard un couloir qui s’enfonçait à travers le château et déboucha dans une grande pièce où le plafond et les boiseries s’étaient conservés intacts. Une porte s’y encadrait au milieu d’un panneau dont l’humidité avait respecté les peintures; il l’ouvrit... mais, alors, il se trouva dans l’obscurité la plus complète et il comprit qu’il avait pénétré par une voie détournée dans le corps de logis qu’il avait vu l’instant d’avant si hermétiquement clos.
Ses pas rencontrèrent un tapis, sa main heurta le coin d’un meuble. Une vague odeur de vieux bois, d’étoffes fanées, d’essences oubliées, une odeur de passé flottait dans l’atmosphère tiède... A l’aide de son briquet, Pierre enflamma une allumette et regarda autour de lui.
La pièce où il venait d’entrer était vaste: des cabinets de bois de rose marqueté, des sièges de diverses formes la garnissaient assez maigrement. Dans les ténèbres auxquelles on venait de les arracher, les rideaux brochés et la soie à rayures mauves des chaises avaient gardé un reste d’éclat; cependant, des traces d’usure s’y distinguaient au premier coup d’œil et le tapis à fond pâle, semé de bouquets, montrait par endroits sa trame.
Aux murs étaient appendus des portraits richement encadrés qui paraissaient, comme les meubles, dater du milieu du XVIIIe siècle.
A la lueur précaire et imparfaite des allumettes que l’officier devait renouveler à chaque instant, le sourire, l’expression fugitive que l’art avait fixée sur toutes ces lèvres peintes y tremblait soudain et les silhouettes claires qui se détachaient brusquement de l’ombre semblaient tout à coup se pencher hors des cadres comme au-dessus d’un balcon. Et tous ces yeux un moment réveillés, ces yeux de gentilshommes et de nobles dames regardaient l’ancien volontaire de la République avec une bienveillance étonnée, comme si leur rêve de trente ou quarante ans ne leur avait rien révélé de ce qui s’était passé en France depuis le jour où ils s’étaient endormis.
Pierre se prit à examiner quelques-uns de ces portraits.
Debout dans une loggia largement ouverte sur un parc, les mains occupées d’un coffret d’où s’échappaient en masse des colliers de perles et d’or, une jeune femme, brune sous la poudre, avec des traits réguliers quoique assez forts et d’admirables yeux veloutés que l’intelligence et la loyauté illuminaient, semblait sourire au portrait qui faisait face au sien, celui d’un homme jeune comme elle, blond, un peu pâle, l’air heureux.
Le colonel Fargeot contempla longtemps l’image de cette femme et il lui parut que ce sourire de bonté aimante et franche avait dû ensoleiller les vies sur lesquelles il avait rayonné... Puis il s’amusa de l’habit à ramages verts et roses, de la perruque à cadenettes extravagantes d’un petit gentilhomme, point jeune et pourtant coquet et menu comme un bibelot; du costume fleuri, des fanfreluches mignardes et bucoliques d’une dame un peu mûre déjà pour être peinte en bergerette, un agneau sur les genoux; et du regard extasié d’une mince personne, vêtue d’atours clairs qui chantait, au clavecin, la tête renversée...
Seul, au milieu du panneau principal, un grand portrait présidait cette assemblée d’effigies. C’était celui d’un vieillard dont le visage doux et fin s’ennoblissait encore des blancheurs neigeuses d’une barbe, portée longue en dépit de la mode. Ce vieillard se tenait assis devant un livre ouvert, mais ses yeux semblaient suivre bien au delà quelque rêve. Et il y avait comme un rapport mystérieux, une affinité subtile entre la belle main, aux doigts fuselés, qui reposait sur la page et les yeux pleins de chimères qui ne la lisaient pas.
«Le vieux duc de Chanteraine, sans doute,» pensa Pierre, se souvenant de ce que l’aubergiste lui avait conté.
Dans la chambre des portraits, deux portes s’ouvraient, sans compter celle qui avait tout à l’heure livré passage à Pierre; la première conduisait à une galerie où d’autres seigneurs et d’autres dames, d’époques plus lointaines, disaient, du haut de leurs cadres précieux, l’histoire de la race aujourd’hui disparue; la seconde donnait sur un salon où se devinait à la disposition, au choix des meubles, un passé d’intimité; où une épinette, des cahiers de musique, une bibliothèque pleine de livres, un jeu de tric-trac encore ouvert, un métier à broder portant encore l’ouvrage inachevé, racontaient les soirées familiales des Chanteraine pendant la période de tristesse morne ou inquiète qui avait dû suivre pour eux la mort du duc et qu’avait diversifiée sinon interrompue, le grand exode de l’émigration.
L’officier continua quelques instants encore son voyage d’exploration dans le château de Chanteraine. Il visita ainsi les trois ou quatre pièces que desservait la galerie et qui toutes offraient le même aspect de luxe déjà ancien et de délabrement. Mais, il était visible que, par un sentiment délicat de vénération pieuse, on avait laissé chaque objet à la place occupée jadis; il semblait que les habitants de ce mystérieux manoir jalousement gardé par les arbres du bois, vinssent seulement de le quitter.
La noble demeure n’était pas morte, elle n’était qu’endormie, on eût dit que soudain, d’une minute à l’autre, comme ce château de la Belle au Bois auquel Fargeot pensait tout à l’heure, elle pouvait se réveiller.
Le souvenir de la légende racontée par Pouponnel revenait à Pierre et, par moments, il s’attendait presque à voir paraître ce duc de Chanteraine dont le village de Mons-en-Bray espérait le retour et qui devait ressusciter les gloires passées, rendre au vieux nom son éclat.
Dans ce grand silence d’abandon, devant le sommeil étrange de ces choses inertes que des vies jadis avaient animées de leur souffle, le jeune homme ne savait se défendre tout à fait d’un malaise superstitieux; le craquement d’un meuble, la vision de sa propre image dans un miroir d’abord inaperçu le saisissaient brusquement, et faisaient vibrer ses nerfs comme des cordes trop tendues. Puis il se moquait de lui-même et l’effort de sa volonté dissipait ces folles imaginations.
Cependant, la provision d’allumettes diminuait fort et Pierre commençait à ressentir quelque fatigue. Il retraversa donc les pièces qu’il venait de visiter et retourna dans celle où il était entré tout d’abord.
Là il s’étendit dans une vaste bergère et, sous la protection occulte des portraits qui avaient paru sourire à sa venue et qu’une fois encore les ténèbres avaient ensevelis, il s’endormit profondément.
V
LA BELLE AU BOIS DORMANT
Il y avait environ quatre heures que Pierre dormait lorsque le timbre d’une pendule qui sonnait minuit le tira de son sommeil.
Point encore assez lucide en cette première seconde de réveil, pour avoir conscience de l’endroit où il se trouvait et s’étonner immédiatement de ce qu’une pendule annonçât l’heure dans une maison inhabitée depuis près de dix ans, il s’attendait vaguement, en soulevant ses paupières alourdies à rencontrer le décor simple de la petite chambre de Brémenville.
Ce fut un spectacle bien étrange qui lui rappela, dès qu’il eut ouvert les yeux, sa halte nocturne au château de Chanteraine.
Dans le salon où il s’était auparavant représenté les réunions intimes de la famille de Chanteraine et dont il avait, au retour de ses pérégrinations à travers les appartements déserts, négligé de fermer la porte, un lustre de cristal s’était allumé comme par miracle et, sous la clarté qui tombait ainsi du plafond d’azur enguirlandé de roses, le petit gentilhomme à cadenettes extravagantes et la dame mûrissante en atours bucoliques, tous deux descendus de leurs cadres, jouaient paisiblement au tric-trac.
Tout d’abord, l’officier crut être la proie d’une hallucination, conséquence du trouble qui l’avait envahi avant le sommeil ou prolongation, en pleine veille, d’un rêve oublié déjà dont ses yeux voilés avaient conservé la vision. Mais, le premier moment de stupeur passé, il dut s’avouer que les deux joueurs ne paraissaient pas plus appartenir au monde des illusions qu’à celui des fantômes et même qu’ils avaient vieilli depuis le temps où leurs portraits avaient été peints, ce qui prouvait bien qu’ils n’avaient pas encore échappé au joug de la loi commune à tous les vivants.
Ils parlaient, très occupés de leur jeu, mais à voix basse comme s’ils eussent craint, eux aussi, d’éveiller des souvenirs ou des ombres dans la demeure déserte, et Pierre ne pouvait, à distance, saisir le sens de leur dialogue.
Tout à coup, sans qu’il fût possible au jeune homme de voir qui s’était assis devant le clavier, l’épinette se mit à chanter une très ancienne romance sur laquelle, instinctivement, les mouvements des vieilles gens se rythmèrent.
Il y avait encore dans la pièce, au coin de la cheminée, un petit bonhomme vêtu de noir et perruqué de blanc qui avait l’air d’un magister de comédie et lisait attentivement, avec le secours d’énormes lunettes d’or, un livre qui paraissait d’autant plus gros et plus lourd que le lecteur était plus léger et plus mince.
De quelle trappe s’étaient échappées ces silhouettes falotes? D’où venaient-elles? où s’en iraient-elles?
Ces mystérieux personnages appartenaient sans doute à la famille de Chanteraine. Vivaient-ils là avec la complicité des gens de Mons-en-Bray? Mais, en ce cas, comment le secret de leur présence avait-il pu être gardé si longtemps et si complètement?
Une quantité de questions de ce genre se pressaient dans l’esprit de Fargeot et y restaient sans réponse. L’aventure lui paraissait étrange et quelque peu inquiétante. Peut-être cette gentilhommière à demi ruinée et soi-disant déserte était-elle devenue, à la faveur de son aspect désolé, un repaire d’émigrés, un foyer de conspiration?
Certes, les amusants portraits, le paisible lecteur et même l’invisible musicien ne s’annonçaient pas comme devant être des conspirateurs bien dangereux, mais rien ne prouvait que leur présence fût seule à réveiller, dans le mystère de la nuit, le vieux manoir de Chanteraine, rien ne prouvait que, tandis que ces aimables fantoches se livraient aux calmes délices de la lecture et du tric-trac, en écoutant d’une oreille le refrain sentimental d’une romance, des êtres moins inoffensifs, de même caste sinon de même race qu’eux, n’étaient pas occupés en ce moment précis, à débattre, dans une pièce voisine et sous la sauvegarde de leur bizarre hospitalité, la marche, les risques et les chances d’une partie d’un autre genre--plus périlleuse à jouer!
Pierre voulait en avoir le cœur net. Aussi bien, si le château de Chanteraine servait subrepticement de lieu de réunion à un groupe de partisans royalistes, le hasard qui y avait conduit un officier du Premier Consul méritait, aux yeux du jeune homme, le nom de Providence.
La difficulté était d’agir utilement et dans le plus complet silence. Étouffant ses pas, le colonel Fargeot parvint à sortir de la pièce où il se trouvait et à gagner la galerie latérale, sans être entendu.
Là, l’obscurité était profonde. Il longea le mur sur un espace d’une quinzaine de mètres, reconnaissant à tâtons la place des portes qui donnaient accès dans les pièces visitées par lui tout à l’heure.
Cependant, aucun bruit, aucun murmure, aucun frôlement suspect n’annonçaient que ces pièces fussent habitées.
Un peu découragé, Pierre pensa d’abord à retourner dans la pièce d’où il venait, afin d’y surveiller, faute de mieux, les faits et gestes des vieux portraits; mais il craignit d’être découvert et de perdre, en troublant la sécurité de ces personnages plus drôles qu’inquiétants, du moins par eux-mêmes, toute chance de pénétrer le mystère qui l’intéressait.
Le parti le plus sage était encore de quitter, pour l’instant, sans toutefois s’en trop éloigner, cette partie du château et de remettre au lendemain des investigations plus complètes et plus raisonnées.
L’officier se disposa donc à reprendre sa marche en suivant cette fois, car il avait traversé la galerie, le mur opposé.
Bien qu’il s’orientât difficilement, la prudence la plus élémentaire lui interdisant d’avoir recours à ses allumettes, il espérait rencontrer à l’autre extrémité de ce vaste passage une issue qui le rapprochât des ruines.
Mais, après quelques pas, il s’arrêta brusquement, saisi... Il venait de remarquer qu’en face de lui, l’une des portes qu’il avait tout à l’heure touchées de ses mains hésitantes d’aveugle laissait filtrer une faible lueur.
Cette lueur, était-ce la lumière atténuée du lustre qu’une main inconnue avait allumé dans le salon de l’épinette?
Non; la porte du salon de l’épinette, Pierre la voyait à une grande distance de là, bien reconnaissable précisément à la clarté plus vive qui s’en échappait.
Avec un redoublement de précautions, le jeune homme regagna l’autre côté de la galerie et alla appliquer son oreille contre la mince paroi. Le silence le plus profond semblait régner au delà.
Alors, mesurant chacun de ses mouvements, tressaillant au moindre craquement du bois ou des ferrures, le colonel Fargeot ouvrit la porte.
Au premier regard jeté dans la chambre il comprit qu’il s’était fourvoyé et que sa raison et que tous ses instincts de délicatesse exigeaient qu’il s’éloignât aussi prudemment qu’il était venu, mais une force puissante, irrésistible le retint...
Par quelle étrange illusion était-il conduit et abusé? Lisait-il--en rêve--un conte délicieux, ce conte de la «Belle au bois» que la vieille voix de tante Manon lui avait tant de fois redit jadis et auquel, l’instant d’avant, il avait par hasard songé?
Un pouvoir surnaturel l’avait guidé jusqu’au seuil du château enchanté; à sa vue, les murailles vertes s’étaient abaissées, les horloges, immobiles depuis cent ans, s’étaient remises à sonner, les vieux portraits étaient descendus de leurs cadres pour reprendre leurs habitudes anciennes, tandis qu’une chanson d’autrefois frémissait sous des doigts invisibles... Et maintenant, c’était la princesse, la princesse endormie par les fées, qui allait s’éveiller à une vie nouvelle!
Elle était là... la lueur voilée d’une lampe d’argent, lueur douce, presque rose, l’enveloppait toute. C’était elle, c’était bien elle qui apparaissait, frêle et jolie sur les coussins clairs du canapé où le sommeil l’avait surprise, étendue à demi, un livre dans la main.
Sa coiffure surannée, la forme de la robe rayée de satin rose et brochée de bouquets qui la vêtait, le chaste fichu de dentelles qui se croisait sur sa poitrine eussent fait sourire, comme appartenant à un âge éloigné, les merveilleuses de l’an VIII; mais ses cheveux mousseux se devinaient adorablement blonds sous le léger nuage de poudre; son teint délicat de fleur blanche, ses longues paupières frangées de sombre, sa petite bouche qui souriait ingénument à un rêve, avaient vingt ans. L’abandon, dans l’inconscience du repos, de tout son corps délicieux exprimait une candeur fine et sereine...
Et la grâce était si pure, le charme si touchant de ce sommeil de jeune fille que, simplement, naïvement, le colonel Fargeot s’agenouilla pour le contempler.
La veille encore, Pierre eût peut-être ri si quelque femme, la tête farcie de romans, lui avait parlé de ces invraisemblables passions qu’un regard fait naître; mais c’était un sentimental que ce grand manieur de sabre, que ce soldat dont la Patrie menacée avait été le premier amour!... Et voilà que, tout à coup, il lui semblait qu’avant la minute précise qui venait de s’écouler, son cœur n’avait jamais parlé, que, toujours, il avait attendu une femme dont l’image était en lui et que cette femme, il la voyait pour la première fois, réelle, vivante.
Que pouvait-elle être pour lui cependant? Une exquise vision qui s’évanouirait bientôt...
Bientôt, certes! De quel droit demeurait-il là, près de cette pauvre enfant qui s’était endormie doucement, dans la sécurité paisible de sa solitude?
Sans doute, elle allait s’éveiller...
Pierre Fargeot _devait_ s’éloigner.
Tristement, presque péniblement, il s’était levé.
Un instant encore, il regarda la «Belle au bois»; pour mieux la voir, il s’était approché, se penchant un peu sur elle; soudain, comme malgré lui, il prit le bout du ruban rose qui tombait le long de la robe fleurie et le baisa... Alors, il se passa une chose singulière. Les cils noirs découvrirent deux grands yeux bleus qui souriaient et une voix très douce, murmura, comme dans le conte: «Je rêvais de vous... comme vous vous êtes fait attendre...»
Il est vrai que l’illusion fut courte.
La phrase était à peine achevée que déjà le joli sourire s’était éteint. Une sorte d’affolement, fait à la fois de terreur et de colère, avait bouleversé le visage de la Belle.
Plus blanche encore qu’auparavant, la jeune fille s’était levée brusquement, toute droite, hautaine et très jeune dans sa robe de vieux pastel:
--Qui êtes-vous, comment êtes-vous entré ici? s’écria-t-elle. Vous savez que je ne suis pas seule et que...
Mais Pierre, un peu saisi d’abord par cette véhémence et peiné, assez illogiquement, de cette indignation, avait repris son sang-froid.
--Ne craignez rien de moi, je vous en supplie, mademoiselle, fit-il avec beaucoup de douceur. On m’avait dit, aux Audrettes, que, depuis plusieurs années, le château était inhabité et je n’y apporte, croyez-moi, aucune intention mauvaise. Je voyage à pied; le soir et l’orage m’ont surpris loin de tout abri... fatigué par une longue marche j’ai manqué de courage pour continuer ma route et je me suis permis de chercher un refuge pour la nuit, ici où je pensais ne déranger personne... C’est donc tout à fait sans soupçonner votre présence que je suis entré dans cette chambre et...
Ici l’explication devenait plus difficile.
Pierre hésita, puis, souriant malgré lui:
--Je vous ai prise pour la Belle au bois dormant, acheva-t-il. Mais je suis désolé de vous avoir effrayée, mademoiselle, et maintenant je vais m’en aller bien vite... ce qui est sans doute le meilleur moyen de réparer ma faute et d’obtenir votre pardon.
VI
LE SECRET DE CHANTERAINE
Peut-être, après tout, la «Belle au bois» ne s’était-elle pas aperçue, dans le trouble du réveil, de la liberté grande qu’avait prise l’inconnu en baisant un ruban rose? Quoi qu’il en fût, toute trace de colère avait disparu de son joli visage pâli, la crainte seule y persistait, une crainte moins éperdue, mais plus douloureuse, une crainte qui n’essayait plus de se dissimuler sous l’orgueil de la patricienne offensée et qui semblait être prête à manifester son impuissance par des larmes.
Et Pierre se taisait, n’osant plus parler, navré devant cette crise de pleurs qu’il voyait venir et qu’il ne saurait consoler.
Cependant, la pauvre enfant tentait d’étouffer, par un effort de volonté, les sanglots qui se pressaient dans sa gorge; après un instant de silence et sans doute de lutte intérieure, elle parut avoir repris possession d’elle-même, et ses yeux bleus encore voilés se levèrent bravement sur l’officier.
--Hélas! monsieur, murmura-t-elle, était-ce bien à vous de supplier?
Fargeot voulut protester; d’un geste léger, presque instinctif, elle l’arrêta.