Part 2
--Je l’ai connu comme on peut se connaître quand on s’est vu deux ou trois fois, citoyen... mais je sais qu’il était fort estimé à Brémenville, pour son savoir d’abord, puis pour sa bonté, sa charité, puis enfin pour ses opinions républicaines qu’on savait de bonne marque... Tenez, je me rappelle maintenant... il m’a conté qu’il avait un fils dans l’armée... et à ce propos, comme je le plaignais d’être séparé de son gars, il m’a dit de belles paroles: «--Vous avez raison, citoyen, depuis huit ans que l’enfant s’est engagé, je suis bien seul et souvent bien triste; mais quand je pense que c’est moi, le pauvre diable de maître d’école qui ai donné à la République un soldat comme celui-là, je prends en patience le chagrin, l’isolement et j’en arrive à oublier beaucoup d’autres choses encore...» Ah! oui, c’en était un bon, un pur le citoyen Fargeot!... Et par le temps d’aujourd’hui, an VIII de la République, il ne faudrait pas croire qu’ils courent les rues, les vrais républicains... Il y a même des gens qui disent comme cela que le citoyen Premier Consul...
--Eh bien? questionna Pierre.
--... qui disent que le citoyen Premier Consul ne l’est pas républicain autant qu’on voudrait, voilà!
--Ah! vraiment, fit l’officier, ces gens-là disent que le citoyen Premier Consul n’est pas républicain! Que disent-il donc qu’il est?
--Ils disent qu’il est... bonapartiste, citoyen colonel, avoua l’aubergiste.
Fargeot souriait plus franchement, amusé de ce verbiage.
--Peut-être l’est-il, en effet, concéda-t-il. Pourquoi la qualité de bonapartiste et celle de républicain seraient-elles incompatibles, puisque nous sommes en république et que Bonaparte est à la tête du gouvernement?... Mais combien vous dois-je, citoyen, pour votre excellent repas, ajouta le jeune homme, en reculant un peu la table.
--Allons, citoyen colonel, un bon mouvement, décidez-vous à passer la nuit ici, s’écria maître Pouponnel sans plus répondre à la demande qui lui était faite. Je vous donnerai la plus belle chambre de l’auberge et, sans me flatter, vous y serez aussi bien logé que le général Bonaparte aux Tuileries.
Pierre Fargeot secoua négativement la tête.
--Je vous remercie, dit-il, mes moments sont comptés et mon voyage réglé heure par heure, étape par étape jusqu’à Moret. Sous peine d’être infidèle à cet itinéraire rigoureusement tracé, je dois, ce soir même, atteindre le village de Mons-en-Bray. C’est donc là que je passerai la nuit.
--Mons-en-Bray, ce soir! Mons-en-Bray! répéta l’aubergiste en levant les bras au ciel. Mais vous n’y pensez pas, citoyen colonel! Si longs et clairs que soient les jours de thermidor, jamais vous n’atteindrez Mons-en-Bray avant la nuit! Il faut compter, des Audrettes à Mons, quatre bonnes heures... en marchant bien!
--Mettons-en donc trois en marchant très bien, citoyen. Nous en avons vu de plus dures!... Et cette course à pied sera la dernière que j’aurai à fournir puisqu’à Mons-en-Bray, je retrouverai mon ordonnance et mes chevaux.
--Vous ne pouvez pas arriver en trois heures à Mons... il faudrait pour cela posséder les bottes du Petit Poucet, citoyen. Et, entre les Audrettes et Mons, vous ne rencontreriez pas seulement une grange où dormir, si vous vouliez vous arrêter en route.
--Je ne m’arrêterai pas en route, je marcherai jusqu’à ce que j’arrive et j’arriverai toujours une fois, déclara l’officier avec une belle assurance juvénile. L’essentiel est que je ne me trompe pas de direction et connaisse le chemin le plus court. Pouvez-vous me l’indiquer?
--Citoyen colonel, insinua maître Pouponnel de son ton le plus enjôleur, je saurais mieux vous l’indiquer à la lumière du matin.
Mais le visage de l’officier se fit plus grave.
--N’insistez pas, citoyen... je suis attendu à Moret par la seule parente qui me reste au monde, une tante de mon père, très âgée déjà et qui m’a élevé... Le malheur dont je viens d’être frappé et qui l’atteint presque aussi douloureusement que moi est encore ignoré d’elle... Tout retard de ma part serait coupable, vous le comprendrez.
--J’aurais eu grande joie à loger aux «Armes de la Nation» un de nos vainqueurs de l’armée d’Italie; mais je vois que vous êtes incorruptible, citoyen colonel, fit l’aubergiste avec un geste résigné. Il ne me reste donc plus qu’à vous enseigner le chemin de Mons-en-Bray.
II
LE CHEMIN DE MONS-EN-BRAY
Maître Pouponnel avait entraîné Pierre Fargeot dans l’embrasure de la fenêtre qui s’ouvrait à deux battants sur un jardin fleuri de roses et riche en légumes, mais point assez pourvu d’arbres pour qu’il fût difficile d’embrasser de ce point d’observation l’étendue doucement vallonnée des champs, à travers lesquels courait la route.
--Vous allez suivre la route que voilà... Dans une heure environ, vous rencontrerez une petite rivière, la Chanteraine, que vous longerez sur votre droite jusqu’aux roches de la Cachette où elle se perd...
--Où elle se perd? interrogea Fargeot.
--Oui; c’est une des curiosités du pays, expliqua l’aubergiste. La Chanteraine s’en va sous les rochers et peut-être sous la terre; on cesse de la voir pendant un bout de temps, puis elle reparaît toute claire, toute vive et comme joyeuse de se retrouver au soleil... Mais reprenons notre voyage. Quand vous serez aux rochers de la Cachette, vous apercevrez, à une demi-lieue de là, le bois du Hautvert et vous prendrez le chemin qui y mène et s’y enfonce bientôt... Ainsi, vous atteindrez le pied du monticule abrupt où se dresse--en plein bois toujours, car c’est un petit monde que le Hautvert--le château de Chanteraine. Vous contournerez ce monticule... Du côté opposé au chemin que vous aurez suivi, le château domine presque à pic, et de toute la hauteur du rocher sur lequel il est construit, une grande route où vous vous engagerez... à gauche. Alors, vous n’aurez plus qu’à marcher droit devant vous jusqu’à Mons-en-Bray... Mais il fera nuit et vous commencerez à regretter d’avoir dédaigné l’excellent gîte que vous offrait avec joie l’aubergiste des Audrettes!
--Si mes raisons de le regretter sont par trop puissantes, s’écria Pierre avec bonne humeur, j’en serai quitte pour demander l’hospitalité au château de Chanteraine et ce sera bien le diable si l’on n’y accorde pas à un officier français, une botte de paille dans un coin de grenier, pour dormir jusqu’au matin.
Un brusque éclat de rire, claironnant comme un chant de fanfare, fit resplendir la face rubiconde de maître Pouponnel et trembler les panneaux boisés de son auberge.
--Si vous comptez, pour dormir à couvert, sur le château de Chanteraine, citoyen, vous n’avez plus qu’à rester aux «Armes de la Nation», car, depuis les temps de l’émigration le château de Chanteraine est désert... et, entre nous, je serais surpris que l’on y trouvât encore un grenier, comme vous dites, où l’eau de pluie ne tombât pas aussi dru qu’en plein champ.
--Depuis le temps de l’émigration?... mais alors, le château de Chanteraine n’a-t-il pas été vendu comme bien national? questionna Pierre.
--Il l’a été vendu, comme bien national, oui, certes, répartit l’aubergiste toujours prêt à se montrer renseigné. Vendu pour un morceau de pain! Aussi bien, il y avait beau jour que la famille de Chanteraine ne possédait plus une fortune assez brillante pour entretenir ces vieilles pierres..., puis, au début de la Révolution, des bandes de fanatiques s’étaient diverties à faire sauter la moitié du château en mettant le feu, dans les caves, à toute une réserve de poudre. Dès 1791, on ne pouvait guère compter comme logeable que le côté nord des bâtiments, celui justement, qui surplombe la grande route de Mons-en-Bray... Alors, ce délabrement a permis aux habitants du village--Mons faisait partie autrefois du domaine de Chanteraine--de réunir, en se cotisant, une somme assez forte pour acheter la noble bicoque... qu’ils espèrent rendre un jour à leurs seigneurs bien-aimés!... Dame! que voulez-vous objecter à cela? Ceux de Mons ont payé; ils sont libres de disposer de leur bien, comme bon leur semble.
--Assurément, acquiesça Fargeot.
Et, intéressé par cet acte de fidélité, il ajouta:
--En attendant le retour de leurs anciens maîtres, ces braves gens n’ont-ils pas songé à tirer quelque profit de leur acquisition?
--Un profit! Vous ne les connaissez pas! ce sont des têtes à vieilles idées et il faudrait pour les convertir plus d’une révolution... Selon leur jugement, le château n’a pas cessé d’appartenir aux ducs de Chanteraine... Un duc de Chanteraine pourra seul l’habiter et s’en dire propriétaire... Ils attendent donc patiemment qu’un duc de Chanteraine leur tombe du ciel... Le plus admirable de l’affaire, c’est qu’à l’heure présente, il n’existe plus de par le monde le moindre duc de Chanteraine! Un an ou deux avant la Révolution, le dernier de la lignée--un vieillard qui avait depuis pas mal de temps déjà, l’esprit plein de choses folles et qui passait la majeure partie de son temps à construire, par imitation de son patron Capet, des serrures que personne ne pouvait ouvrir--le dernier duc, dis-je, est mort sans laisser d’héritier mâle, ses deux fils et son petit-fils l’ayant précédé dans la tombe... Mais les gens de Mons-en-Bray ne sont pas cœurs à s’abattre pour si peu! Une légende très ancienne a prédit que la race des Chanteraine disparaîtrait un temps aux yeux du monde, comme la petite rivière du même nom, pour reparaître ensuite dans un siècle nouveau, plus robuste et plus glorieuse que jamais... Et nos acheteurs du château croient à la légende comme ils croient au droit de leurs seigneurs et à la protection de leur bon Dieu! Le château a été abandonné en 1791 ou 92... il y a donc huit ou neuf ans déjà; dans dix ans, dans vingt ans d’ici, les gens de Mons attendront encore et leur foi n’aura pas faibli!
--C’est très bien, fit Pierre. Mais, vous m’avez dit que le vieux duc était mort avant 89; par qui donc Chanteraine fut-il habité ensuite?
--Par les ci-devant demoiselles de Chanteraine, mademoiselle Charlotte, une vieille fille, la sœur du défunt, et mademoiselle Claude, une enfant, la fille de son fils cadet... Il y avait encore, en ce temps, à Chanteraine, un cousin et une cousine, âgés déjà, M. et mademoiselle de Plouvarais, puis l’ex-précepteur des fils morts, qu’on hébergeait à la fois par habitude et par charité. Tout ce monde subsistait tant bien que mal des bribes d’une fortune qui, du vivant du vieux duc, avait toujours été décroissant... L’ancien valet de chambre du grand-père et sa femme suffisaient au service... Puis, un beau jour, on s’aperçut à Mons que les demoiselles de Chanteraine et leur suite avaient profité de la nuit pour quitter le château et se diriger vers la frontière, comme tous leurs semblables, ces satanés émigrés que le diable ou Bonaparte confonde!... C’est alors que le domaine fut vendu comme bien national. Et voilà toute l’histoire.
--Une histoire fort intéressante, fit complaisamment le jeune homme. Je vous remercie de me l’avoir contée.
Puis il paya ce qu’il devait à l’aubergiste et prit congé.
--Salut et fraternité! s’écria maître Pouponnel qui l’avait conduit jusqu’à la porte extérieure du petit jardin.
--Salut et fraternité, citoyen!... répondit l’officier, souriant à cette formule solennelle et usée.
Et, très jeune, dans ses vêtements sombres, de coupe militaire, il s’empressa de s’éloigner, les yeux fixés sur la petite route blanche qui dévalait avec un air de se presser, à travers les champs dépouillés de leurs moissons.
III
LE DÉLIRE DU MAITRE D’ÉCOLE
Pierre Fargeot éprouva d’abord, à marcher, à se dire que chaque pas le rapprochait si peu que ce fût, du terme de son voyage, une sorte de fièvre. Puis, bientôt, tandis que son cerveau s’exaltait à ressasser les mêmes souvenirs, les mêmes pensées, il perdit toute notion des réalités de la route, et sa marche en avant ne fut plus qu’une action instinctive et inconsciente.
Il atteignait la ligne grise des saules qui bordaient la Chanteraine, longeait la petite rivière dont l’eau claire et murmurante allait, au dire de l’aubergiste des Audrettes, disparaître sous les rochers de la Cachette, mais, en pensée, il était encore dans la chambre assombrie où, quelques jours auparavant, il était entré pâle, les lèvres tremblantes, et il revivait les heures d’angoisse qui s’étaient écoulées pour lui auprès d’un lit d’agonie, heures douloureuses par lesquelles s’était achevée l’existence de l’être qu’il aimait le plus au monde, heures terribles dont les brumes sinistres et mystérieuses l’avaient enveloppé, lui aussi, comme d’un suaire et lui obscurcissaient encore l’esprit.
--Avait-il encore toute sa tête? demandait Pouponnel.
Cette question banale, dans la bouche de l’aubergiste, combien de fois Pierre se l’était-il posée, tout bas, seul en face de lui-même!
Antonin Fargeot avait reconnu son fils, il l’avait embrassé, puis il lui avait parlé longtemps, tantôt maître de ses idées, tantôt ressaisi par son rêve de mourant; il avait parlé à voix haute, à voix basse, passant du calme à l’exaltation et réciproquement, l’exaltation la plus fiévreuse ne semblant point incompatible, à de certains moments, avec une lucidité complète, le calme prêtant parfois au délire une apparence affolante de sens et de vérité... Comment, devant le souvenir de ces alternatives de conscience et d’aberration qu’enchaînaient de confuses associations d’idées, comment, parmi tant de paroles dites pendant l’entrevue suprême, faire la part du délire, oser déterminer celle de la pleine raison?
--Mon enfant, il y a des choses que tu dois savoir... Mais tu vas dire que j’ai commis un crime... Et moi je ne veux pas... Puis j’ai oublié le nom, vois-tu... j’ai oublié tous ces noms d’autrefois... Oh! le nom, le _nom_, qui me le dira?...
Appartenaient-ils au délire ces propos étranges qui avaient interrompu brusquement le discours décousu--sorte de diatribe féroce à l’adresse des préjugés nobiliaires--que le maître d’école avait cru prononcer du haut d’une chaire ou d’une tribune?
Les ayant balbutiés, Antonin Fargeot s’était mis à parler de la Révolution et des massacres de Septembre avec les divagations et les gestes d’un fou; puis, peu à peu, à des mots sans suite avaient succédé des phrases qui, bien qu’elles n’offrissent pas un sens très clair pour Pierre, s’équilibraient à peu près entre elles et semblaient correspondre logiquement à une idée précise que le malade laissait inexprimée.
--Vois-tu, mon petit, disait-il en hochant la tête, la Révolution s’est quelquefois trompée et nous avec elle... On avait tant souffert. Moi j’ai été un républicain de la première heure. Oh! je n’aimais pas la monarchie... mais surtout je haïssais la noblesse... Ah! oui, je la haïssais!... Quand tu sauras tout, vas-tu dire que je ne vaux pas mieux, à ma manière, que les septembriseurs?... Ah! ce nom que j’ai oublié... Je suis coupable... très coupable, Pierre... Ce nom me fait bien mal à la tête... Tante Manon ne pourra pas te le dire, tante Manon ne le sait pas... mais elle sait bien des choses... Il faudra l’interroger... et puis me pardonner... Quand tu auras aimé, à ton tour, tu me pardonneras mieux... J’ai trop aimé ta mère, mon pauvre enfant... ah! je l’aimais, je l’aimais!... Ne perds pas la bague que je t’ai donnée, mon petit Pierre... et qui vient _d’elle_!...
Alors le jeune homme avait parlé doucement, affectueusement, puis, pour calmer, pour distraire le malade, il avait sorti de l’étui où elle reposait, jadis achetée à Paris pour madame Fargeot, la bague si joliment travaillée qu’Antonin avait destinée plus tard, après la mort de sa femme, à la fiancée future de son fils bien-aimé.
--Je ne l’ai pas perdue, mon père... je la garderai, je vous le promets; c’est mon trésor le plus précieux... affirmait l’officier penché sur le lit.
Mais déjà, le délire reprenait dans toute son incohérence première...
--Toi, tu sers la République... Et tu es un bon soldat... que t’importe le reste après tout?... Qu’est-ce que cela te fait les aristocrates?... Les vois-tu passer les vainqueurs de Valmy... là-bas... là-bas... avec les trois couleurs?...
Et, toujours, aux errements de cette imagination dévoyée par la fièvre, se mêlaient l’angoisse de ne point retrouver un nom que la tante Manon ignorait et la crainte de n’être point absous par Pierre d’une mystérieuse faute. Cette faute, Antonin Fargeot ne la précisait jamais cependant, et même on eût dit qu’il évitait, jusque dans son délire, les paroles qui eussent permis au jeune homme d’en concevoir la nature.
Il en avait été ainsi toute la nuit; Pierre essayait en vain d’apaiser les affres morales qui se joignaient tragiquement à la souffrance physique et torturaient l’agonisant. Vers le matin seulement, le maître d’école s’était laissé dominer par cette profonde et mâle tendresse qui l’exhortait; alors il avait paru presque calme... puis, tout à coup, il avait ouvert des yeux immenses où semblait passer l’horreur d’un inconnu redoutable, il avait dit encore: «Manon... Tante Manon»... et il était mort.
Avait-il vraiment emporté dans la tombe un secret? Ce remords, qui avait tourmenté sa conscience, était-il l’effet des illusions de la fièvre ou l’inéluctable rançon d’une faute grave et bien réellement consommée?... Pierre ne savait pas!
Antonin Fargeot avait parlé, dans son délire, des massacres de Septembre et, d’une façon générale, des excès de la Révolution... Se reprochait-il alors une participation quelconque à la perpétration d’un de ces crimes collectifs que les sophismes d’une morale de circonstances glorifient ou absolvent, mais qui apparaissent sous leur véritable jour dès qu’une morale plus simplement humaine reprend ses droits dans le cœur des honnêtes gens?
Jamais! jamais! s’écriait la raison de Pierre.
Jamais! eussent dit tous les hommes qui avaient connu le maître d’école.
Rien n’était plus juste que l’hommage rendu par l’aubergiste des «Armes de la Nation» à l’ardente sincérité des opinions républicaines d’Antonin Fargeot. L’humble philosophe s’était passionné bien avant 89 pour les idées nouvelles, il en avait salué le triomphe aux premières journées de la Révolution avec une joie émue, et, le 21 septembre 1792, lorsque la République avait été proclamée, il n’avait pas été loin de s’écrier comme le vieux Siméon des récits bibliques: «Seigneur, tu peux maintenant laisser mon âme aller en paix, car mes yeux ont vu le salut...» Mais l’ardent convaincu n’était qu’un timide, prompt à douter des autres et de soi. Jamais cet homme de pensée, dépourvu de toute énergie agissante, de tout esprit d’initiative, n’eût songé à s’emparer d’un rôle militant dans le drame social auquel il avait assisté, du fond de sa petite bibliothèque, avec enthousiasme et terreur. En eût-il été autrement que Pierre n’eût pu facilement l’ignorer, n’ayant, d’ailleurs, quitté le village qu’habitait alors son père, dans les Cévennes, qu’en 1792 pour s’engager.
Quant à l’hypothèse d’une action mauvaise plus personnelle, commise par Antonin Fargeot, et dont l’exacerbation des passions populaires n’eût pas été l’excuse sinon la justification, l’officier ne voulait même pas l’envisager.
Un coupable, cet homme calme, honnête et doux, ce rêveur dont la vie presque tout entière s’était écoulée au milieu des livres, ce pauvre maître d’école de village que les enfants aimaient parce qu’il leur souriait avec bonté et leur contait de belles histoires toutes bleues?
Cette fois, le cœur de Pierre s’unissait à sa raison pour dire: Jamais!
Hanté dans son délire par la vision des hideuses tueries que son esprit épris d’un idéal avenir n’avait peut-être pas absolument condamnées à l’heure où elles enivraient une foule féroce, Antonin Fargeot en était venu, par une de ces aberrations que crée la fièvre, à se reprocher, comme une complicité effective, l’adhésion tacite que l’ardeur de ses convictions avait quelquefois donnée aux violences que sa générosité devait ensuite réprouver.
Ce nom qu’il cherchait avec une persistance morbide, c’était peut-être celui d’un Marat, d’un Fréron, d’un Carrier... Un instant le pauvre maître d’école s’était cru éclaboussé par le sang qu’avait versé l’un de ces atroces énergumènes...
Mais alors, que signifiaient ces mots étranges: «J’ai trop aimé ta mère»... suivis d’une allusion au mariage à venir de Pierre?
Peu de chose, en vérité!... Rien ne disait même qu’ils se rapportassent directement aux paroles précédentes.
Un homme affolé par le délire prononce une phrase bizarre, inexplicable... belle raison de s’étonner!
Cependant, ce n’était pas seulement le devoir de porter les consolations de son affection à une vieille et chère parente, ce n’était pas seulement le besoin de confier sa douleur d’orphelin à un cœur ami qui avait poussé Pierre Fargeot à précipiter son départ, c’était l’obsession d’une curiosité poignante!
Il voulait interroger la tante Manon... oh! discrètement, sans préciser, mais sûrement... Il voulait savoir ce que--_peut-être?_--elle savait...
Il avait passé indifférent auprès des rochers de la Cachette où se perdaient les eaux de la Chanteraine et qui étaient, selon le citoyen Pouponnel, une des curiosités du pays de Bray.
Il suivait le chemin qui lui avait été indiqué, sans jamais s’arrêter pour reprendre haleine, impatient, les nerfs tendus comme s’il eût pu atteindre, le soir même, le petit village, voisin de Moret, où s’étaient écoulées ses premières années et où il allait retrouver un peu plus maigre, un plus jaune, un peu plus cassée, cette douce et vénérable tante Manon qui lui avait tenu lieu de mère, qui était la seule mère qu’il eût connue.
Veuf, pauvre, sans famille, se sentant faible et bien inexpérimenté devant la lourde tâche d’élever le petit enfant que sa femme morte toute jeune lui avait laissé, et à qui des soins maternels étaient encore si nécessaires, Antonin Fargeot avait confié son fils, son bien le plus cher, à une sœur de son père, mademoiselle Manon Fargeot, qu’il aimait beaucoup et dont le cœur sensible et bon ne demandait qu’à s’ouvrir à une affection nouvelle.
Aussi loin qu’il remontât le cours de ses souvenirs, Pierre se voyait auprès de tante Manon qui le chérissait, l’appelait: «mon roi, mon ange, mon Jésus», et lui servait des soupes exquises dans des assiettes à dessins éclatants... Il n’avait quitté la maisonnette de Roy-lès-Moret qu’à l’âge de dix ans, quand son père était venu l’y prendre pour l’emmener avec lui dans ce village très humble des Cévennes où tous deux avaient vécu, calmes et heureux, en dépit des crises politiques qu’étudiait passionnément le maître d’école, jusqu’au jour où cet appel avait retenti d’un bout de la France à l’autre, comme une immense clameur: «La Patrie est en danger!»
Maintenant, l’enfant choyé par la tante Manon, le fils et l’élève du pauvre maître d’école, le volontaire de 1792 venait d’être fait colonel sur le champ de bataille de Marengo. Il avait vingt-quatre ans.
Hélas! ce dernier grade acquis n’avait pas éveillé dans l’âme d’Antonin Fargeot la joie émue, un peu orgueilleuse et pourtant si douce, qui avait accueilli les premiers... Pauvre Pierre! Oh! la triste chose! accourir, le cœur et les yeux en fête, heureux pour son pays, heureux pour soi-même, se sentir tout enveloppé, tout pénétré de gloire, d’héroïsme, être jeune avec exaltation, espérer avec toutes les fiertés de la certitude, quelque chose de trop beau, de trop éblouissant pour être précisé... et puis ne plus trouver au foyer qu’un moribond et le mystère affolant d’une énigme peut-être insoluble!
IV
LE CHATEAU ENDORMI
Le colonel Fargeot marchait toujours vers Mons-en-Bray, mais il n’eût pas fallu qu’on lui demandât le lendemain de décrire les sites de la route qu’il avait parcourue.
Le jour pâlissait, il n’en avait cure; la pluie se mit à tomber, une pluie d’été, lourde et chaude, il ne s’en préoccupa point.