Part 5
--Vous aimeriez mieux mourir, tué par une balle, sur un champ de bataille, que brûlé vif, dans un incendie, n’est-il pas vrai?
Pierre sourit.
--Par la force de l’habitude, je me sens très calme sous une grêle de balles, madame, répondit-il, tandis que je n’ai jamais pu traverser un village ou une maison en flammes, sans que quelque chose d’inconscient, une sorte d’instinct obscur, frémît en moi... C’est une faiblesse qu’il me faut confesser, bien que je m’en sois toujours rendu maître... L’origine en remonte, je crois, à un rêve un peu maladif que je faisais au temps de mon enfance... Je me figurais alors, assez souvent, au milieu de mon sommeil, que le feu prenait à la maison où je dormais... et je m’éveillais en criant, avec une impression d’épouvante dont mon souvenir retrouve encore l’intensité.
Je ne sais quel esprit de taquinerie s’empara alors de la vieille demoiselle.
--Eh bien, monsieur, reprit-elle, le sentiment d’angoisse, que vous cause la vue d’une maison en flammes, une chandelle trop proche d’un rideau suffit à me le donner... et cependant... cependant, je vous jure, sur ma vie, que j’envie mon neveu, ma nièce et leur innocent enfant et que j’aurais mieux aimé être brûlée comme eux, il y a une vingtaine d’années, que d’avoir assisté à _votre_ ignoble révolution!
Mais Fargeot ne voulut pas voir la provocation.
--Ce regret est digne d’une héroïne, répondit-il simplement en souriant.
Et ces paroles étaient dites avec une si parfaite courtoisie, par ce beau cavalier qui n’aurait pas voté la mort du roi, que mademoiselle Charlotte en fut touchée et déplora sa boutade.
--Voilà, fit-elle aimablement, un mot qui me flatte, car, si les apparences ne sont pas trompeuses, vous devez vous connaître en héroïsme, monsieur!
Et la conversation fut reprise au point où on l’avait laissée, lorsque l’imprudence de Fridolin avait effrayé mademoiselle de Chanteraine.
Puis ce fut M. de Plouvarais qui accapara l’officier et profita de ce que sa vieille cousine n’écoutait pas pour questionner l’hôte du château. Avec beaucoup de mesure et de tact, Pierre renseigna de son mieux le pauvre homme qui en était toujours resté à la mort de Louis XVI et qui, moins héroïque que mademoiselle Charlotte, ne semblait pas aussi inébranlable qu’elle dans sa résolution de bouder le soleil jusqu’au retour d’un roi. Cette causerie, à laquelle M. Fridolin prit part, tandis qu’autour du métier où brodait Claude, mademoiselle Charlotte de Chanteraine et mademoiselle de Plouvarais discutaient les mérites d’un motif de dentelle, fut très courtoise. Les deux emmurés y trouvaient, à dire vrai, infiniment de plaisir.
--Le hasard nous a envoyé un hôte fort présentable, déclara plus tard le cousin de Plouvarais. Son langage est celui d’un honnête homme et ses manières ne laissent rien à désirer... Je ne dirai point qu’il ait la grâce fine de nos gentilshommes d’autrefois, mais ses allures sont empreintes de je ne sais quelle élégance mâle dont un Montmorency s’arrangerait tout aussi bien qu’un petit colonel de la République.
Mademoiselle Charlotte haussa les épaules en répliquant:
--Taisez-vous, chevalier!
Puis elle ajouta, radoucie:
--Il est certain que pour un sans-culotte, ce monsieur n’a pas trop mauvaise façon.
--Mais avez-vous remarqué la forme de sa main brune? s’écria mademoiselle Marie-Rose de Plouvarais. Ces mains-là n’ont certes jamais labouré et s’accommoderaient fort bien d’une manchette de dentelles.
M. Fridolin renchérit encore:
--J’admire, remarqua-t-il, que la vie des camps n’ait point dégoûté des belles-lettres ce émule de Mars, et qu’il ait pu me citer des vers d’Homère... en grec!... J’aimerais bien savoir ce que ses yeux me rappellent!
Cependant, Pierre Fargeot causait à son tour, près du métier à broder. A sa prière, la partie de tric-trac avait repris de plus belle, la romance vieillotte s’envolait de nouveau des profondeurs de l’épinette et les lunettes d’or de M. Fridolin continuaient leur lecture patiente.
Claude avait interrogé l’officier sur sa vie de soldat, sur ses dernières campagnes, sur sa famille aussi et, dévoré par une sorte de remords--car il lui semblait avoir fait preuve d’une ingratitude noire en admettant, ne fût-ce qu’un moment, la réalité de la faute dont s’était accusé Antonin Fargeot mourant--Pierre se complut à parler de son père, à en parler longuement, avec amour et vénération. Cet hommage rendu au maître d’école, cette réparation tacite, lui était douce, apaisait son cœur.
Claude écoutait, attentive, sympathique à ce qui lui était dit.
--... Et maintenant, vous êtes tout seul, vous n’avez plus au monde que votre vieille tante? Oh! c’est triste! Il est vrai qu’un soldat est accoutumé à vivre loin des siens. Mais il me semble à moi que, plus que personne, un soldat doit avoir besoin de penser à quelqu’un d’aimé, de sentir que quelqu’un d’aimé pense à lui... Peut-être d’ailleurs... peut-être avez-vous une fiancée?
Ces mots étaient dits très timidement.
Pierre répondit:
--Non, mademoiselle... Quand ma pauvre tante Manon, qui est bien vieille, aura rejoint mon père, mort bien jeune encore, personne ne pensera plus à moi...
Il vint aux lèvres de mademoiselle de Chanteraine une phrase qui lui parut à elle-même si folle qu’elle en fut étonnée, un peu honteuse et se garda de la prononcer. Alors, il y eut entre les deux jeunes gens un moment de silence et quelque chose d’indéfinissable, de presque insoupçonné qui ressemblait à de la gêne, puis Claude reprit:
--Nous avons eu, vous et moi, monsieur, ce malheur commun de ne pas connaître notre mère, mais un grand bonheur vous a été donné qui m’a manqué complètement: Vous avez été élevé par votre père. Moi, je n’ai pu garder aucun souvenir de mes parents. Mon père est mort des suites d’une chute de cheval avant que je vinsse au monde et deux mois après, ma naissance coûta la vie à ma mère.
--Pauvre enfant! murmura malgré lui l’officier, que de douleurs déjà en votre vie!
--C’est vrai, oh! oui, c’est vrai! s’écria la jeune fille. Mais il y a eu dans cette vie un moment précis où j’ai senti que j’apprenais la douleur: c’est quand j’ai perdu mon grand-père... J’avais à peine onze ans. Mais nous avions vécu étroitement rapprochés et nous nous aimions beaucoup, et nous nous comprenions... si différents que fussent nos âges! Une terrible fatalité semblait s’être acharnée contre sa famille. Fils, brus, petits-fils, il avait tout perdu. J’étais le seul être qui lui restât de deux générations... et je crois qu’il avait reporté sur moi toute la tendresse qu’il ne pouvait plus donner aux disparus... Voulez-vous voir son portrait?
IX
LES PORTRAITS
Sur une affirmation reconnaissante de Pierre, mademoiselle de Chanteraine prit la lampe dont la lueur éclairait son travail et, suivie du jeune homme, entra dans la pièce voisine. Avant qu’elle eût atteint l’image cherchée, l’officier s’arrêta.
--N’est-ce pas le portrait de votre père, mademoiselle? demanda-t-il en désignant le portrait d’homme qui faisait face à celui de la jeune femme aux bijoux.
--Non, répondit Claude, c’est le portrait de mon oncle, le marquis de Chanteraine. Sur ma demande, les portraits du comte et de la comtesse de Chanteraine, mes parents, ont été transportés dans la pièce où je me trouvais, quand votre présence m’a si fort effrayée. C’est là que je passe la plus grande partie de mon temps. Mon oncle et mon père se ressemblaient beaucoup, blonds l’un et l’autre, comme presque tous les Chanteraine et comme moi-même.
Puis, mademoiselle de Chanteraine se dirigea vers le panneau opposé et éleva un peu la lampe afin que le portrait qui y était suspendu fût mieux éclairé: c’était celui de la jeune femme aux colliers de perles et d’or.
--Voici, dit-elle, ma tante, Irène de Champierre, marquise de Chanteraine. J’avais seulement quelques mois de vie, quand elle est morte, mais mon grand-père, qui l’avait chérie, m’a beaucoup parlé d’elle et, sans l’avoir connue, je l’ai aimée, par le souvenir...
--Lorsque je suis entré pour la première fois dans cette chambre, j’ai longtemps contemplé ce beau visage, avoua Pierre. J’aurais aimé avoir une sœur ou une mère qui ressemblât à ce portrait de femme.
--Si Dieu l’avait bien voulu, la marquise de Chanteraine eût été ma seconde mère à moi, reprit tristement la jeune fille, car son désir était que je devinsse un jour la femme de son fils. Quelquefois, sous les yeux de mon grand-père qui souriait à cet avenir lointain, elle nous réunissait dans ses bras, mon cousin Gérard et moi et, rapprochant pour les baiser, nos têtes enfantines, elle nous appelait «ses chers petits promis...» «C’est le prince Brunet et la princesse Blondine», disait mon grand-père qui m’a depuis conté ces choses... Et ma tante Irène, heureuse et gaie, lui promettait de remplacer auprès de moi, dès ce moment, la mère que je n’avais plus... Hélas! il était écrit que je n’aurais point de mère, car, peu de temps après, ma tante Irène est morte... vous savez de quelle horrible mort!...
--Quel âge avait-elle, alors? demanda le jeune homme avec intérêt.
--Vingt-cinq ans. On ne pouvait la connaître sans l’aimer. Voyez ces yeux. Ils reflètent une âme charmante... et l’on devine que cette âme fut à la fois forte, loyale et tendre. Il me semble qu’un être dont la conscience serait tourmentée ne soutiendrait pas sans trouble le regard de ces yeux-là! Moi, je le cherche, comme un réconfort, jusque sur cette toile peinte. Il me donne du courage, il me rend meilleure et plus confiante... Je n’ai jamais vu à personne, un regard semblable à ce regard...
En parlant, Claude s’était tournée vers Fargeot dont le visage apparut en pleine lumière... Brusquement, elle s’interrompit et s’éloignant du portrait de la marquise Irène de Chanteraine, elle en désigna un autre à l’officier.
--Mon grand-père, dit-elle.
--Je l’avais deviné, fit doucement le jeune homme. Cette figure vénérable, cette bouche fine, très légèrement ironique, ces yeux de chercheur ou de poète avaient, eux aussi, retenu mon admiration.
--Des yeux de chercheur... répéta Claude, oui, c’est bien cela... des yeux qui, sans cesse, scrutaient l’avenir ou le passé et ne semblaient se fixer sur le présent que rarement, par hasard... Monsieur Pierre Fargeot, avant votre venue ici, on vous avait parlé du château de Chanteraine? Que vous en avait-on dit?
Et posant, sur une console, la petite lampe d’argent, elle regarda Pierre. Son visage paraissait anxieux.
--C’est aujourd’hui même, à l’auberge des Audrettes où j’ai dîné, que j’ai entendu pour la première fois le nom de Chanteraine, mademoiselle, répondit le jeune homme. L’aubergiste, qui l’avait prononcé tout à fait accidentellement, en m’indiquant le chemin que je devais prendre pour gagner le village le plus proche, s’est alors plu, par amour du bavardage, je crois, à me raconter la vente du château et à commenter, avec une dédaigneuse et très amusante pitié d’esprit fort, la belle action des habitants de Mons-en-Bray.
--Nos chers, nos braves paysans! s’écria Claude. Si vous saviez, monsieur, quelle émotion a été la nôtre, quand nous avons appris qu’ils achetaient Chanteraine pour nous le garder! Je ne puis penser à ce dévouement, à cette fidélité admirable, sans qu’une reconnaissance passionnée me gonfle le cœur, sans que des larmes me montent aux yeux!... Et depuis tant d’années ces vaillants attendent comme nous-mêmes, rien n’ébranle leur foi! Ah! ne pensez-vous pas, monsieur, qu’une telle foi doit accomplir des miracles?
--C’est bien un miracle, en effet, que demandent ces humbles croyants, mademoiselle, fit Pierre, car ils refusent, paraît-il, d’admettre que la race des Chanteraine se soit éteinte avec le duc, votre grand-père. Et leur fervent espoir de revoir, un jour, un duc de Chanteraine au château, repose sur les prédictions d’une ancienne légende.
--La légende de la Chanteraine?... On vous a conté cela aussi, monsieur! Ne riez pas trop des âmes ingénues qui se laissent bercer par les vieilles chansons, par les vieilles légendes au charme consolant! dit Claude.
Puis rougissant légèrement, elle ajouta avec la même anxiété un peu timide:
--Mais, de mon grand-père, que vous a-t-on dit, monsieur?
Fargeot hésitait, rassemblant ses souvenirs. Mademoiselle de Chanteraine reprit:
--Si je vous ai posé cette question, monsieur, c’est parce que je crains... qu’on ne vous ait donné de l’homme admirable qui fut mon grand-père, une idée très fausse, qu’on ne vous l’ait représenté sous les traits d’une sorte d’illuminé... de visionnaire.
Pierre voulut protester, mais elle le prévint:
--Oh! je sais, dit-elle, que bien des gens l’ont considéré comme tel. Il a été très peu et très mal compris... et des personnes même qui lui tenaient de près... Comme il s’est montré cependant plus clairvoyant que ces prétendus raisonneurs! Comme il leur a prédit justement ce qui devait advenir de la monarchie qu’on jugeait inviolable, de la société qui semblait reposer sur des bases si solides! Constatant les fautes, les abus qu’on commettait en haut, pressentant le long travail qui s’accomplissait en bas, il a vu venir la catastrophe à laquelle nul ne voulait croire et, pendant les dernières années de sa vie, sa plus grande préoccupation a été d’assurer la sauvegarde des siens... C’est ainsi qu’aidé de son fidèle Quentin, il en est arrivé à retrouver le secret de la demeure souterraine où nous avons pu vivre pendant si longtemps... Il avait encore d’autres idées, d’autres projets qui paraissaient étranges, des croyances qu’on jugeait folles... Les hommes sont toujours prêts à qualifier d’étranges ou de folles les choses qu’ils ne comprennent pas! Dans son entourage, on l’écoutait avec respect, mais il devinait sous le respect même, je ne sais quel sourire de doute, sinon de raillerie... Aussi, bien que je ne fusse qu’une petite fille, était-ce à moi que, les derniers temps, il se confiait le plus souvent. Peut-être fallait-il, précisément, pour le comprendre, être l’enfant un peu chimérique et très ignorante du monde que j’étais... que je suis encore, en dépit de mes vingt-trois ans!... Cette intimité dura jusqu’au jour suprême... Depuis, ma tante Charlotte et mes cousins de Plouvarais ont pu avouer, à défaut d’autres témoins, absents ou morts, que le duc de Chanteraine avait parlé, au moins sur un point essentiel, comme un sage et non comme un rêveur.
X
LES RUINES EN FLEURS
Claude avait paru n’entendre qu’à peine la réponse pleine de respect et de sympathie que Pierre venait de donner à ce plaidoyer filial.
Un moment, un long moment, elle se tut, fixant le vide, puis elle regarda le jeune homme et doucement:
--Oubliez, monsieur, dit-elle, ma question de tout à l’heure, comme je l’ai oubliée moi-même, en vous parlant de mon grand-père... Je ne désirais qu’une chose, me donner l’occasion de vous le faire connaître un peu... Que m’importe, après tout, le bien ou le mal que peuvent penser de lui ceux qui ne le connaissaient pas!... Moi, j’ai gardé dans mon cœur toutes les choses qu’il m’a dites... celles qu’il n’a dites qu’à moi surtout... puis les promesses qu’il m’a demandées... pour mon bien. J’ai confiance en lui, maintenant encore, maintenant qu’il n’est plus... Je crois qu’il me conduit, me dirige, m’inspire... Oh! je voudrais, je...
La jeune fille s’arrêta, la voix altérée par une angoisse soudaine:
Avec une grande douceur, Pierre répéta:
--Vous voudriez?...
--Je voudrais que rien n’ébranlât jamais cette confiance, cette foi, que rien ne m’enlevât jamais la joie et la paix que je trouve à me sentir ainsi guidée... La vie me paraît si triste... ou si effrayante, parfois!
--Mais, ne pensez-vous pas, reprit Pierre avec la même douceur émue et presque fraternelle, ne pensez-vous pas que, dans les circonstances présentes, le grand-père dont vous chérissez la mémoire vous eût lui-même conseillé de renoncer à cette vie de ténèbres, à cette retraite si pénible et, permettez-moi d’ajouter, si vaine?... Je vous jure encore une fois que je pourrais me porter garant, en l’état actuel des choses, de votre sûreté et de celle de votre famille.
--Eh! mon Dieu, qu’irions-nous faire dans ce monde nouveau? répondit Claude avec un sourire mélancolique. Je suis certaine, pour ma part, que mes idées, mon langage, mes manières... et jusqu’à ma figure, y paraîtraient absurdes et démodés... comme les habits que voilà!
--Dans ce monde nouveau qui n’est qu’un monde renouvelé, mademoiselle, on ferait fête à votre jeunesse, à votre beauté et vous ne trouveriez partout où vous daigneriez passer qu’admiration et respect... Ne croyez pas, d’ailleurs, que l’aristocratie française ait émigré toute... Paris, pour ne parler que de la première de nos villes, compte encore bon nombre de salons intransigeants où vous seriez sûre de ne rencontrer que des hommes et des femmes de votre caste, de votre monde, de votre éducation... Et comment admettre que, vivant encore, le duc de Chanteraine, l’aïeul qui vous aimait si tendrement, eût consenti à vous tenir éloignée de tous les plaisirs, de tous les espoirs de votre âge, qu’il vous eût condamnée à l’éternel isolement? comment ne pas supposer qu’il eût avant tout souhaité de vous voir unie à un homme digne de vous et capable d’être à son tour votre guide dans cette vie dont vous avez peur?
Claude secoua la tête,
--Il est probable que je ne me marierai pas... même si je revois le monde, fit-elle gravement.
Et comme Pierre n’osait interroger:
--Je suis fiancée, dit-elle, et je ne reverrai sans doute jamais celui à qui je garde et garderai toujours ma foi.
Puis elle ajouta presque bas et comme malgré elle:
--Il me semblait que lui seul saurait trouver le chemin de ma solitude... il me semblait que le vieux château, fermé et endormi, ne s’ouvrirait, ne s’éveillerait que pour lui seul...
Fargeot sentit descendre au fond de son cœur une tristesse mortelle.
--Que Dieu vous rende, dit-il, l’homme que vous daignez aimer!
Il y eut un silence un peu long que l’officier fut le premier à rompre.
--Voici le jour, remarqua-t-il, voyant qu’un pâle rayon filtrait au travers des rideaux de brocart. Il faut que je me remette en route...
--Le jour! répéta Claude, le jour, l’aube, le soleil! Ah! les jolis mots... les jolies choses!... Vous ne pouvez comprendre quelle jouissance j’éprouve à voir le jour!
--Le voyez-vous quelquefois?
--Bien rarement. Ma tante, qui craint toujours que notre présence au château ne soit connue, m’interdit toute imprudence.
Pierre ouvrit avec précaution la porte qui lui avait permis de pénétrer dans la salle aux portraits.
--Voulez-vous voir le soleil, ce matin? dit-il. Je sais à quelques pas d’ici un vieux balcon dont l’orientation nous promet un beau spectacle... et vous n’avez à redouter aucune surprise... tout dort encore dans le bois.
Mademoiselle de Chanteraine hésita, puis, tentée, elle eut un petit geste d’insouciance gaie et suivit le jeune homme.
Ils n’eurent, en effet, que deux chambres à traverser pour gagner le vieux balcon de pierre ajourée que Pierre avait remarqué la veille en passant.
Là, les ruines du château, les arbres du parc, le ciel leur apparurent divinement glorifiés, sous les lueurs roses du matin. Après la pluie de la veille, le soleil s’était levé superbe, triomphant. Pourtant, un souffle encore frais agitait le lierre qui enguirlandait l’ogive de la fenêtre et traînait dans l’air des parfums de terre humide et de plantes ravivées... Des oiseaux chantaient éperdus de joie...
--Oh! quelle douceur, quelle beauté dans les choses de Dieu! murmura mademoiselle de Chanteraine.
Appuyée au mur, ses blonds cheveux poudrés touchant les feuilles sombres du lierre qui semblaient vouloir se mêler à eux pour les couronner, ses yeux bleus s’emplissant des douceurs lumineuses de l’aurore, elle regardait, elle écoutait, elle respirait avec délice, elle s’enivrait de la vie saine et libre des êtres et des choses de la campagne. Pierre, lui, ne voyait que Claude, n’entendait que le léger souffle de ses lèvres émues, ne respirait que le parfum de ses cheveux et de ses dentelles, ne se grisait que de son charme fin de fleur vivante...
Et ils se taisaient, pris par l’enchantement de l’heure, beaux tous deux, lui en sa force, elle en sa grâce, jeunes tous deux et pleins de vie, au milieu de ces ruines qu’escaladaient gaiement et follement autour d’eux, comme eux jeunes et belles, les lianes fleuries, les plantes fées qui avaient gardé si longtemps le sommeil de la princesse...
Puis, dans le silence, Pierre murmura:
--Je n’appartiens ni à ce monde dont je vous parlais et qui est le vôtre ni à aucun autre monde, je ne suis qu’un soldat sans grande éducation... toute habileté de mots m’est étrangère, toute connaissance des usages de la société me fait défaut... Voulez-vous, néanmoins, me permettre, mademoiselle, de vous demander une faveur, une inappréciable grâce, et me laisser espérer que vous m’excuserez, que vous ne vous montrerez ni fâchée, ni surtout... blessée, si je demande trop ou si je demande mal?
Claude regarda Pierre, ne sachant que répondre, mais il attendait, l’air anxieux. Alors elle dit:
--Parlez, monsieur. Je suis sûre que vous seriez très désolé de m’offenser en quelque façon...
Rien n’était plus vrai. D’où lui venait cette étrange confiance, elle n’eût pu le dire, mais elle croyait en Pierre Fargeot, elle le devinait bon et droit, elle était certaine que jamais une parole déloyale n’avait passé entre ses lèvres, que jamais une action mauvaise n’avait souillé sa vie.
Dans ce vieux château qu’habitaient des têtes folles et où pourtant elle était seule à avoir encore les cheveux blonds et l’âme en fleur, il lui semblait que personne n’était assez jeune pour la comprendre, assez sage pour la guider, assez fort pour la protéger... Et, tout instinctivement, sa jeunesse allait à cette jeunesse, sa faiblesse craintive à cette force intelligente... Elle avait trouvé de la joie à parler et à se sentir écoutée. Il lui avait paru très naturel que Pierre s’intéressât aux êtres qu’elle avait aimés, très naturel encore qu’il lui offrît, pour elle et ses amis, l’appui de son crédit auprès du maître actuel de la France. Elle n’avait pas douté un instant de sa parole, lorsqu’il avait promis de garder le secret de Chanteraine et, maintenant qu’il priait à son tour, implorant merci à l’avance, pour une demande encore inexprimée, elle disait: «Parlez»... bien persuadée, en vérité, que cet ennemi de l’ancien régime, que cet officier de la République, ne lui infligerait jamais volontairement ni offense ni peine.
Cependant, Fargeot, ainsi encouragé, parlait:
--Il y a quelque temps déjà, mon père m’a donné un anneau d’or... Ce bijou, orné à la surface et intérieurement de signes étranges, de ciselures bizarres et gracieuses, l’avait frappé jadis par son originalité; il l’avait alors acheté pour ma mère... «Prends cette petite bague, me dit-il, elle me fait songer à quelque mystérieux talisman de conte ou de légende. Un jour tu l’offriras à ta fiancée... elle lui portera bonheur»... Je ne me marierai sans doute jamais, mademoiselle, mais je tiens à cette bague, je serais... très malheureux qu’elle pût tomber en des mains indignes... et la guerre a des risques. Voulez-vous me la garder?
Claude fit un mouvement vague d’impuissance ou de refus.
--Oh! ne me dites pas non, supplia Pierre. Songez que cet anneau n’a, somme toute, d’autre valeur que celle que j’y attache... Si je survis, peut-être vous le redemanderai-je un jour; si je meurs... eh bien, si je meurs, il vous restera et, comme vous ne voudriez pas l’accepter, même venant d’un mort, vous le passerez dans un ruban rose, comme celui de votre robe, et vous l’attacherez au cou de quelque statue de sainte... devant laquelle vous direz, n’est-ce pas, de temps à autre, une prière pour le pauvre officier républicain... Voulez-vous?...
Claude avait baissé la tête.
--Je veux bien... murmura-t-elle.