Les Romanesques: comédie en trois actes en vers
Part 2
Nous ferons dans le parc des choses ravissantes!
PASQUINOT.
Nous taillerons les ifs!
BERGAMIN.
Nous sablerons les sentes!
PASQUINOT.
Nos chiffres, au milieu de chaque massif rond, Bien calligraphiés, en fleurs, s'enlaceront!
BERGAMIN.
Comme cette verdure est un peu trop sévère...
PASQUINOT.
Nous allons l'égayer par des boules de verre!
BERGAMIN.
Nous aurons des poissons dans un bassin tout neuf!
PASQUINOT.
Nous aurons un jet d'eau faisant danser un oeuf! Nous aurons un rocher!--Hein! coquin, que t'en semble!
BERGAMIN.
Tous nos voeux sont comblés!
PASQUINOT.
Nous vieillirons ensemble.
BERGAMIN.
Et ta fille est casée!
PASQUINOT.
Ainsi que ton gamin!
BERGAMIN.
Ah! mon vieux Pasquinot!
PASQUINOT.
Ah! mon vieux Bergamin!
Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.
SCÈNE VII
LES MÊMES SYLVETTE, PERCINET, entrés brusquement, chacun de son côté.
SYLVETTE, voyant son père tenir Bergamin.
Ah!
BERGAMIN, apercevant Sylvette, à Pasquinot.
Ta fille!
PERCINET, voyant son père tenir Pasquinot.
Ah!
PASQUINOT, apercevant Percinet, à Bergamin.
Ton fils!
BERGAMIN, bas à Pasquinot.
Battons-nous!
Ils transforment l'embrassade en lutte à bras-le-corps.
Ah! canaille!
PASQUINOT.
Ah! gueux!
SYLVETTE, tirant son père par les basques de son habit.
Papa!...
PERCINET, même jeu, à Bergamin.
Papa!...
BERGAMIN.
Laissez-nous donc, marmaille!
PASQUINOT.
C'est lui qui m'insulta!
BERGAMIN.
C'est lui qui me frappa!
PASQUINOT.
Lâche!
SYLVETTE.
Papa!
BERGAMIN.
Filou!
PERCINET.
Papa!!
PASQUINOT.
Brigand!
SYLVETTE.
Papa!!!
Ils réussissent à les séparer.
PERCINET, entraînant son père.
Rentre, il est tard!
BERGAMIN, essayant de revenir.
Ma rage est à son paroxysme!
Percinet l'emmène.
PASQUINOT, même jeu avec Sylvette.
J'écume!
SYLVETTE, l'emmenant.
L'air fraîchit. Pense à ton rhumatisme!
SCÈNE VIII
Le jour baisse insensiblement. La scène reste vide un instant. Puis, dans le parc de Pasquinot, entrent STRAFOREL et ses SPADASSINS, MUSICIENS, etc.
STRAFOREL.
D'une étoile déjà le ciel clair s'étoila. Le jour fuit...
Il place ses hommes.
Mets-toi là... Mets-toi là... Mets-toi là. Oui, l'heure du Salut déjà doit être proche: Blanche, elle apparaîtra quand tintera la cloche; Alors, je sifflerai...
Il regarde le ciel.
La lune?... C'est parfait! Nous n'aurons pas manqué, ce soir, un seul effet!
Regardant les manteaux extravagants des spadassins.
Excellents, les manteaux!... Que la colichemarde Les retrousse un peu plus: appuyez sur la garde!
On apporte la chaise à porteurs.
La chaise, ici, dans l'ombre.
Regardant les porteurs qui sont noirs.
Ah! les nègres, pas mal!
A la cantonade.
Les torches, vous n'entrez, n'est-ce pas, qu'au signal?
On voit le fond vaguement coloré de rose par les reflets des torches qui restent derrière les arbres; entrent des musiciens.
Les musiciens?--là! sur fond de clartés roses...
Il les place au fond.
De la grâce, du flou! Variez donc les poses! Debout, la mandoline! Asseyez-vous, l'alto! Comme dans le _Concert Champêtre_ de Watteau!
Sévère, à un spadassin.
Premier Homme Masqué, que vois-je? On se dandine? Ça, de l'allure!--Bien!--Instruments, en sourdine, Veuillez vous accorder... Oh! très bien!--Sol, mi, si!
Il se masque.
SCÈNE IX
LES MÊMES, PERCINET.
PERCINET entre lentement. A mesure qu'il déclame les vers suivants, la nuit devient plus noire et le ciel s'étoile.
Mon père s'est calmé... J'ai pu fuir jusqu'ici. Le jour baisse... L'odeur des sureaux flotte et grise!... Les fleurs vont s'effaçant dans la pénombre grise...
STRAFOREL, bas aux violons.
Musique!
Les musiciens jouent doucement jusqu'à la fin de l'acte.
PERCINET.
Je me sens trembler comme un roseau. Qu'ai-je donc?... Elle va venir!
STRAFOREL, aux musiciens.
Amoroso!...
PERCINET.
Mon premier rendez-vous, le soir... Ah! je défaille!... La brise fait le bruit d'une robe de faille... On ne voit plus les fleurs... j'ai des larmes aux yeux... On ne voit plus les fleurs... mais on les sent bien mieux! Oh! ce grand arbre, avec une étoile à son faîte!... Mais qui donc joue ainsi des airs?--La nuit s'est faite.
Oui, la douce nuit s'est faite, et voici Qu'en l'azur foncé du ciel obscurci, S'allumant partout, par là, par ici, Et l'une après l'une, Tandis que l'étang est tout coassant, Les étoiles vont en nombre croissant Tout autour, autour du grêle croissant De la pâle lune!
Éclats de saphir et de diamant, Étoiles, je fus longtemps votre amant, Et je vous parlais, le soir, ardemment, Perdu dans la nue!... Mais ma poésie a changé de cours Depuis que, tenant de naïfs discours, Ses petits cheveux au front coupés courts, Sylvette est venue!
Chers astres du ciel, astres familiers, Vous êtes bien beaux, là-haut, par milliers, Mais, allez! serez bien humiliés Quand, parmi ses voiles, Elle apparaîtra dans le bleu jardin, Et, voyant ses yeux, vous serez soudain Pour vos propres feux prises de dédain, Mes pauvres étoiles!
Une cloche sonne au loin.
SCÈNE X
LES MÊMES, SYLVETTE, puis BERGAMIN, PASQUINOT.
SYLVETTE, paraît au tintement de la cloche.
Le Salut sonne. Il doit m'attendre.
Coup de sifflet, Straforel surgit devant elle, les torches apparaissent.
Ah!
Les spadassins l'enlèvent et la mettent vivement dans la chaise à porteurs.
Au secours!
PERCINET.
Juste ciel!
SYLVETTE.
Percinet, on m'enlève!
PERCINET.
J'accours!
Il enjambe le mur, tire l'épée, et ferraille avec plusieurs spadassins.
Tiens,--tiens,--tiens!
STRAFOREL, aux musiciens.
Trémolo!
Les violons élèvent un trémolo dramatique. Les spadassins se sauvent. Straforel, d'une voix de théâtre:
Per Baccho! C'est le diable Que cet enfant!
Duel entre Straforel et Percinet. Straforel porte tout à coup la main à sa poitrine.
Le coup... est irrémédiable!
Il tombe.
PERCINET, courant à Sylvette.
Sylvette!
Tableau. Elle est dans la chaise à porteurs ouverte, lui à genoux.
SYLVETTE.
Mon sauveur!
PASQUINOT, surgissant.
Le fils de Bergamin!... Ton sauveur!... ton sauveur?... Je lui donne ta main!
SYLVETTE et PERCINET.
Ciel!
Bergamin est entré de son côté, suivi de valets avec des flambeaux.
PASQUINOT, à Bergamin qui paraît sur la crête du mur.
Bergamin, ton fils est un héros!... Pardonne! Et faisons leur bonheur!
BERGAMIN, solennel.
Ma haine m'abandonne!
PERCINET.
Sylvette, nous rêvons, Sylvette, parlons bas, Que le bruit de nos voix ne nous réveille pas!...
BERGAMIN.
Les haines finiront toujours en hyménées. La paix est faite.
Montrant le mur.
Il n'y a plus de Pyrénées!
PERCINET.
Qui l'aurait cru qu'ainsi mon père changerait?
SYLVETTE, simplement.
Quand je vous le disais que tout s'arrangerait!
Tandis qu'ils remontent avec Pasquinot, Straforel se soulève et tend un papier à Bergamin.
BERGAMIN, bas.
Hein! Quoi donc? ce papier, et votre signature... Qu'est cela, s'il vous plaît?
STRAFOREL, saluant.
Monsieur, c'est ma facture!
Il retombe.
RIDEAU
ACTE DEUXIÈME
_Même décor: le mur a disparu. Les bancs qui lui étaient adossés ont été repoussés à droite et à gauche. Menus changements, massifs de fleurs, kiosques de treillages, faux marbres prétentieux, serre. A droite, table de jardin, chaises._
_Au lever du rideau, Pasquinot, assis sur le banc de gauche, lit sa gazette. Blaise, au fond, ratisse._
SCÈNE PREMIÈRE
PASQUINOT, BLAISE, puis BERGAMIN.
BLAISE, ratissant.
Donc, Monsieur Pasquinot, ce soir vient le notaire?... Hé! voici bien un mois que ce mur est par terre Et que vous vivez tous ensemble. Il était temps; Nos petits amoureux doivent être contents!
PASQUINOT, levant la tête et regardant autour de lui.
Ça fait bien sans ce mur, hein, Blaise?
BLAISE.
C'est superbe!
PASQUINOT.
Oui, mon parc à gagné. Cent pour cent.
Il se penche et tâte une touffe de gazon.
Mais cette herbe Est mouillée!... On a donc arrosé ce matin?...
Furieux.
Il ne faut arroser que le soir, vieux crétin!
BLAISE, placidement.
C'est Monsieur Bergamin qui m'en a donné l'ordre.
PASQUINOT.
Ah?... Ce bon Bergamin!... Il ne veut pas démordre De son idée!... Il croit qu'arroser sans repos Vaut mieux qu'arroser peu, mais bien, mais à propos! Enfin!...
A Blaise.
Vous sortirez les plantes de la serre.
Blaise aligne au fond des plantes qu'il va chercher dans la serre. Pasquinot lit. Bergamin paraît au fond.
BERGAMIN, arrosant les arbustes avec un énorme arrosoir.
Ouf!... On leur donne d'eau juste le nécessaire! Ce qui leur fait du bien, c'est ce superflu-là!
A un arbre.
Hein, mon vieux, tu mourais de soif?... Tiens, en voilà, De l'eau... tiens, en voilà! Moi, j'aime ça, les arbres.
Posant son arrosoir, et regardant autour de lui avec satisfaction.
Oui, mon parc a gagné... Très jolis, ces faux marbres Très, très...
Apercevant Pasquinot.
Bonjour.
Pas de réponse.
Bonjour!!
Pas de réponse.
Bonjour!!!
Pasquinot lève la tête.
Eh bien, j'attends?
PASQUINOT.
Oh! mon ami, mais nous nous voyons tout le temps!
BERGAMIN.
Ah?--bien!...
Voyant les plantes que range Blaise.
Veux-tu rentrer ces plantes!
Blaise, ahuri, les rentre précipitamment. Pasquinot lève les yeux au ciel, hausse les épaules, et lit. Bergamin va et vient, l'air désoeuvré, finit par s'asseoir à côté de Pasquinot. Silence. Puis, tout à coup, avec mélancolie:
A cette heure, Chaque jour je sortais, furtif, de ma demeure...
PASQUINOT, rêveur, baissant sa gazette.
Je filais de chez moi, subreptice et léger... C'était très amusant!
BERGAMIN.
Le secret!
PASQUINOT.
Le danger!
BERGAMIN.
Il fallait dépister Percinet ou Sylvette Chaque fois qu'on venait tailler une bavette!
PASQUINOT.
On risquait, chaque fois qu'on grimpait sur le mur, La casse d'une côte, ou le bris d'un fémur.
BERGAMIN.
Nos conversations monoquotidiennes Ne se pouvaient qu'au prix de ruses indiennes!
PASQUINOT.
Il fallait se glisser sous les buissons épais... C'était très amusant!
BERGAMIN.
Quelquefois, je rampais... Et, le soir, aux genoux, ma culotte était verte!
PASQUINOT.
L'un de l'autre il fallait, sans fin, jurer la perte...
BERGAMIN.
Et dire un mal affreux...
PASQUINOT.
C'était très amusant!
Bâillant.
Bergamin?
BERGAMIN, de même.
Pasquinot?
PASQUINOT.
Ça nous manque, à présent.
BERGAMIN.
Non, voyons!...
Après réflexion.
Si, pourtant. Oh! c'est très drôle!--Est-ce que Ce serait la revanche, ici, du Romanesque?...
Silence. Il regarde Pasquinot qui lit.
Son gilet est toujours veuf de quelque bouton! C'est crispant!...
Il se lève, s'éloigne, va et vient.
PASQUINOT, le regardant, par-dessus sa gazette, à part.
Il a l'air d'un vaste hanneton Qui virevolte, avec ses basques pour élytres.
Il feint de lire quand Bergamin repasse devant lui.
BERGAMIN, le regardant, à part.
Il louche, quand il lit, ainsi que font les pitres Après leur papillon.
Il remonte en sifflotant.
PASQUINOT, à part, nerveux.
Il siffle!... c'est un tic!
Haut.
Ne sifflote donc pas toujours, comme un aspic.
BERGAMIN, souriant.
Nous distinguons le brin d'éteule aux yeux des autres Et nous ne sentons pas la solive en les nôtres! Vous avez bien vos tics...
PASQUINOT.
Moi?
BERGAMIN.
Vous vous dandinez, Vous reniflez sans fin, Roi des Enchifrenés, Le nez toujours noirci d'un vain sternutatoire, Vous contez six-vingts fois par jour la même histoire.
PASQUINOT, qui, assis, jambes croisées, balance son pied.
Mais...
BERGAMIN.
Vous ne pouvez pas un instant vous asseoir Sans balancer le pied comme un gros encensoir; A table, vous roulez votre mie en boulettes... Maniaque, mon cher, ah! non, ce que vous l'êtes!
PASQUINOT.
Oui, comme maintenant on s'ennuie à moisir, De m'inventorier vous avez le loisir; Vous dénombrez mes tics, vous en dressez la liste, Mais la vie en commun, cette grande oculiste, Me désaveugle aussi! Je vous vois ladre, faux, Égoïste, et chacun de vos menus défauts Grossit,--comme la mouche amusante et gentille Devient un monstre affreux, Monsieur, sous la lentille.
BERGAMIN.
Ce dont je me doutais, maintenant j'en suis sûr!
PASQUINOT.
Quoi?
BERGAMIN.
Le mur te flattait.
PASQUINOT.
Tu perds beaucoup sans mur.
BERGAMIN.
De te voir tous les jours tu calmas mon envie!
PASQUINOT, éclatant.
Depuis un mois, Monsieur, ce n'est plus une vie!
BERGAMIN, très digne.
C'est bien, Monsieur, c'est bien. Ce que nous avons fait, Ce n'était pas pour nous, n'est-ce pas?
PASQUINOT.
En effet!
BERGAMIN.
C'était pour nos enfants!...
PASQUINOT, convaincu.
Pour nos enfants, oui, certe!... Souffrons donc en silence, et supportons la perte De notre liberté, sans soucis apparents.
BERGAMIN.
Car, se sacrifier, c'est le sort des parents!
Sylvette et Percinet paraissent à gauche, au fond, entre les arbres, et traversent lentement la scène, enlacés, avec des gestes d'exaltés.
PASQUINOT.
Chut! voici les Amants!
BERGAMIN, les regardant.
Voyez-moi cette pose!... Semblent-ils pas marcher dans une apothéose?
PASQUINOT.
Depuis que l'aventure exauça tous leurs voeux, Ils sentent des rayons mêlés à leurs cheveux!
BERGAMIN.
C'est l'heure où, copiant les attitudes lentes Des Pèlerins d'Amour dans les Fêtes Galantes, Ils viennent chaque jour, avec componction, Sur le lieu du combat faire une station!
Sylvette et Percinet, qui ont disparu à droite, y reparaissent, à un plan plus rapproché, et descendent en scène.
Voici nos pèlerins.
PASQUINOT.
S'ils brodent sur leur thème Coutumier, cela vaut d'être écouté!...
(Bergamin et Pasquinot se retirent derrière un massif.)
SCÈNE II
SYLVETTE, PERCINET; BERGAMIN et PASQUINOT, cachés.
PERCINET.
Je t'aime!...
SYLVETTE.
Je vous aime...
Ils s'arrêtent.
A l'endroit illustre nous voici!
PERCINET.
Oui, c'est ici qu'eut lieu la chose. C'est ici Que tomba lourdement la brute transpercée!
SYLVETTE.
Là, je fus Andromède!
PERCINET.
Et là, je fus Persée!
SYLVETTE.
Combien donc étaient-ils contre toi?
PERCINET.
Dix!
SYLVETTE.
Oh!... vingt!... Vingt au moins, sans compter ce grand dernier qui vint, Et dont tu corrigeas l'humeur récalcitrante.
PERCINET.
Oui, vous avez raison, ils étaient au moins trente.
SYLVETTE.
Ah! redis-moi comment, dague au poing, flamme aux yeux. Tu les frappas dans l'ombre, ô mon Victorieux!
PERCINET.
Je ne sais si ce fut en sixte, ou bien en quarte... Mais ils tombaient, pareils aux capucins de carte!
SYLVETTE.
Ami, si vos cheveux avaient été moins blonds, J'aurais cru voir le Cid!
PERCINET.
Oui, nous nous ressemblons.
SYLVETTE.
Il manque à nos amours d'être mis en poème.
PERCINET.
Sylvette, ils le seront!
SYLVETTE.
Je vous aime.
PERCINET.
Je t'aime!
SYLVETTE.
C'est du rêve vécu!... Je m'étais tant juré D'épouser le héros follement rencontré, Et pas le bon petit fiancé des familles!...
PERCINET.
Ah?
SYLVETTE.
Non, non, pas celui qu'on offre aux jeunes filles, Le doux Monsieur que cherche à marier sa soeur, Ou quelque digne abbé, son vague confesseur.
PERCINET.
Tu n'aurais surtout pas épousé, que j'espère, L'inévitable fils d'un ami de ton père!
SYLVETTE, riant.
Ah! non!... Remarques-tu que mon père et le tien Sont depuis quelques jours d'une humeur?...
PERCINET.
Oui, de chien.
BERGAMIN, derrière le massif.
Hum!
PERCINET.
Et je sais pourquoi leur bonne humeur s'altère...
BERGAMIN, derrière le massif.
Ah?
PERCINET.
Mais oui! notre envol vexe leur terre-à-terre. Je respecte beaucoup mon père,--et ton auteur; Mais ce sont bons bourgeois pas très à la hauteur. Notre éclat les relègue un peu dans les ténèbres.
PASQUINOT, derrière le massif.
Hein?
SYLVETTE, de même.
Les voilà passés pères d'amants célèbres!
PERCINET, riant.
Mon panache excessif leur devient importun.
SYLVETTE.
Ton père a devant toi la gêne obscure d'un... Je ne sais si je peux dire?
PERCINET.
Tu peux, espiègle.
SYLVETTE.
D'un canard ayant fait la couvaison d'un aigle!
BERGAMIN, derrière le massif.
Ho! ho!
SYLVETTE, riant plus fort.
Pauvres parents, notre amour clandestin, Comme il se joua d'eux!...
PASQUINOT, derrière le massif.
Hé! hé!
PERCINET.
Oui, le Destin Joint toujours les Amants par d'imprévus méandres, Et le hasard se fait le Scapin des Léandres!
BERGAMIN, derrière le massif.
Ha! ha!
SYLVETTE.
Et donc, ce soir, le contrat, nous allons Le signer!
PERCINET, remontant.
Et je vais mander les violons!
SYLVETTE.
Allez vite!
PERCINET.
Je cours!
SYLVETTE, le rappelant.
Tenez, je suis gentille, Et je vais vous mener, Monsieur, jusqu'à la grille
Ils remontent enlacés, Sylvette minaudant.
Nous égalons, je crois, les plus fameux Amants.
PERCINET.
Oui, nous serons parmi ces Immortels Charmants: Roméo, Juliette,--Aude et Roland...
SYLVETTE.
Aminte Et son pâtre!
PERCINET.
Pyrame et Thisbé!
SYLVETTE.
Mainte et mainte Encore...
Ils sont sortis. On entend leurs voix s'éloigner parmi les arbres.
La voix de PERCINET.
Francesca, tu sais, de Rimini, Et Paolo...
La voix de SYLVETTE.
Pétrarque et Laure...
BERGAMIN, sortant du massif.
As-tu fini?
SCÈNE III
PASQUINOT, BERGAMIN.
PASQUINOT, gouailleur.
Le succès de ton plan, Monsieur l'homme sagace, Répond à ton espoir, et même il le dépasse! Résultat qui sans doute était prévu par vous, Cher maître: nos enfants sont complètement fous!
BERGAMIN.
Il est clair que ta fille est assez énervante Avec son fameux rapt, que sans cesse elle vante!
PASQUINOT.
Et ton fils, qui se croit un héros, prend des airs Qui ne me portent pas moindrement sur les nerfs!
BERGAMIN.
Mais le plus irritant, c'est qu'ils nous représentent Comme deux bons bourgeois dupés, qu'ils nous plaisantent Sur notre aveuglement voulu, sur ce que nous Ne surprîmes jamais un de leur rendez-vous! C'est bête, si tu veux, mais enfin ça m'agace.
PASQUINOT.
Avais-tu prévu ça, Monsieur l'homme sagace? Grâce à toi, ton moutard tient d'insanes propos, Et se croit le premier des moutardiers papaux.
BERGAMIN.
Moutardier dont au nez me monte la moutarde!
PASQUINOT.
Je vais tout leur conter, sans plus tarder.
BERGAMIN.
Non, tarde! Il ne faut pas aller leur dire tout de go; On parlera sitôt après le conjungo; Jusqu'aux derniers accords des nuptiales harpes, Sachons leur opposer un mutisme de carpes.
PASQUINOT.
Soit, mais nous voilà pris nous-mêmes dans nos rêts, Grâce à ton fameux plan.
BERGAMIN.
Mon cher, tu l'admirais!
PASQUINOT.
Ah! il était joli, ton plan!
BERGAMIN, à part.
Il m'exaspère!
SCÈNE IV
LES MÊMES, SYLVETTE.
Elle entre gaiement, une branche fleurie à la main, dont elle fait à la cantonade des signes à Percinet qu'elle vient de quitter, puis elle descend entre les deux pères.
SYLVETTE.
Bonjour, mon cher papa. Bonjour, futur beau-père!
BERGAMIN.
Bonjour, future bru!
SYLVETTE, l'imitant.
Bonjour, future bru! Oh! comme vous avez ce matin l'air bourru!
BERGAMIN.
C'est Pasquinot qui me... qui me...
SYLVETTE, lui agitant sa branche sous le nez.
Chut! chut! du calme! Je viens comme la paix,--et j'agite une palme! Vous vous boudez encore un peu? C'est bien permis: Pouvez-vous vous aimer comme deux vieux amis?
PASQUINOT, à part.
Ironie!...
BERGAMIN, haut, gouailleur.
Oui, c'est vrai; notre haine fut telle Qu'on ne peut...
SYLVETTE.
Songez donc: une haine mortelle! Oh! quand je me souviens de ce que vous disiez De papa, bien souvent, là, parmi vos rosiers, Sans vous douter que moi j'entendais tout, assise Derrière le bon mur...
BERGAMIN, à part.
Elle est d'une bêtise!
SYLVETTE, à Pasquinot.
Car je venais ici chaque jour, vous savez, Retrouver Percinet!--Dire que vous n'avez Jamais eu de soupçons!
PASQUINOT, ironique.
Oh! pour ça, que je meure, Si...
SYLVETTE.
Nous venions pourtant toujours à la même heure.
A Bergamin.
Ha! ha! J'entends encor Percinet vous crier, Le jour même du rapt: «Je veux me marier De la façon la plus romanesquement folle!» Eh! dame, dites donc, il a tenu parole!
BERGAMIN, vexé.
Vraiment?... Et vous croyez que si j'avais voulu?...
SYLVETTE.
Ta! ta! ta! Je le sais, pour l'avoir cent fois lu: Les rêves des Amants toujours se réalisent, Et les pères, toujours, tôt ou tard, s'humanisent, Contraints par quelque étrange et fol événement Qui force, à point nommé, leur attendrissement.
PASQUINOT.
Qui force, à point nommé?... Non, non, laissez-moi rire!
SYLVETTE.
Mais, nous l'avons prouvé!...
BERGAMIN.
Si je voulais vous dire...
SYLVETTE.
Quoi?
BERGAMIN.
Rien!
SYLVETTE, à Bergamin.
Alors, pourquoi prenez-vous cet air fin?
BERGAMIN.
Mais, parce que...
A part.
Ho!... c'est agaçant, à la fin!
PASQUINOT.
Quand on pourrait d'un mot...
Remontant.
Mais gardons le mystère!
SYLVETTE.
Quand on n'a rien à dire, il le faut bien, se taire!
PASQUINOT, éclatant.
Rien à dire! La folle! Alors, vous croyez ça, Que tout se passe ainsi que cela se passa? Qu'on envahit les parcs malgré les bonnes grilles?...
BERGAMIN.
Vous croyez qu'on enlève encor les jeunes filles?
SYLVETTE.
Si je crois? Que dit-il?
BERGAMIN, se montant.
Moi, je dis qu'en voilà Assez! Qu'il était temps que tout se dévoilât!... Oui, depuis que le monde est monde entre les mondes, Le succès fut toujours pour les perruques blondes; Bartholo, dont la haine en secret s'aviva, Dut toujours s'incliner devant Almaviva; Mais l'heure du triomphe et des justes revanches Vient enfin de sonner pour les perruques blanches!
SYLVETTE.
Mais...
PASQUINOT.
Jadis, nous étions, nous autres, les papas, Cassandre, Orgon, Géronte, Argante, n'est-ce pas? Vous en êtes restée à ces vieilles badernes?... Mais on n'en trouve plus chez les pères modernes! Les dupés d'autrefois sont dupeurs à leur tour. L'ordre donné par nous de vous aimer d'amour, Ni vous ni Percinet n'eussiez voulu l'entendre? Ce fut donc bien joué que de vous le défendre!
SYLVETTE.
Mais alors, vous saviez peut-être...
PASQUINOT.
Sûrement!
SYLVETTE.
Nos duos?
BERGAMIN.
J'écoutais leur doux susurrement!
SYLVETTE.
Les bancs où nous grimpions?...
PASQUINOT.
Tout exprès nous les mîmes.
SYLVETTE.
Le duel?
BERGAMIN.
Simple jeu!
SYLVETTE.
Les spadassins?
PASQUINOT.
Des mimes!
SYLVETTE.
Mon rapt?--Oh! ça, c'est faux!...
BERGAMIN, fouillant dans sa poche.
C'est faux? Quand justement J'ai la facture, là, de votre enlèvement!
SYLVETTE, la lui arrachant.
Ah! donnez!...
Elle lit.
«_Straforel, maison de confiance, Un faux rapt, mis en scène, afin que l'on fiance!..._» Ah!--«_Huit sombres manteaux à cinq francs le manteau; Huit masques..._»
BERGAMIN, à Pasquinot.
Nous avons, je crois, parlé trop tôt!
SYLVETTE, lisant.
«_Une chaise à porteurs, soignée, à coussins roses, Création nouvelle..._»
Haut, ironiquement.
On a bien fait les choses!
Elle jette la facture en riant sur la table.
PASQUINOT, surpris.
Elle n'est pas fâchée?
SYLVETTE, avec bonne grâce.
Ah! le tour est charmant! Mais c'est beaucoup d'esprit bien inutilement; Cher Monsieur Bergamin, croyez-vous que si j'aime Mon Percinet, c'est grâce à votre stratagème?
PASQUINOT.
Elle le prend très bien.
BERGAMIN, à Sylvette.
Vous le prenez très bien!
PASQUINOT.
Mais alors... on peut dire à Percinet?...
SYLVETTE, vivement.
Oh! rien! Non, ne lui dites rien!... Les hommes, c'est si bête!
BERGAMIN.
Quel bon sens! voyez-vous cette petite tête!... Et moi qui la croyais...
Tirant sa montre.
Mais le contrat, pardon, Allons nous préparer...
Tendant la main à Sylvette.
Bons amis?...
SYLVETTE.
Comment donc!
BERGAMIN, se retournant encore avant de sortir.