Les Romanesques: comédie en trois actes en vers

Part 1

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EDMOND ROSTAND

LES ROMANESQUES

COMÉDIE EN TROIS ACTES EN VERS Représentée pour la première fois sur la scène de la COMÉDIE-FRANÇAISE le lundi 21 Mai 1884.

QUARANTE-CINQUIÈME MILLE

PARIS LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1911

Tous droits réservés.

OUVRAGES D'EDMOND ROSTAND

Les Musardises, _Édition nouvelle_, 1887-1893, poésies 3 50

Les Romanesques, comédie en trois actes, en vers, 49e mille 3 50

La Princesse Lointaine, pièce en quatre actes, en vers, 44e mille 2 »

La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers, 42e mille 3 50

Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers, 376e mille 3 50

L'Aiglon, drame en six actes, en vers, 271e mille 3 50

Chantecler, pièce en quatre actes, en vers, 150e mille 3 50

Pour la Grèce, poésie (_épuisé_).

Un Soir à Hernani, poésie 1 »

Discours de réception à l'Académie Française 1 »

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--4856

A ROSEMONDE

PERSONNAGES

SYLVETTE PERCINET STRAFOREL BERGAMIN, père de Percinet PASQUINOT, père de Sylvette BLAISE, jardinier

UN MUR, personnage muet

SPADASSINS, MUSICIENS, NÈGRES, PORTEURS DE TORCHES, UN NOTAIRE, QUATRE BOURGEOIS, ETC.

_La scène se passe où l'on voudra, pourvu que les costumes soient jolis._

DISTRIBUTIONS

1894 1899 1901 Mlle Mlle Mlle SYLVETTE REICHENBERG. HENRIOT. MULLER. MM. MM. MM. PERCINET LE BARGY G. BERR. G. BERR. STRAFOREL DE FÉRAUDY. COQUELIN CADET. COQUELIN CADET. BERGAMIN LELOIR. LELOIR. LELOIR. PASQUINOT LAUGIER. BARRAL. LAUGIER. BLAISE FALCONNIER. FALCONNIER. FALCONNIER.

_La musique de scène est de M. GEORGES HÜE_

_N. B._--Pour les droits de représentation en province ou à l'étranger, s'adresser à M. R. GANGNAT, _agent général de la Société des Auteurs Dramatiques_.

Pour les détails de mise en scène, s'adresser à M. GAILLARD, à la _Comédie-Française_.

ACTE PREMIER

_La scène est coupée en deux par un vieux mur moussu et tout enguirlandé de folles plantes grimpantes. A droite, un coin du parc de Bergamin; à gauche, un coin du parc de Pasquinot. De chaque côté, contre le mur, un banc._

_Quand le rideau se lève, Percinet est assis sur la crête du mur, ayant, sur son genou, un livre, dont il donne lecture à Sylvette, attentive, debout sur le banc, de l'autre côté du mur, auquel elle s'accoude._

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVETTE, PERCINET.

SYLVETTE.

Ah! Monsieur Percinet, mais comme c'est donc beau!

PERCINET.

N'est-ce pas?... Écoutez répondre Roméo:

Il lit.

«C'est l'alouette, Amour, je te dis que c'est elle! «Vois, le bord des vapeurs légères se dentelle, «Et là-bas, au sommet rose du mont lointain, «Sur le bout de son pied se dresse le matin! «Il faut fuir...»

SYLVETTE, vivement, prêtant l'oreille.

Chut!

PERCINET écoute un instant, puis:

Personne! Ainsi, Mademoiselle, Ne prenez pas ces airs effarouchés d'oiselle Qui de la branche, au moindre bruit, va s'envoler... Écoutez les Amants Immortels se parler: _Elle_: «Amour, amour cher, non, ce n'est pas l'aurore, «Mais c'est, pour éclairer ta fuite, un météore!» _Lui_: «Puisqu'elle le veut, eh bien, soit! ce n'est point «L'alouette qui chante et l'aurore qui point: «Ce reflet, c'est le tien, Cynthia, dans la nue! «Vienne la Mort, la Mort sera la bienvenue!»

SYLVETTE.

Oh! non, je ne veux pas qu'il parle de cela, Ou bien je vais pleurer...

PERCINET.

Alors, restons-en là! Et, jusques à demain refermant notre livre, Laissons, puisqu'il vous plaît, le doux Roméo vivre.

Il ferme le livre et regarde tout autour de lui.

Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il, Pour s'y venir bercer aux beaux vers du grand Will!

SYLVETTE.

Oui, ces vers sont très beaux, et le divin murmure Les accompagne bien, c'est vrai, de la ramure, Et le décor leur sied, de ces ombrages verts; Oui, Monsieur Percinet, ils sont très beaux, ces vers! Mais ce qui fait pour moi leur beauté plus touchante, C'est que vous les lisez de votre voix qui chante.

PERCINET.

La vilaine flatteuse!

SYLVETTE, soupirant.

Ah! pauvres amoureux! Que leur sort est cruel, qu'on fut méchant pour eux!

Avec un soupir.

Ah! je pense...

PERCINET.

A quoi donc?

SYLVETTE, vivement.

A rien!...

PERCINET.

A quelque chose Qui vous a fait soudain devenir toute rose!

SYLVETTE, de même.

A rien!...

PERCINET, la menaçant du doigt.

Oh! la menteuse... aux yeux trop transparents! Je le vois, à quoi vous pensez!...

Baissant la voix.

A nos parents!

SYLVETTE.

Peut-être...

PERCINET.

A votre père, au mien, à cette haine Qui les divise!

SYLVETTE.

Eh! oui, c'est là ce qui me peine Ce qui me fait pleurer en cachette, souvent. Lorsque, le mois dernier, je revins du couvent, Mon père, me montrant le parc de votre père, Me dit: «Ma chère enfant, tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel, de Bergamin. De ce gueux, de son fils, détourne ton chemin; Promets-moi bien, sinon, vois-tu, je te renie, D'être, pour ces gens-là, toujours, une ennemie, Car, de tous temps, les leurs ont exécré les tiens!» J'ai promis... Vous voyez, Monsieur, comme je tiens.

PERCINET.

Et n'ai-je pas promis à mon père, de même, De vous haïr toujours, Sylvette?--et je vous aime!

SYLVETTE.

Sainte Vierge!

PERCINET.

Et je t'aime, enfant!

SYLVETTE.

C'est un péché!

PERCINET.

Un gros... que voulez-vous? Plus on est empêché D'aimer quelqu'un, et plus il vous en prend l'envie. Sylvette, embrassez-moi!

SYLVETTE.

Mais jamais de la vie!

Elle saute du banc et s'éloigne.

PERCINET.

Vous m'aimez cependant!

SYLVETTE.

Que dit-il?

PERCINET.

Chère enfant, Je dis ce dont encor votre coeur se défend, Mais ce dont plus longtemps douter serait un leurre! Je dis... ce que vous-même avez dit tout à l'heure, Oui, vous-même, Sylvette, en comparant ainsi Les Amants de Vérone aux deux enfants d'ici.

SYLVETTE.

Je n'ai pas comparé!...

PERCINET.

Si!... Mon père et ton père A ceux de Juliette et de Roméo, chère! C'est pourquoi Juliette et Roméo c'est nous, Et c'est pourquoi nous nous aimons comme des fous! Et je brave à la fois, malgré leur haine aiguë, Pasquinot-Capulet, Bergamin-Montaiguë!

SYLVETTE, se rapprochant un peu du mur.

Alors, nous nous aimons? Mais, Monsieur Percinet, Comment ça s'est-il fait si vite?...

PERCINET.

L'amour naît, On ne sait pas comment, pourquoi, quand il doit naître. Je vous voyais souvent passer de ma fenêtre...

SYLVETTE.

Moi de même...

PERCINET.

Et nos yeux causaient en tapinois.

SYLVETTE.

Un jour, là, près du mur, je ramassais des noix, Par hasard...

PERCINET.

Par hasard, là, je lisais Shakespeare; Et--pour unir deux coeurs vois comme tout conspire...

SYLVETTE.

Le vent fit envoler, psst!... chez vous, mon ruban!

PERCINET.

Pour le rendre, aussitôt, je grimpai sur le banc...

SYLVETTE, grimpant.

Je grimpai sur le banc...

PERCINET.

Et depuis lors, petite, Chaque jour je t'attends, et chaque jour plus vite Bat mon coeur lorsqu'enfin monte, signal béni! Là, derrière le mur, ton doux rire de nid, Qui ne s'achève pas sans que ta tête émerge Du fouillis frémissant de folle vigne vierge!

SYLVETTE.

Puisque nous nous aimons, il faut nous fiancer.

PERCINET.

C'est à quoi justement je venais de penser.

SYLVETTE, solennellement.

Dernier des Bergamin, c'est à toi que se lie La dernière des Pasquinot!

PERCINET.

Noble folie!

SYLVETTE.

On parlera de nous dans les âges futurs!

PERCINET.

Oh! trop tendres enfants de deux pères trop durs!

SYLVETTE.

Mais, qui sait, mon ami, peut-être l'heure tinte Où Dieu veut que, par nous, leur haine soit éteinte?

PERCINET.

J'en doute.

SYLVETTE.

Moi, j'ai foi dans les événements, Et j'entrevois déjà cinq ou six dénoûments Très possibles.

PERCINET.

Vraiment, et lesquels?

SYLVETTE.

Mais suppose --Dans plus d'un vieux roman j'ai lu pareille chose-- Que le Prince Régnant vienne à passer un jour... Je cours le supplier, lui conte notre amour, Que nos pères entre eux ont une vieille haine... --Un roi maria bien don Rodrigue et Chimène-- Le Prince fait venir mon père et Bergamin, Et les réconcilie...

PERCINET.

Et me donne ta main!

SYLVETTE.

Ou bien, cela s'arrange ainsi que dans _Peau d'Ane_. Tu dépéris, un sot médecin te condamne...

PERCINET.

Mon père me demande, affolé: «Que veux-tu?»

SYLVETTE.

Tu dis: «Je veux Sylvette!»

PERCINET.

Et son orgueil têtu Est contraint de fléchir!

SYLVETTE.

Ou bien, autre aventure: Un vieux duc, ayant vu de moi quelque peinture, M'aime, envoie un superbe écuyer, en son nom, M'offrir d'être duchesse...

PERCINET.

Alors, tu réponds: «Non!»

SYLVETTE.

Il se fâche: un beau soir, dans quelque sombre allée Du parc, où pour rêver à toi je suis allée, On m'enlève!... Je crie!...

PERCINET.

Et je ne tarde point A surgir près de toi; je mets la dague au poing, Me bats comme un lion, pourfends...

SYLVETTE.

Trois ou quatre hommes. Mon père accourt, te prend dans ses bras; tu te nommes; Alors, il s'attendrit, me donne à mon sauveur, Et ton père consent, tout fier de ta valeur!

PERCINET.

Et nous vivons longtemps et très heureux ensemble!

SYLVETTE.

Et tout cela n'a rien d'impossible, il me semble?

PERCINET, entendant du bruit.

On vient!

SYLVETTE, perdant la tête.

Embrassons-nous!

PERCINET, l'embrassant.

Et ce soir même, ici, A l'heure du Salut, tu viendras, dis?

SYLVETTE.

Non.

PERCINET.

Si!

SYLVETTE, disparaissant derrière le mur.

Ton père!

Percinet saute vivement à bas du mur.

SCÈNE II

SYLVETTE, descendue du mur et, par conséquent, invisible à Bergamin, PERCINET, BERGAMIN.

BERGAMIN.

Ah! je vous prends à rêvasser encore, Seul, en ce coin de parc?

PERCINET.

Mon père, je l'adore, Ce coin de parc!... J'adore être assis sur ce banc Que la vigne du mur abrite en retombant!... Voyez-vous comme elle est gracieuse, la vigne? Remarquez ces festons d'une arabesque insigne. On est si bien ici pour respirer l'air pur!

BERGAMIN.

Si bien devant ce mur?

PERCINET.

Je l'adore, ce mur!

BERGAMIN.

Je ne vois pas ce que ce mur a d'adorable.

SYLVETTE, à part.

Il ne peut pas le voir!

PERCINET.

Mais il est admirable, Ce vieux mur, crêté d'herbe; enguirlandé, couvert Ici de vigne rouge, ici de lierre vert, Là de glycine mauve aux longues grappes floches, Et là de chèvrefeuille, et là d'aristoloches! Ce vieux mur centenaire et croulant, dont les trous Laissent pendre au soleil d'étranges cheveux roux, Qui de petites fleurs charmantes se constelle, Ce mur sur qui la mousse est d'une épaisseur telle Qu'il fait à l'humble banc scellé dans sa paroi Un dossier de velours comme au trône d'un roi!

BERGAMIN.

Ta! ta! ta! Voudrais-tu, blanc-bec, me faire accroire Que tu viens ici pour les beaux yeux du mur?

PERCINET.

Voire, Pour les beaux yeux du mur!...

Tourné vers le mur.

qui sont de bien beaux yeux Frais sourires d'azur, doux étonnements bleus, Fleurs profondes, clairs yeux, vous êtes nos délices, Et si jamais des pleurs emperlent vos calices, D'un seul baiser nous les volatiliserons!...

BERGAMIN.

Mais le mur n'a pas d'yeux!

PERCINET.

Il a les liserons.

Et, gracieux, il en présente un, prestement cueilli, à Bergamin.

SYLVETTE.

Est-il spirituel, doux Jésus!

BERGAMIN.

Est-il bête! Mais je connais ce qui te fait perdre la tête.

Mouvement d'effroi de Percinet et de Sylvette.

Tu viens lire en cachette!

Il prend le livre qui sort de la poche de Percinet, et regarde le dos.

Et du théâtre!...

Il l'ouvre et le laisse tomber avec horreur.

En vers! Des vers!... Voilà pourquoi, la cervelle à l'envers, Vous rêvez, vous errez, évitant les approches, Pourquoi vous me venez parler d'aristoloches, Et pourquoi vous voyez des yeux bleus à ce mur! Un mur n'a pas besoin d'être joli,--mais sûr! Je vais faire enlever toutes ces choses vertes Qui pourraient nous cacher quelques brèches ouvertes, Et, pour mieux nous garder d'un voisin insolent, Remaçonner ce pan, bâtir un beau mur blanc, Bien blanc, bien net, bien propre; au lieu... d'aristoloches, Le garnir, dans le plâtre ayant fait des encoches, De tessons de bouteille au tranchant acéré Qu'on verra s'en aller en bataillon serré...

PERCINET.

Oh! grâce!

BERGAMIN.

Pas de grâce!... Ainsi je le décrète! Tout le long, tout le long, tout le long de la crête!

SYLVETTE et PERCINET, consternés.

Oh!

BERGAMIN, s'asseyant sur le banc.

Çà, causons!

Il se relève et s'éloigne du mur avec un air soupçonneux.

Mais, hum!... les murs, s'ils n'ont pas d'yeux, Ont des oreilles!

Il fait le mouvement de monter sur le banc. Effroi de Percinet. Au bruit, Sylvette se fait toute petite derrière le mur, mais Bergamin renonce, après une grimace que lui arrache quelque vieille douleur, et fait signe à son fils de monter à sa place, et de regarder.

Vois si quelque curieux...

PERCINET, grimpant lestement sur le banc et se penchant au-dessus du mur bas à Sylvette, qui aussitôt s'est redressée.

A ce soir!

SYLVETTE, lui donnant sa main qu'il baise--tout bas.

Je viendrai devant que l'heure sonne.

PERCINET, de même.

J'y serai!

SYLVETTE, de même.

Je t'adore!

BERGAMIN, à Percinet.

Eh bien?

PERCINET, sautant à terre et à voix haute.

Eh bien,--personne!

BERGAMIN, rassuré, se rassied.

Alors, causons... Mon fils, je veux vous marier.

SYLVETTE.

Ah!

BERGAMIN.

Qu'est-ce?

PERCINET.

Rien.

BERGAMIN.

On vient de faiblement crier.

PERCINET, regardant en l'air.

Quelque oiselet blessé...

SYLVETTE.

Hélas!...

PERCINET.

dans la ramure!...

BERGAMIN.

Or donc, mon fils, après réflexion très mûre, J'ai fait pour vous un choix.

PERCINET, remonte en sifflant.

Tu! tu!

BERGAMIN, après un instant de suffocation, le suivant.

Je suis têtu, Et je vous forcerai, Monsieur...

PERCINET, redescendant.

Tu! tu! tu! tu!

BERGAMIN.

Voulez-vous bien finir de siffler, mauvais merle!... Une femme encor jeune, et très riche,--une perle!

PERCINET.

Et si je n'en veux pas de votre perle!

BERGAMIN.

Attends! Je m'en vais te montrer, polisson!...

PERCINET, rabaissant la canne levée de son père.

Le Printemps A rempli les buissons, mon père, de bruits d'ailes, Et les sources des bois voient s'abattre auprès d'elles Des couples de petits oiseaux se caressant...

BERGAMIN.

Impudique!

PERCINET, même jeu.

Tout rit et fête Avril récent; Les papillons...

BERGAMIN.

Pendard!

PERCINET, même jeu.

à travers champs essaiment, Pour aller épouser toutes les fleurs qu'ils aiment!... L'Amour...

BERGAMIN.

Bandit!

PERCINET.

met tous les coeurs en floraison... Et vous me voulez voir marié de raison!

BERGAMIN.

Oui, certes, garnement!

PERCINET, d'une voix vibrante.

Eh bien, non, non, mon père! Je jure... sur ce mur--qui m'entend, je l'espère!-- Que je me marierai si romanesquement, Que l'on n'aura jamais vu dans aucun roman Quelque chose de plus follement romanesque!

Il se sauve en courant.

BERGAMIN, courant après lui.

Oh! je t'attraperai!

SCÈNE III

SYLVETTE, puis PASQUINOT.

SYLVETTE, seule.

Vraiment, je conçois presque La haine de papa pour ce méchant...

PASQUINOT, entrant à gauche.

Eh bien, Que fait-on par ici, Mademoiselle?

SYLVETTE.

Rien. On se promène.

PASQUINOT.

Ici! seule! Mais, malheureuse!... Vous n'avez donc pas peur?

SYLVETTE.

Je ne suis pas peureuse.

PASQUINOT.

Seule près de ce mur!... Mais je vous le défend, D'approcher de ce mur! Mais, imprudente enfant, Regarde bien ce parc: tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel!...

SYLVETTE.

Je sais, mon père.

PASQUINOT.

Et tu viens t'exposer à des mots outrageants, A des?... Sait-on de quoi sont capables ces gens? Si ce gueux, ou son fils, connaissaient que ma fille Vient seule rêvasser dessous cette charmille... Oh! rien que d'y penser, je me sens frissonner! Mais je vais le barder, le caparaçonner, Ce mur, le hérisser de fer pour qu'on s'éventre, Qu'on s'empale, en voulant le franchir, et qu'on s'entre, Rien qu'en s'en approchant, des pointes dans la chair.

SYLVETTE, à part.

Il ne le fera pas, ça coûterait trop cher. Il est un peu serré, papa.

PASQUINOT.

Rentre,--un peu vite!

Elle sort, il la suit des yeux d'un air courroucé.

SCÈNE IV

BERGAMIN, PASQUINOT.

BERGAMIN, parlant à cantonade.

Ce billet à Monsieur Straforel, tout de suite.

PASQUINOT court vivement au mur et y grimpe.

Bergamin!

BERGAMIN, même jeu.

Pasquinot!

Ils s'embrassent.

PASQUINOT.

Comment va?

BERGAMIN.

Pas trop mal.

PASQUINOT.

Ta goutte?

BERGAMIN.

Mieux. Et ton coryza?

PASQUINOT.

L'animal Me tient toujours.

BERGAMIN.

Eh bien, c'est fait, le mariage!

PASQUINOT.

Hein?

BERGAMIN.

J'ai tout entendu, caché dans le feuillage. Ils s'adorent!

PASQUINOT.

Bravo!

BERGAMIN.

Brusquons le dénoûment!

Se frottant les mains.

Ha! ha! tous les deux veufs, et pères mêmement, Moi, d'un fils qu'une mère un peu trop romanesque Appela Percinet...

PASQUINOT.

Oui, c'est un nom grotesque.

BERGAMIN.

Toi, d'un tendron rêveur, Sylvette, âme d'azur! Quel était notre but, le seul?

PASQUINOT.

Oter ce mur.

BERGAMIN.

Pour vivre ensemble...

PASQUINOT.

Et fondre en une nos deux terres.

BERGAMIN.

Calcul de vieux amis...

PASQUINOT.

Et de propriétaires!

BERGAMIN.

Pour ce, que fallait-il?

PASQUINOT.

Marier nos enfants!

BERGAMIN.

Les marier! Oui, mais... serions-nous triomphants S'ils avaient soupçonné nos désirs, notre entente? Mariage arrangé n'est pas chose tentante Pour deux jeunes serins poétiques. Aussi, Profitant de ce qu'ils ont vécu loin d'ici, Leur avons-nous caché tout projet d'hyménée. Mais collège et couvent les lâchaient cette année Lors, m'étant avisé que de les empêcher De se voir, sûrement les ferait se chercher, Que s'aimer en secret et d'un amour coupable Leur plairait,--j'inventai cette haine admirable!... Vous doutiez du succès de ce plan inouï? Eh bien, nous n'avons plus qu'à dire nos deux oui.

PASQUINOT.

Soit! mais comment?... Comment, avec assez d'astuce, Consentir, sans leur mettre, à l'oreille, la puce? Moi qui t'appelais gueux, idiot...

BERGAMIN.

Idiot? Gueux suffisait! Ne dis que juste ce qu'il faut.

PASQUINOT.

Quel prétexte?...

BERGAMIN.

Ah! voilà!--Mais ta fille elle-même Vient de me suggérer l'ultime stratagème! Tandis qu'elle parlait, mon plan se dessinait: Ce soir, ils ont ici rendez-vous; Percinet Arrive le premier; au moment où Sylvette Paraît, des hommes noirs, surgis d'une cachette, L'enlèvent! elle crie! Alors, mon jeune coq Court sus aux ravisseurs, chamaille à coups d'estoc; Ils font semblant de fuir; tu te montres; j'arrive; Ta fille et son honneur sont saufs; ta joie est vive; Tu bénis, laissant choir de tes yeux un peu d'eau, L'héroïque sauveur; je m'attendris:--tableau.

PASQUINOT.

Ah çà, c'est du génie!... Ah! non ça, par exemple, C'est du génie!...

BERGAMIN, modeste.

Eh! oui... proprement. Chut! contemple Celui qui vient! C'est Straforel, le spadassin, A qui j'ai, tout à l'heure, écrit de mon dessein... Oui, notre enlèvement, c'est lui qui va le mettre En scène.

Straforel, dans un pompeux costume de spadassin, paraît au fond et s'avance majestueusement.

SCÈNE V

LES MÊMES, STRAFOREL.

BERGAMIN, descendant du mur, et saluant.

Hum! Que d'abord je vous fasse connaître Mon ami Pasquinot...

STRAFOREL s'incline.

Monsieur...

En se relevant, il s'étonne de ne pas voir Pasquinot.

BERGAMIN, le lui montrant à cheval sur la crête.

Là, sur le mur.

STRAFOREL, à part.

Exercice étonnant pour un homme aussi mûr.

BERGAMIN.

Mon plan vous paraît-il, cher maître?...

STRAFOREL.

Élémentaire.

BERGAMIN.

Oui, vous savez comprendre, agir vite...

STRAFOREL.

Et me taire.

BERGAMIN.

Simulacre de rapt, n'est-ce pas, combat feint?

STRAFOREL.

C'est tout compris.

BERGAMIN.

Ayez d'adroits bretteurs, afin Qu'ils n'aillent pas blesser mon garçonnet. Je l'aime, C'est mon unique enfant!

STRAFOREL.

J'opérerai moi-même.

BERGAMIN.

Ah! très bien! Dans ce cas, je ne saurais douter...

PASQUINOT, bas à Bergamin.

Dis donc, demande-lui ce que ça va coûter.

BERGAMIN.

Pour un enlèvement, que prenez-vous, cher maître?

STRAFOREL.

Cela dépend, Monsieur, de ce qu'on veut y mettre. On fait l'enlèvement un peu dans tous les prix. Mais, dans le cas présent, et si j'ai bien compris, Il ne faut pas compter du tout. A votre place, J'en prendrais un, Monsieur, là,--de première classe!

BERGAMIN, ébloui.

Ah! vous avez plusieurs classes?

STRAFOREL.

Évidemment! Songez que nous avons, Monsieur, l'enlèvement Avec deux hommes noirs, l'enlèvement vulgaire, En fiacre,--celui-là ne se demande guère,-- L'enlèvement de nuit, l'enlèvement de jour, L'enlèvement pompeux, en carrosse de cour, Avec laquais poudrés et frisés--les perruques Se payent en dehors,--avec muets, eunuques, Nègres, sbires, brigands, mousquetaires, au choix! L'enlèvement en poste, avec deux chevaux, trois, Quatre, cinq,--on augmente _ad libitum_ le nombre,-- L'enlèvement discret, en berline,--un peu sombre,-- L'enlèvement plaisant, qui se fait dans un sac, Romantique, en bateau,--mais il faudrait un lac!-- Vénitien, en gondole,--il faudrait la lagune!-- L'enlèvement avec ou sans le clair de lune, --Les clairs de lune, étant recherchés, sont plus chers!-- L'enlèvement sinistre aux lueurs des éclairs, Avec appels de pied, combat, bruit de ferraille, Chapeaux à larges bords, manteaux couleur muraille, L'enlèvement brutal, l'enlèvement poli, L'enlèvement avec des torches--très joli!-- L'enlèvement masqué qu'on appelle classique, L'enlèvement galant qui se fait en musique, L'enlèvement en chaise à porteurs, le plus gai, Le plus nouveau, Monsieur, et le plus distingué!

BERGAMIN, se grattant la tête, à Pasquinot.

Voyons, que penses-tu?

PASQUINOT.

Hon... Et toi?

BERGAMIN.

Moi, je pense Qu'il faut frapper très fort--tant pis si l'on dépense-- L'imagination!... Avoir de tout un peu!... Faire un enlèvement...

STRAFOREL.

Panaché? Ça se peut.

BERGAMIN.

Donnons-en pour longtemps à nos jeunes fantasques: Chaise à porteurs, manteaux, torches, musique, masques!

STRAFOREL, prenant des notes sur un calepin.

Nous prendrons, pour grouper ces divers éléments, Une première classe,--avec des suppléments.

BERGAMIN.

Soit!

STRAFOREL.

Je vais revenir bientôt...

Montrant Pasquinot.

Mais il importe Que Monsieur, de son parc, entre-bâille la porte...

BERGAMIN.

Il entre-bâillera.

STRAFOREL, saluant.

Messieurs, mes compliments!

Avant de sortir.

Une première classe avec des suppléments!

SCÈNE VI

BERGAMIN, PASQUINOT.

PASQUINOT.

Avec tous ses grands airs, il s'en va, l'homme honnête, Sans qu'on ait fait le prix!

BERGAMIN.

Laisse, l'affaire est faite! On abattra le mur. Nous n'aurons qu'un foyer!

PASQUINOT.

Et l'hiver, à la ville, ô douceur! qu'un loyer!

BERGAMIN.