Les Romanesques: comédie en trois actes en vers
Part 3
Vous ne m'en voulez pas du tout?
SYLVETTE, tout miel.
Je vous l'atteste.
Pasquinot et Bergamin sortent.--Avec une rage froide:
Ce Monsieur Bergamin, comme je le déteste!...
SCÈNE V
SYLVETTE, PERCINET.
PERCINET, entrant épanoui.
Ah! vous êtes encore ici?... Je comprends ça. Vous ne pouvez quitter l'endroit où se passa Toute cette aventure inouïe!...
SYLVETTE, assise sur le banc, à gauche.
Inouïe, En effet!
PERCINET.
C'est de là que, presque évanouie, Vous me vîtes combattre, ainsi qu'un Amadis, Ces trente spadassins...
SYLVETTE.
Mais non, ils étaient dix.
PERCINET, se rapprochant.
Chère, mais qu'avez-vous? Mais quoi donc vous attriste? Ces yeux, où du saphir fond dans de l'améthyste, Ils semblent obscurcis par quelque ennui, ces yeux?
SYLVETTE, à part.
Son langage est parfois un peu prétentieux.
PERCINET.
Ah! tenez, je comprends tout ce qu'en vous suscite De regrets attendris, cet adorable site!... Vous pleurez le vieux mur aux feuillages grimpeurs, Témoin de nos espoirs, jadis, et de nos peurs; Mais il n'est pas détruit, la gloire le couronne... Est-ce qu'il est détruit, le balcon de Vérone?...
SYLVETTE, impatientée.
Ah!
PERCINET.
Ne laisse-t-il pas, dans un vent toujours frais, Ce balcon toujours blanc, trembler sans fin, auprès D'un grenadier jamais défleuri, son échelle Inusable, que dore une aurore immortelle?
SYLVETTE.
Oh!
PERCINET, de plus en plus lyrique.
L'éternel duo fait l'éternel décor! C'est pourquoi, démoli, le mur se dresse encor, Sur lequel a poussé, folle pariétaire, Notre amour merveilleuse...
SYLVETTE, à part.
Il ne va pas se taire!
PERCINET, avec un sourire plein de promesses.
Mais le voeu fut par vous tout à l'heure exprimé De voir sur notre histoire un poème rimé... Donc, ce poème...
SYLVETTE, inquiète.
Eh bien?
PERCINET.
Moi-même je le rime.
SYLVETTE.
Tu sais faire des vers?
PERCINET.
Pouh!... Savais-je l'escrime? Écoute mon début, que j'ai fait en marchant, «_Les Pères Ennemis._» Poème.
SYLVETTE.
Oh!...
PERCINET, se campant pour déclamer.
Premier chant!
SYLVETTE.
Oh!...
PERCINET.
Qu'as-tu?
SYLVETTE.
Le bonheur... les nerfs... une faiblesse.
Fondant en pleurs.
Laissez-moi me remettre, un instant.
Elle lui tourne le dos, assise sur le banc, et se cache le visage dans son mouchoir.
PERCINET, un moment stupéfait.
Je vous laisse.
Puis, à part, avec un sourire avantageux.
Un jour comme aujourd'hui, ce trouble est naturel!
Il passe à droite, aperçoit sur la table le papier de la facture, et tirant vivement un crayon de sa poche, s'assied en disant:
Notons toujours mes vers.
Il prend le papier, s'apprête à écrire--mais s'arrête, le crayon levé, et lit:
«_Avoir, moi, Straforel, Feint de choir, transpercé d'une lame ignorante,-- Habit froissé: dix francs; amour-propre: quarante._»
Souriant.
Qu'est cela?
Il continue tout bas. Le sourire s'efface. L'oeil s'exorbite.
SYLVETTE, toujours sur le banc, s'essuyant les yeux.
S'il savait, qu'il tomberait de haut! J'ai failli me trahir. Prenons garde!
PERCINET, se levant.
Ho!--ho!--ho!
SYLVETTE, se retournant vers lui.
Que dites-vous?
PERCINET, escamotant la facture.
Moi? rien, rien!
SYLVETTE, à part.
Son erreur me navre.
PERCINET, à part.
C'est pour ça qu'on n'a pas retrouvé le cadavre!
SYLVETTE, à part, se levant.
Il a l'air de bouder. Rapprochons-nous de lui.
Elle tourne un moment, puis voyant qu'il ne bouge pas,--coquettement:
Vous ne m'avez rien dit de ma robe aujourd'hui?
PERCINET, négligemment.
Le bleu ne vous va pas. Je vous préfère en rose.
SYLVETTE, à part, saisie.
Le bleu ne me va pas... Saurait-il quelque chose?
Regardant la table.
Mais la facture, au fait, j'ai dû la mettre là!
PERCINET, la voyant qui cherche.
Qu'avez-vous à tourner, voyons, comme cela?
SYLVETTE.
Rien...
A part.
Un papier, le vent quelquefois le dérobe.
Haut, faisant bouffer sa jupe.
Rien... je tournais pour voir comment me va ma robe!...
A part.
Je saurai bien s'il l'a trouvée.
Haut.
Hum!... Tu voulais Dire tantôt des vers sur nos amours?
Mouvement de Percinet. Elle lui prend le bras, et, bien gentiment:
Dis-les.
PERCINET.
Ah! non!
SYLVETTE.
Dis-les, ces vers...
PERCINET.
Non!
SYLVETTE, ironique.
Sur notre aventure!
PERCINET.
Ils sont mauvais, tu sais... Je n'ai pas...
SYLVETTE.
La facture?
PERCINET.
Non, je n'ai pas la fact...
Sursautant et la regardant.
Pardon, mais...
SYLVETTE.
Mais, pardon...
PERCINET.
Ah! mais elle sait donc?...
SYLVETTE, de même.
Il sait donc?
TOUS LES DEUX, ensemble.
Tu sais donc?
Un temps, puis ils éclatent de rire.
Ha! ha! ha!...
PERCINET.
N'est-ce pas que c'est drôle?
SYLVETTE.
Très drôle!
PERCINET.
Non, vraiment, on nous fit jouer un rôle.
SYLVETTE.
Un rôle!
PERCINET.
Nos pères étaient donc bons amis?
SYLVETTE.
Bons voisins.
PERCINET.
Ma parole, ils devraient être même cousins.
SYLVETTE, faisant la révérence.
J'épouse mon cousin!
PERCINET.
J'épouse ma cousine!
SYLVETTE.
C'est gentil!...
PERCINET.
C'est classique!
SYLVETTE.
Ah! certe, on imagine Des mariages plus... Mais c'est si bon de voir Que l'on conciliait l'amour--et le devoir!
PERCINET.
Et l'intérêt! Car ces deux parcs, leurs dépendances...
SYLVETTE.
Excellent mariage, enfin, de convenances. Elle est loin, notre pauvre idylle sur le mur!
PERCINET.
Il ne faut plus parler d'idylle, c'est bien sûr!
SYLVETTE.
Je rentre dans le rang banal des jeunes filles.
PERCINET.
Je suis le bon petit fiancé des familles... Et c'est en Roméo, Sylvette, que je plus!
SYLVETTE.
Ah! Roméo, c'est clair que vous ne l'êtes plus!
PERCINET.
Est-ce que vous croyez être encor Juliette?
SYLVETTE.
Vous devenez amer.
PERCINET.
Dame! et vous... aigrelette.
SYLVETTE.
Si vous avez été ridicule, eh! mon Dieu! Est-ce ma faute à moi?
PERCINET.
Si je le fus un peu, Je ne le fus pas seul!...
SYLVETTE.
Eh bien, soit! nous le fûmes! Ah! mon pauvre Oiseau Bleu, bien déteintes, vos plumes!
PERCINET, ricanant.
Ha!... un simili-rapt!
SYLVETTE.
De pseudo-coups d'estoc!...
PERCINET.
Fi! la fausse enlevée!
SYLVETTE.
Hou! le sauveur en toc! Ah! notre poésie était une risée! C'est ainsi qu'en crevant, belle bulle irisée, Tu n'es plus, disparue à nos yeux étonnés, Qu'un peu d'eau de savon qui nous pleut sur le nez!
PERCINET.
Donc, Amant dont je fus le plus vil des émules, Amante dont, indigne, elle chaussa les mules, O pâle et noble couple, ô couple shakspearien, Nous n'avions avec vous de commun rien, rien...
SYLVETTE.
Rien!
PERCINET.
Donc, au lieu de jouer le cher et divin drame, Nous en avons joué la parodie infâme!
SYLVETTE.
Donc, c'était un serin que notre rossignol!
PERCINET.
Donc, il était, le mur immortel, un Guignol! Et quand nous y venions, chaque jour, apparaître, Chaque jour, à mi-corps, nous étions, au lieu d'être Deux parangons d'amour aux types éternels, Deux pantins qu'animaient les gros doigts paternels!
SYLVETTE.
C'est vrai! Mais nous serions grotesques davantage Si nous nous aimions moins!
PERCINET.
Aimons-nous avec rage! Nous sommes obligés de nous aimer, d'abord!
SYLVETTE.
Mais, nous nous adorons!...
PERCINET.
Le mot n'est pas trop fort!
SYLVETTE.
L'amour peut consoler très bien d'un tel désastre!... N'est-ce pas, mon trésor?
PERCINET.
Certainement, mon astre!
SYLVETTE.
Bonjour donc, ma chère âme!
PERCINET.
Et bonsoir, ma beauté!
SYLVETTE.
Je vais rêver à vous, mon coeur,--de mon côté!
PERCINET.
Et moi du mien. Bonjour!
SYLVETTE.
Bonsoir!
Elle sort.
PERCINET.
Ah! par exemple!... Ah! l'on me traite ainsi!... Mais quel est, dans cet ample Manteau, qui laisse voir cet étrange pourpoint, Ce Monsieur moustachu que je ne connais point?...
Straforel, qui est entré sur ces vers, descend majestueusement en scène.
SCÈNE VI
PERCINET, STRAFOREL.
PERCINET.
Qu'est-ce?
STRAFOREL, souriant.
C'est pour toucher une petite somme.
PERCINET.
Un fournisseur?
STRAFOREL.
Tout juste! Allez donc, bon jeune homme, Dire à votre papa que j'attends.
PERCINET.
Votre nom?
STRAFOREL.
Mon nom est Straforel.
PERCINET, bondissant.
Lui, maintenant? Ah! non! Ah! non! ceci devient par trop intolérable!
STRAFOREL, souriant.
Tiens, tiens! vous savez donc, jeune homme?
PERCINET, lui jetant la facture qu'il tire chiffonnée de sa poche.
Misérable! C'était toi!
STRAFOREL.
Mon Dieu! oui, c'était moi: per Baccho!
PERCINET.
Oh! rencontrer cet homme! Oh! je fuirais jusqu'au Bout du monde...
STRAFOREL, satisfait.
Et je suis tellement gras et rose Que la citation, il me semble, s'impose: Les gens que vous tuez se portent...
PERCINET, se ruant sur lui l'épée à la main.
Tu vas voir!
STRAFOREL, parant avec son bras, tranquille comme un maître d'armes qui donne la leçon.
La main haute!... le pied en dehors! n'en savoir Pas plus long à votre âge, eh! Monsieur, c'est un crime!
D'un tour de main il lui enlève son épée,--et la lui rendant, dans un salut:
Quoi! vous cessez déjà votre leçon d'escrime?
PERCINET, exaspéré, la reprenant.
Ah! je pars!... On me traite en enfant: bien! j'aurai Ma revanche! J'aurai du roman, et du vrai! Je vais, par des amours et des duels sans nombre, Scandaliser, ô Don Juan, jusqu'à ton ombre! Et je vais enlever des filles d'opéra!
Il sort en courant, l'épée brandie.
STRAFOREL.
Très bien!... Mais, maintenant, est-ce qu'on me paiera?
SCÈNE VII
STRAFOREL, BERGAMIN, PASQUINOT
STRAFOREL, regardant dans la coulisse.
Hé! là-bas! arrêtez!... En voici bien d'une autre!
Entrent Bergamin et Pasquinot, décoiffés, déchirés, comme après une lutte.
PASQUINOT, se rajustant et rendant à Bergamin sa perruque.
Voici votre perruque!
BERGAMIN.
Ouf! Et voici la vôtre!
PASQUINOT.
Vous comprenez qu'après de pareils procédés!... Voici votre jabot...
BERGAMIN, d'une voix sifflante.
Et vous me concédez Que revivre avec vous serait un sacrifice Trop grand pour qu'au bonheur de mon fils je le fisse!
PASQUINOT, voyant entrer Sylvette.
Ma fille!... Cachons-lui d'abord ce qu'il en est!...
SCÈNE VIII
LES MÊMES, SYLVETTE, puis BLAISE, LE NOTAIRE, LES TÉMOINS, VIOLONS et INVITÉS.
SYLVETTE, se jetant au cou de son père.
Papa, je ne veux plus épouser Percinet!...
Entrent le notaire pour le contrat, et des bourgeois endimanchés, témoins.
BERGAMIN.
Les témoins!... le notaire!... Au diable!
LES TÉMOINS, ahuris.
Hein?
LE NOTAIRE, avec dignité.
Ces paroles!...
STRAFOREL, au milieu du tumulte, ayant ramassé la facture jetée par Percinet.
Ma facture!... payez!... quatre-vingt-dix pistoles!...
Entrent des invités et trois violons jouant un menuet.
BERGAMIN, hors de lui, les bousculant.
Les violons!... Au diable!
Les violons continuent automatiquement leur menuet.
STRAFOREL, impatienté, à Bergamin.
Eh bien!... Je tends la main?
BERGAMIN.
Parlez à Pasquinot!
PASQUINOT.
Parlez à Bergamin!
STRAFOREL, soulignant les mots de la facture.
«_Un faux rapt mis en scène afin que l'on fiance..._»
BERGAMIN.
Ils sont défiancés! Donc, cela me dispense De payer.
STRAFOREL, à Pasquinot.
Mais, Monsieur...
PASQUINOT.
Que je vous donne un sol Maintenant que tout est rompu?--Vous êtes fol!
BERGAMIN, à qui Blaise est venu parler bas.
Mon fils!... parti!...
SYLVETTE, saisie.
Parti?...
STRAFOREL, qui remontait, s'arrête et la regarde.
Tiens! tiens!
BERGAMIN.
Courez! en chasse!
Il sort en courant, suivi du notaire et des invités.
SYLVETTE, très émue.
Parti!
STRAFOREL, redescendant en l'observant toujours.
S'il se pouvait que je rabibochasse Ensemble ces mignons... eh! peut-être...
SYLVETTE, tout d'un coup furieuse.
Parti? Ah! ça c'est un peu fort!
Elle sort, suivie de Pasquinot.
STRAFOREL, triomphant.
Straforel, mon petit, Pour te faire payer tes nonante pistoles, Ce mariage, il faut que tu le rafistoles!
Il sort. Les trois violons restés seuls au milieu de la scène jouent toujours leur menuet.
RIDEAU
ACTE TROISIÈME
_Même décor. On a apporté des matériaux pour la reconstruction du mur, qui est commencée au fond. Sacs de plâtre. Brouette. Auges et truelles._
_Quand le rideau se lève, un maçon travaille, accroupi, le dos tourné au public. Bergamin et Pasquinot, chacun de son côté, inspectent les travaux._
SCÈNE PREMIÈRE
BERGAMIN, PASQUINOT, UN MAÇON.
LE MAÇON chante en travaillant.
Tra laï deluriau...
BERGAMIN.
Ces ouvriers sont longs!...
LE MAÇON.
Deluriau, de lurot...
PASQUINOT, suivant ses mouvements avec satisfaction.
C'est cela! des moellons!...
BERGAMIN, même jeu.
Pouf! un tas de mortier!
PASQUINOT.
Paf! un coup de truelle!
LE MAÇON, faisant des roulades.
Deluriau delurie--ue--ue--ue--ue--ue--uel--le.
PASQUINOT, redescendant.
Belle voix! mais travail bien lent!...
BERGAMIN, redescendant aussi, avec un bonheur agressif.
Ha! ha! voici Un pan de commencé! Bon!
PASQUINOT, frappant du pied l'endroit non encore construit.
Demain même, ici, Le mur va de deux pieds sortir de terre!--O joie!
BERGAMIN, lyrique.
O cher mur, que bientôt, debout, je te revoie!
PASQUINOT.
Que dites-vous, Monsieur?
BERGAMIN.
Je ne vous parle pas.
Un temps.
Que faites-vous le soir après votre repas?
PASQUINOT.
Rien... Et vous?
BERGAMIN.
Rien non plus.
Un temps.--Ils se saluent, et se promènent.
PASQUINOT, s'arrêtant.
Alors, pas de nouvelles De votre fils?
BERGAMIN.
Mais non. Il court toujours.
PASQUINOT, poli.
Les belles Le désargenteront promptement,--et, bien sûr, Il reviendra.
BERGAMIN.
Merci.
Ils se saluent, et se promènent. Un temps.
PASQUINOT, s'arrêtant.
Maintenant que le mur Se relève, Monsieur, je veux bien vous permettre De venir quelquefois,--en voisin.
BERGAMIN.
Bien. Peut-être Vous ferai-je l'honneur...
Ils se saluent.
PASQUINOT, brusquement.
Eh bien! mais, dites donc, Venez faire un piquet?
BERGAMIN, suffoqué.
Ah!... oh!... hé!... mais, pardon, Je ne sais si je peux...
PASQUINOT.
Puisque je vous invite...
BERGAMIN.
Mon Dieu!... J'aimerais mieux un bésigue.
PASQUINOT.
Allons vite!
BERGAMIN, sortant derrière lui.
Vous me deviez dix sous de la dernière fois.
Se retournant.
Travaillez bien, maçon!
LE MAÇON, de toutes ses forces.
Tralaï!...
PASQUINOT.
Belle voix!
Ils sortent.
SCÈNE II
STRAFOREL, puis SYLVETTE.
Dès qu'ils sont sortis, le maçon se retourne, ôte son chapeau: c'est Straforel.
STRAFOREL.
Oui, maçon, je le suis,--puisque, sous ce grimage, Je m'introduis céans pour faire un replâtrage!
S'asseyant sur le mur commencé.
Le jeune homme est toujours au pourchas du roman; Mais on peut deviner, sans être nécroman, Qu'il reviendra bredouille et n'en menant plus large; Donc, tandis que la Vie elle-même se charge, Lui donnant de réel un salutaire bain, De décoquebiner un peu ce coquebin Et de le renvoyer ici tirant de l'aile, Moi, par une action savante et parallèle, Je travaille à guérir des goûts aventureux Sylvette.--Straforel, homme aux talents nombreux, Vous jouâtes souvent les marquis et les princes, Du temps où vous étiez sifflé dans les provinces! Ceci va nous servir.
Il tire de sa souquenille une lettre qu'il met dans l'ouverture moussue d'un tronc d'arbre.
Ah! quel remercîment, Pères, vous me devrez!
Apercevant Sylvette.
C'est elle!--A mon ciment!
Il se remet à gâcher et disparaît derrière le mur.
SYLVETTE apparaît, furtive, regarde si on la guette, puis:
Non, personne!...
Elle pose sur le banc de gauche sa mante de mousseline.
Aujourd'hui, trouverai-je la lettre?
Elle va vers un arbre.
Tous les jours, un galant inconnu vient en mettre Une, là, dans ce tronc par la foudre entr'ouvert, Et qui fait une boîte aux lettres peinte en vert!...
Elle plonge la main dans le creux de l'arbre.
Oui, voilà mon courrier.
Elle lit.
«_Sylvette, coeur de marbre! C'est le dernier billet que produira cet arbre, Pourquoi n'avez-vous pas, tigresse, répondu Au poulet que pour vous chaque jour j'ai pondu?_» --Hein! quel style! «_L'amour qui dans mon âme gronde..._»
Elle chiffonne nerveusement la lettre.
Ah! Monsieur Percinet s'en va courir le monde! Il a raison!--Et moi je ferai comme lui! Croit-on que je m'en vais mourir ici d'ennui? Mais qu'il vienne, celui qui m'écrivit ces choses! Que de ces verts buissons pleins de nids et de gloses Il surgisse soudain! et telle que je suis, --Sans même aller chercher un chapeau,--je le suis! A tout prix, maintenant, j'en veux, du romanesque! Qu'il vienne! ce Monsieur!--déjà je l'aime presque! Comme je lui tendrais les deux mains, s'il venait! Et comme...
STRAFOREL, apparaissant, d'une voix éclatante.
Le voilà!
SYLVETTE.
Au secours, Percinet!
Reculant à mesure que Straforel avance.
L'homme, n'approchez pas!
STRAFOREL, amoureusement.
Pourquoi cet air hostile?... Je suis pourtant celui dont vous aimiez le style, Tout à l'heure!... le trop favorisé mortel Dont le billet vous plut, et sur l'amour duquel Vous comptiez, si j'en crois les propos que vous tintes, Pour vous faire enlever et fuir loin des atteintes!
SYLVETTE, ne sachant que devenir.
L'homme!...
STRAFOREL.
Vous me prenez pour un maçon? Exquis! C'est exquis!--Sachez donc que je suis le marquis D'Astafiorquercita, fol esprit, coeur malade, Qui cherche à pimenter l'existence trop fade, Et voyage, façon de chevalier errant Auquel est un rêveur, un poète, adhérent! Et c'est pour pénétrer en vos jardins, Cruelle, C'est par amour pour vous que j'ai pris la truelle!
Il jette d'un geste élégant sa truelle, et, dépouillant vivement sa souquenille, ôtant son chapeau blanc de plâtre, apparaît dans un étincelant costume almavivesque. Perruque blonde, moustache conquérante.
SYLVETTE.
Monsieur!...
STRAFOREL.
Par un nommé Straforel, j'ai connu Votre histoire. Un amour insensé m'est venu Pour la pauvre victime, innocente étourdie, Contre qui cette ruse infâme fut ourdie!...
SYLVETTE.
Marquis!...
STRAFOREL.
Ne prenez pas cet air épouvanté... Du rôle qu'il joua ce gueux s'étant vanté, Je l'ai tué...
SYLVETTE.
Tué!...
STRAFOREL.
D'une seule estocade. D'être un justicier j'eus toujours la toquade!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Je vous comprends, ô cher coeur incompris! Vous voulez du roman, n'est-ce pas, à tout prix?
SYLVETTE.
Mais, Marquis!...
STRAFOREL.
Donc, c'est dit: ce soir, je vous enlève!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Et pour de bon!
SYLVETTE.
Monsieur!
STRAFOREL.
Ah! quel beau rêve! Vous avez consenti! Je l'ai bien entendu! Oui, ce soir nous prendrons notre vol éperdu! Si de votre papa la tête se détraque De douleur, c'est tant pis!...
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Si l'on nous traque --Car on poursuit le rapt avec sévérité,-- C'est tant mieux!
SYLVETTE.
Mais, Monsieur!...
STRAFOREL.
Tant mieux, en vérité! Nous pourrons fuir à pied par une nuit d'orage, Nos fronts nus sous la pluie et le vent faisant rage!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Et pour gagner un lointain continent, Nous nous embarquerons, Madame, incontinent!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Et loin, bien loin, dans quelque pays vierge, Où nous vivrons heureux sous la bure et la serge...
SYLVETTE.
Ah! mais...
STRAFOREL.
Car je n'ai rien! Vous ne voudriez pas Que j'eusse quelque chose!...
SYLVETTE.
Enfin!
STRAFOREL.
Nos seuls repas Seront du pain,--du pain mouillé de douces larmes!
SYLVETTE.
Pourtant...
STRAFOREL.
L'exil pour nous se fleurira de charmes!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Et le malheur pour nous ne sera qu'heur! Pas même une chaumière: une tente!... et ton coeur!
SYLVETTE.
Une tente?
STRAFOREL.
Eh bien, oui, quatre piquets, deux toiles... Ou, si vous préférez, rien du tout,--les étoiles!
SYLVETTE.
Oh! mais...
STRAFOREL.
Quoi! vous voilà prise d'un tremblement? Vous voudriez aller moins loin, probablement? Soit! nous vivrons cachés, ô ma Déité blonde, Seuls, ayant encouru la vindicte du monde! Ivresse!...
SYLVETTE.
Mais, Monsieur, vous vous êtes mépris...
STRAFOREL.
Les gens s'écarteront de nous avec mépris!
SYLVETTE.
Mon Dieu!
STRAFOREL.
Les préjugés sont faits pour qu'on les foule, Et nous serons heureux des mépris de la foule!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Je n'aurai pas d'autre occupation Que de vous raconter au long ma passion!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Bref, nous vivrons en pleine poésie! J'aurai de furieux accès de jalousie...
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Et vous savez, lorsque je suis jaloux, J'ai la férocité des chacals et des loups!
SYLVETTE, tombant anéantie sur le banc.
Monsieur...
STRAFOREL.
Si vous brisiez notre chaîne sacrée, Immédiatement vous seriez massacrée!
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Vous frissonnez?
SYLVETTE.
Ah! Dieu, quelle leçon!
STRAFOREL.
Est-ce du sang, corbacque! ou bien si c'est du son Qui court dans vos vaisseaux artériels!--Tonnerre! Vous m'avez un peu l'air d'une pensionnaire, Pour oser affronter ces destins hasardeux!... Ça, voyons, pars-je seul, ou partons-nous tous deux?
SYLVETTE.
Monsieur...
STRAFOREL.
Oui, je comprends, ma voix vous réconforte. Eh bien! nous partirons, puisque vous voilà forte. Je vous enlèverai, tout à l'heure, à cheval, En travers de ma selle... oh! vous y serez mal! Mais la chaise à porteurs, esthétique et commode, Dans l'enlèvement faux est seulement de mode!
SYLVETTE.
Mais, Monsieur...
STRAFOREL, remontant.
A tantôt!
SYLVETTE.
Mais, Monsieur...
STRAFOREL.
A tantôt! Le temps d'aller quérir un cheval, un manteau...
SYLVETTE, hors d'elle.
Monsieur!
STRAFOREL avec un geste immense.
Et nous fuyons de contrée en contrée!...
Redescendant.
O la longtemps rêvée et l'enfin rencontrée! L'âme à qui peut mon âme enfin dire: «Ma soeur!» A tantôt pour toujours!
SYLVETTE, d'une voix éteinte.
Pour toujours!
STRAFOREL.
O douceur! Vous allez vivre auprès de l'être aimé, de l'être Pour lequel vous brûliez avant de le connaître, Et qui, vous ignorant, pour vous se calcinait!
Avant de sortir, la voyant comme évanouie sur le banc.
Et maintenant, tu peux revenir, Percinet!
Il sort.
SCÈNE III
SYLVETTE, seule
Ouvrant les yeux.
Monsieur... Marquis... Non, pas en travers de la selle! Ayez pitié de moi,--non, je ne suis pas celle... Pas du tout!--Laissez-moi rentrer à la maison! Une pensionnaire: oui, vous aviez raison! Il n'est plus là!... Marquis!... Seule?... Ah! Dieu, l'affreux rêve.
Un temps. Elle se remet.
J'aime mieux que ce soit pour rire qu'on m'enlève!
Elle se lève.
Eh bien! Sylvette, eh bien, ma petite,--comment! Vous appeliez tantôt à grands cris le roman, Et, le roman venu, vous n'êtes pas contente?... Oh! la serge, l'exil, les étoiles, la tente!... Non, c'est trop!... Du roman, j'en voulais bien un peu, Comme on met du laurier dedans le pot-au-feu!... Mais c'est trop! Je ne puis supporter ces secousses. Je me contenterais d'émotions plus douces...
Le crépuscule violit vaguement le parc. Elle reprend son voile laissé sur le banc, s'en couvre la tête et les épaules, et, rêveuse:
Qui sait si?...
Percinet paraît. Il est en haillons, le bras en écharpe, se traîne à peine. Un feutre d'où pend, lamentable, une plume cassée, cache ses traits.
SCÈNE IV
SYLVETTE, PERCINET.
PERCINET, pas encore vu de Sylvette.
Je n'ai rien mangé depuis hier, Je tombe de fatigue,--et je ne suis pas fier. La fâcheuse équipée!... Ah! j'en ai vu de dures! Ce n'est pas amusant du tout, les aventures!
Il s'affaisse sur le mur. Son chapeau tombe et découvre sa figure. Sylvette l'aperçoit.
SYLVETTE.
Vous!