Les Romanciers d'Aujourd'hui

Part 9

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«C'est la verve parisienne. Oui, malgré la cohue cosmopolite qui emplit nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manière à lui de voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la fois très sceptique et très naïf, il a assisté à tant de choses que rien ne l'étonne plus, et pourtant il ne peut s'empêcher de courir à toutes les curiosités. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque guère dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie. Toujours leste, jamais embarrassé, il se tire d'affaire par une réflexion amusante; l'être auquel il a le plus peur de ressembler, c'est M. Prudhomme. Il écrit pour se divertir, sans prétention, sans banalité, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait volontiers au télégraphe sa rapidité; avec une concision toute boulevardière, il supprime les inutilités: c'est une politesse que d'être bref; en s'exprimant à demi-mot, l'écrivain semble compter sur l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait à voir un auteur développer sa pensée en long et en large et se servir des mots avec une virtuosité savante. Aujourd'hui on est pressé; on n'admet, en fait de mots, que le strict nécessaire; le temps est de l'argent; on se hâte, on se bouscule, on supprime au besoin même le verbe...[138].»

[138] Cf. _Revue bleue_ du 28 mai 1881.

Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de la _Vie parisienne_ s'y reconnaîtront aisément. Et qu'importe leur mépris des règles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de Sévigné ne la savait point.

CHAPITRE VIII

LES ROMANTIQUES

CHAPITRE VIII

LES ROMANTIQUES

_Léon Cladel.--Catulle Mendès.--Clovis Hugues.--René Maizeroy.--Jacques Madeleine.--Henry d'Argis.--M. de Souillac.--Jean Richepin.--Joséphin Péladan.--Villiers de l'Isle-Adam--Emile Bergerat.--Mme Judith Gautier.--Bertrand Robidou.--Jean Rameau.--Elémir Bourges.--Barbey d'Aurevilly._

Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les derniers romantiques, les grands «faiseurs de monstres» dont la race semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam, d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me guillotinassiez.» O psychologie! Jules Vabre écrit son _Essai sur l'incommodité des commodes_; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[139]; Philothée O'Neddy s'écrie dans _Feu et Flamme_: Les préjugés ont une telle puissance que si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse,

Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront Chacal...

Et la bonne et douce George Sand elle-même se résigne à «faire des monstres», puisque la mode du temps est aux monstres[140]. D'autres modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour reprises et rajeunies.

[139] Cette haine du bourgeois est bien caractéristique. Vous la retrouverez chez presque tous, et c'est en particulier le thème favori de M. Richepin et de M. Barbey d'Aurevilly.

[140] «Pendant longtemps, dit M. Emile Faguet, George Sand a reçu et reflété. En 1831, elle disait gaiement: «Les monstres sont à la mode, faisons des monstres.» Les monstres de George Sand ne pouvaient pas être très monstrueux; mais c'étaient, en effet, des êtres bien extraordinaires.» _Etudes littéraires sur le XIXe siècle_, art. George Sand.

I

D'abord Léon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tête de Christ. La tête émerge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et démesuré, les jours de pluie. Ce costume-là est déjà une indication.

Les titres de ses livres sont aussi très particuliers: _Raca_, _Les Va-nu-pieds_, _N'a qu'un œil_ (que ce candide proposa comme feuilleton à la _République française_ de Gambetta), _Mi-diable_, _Une brute_, _Gueux de marque_, _Le Bouscassié_, _L'homme de la Croix-aux-bœufs_, _Kerkadec le garde-barrière_. Tout cela sonne terriblement. Et à la vérité, les héros de M. Cladel sont à la fois terribles et horribles. C'est la lignée de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie très affinée pour y être sensible. Et peut-être n'est-ce point le cas de M. Cladel, ni des romantiques en général.

Et comme il voit les êtres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant comme la nature décrite par M. Cladel, si ce n'est peut-être l'histoire commentée par lui[141]. Je renvoie sur ce point à _N'a qu'un œil_, dont les très calamiteuses aventures se déroulent à la veille de la Révolution. Il est malaisé d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols, meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met à cette besogne une candeur de petit garçon épelant dans une école primaire la leçon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si les choses lui apparaissent ainsi. La réalité se déforme naturellement pour lui, comme pour ces bœufs dont on dit qu'ils voient les objets quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il écrit de même. Sa phrase, pareille à ces grosses souches raboteuses, éclate en jets et en enchevêtrements de toute sorte. C'est inextricable; on y étouffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son œuvre? Hélas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part M. Halévy? «Langlade était l'auteur de la plus grande phrase de toute la littérature française: cette phrase avait 72 lignes.»--Et c'est tout ce que la postérité se rappelait de Langlade.

[141] Voyez par exemple, pages 209 et suiv. _N'a qu'un œil_. Il y a aussi le latin de M. Cladel. Page 198 du même livre: _salve, regina; salve, rege_ (pour _rex_), etc. Observez que le livre commence ainsi: «Xénophon, Horace, Virgile, Tacite, Juvénal, Esope, Aristophane, Eschyle, Sophocle, Euripide, Homère, et tous les autres classiques, grecs et latins, m'avaient excédé terriblement.» On le croirait.

II

Mais M. Catulle Mendès restera. Il restera, parmi les romantiques de la dernière heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du décalque. Son tempérament ne le disposait à aucun genre bien particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait naturaliste ou symboliste avec une égale souplesse. Car c'est un merveilleux virtuose, capable de se plier à toutes langues et de les parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a à bien prendre qu'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualité, une sensualité raffinée et d'autant plus excitante, qui n'est pas là seulement pour chatouiller et gagner la clientèle, mais qui s'épand aussi, je crois, par quelque vice de l'encéphale. Dans ce genre, les amateurs possèdent de lui toute une bibliothèque de chaise longue: _Pour lire au bain_, _Tendrement_, _Lili et Colette_, _les Iles d'amour_, _Le nouveau décaméron_, de ces livres comme les aimait la belle dame de Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les peut lire que d'une main[142]. La plupart de ces livres sont, au reste, de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (_Zo'har_, _la Première maîtresse_, etc.), la veine libertine coule tout aussi large. Mettons à part, si vous voulez, un livre entièrement beau et sain: _Les mères ennemies_.

[142] L'œuvre de M. Mendès «est quelque chose comme la villa d'Hadrien, qui contenait des réductions de tous les monuments de l'univers. Seulement, dans l'édifice composite, vous trouverez un coin décoré d'un goût bien personnel, et c'est l'alcôve.» J. Tellier (_Nos poètes_, p. 204).

Malheureusement, il n'est pas que cette littérature n'ait fait école. M. Clovis Hugues, qui fut mieux inspiré, jadis, a donné dans _Madame Phaéton_ une contrefaçon assez réussie des romans de M. Mendès. C'est suffisamment lubrique et atourné. Je crois bien que le délicat M. Maizeroy relève aussi du genre. Sur le champ littéraire, tout au moins, l'auteur de _Deux amies_[143] peut tendre le petit doigt à l'auteur de _Zo'har_. En somme, toutes ces classifications reviennent à: dis-moi qui te lit, je te dirai de qui tu procèdes. Ce qui fait que M. Jacques Madeleine avec _Un couple_, M. d'Argis avec _Sodome_, et M. de Souillac, avec _Zé Boïm_, pourraient bien appartenir à la même école d'indécence et de préciosité.

[143] Et de _Bébé Million_, et du _Boulet_, de _P'tit-mi_, des _Deux femmes de mademoiselle_, etc., etc.

III

Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari, celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original.

C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu aussi clair en lui. Rhétoricien, il l'est, par une virtuosité de langue au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent Dickens[144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas supérieur[145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues font penser à Mérimée[146]; par le heurté et le vif de quelques analyses, il dépasse Vallès[147]; d'autres fois,--moins souvent--c'est M. de Montépin en personne qu'il nous présente, mais un Montépin correct et presque académisable[148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il n'ait atteinte quand il a voulu. _Sœur Doctrouvé_ est la merveille du genre. Dans les premières pages de _Césarine_, rien que par sa notation nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur physique. Rhéteur donc, si vous voulez, mais assurément un maître rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et le culte aussi des grandes choses naturelles[149].

[144] Voir, par exemple, le début de _Sœur Doctrouvé_.

[145] Voir la confession du pape dans _Les Débuts de César Borgia_.

[146] Cf. _Les Débuts de César Borgia_.

[147] Cf. _La Glu_; _Madame Andrée_.

[148] Cf. _Monsieur Destrémeaux_; _Une Histoire de l'autre monde_.

[149] Remarquez qu'il y a presque toujours un saltimbanque dans ses livres. Vous en trouverez dans _Les Braves gens_, dans _Miarka_, dans les _Morts bizarres_, dans la _Chanson des gueux_, dans _Monsieur Destrémeaux_, dans _Une Histoire de l'autre monde_, etc.

Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion, toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit en algèbre la solution des équations du 3e degré. M. Péladan n'a fait, que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous ce titre général: _La décadence latine_, une série de romans[150] qu'il est permis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...

[150] Cf. _Curieuse_, _Le Livre suprême_, _L'Initiation sentimentale_, etc.

Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie guère du chevalier, mais pour le «penseur» comme on dit, c'est le plus beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je sache[152]. Affectation? Et de quel autre mot d'abord veut-on que j'appelle tout cet étalage de guillemets, de tirets, de points de suspension et de lettres italiques et majuscules, où M. de Villiers cherche ses effets les plus sûrs?--«L'Année Dernière, Au Clair de Lune, au Colosseum, la Petite Voix Séduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-là), Mon Bon Ami, etc., etc.»--La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour le ridicule et le creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et déroutée, elle pourrait être tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car, même ce procédé-là, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste, sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du Homais de Flaubert, sorti lui-même du pharmacien anonyme d'_Hermann et Dorothée_[153]; son macabre fait sourire à côté de celui de Poë, et, dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154], lui est vingt fois supérieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop bien jugé lui-même, le jour qu'il l'a fait consister en «d'étranges consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de signification».

[151] Mort depuis. Ses principaux livres sont: _Les Contes cruels_, _L'Amour suprême_, _L'Eve future_, _Axël_, etc.

[152] N'est-ce pas à propos de son _Nouveau Monde_, que M. Weiss écrivait: «Dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas seulement donné la peine de les comprendre. On est luministe et immenséïste. On fait... des romans réfractaires, sans pieds ni têtes, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est, exactement, superbement comme elle est..»

[153] Le rapprochement, que je ne fais qu'indiquer ici (le premier, je crois), mériterait d'être suivi avec quelque développement. C'est tout un, le pharmacien de _Madame Bovary_ et celui de _Hermann et Dorothée_.

[154] Voir particulièrement _Le Vol de l'éléphant blanc_, de Marc Twain, et _La Légende de l'éléphant blanc_, de M. de Villiers.

IV

On peut grouper encore à cette place, sous la rubrique «romantiques», quelques écrivains, comme M. Bergerat ou M. Elémir Bourges, dont le romantisme se tempère d'observation. Ce ne sont point des romantiques «purs»; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intérêt.

M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe au _Figaro_ du pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-là, M. Bergerat est «zutiste», et c'est un peu lui qui a créé le groupe ou qui l'a baptisé, tout au moins. Romancier, il rentre dans le rang. Voir _Le viol_, où il y a le souvenir de _Mlle de Maupin_. _Le petit Moreau_ est une étude à part (très honnête, très discrète, attristée et douce) du sentiment maternel.

Mme Judith Gautier, fille du grand Théo et belle-sœur de M. Bergerat[155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses «salons», ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dans _Le lion de la victoire_ et dans _La reine de Bengalore_.

M. Bertrand Robidou, qu'on connaît moins[156], a prodigué dans tous les genres, histoire, philosophie, roman, théâtre, poésie, un talent qui semble n'avoir rien perdu à se répandre sur un objet si vaste. Ses vers sont fort beaux, particulièrement l'épisode d'_Elohim et Jaweh_ que cite M. Jules Tellier (_Nos poètes_). Dans le roman, n'eût-il écrit que la _Dame de Coëtquen_, qu'il mériterait une place distinguée entre ses confrères. Mais je recommanderai surtout de lui _Les Mériahs_, où j'ai trouvé sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique très profond.

[155] Plus, épouse divorcée de M. Catulle Mendès.

[156] On trouvera sur M. Robidou de bons articles de M. Mario Proth et de M. Oscar Comettant. J'y renvoie. Tout récemment, son _Histoire du clergé pendant la Révolution_ a fait faire un pas considérable à l'étude de ce grave problème.

M. Jean Rameau est aussi un poète, et ses débuts firent quelque fracas, voici quatre ans. Comme romancier, on cite de lui _Possédée d'amour_ et le _Satyre_. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout à fait indigne de M. de Montépin, et telles pages, dans le premier, atteignent au dramatique sombre de Ponson du Terrail.

Le cas de M. Elémir Bourges mériterait une dissertation à part qui pourrait s'intituler: _Comment on ne doit pas se faire un style_[157]. Voici un romancier plein de vie, très au courant de son art, expert au groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier rencontre par surcroît une donnée de premier ordre, quelque chose, si vous voulez, comme la donnée des _Rois en exil_. Bien entendu que le sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution archaïque à la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-là, et pour traiter ce sujet-là, avec ces qualités-là, il ira emprunter à Saint-Simon (voyez la belle idée), au maître du style soudain, primesautier, tout en à-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la négligence, quoi? Ses incorrections, ses négligences d'abord; il se fera un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il étudiera méticuleusement jusqu'aux places des _que_, des _si_, des virgules; il s'embrouillera à plaisir d'incidentes; il ne risquera de métaphores qu'autant qu'elles auront déjà servi aux _Mémoires_; et ainsi pendant trois cents pages. Le résultat, c'est qu'un lettré ne saurait lire toutes ces belles choses, ramené qu'il est perpétuellement à leur origine, et que voilà trois cents pages et bien du talent de gaspillés.

[157] Je laisse de côté ici _Sous la hache_, sorte de roman révolutionnaire dans le genre un peu usé du _Quatre-vingt-treize_ de Hugo. L'auteur confesse lui-même qu'il s'agit d'un fond de tiroir.

V

J'ai gardé pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey d'Aurevilly.

M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paraître notre contemporain. Voilà quatre-vingt et un ans qu'il se meurt à petit feu d'être né dans ce méchant siècle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit ses volumes sont encore le seul prétexte qu'il ait trouvé à vivre.

Du moins, on l'a «distingué». Il dit d'un de ses héros qu'il était pareil à un portrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet air-là, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne cet archaïsme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche à pois d'or, dont il épinglera méticuleusement les ailes sur son pourpoint de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre son _Memorandum_, et j'y lis de huit pages en huit pages: «Le coiffeur est venu.» J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beauté qui n'est point, pour parler sa langue, la beauté niaise et tempéramenteuse d'Antinoüs, mais la beauté insolente, impériale, juanesque, qu'il donne, comme un peu de lui, à ses héros Mesnilgrand et Ravilès. Porter beau est pour lui une première manière de se «distinguer», dans ce siècle où la figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, «s'en va comme tout le reste»[159]. Et, par le reste, entendez les mœurs, la suprématie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez nous «ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos pères»[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est étudié à fond. Il est donc aristocrate, et c'est sa seconde manière de se «distinguer.» Son aristocratisme consiste surtout à dire: Tudieu! Il est le dernier gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voilà un joli juron: Tudieu! Mais il a aussi un répertoire de phrases sévères sur la civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y découvre «que des usines et des latrines[161].» C'est bien dur. Les «classes moyennes» le dégoûtent. «Bourgeois, cela dit tout[162].» Monsieur Thiers, fi! Odilon Barrot, pouah! Ils étaient petits, laids et honnêtes. Sodérini, qui fut gonfalonnier à Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'étant conservé très beau dans le portrait de Vinci. Et Sodérini fut bon catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet aristocrate s'est fait une troisième et dernière «distinction» de son catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes âmes, et où il entre des hystéries, du sadisme et de la diablerie, un catholicisme à la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En vérité, et quoi qu'il dise, bien en a pris à M. d'Aurevilly de naître notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver à son goût ce genre de dévotion-là[163].

[158] Cf. _Les Diaboliques_.

[159] Cf. _Memorandum_.

[160] Cf. Idem.

[161] Cf. _Memorandum_.

[162] Voir la note 141 de la page 273.