Les Romanciers d'Aujourd'hui

Part 10

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[163] Barbey d'Aurevilly est mort récemment. Ce fut, du reste, et sous toutes les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, un véritable écrivain, un de ceux qui ont leur marque particulière, la fleur de coin dans l'expression à quoi on reconnaît les batteurs de style. Voir _L'Ensorcelée_, _Une vieille maîtresse_, _Les Diaboliques_, _Un prêtre marié_, _Ce qui ne meurt pas_, etc. Peut-être aussi qu'il ne m'eût point fallu tant m'attacher à ce dandysme et à ce diabolisme. Je me demande maintenant si c'est bien là tout l'homme, la synthèse de cette «âpre et solitaire destinée», dont a parlé M. Bourget, et à laquelle «le grand Barbey» aura dû «de séjourner dans un monde de visions magnifiques et de conserver une superbe intégrité de sa pensée». J'hésite; je ne serais pas éloigné de croire que c'est plutôt l'extérieur, la surface, l'enveloppe, ce qu'il voulait montrer de lui pour occuper les yeux. Et il peut se vanter d'avoir réussi, et que c'est bien ainsi qu'il n'a cessé d'apparaître à ses contemporains. Sa vraie vie, nul, dit-on, ne sait ce qu'elle a été. Elle tient peut-être dans ce _Too late_ (trop tard!) dont il fit sa mélancolique devise. L'autre, au contraire, sa vie extérieure, il l'a étalée avec une complaisance si marquée qu'on peut le soupçonner de l'avoir fait exprès pour détourner des curiosités gênantes.

CHAPITRE IX

LES ÉCLECTIQUES

CHAPITRE IX

LES ÉCLECTIQUES

_Hector Malot.--Victor Cherbuliez.--Jules Case.--Albert Delpit.--Ernest Daudet.--Camille Le Senne.--Adolphe Belot.--Mario Uchard.--Francisque Sarcey.--François Coppée.--Amédée Pigeon.--Edouard Cadol.--Paul Perret.--Mme de Peyrebrune.--Gustave Toudouze.--Albert Cim.--Léon de Tinseau.--Charles Foley.--Léon Tyssandier.--Ph. Audebrand.--Gaston Bergeret.--Charles Beaumont.--Jacques Normand.--Marcel Sémezies.--Henry Baüer.--Hippolyte Buffenoir.--Henri Beauclair.--Louis Tiercelin.--Alfred Bonsergent.--Alain Beauquesne.--Jules Hoche.--Jules Vidal.--Gilbert Stenger.--Victor Meunier.--L. Martin-Laya.--Gustave Vinot.--Saint-Maxent.--Armand Charpentier.--A. Richard.--Antoine Mathivet.--Yveling Rambaud.--De Beausire-Seyssel.--Georges Ohnet._

Les écrivains que voici n'appartiennent, je crois, à aucune école bien déterminée. Ce ne sont ni des idéalistes, ni des impressionnistes, ni des symbolistes. Ils n'ont point de formule; ce sont simplement des romanciers, et comme on était romancier avant tous ces pugilats d'écoles, c'est-à-dire avec l'unique préoccupation d'intéresser. Balzac, que l'on accapare, pourrait bien être leur vrai patron[164]. Il fut comme eux et d'abord un grand agenceur de drames; si la part d'observation est la plus forte dans ses livres, elle y est bien mêlée: réalisme, fantaisie, mysticité, il entre bien des éléments dans la composition de ce colosse. Il ne se raisonnait pas; il produisait. C'était tout, excepté un romancier à système. Aussi sa vraie lignée, peut-être n'est-ce point, malgré l'apparence, M. Zola et M. de Goncourt, et point davantage M. Bourget; mais plutôt M. Malot, M. Delpit, M. Case. Je ne dis point que ceux-là soient restés étrangers à toute préoccupation d'école. Le courant a réagi certainement sur eux dans un sens ou dans l'autre, et suivant que leur nature les disposait à l'idée ou au fait. Mais ils n'ont point penché tout entiers d'un côté ni de l'autre; ils sont restés des éclectiques. Ne sourions point du genre: s'il n'a pas produit de chefs-d'œuvre, il a produit plus d'une œuvre vive, sensée, intéressante. Sans autre discipline que la naturelle, il s'est développé à côté des genres classés et tranchés. Les chefs-d'œuvre sont rares partout. Heureux, dirons-nous avec Sainte-Beuve, le roman, fût-il inégal, où il y a de la vérité et qu'a visité la grâce!

[164] On se reportera sur Balzac à l'étude de M. Emile Faguet, dans ses _Ecrivains du XIXe siècle_.--M. Nettement l'appelle d'une belle expression: «le poète des faits».

HECTOR MALOT.--C'est M. Taine qui fit la réputation littéraire d'Hector Malot dans un article resté célèbre du _Journal des Débats_. J'y renvoie le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et comment il l'établit dans la succession de Balzac. Pour la fécondité, peut-être (Le seul énoncé des livres de M. Malot prendrait toute une page: _Zyte_, _Micheline_, _Les millions honteux_, _Ghislaine_, _Le sang bleu_, _Le lieutenant Bonnet_, _Une belle-mère_, _Clotilde Martory_, _Sans famille_, _Madame Obernin_, etc.), pour la langue, qui est chez M. Malot plus franche, plus ferme, moins mêlée que chez Balzac, pour le tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la variété des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette puissance créatrice, cette rude et indélébile empreinte que Balzac applique à Rubempré, à Gobsek, à Vautrin, à Ursule Mirouet, au vieux Grandet et qui les fait reconnaître entre tous pour ses fils et filles, je pense qu'il n'en faut point trop parler à M. Malot.

VICTOR CHERBULIEZ[165].--Et parlons-en bien moins encore à M. Cherbuliez. Il serait le premier à sourire; il se prend si peu au sérieux qu'il sourit à chaque instant de lui-même. Que par bonne fortune il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Têterol, ou sur un cas de vraie passion, comme dans _Ladislas Boski_, la préoccupation de l'esprit le point, le retourne, l'enlève à la réalité entrevue. Et le voilà qui part à tout railler, mais avec tant de grâce, de finesse, une politesse de si bon ton, qu'on est vite consolé du change. Il se peut même, après tout, que ce soit là son grand charme. Du moins, pour le _Comte Kostia_, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut être qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des délicats.

[165] Principales œuvres: _Le Comte Kostia_, _La Ferme du Choquard_, _L'Aventure de LadisLas Boski_, _Olivier Maugand_, etc. Valbert, le délicat «essayiste» de la _Revue des deux mondes_ n'est autre, comme on sait, que M. Cherbuliez. Se reporter sur M. Cherbuliez à un excellent article de M. André Bellessort (_Chroniques_, no d'oct. 1888.)

JULES CASE[166].--Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une place très honorable dans le roman contemporain. Je citerai particulièrement de lui _Bonnet-Rouge_ et _Une Bourgeoise_. Le premier de ces romans est une étude de psychologie politique: Olivier Dathan, le héros de _Bonnet-Rouge_, à force de compromissions et de volte-face, devient un personnage; le second roman, une étude d'adultère, s'agite dans un milieu manufacturier. Talent réfléchi, bien littéraire, répugnant à la grossièreté sans dédaigner l'exactitude, ami de l'idée qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre à nous dans ces deux romans comme un des bons disciples de Balzac.

[166] Cf. _La petite Zette_, _Une Bourgeoise_, _La fille à Blanchard_, _Bonnet-Rouge_, etc.

ALBERT DELPIT[167]; ERNEST DAUDET[168]; _Camille le Senne_[169]; _Adolphe Belot_[170].--Je goûte moins M. Albert Delpit, dont le tempérament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de mélodramatique. Sa langue reste médiocre; c'est cette langue semi-poétique que vous connaissez, et qui est toute tissue de métaphores courantes (_Les barques comme des mouettes frileuses_, etc. Et pourquoi _frileuses_?) On peut lui reprocher encore d'être trop docile à l'actualité dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple, _Solange de Croix-Saint-Luc_, qui est la mise en œuvre du triste drame de Solesmes. L'inconvénient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art à la réalité; le romancier n'est plus son maître, mais une manière de juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici à cette question du «reportage dans le roman», qui a pris tant de gravité en ces dernières années. Les romanciers du genre de M. Delpit,--et ils sont nombreux, depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu'à M. Adolphe Belot,--«commencent, dit M. Brunetière[171], par faire une espèce d'enquête générale sur l'état de l'opinion. Quel est l'événement parisien de l'année dernière dont le retentissement dure encore ou dont on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? Et quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume?» Et la question résolue, vous voyez paraître ou _Solange de Croix-Saint-Luc_, de M. Delpit, ou _Défroqué_, de M. Ernest Daudet, ou _Louise Mengal_, de M. Camille Le Senne, ou _La bouche de Madame X..._, de M. Belot. Que ce souci de l'actualité, ce soin de flatter le goût du public, ôtent de ses moyens au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive ainsi que des romanciers bien doués, ayant, comme M. Ernest Daudet, la vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme M. Le Senne, une psychologie très sûre, servie par une langue très suffisante, se condamnent à des sujets de rencontre auxquels leur talent ne les préparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne descendent pas, pour flatter des goûts pires, à l'étude de simples cas pathologiques[172].

[167] Cf. _Solange de Croix-Saint-Luc_, _Disparu_, _Mademoiselle de Bressier_, _Le fils de Coralie_, _La Marquise_, _Les Fils du siècle_, etc.

[168] Cf. _Défroqué_, _Jean Malory_, _La baronne Almati_, _Gisèle Rubens_, etc.

[169] Voir, en plus des livres que M. Camille Le Senne écrivit en collaboration avec M. Edmond Texier (_La Dame du lac_, _Le Mariage de Rosette_, _Les Idées du docteur Simpson_, etc.), _En Commandite_ et _Louise Mengal_. Ce dernier livre met en scène un peintre homme du monde de l'avenue de Villiers. C'est un des sujets les plus fréquemment traités par nos romanciers.

[170] Cf. _Les Cravates blanches_, _Le Chantage_, _Courtisane_, _La bouche de Mme X..._, _Mademoiselle Giraud ma femme_, _Alphonsine, Hélène et Mathilde_, etc., etc.

[171] Cf. le _Roman naturaliste_ (Art.: _Le Reportage dans le roman_).

[172] Ainsi _Mademoiselle Giraud, ma femme_.

MARIO UCHARD.--C'est là, du reste, un courant. Que si notre littérature a des excès, ce n'est point de pudeur. Nos pères souffraient de la métaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M. Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard lui-même ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et étroite morale et que ce ne sont point des livres à mettre aux mains des jeunes filles que _Mon oncle Barbassou_ et _Inès Parker_. Par exemple, il n'y a rien à dire à _Mademoiselle Blaisot_, non plus qu'à _Joconde Berthier_. M. Uchard n'a peut-être point une imagination très puissante; mais je lui reconnaîtrai bien volontiers ce qu'on lui reconnaît ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant tout de même, l'art de narrer des choses simples en une langue aisée.

FRANCISQUE SARCEY.--Portez les qualités précédentes au degré éminent qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la caractéristique de son talent. On le connaît assez peu pour romancier; le feuilletoniste, chez lui, a eu tôt fait d'accaparer toute l'attention. Avez-vous entendu parler d'_Etienne Moret_, du _Piano de Jeanne_, de _Deux amis_, de _Qui perd gagne_? Pourtant, il y a quelque vingt années, et quand le feuilletoniste n'était qu'en bouton, _Le piano de Jeanne_ et _Qui perd gagne_ récréèrent fort nos parents. Ils pourraient encore délasser les fils. Ils furent publiés dans le _Journal illustré_, où ils eurent le succès que méritait cette langue alerte, franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour heureux dans l'agencement du drame et la présentation des personnages. L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un peu lui-même cousin du bon Pons; dans les _Deux amis_, il figure un Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. Son _Etienne Moret_ doit être mis à part: c'est une étude très sérieuse, attristée souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on dédaignât moins ces jolies œuvres, vives, vraies, intéressantes, et je voudrais que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et d'originalité qu'on ne croit à être, en prose comme en vers, un homme de bon sens.

FRANÇOIS COPPÉE.--Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand Bernard: Henriette Perrin était couturière; Armand Bernard était étudiant. Ils se rencontrèrent une après-dînée de dimanche devant l'hôpital Laënnec; ils marchèrent quelque temps côte à côte; il lui prit le bras et elle ne sut pas résister. Ils dînèrent chez Lavenue; ils firent leur promenade de noces sous les étoiles, serrés l'un contre l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, «ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit». Henriette avait dix-neuf ans; Armand en avait vingt. «Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de colombe. Mais si tendrement aussi!» Et des jours, des semaines, des mois passèrent. Mme Bernard avait surpris le secret de son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fièvre typhoïde; il mourut. Et Henriette aussi mourut[173]...--O poète, j'ai vu des yeux chers qui pleuraient sur la destinée d'Henriette et d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et éternelle histoire revive avec vous dans sa fraîcheur et sa grâce premières? Bénie soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidélités, vous restez toujours notre poète, le poète des jeunes cœurs, des jeunes amours, douces et brèves, l'enchanteur des mélancolies confuses de la vingtième année...

[173] Voir avec _Henriette_ les _Contes en prose_ de M. François Coppée.--Tout dernièrement (trop tard pour mon texte) l'_Illustration_ a publié de lui un nouveau roman. Le héros du livre, Amédée Violette, ne laisse pas que de présenter certains rapports d'esprit avec l'auteur. Monographie attachante, au demeurant, écrite dans cette jolie langue souple et dorée que vous connaissez bien, avec je ne sais quelle vague tristesse, comme un rappel de souvenirs, la gloire perdue, l'oubli qui vient.. Le livre s'appelle: _Toute la jeunesse_.

AMÉDÉE PIGEON.--Un poète encore, si délicat, si triste, comme souffrant, qu'on connaît à peine et qu'il faudrait admirer. Le connaît-on beaucoup plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon âge qui ont lu _Femme jalouse_, qui ont vécu avec le poète dans la tragique intimité de Mme Fauvel et deviné un frère d'esprit dans la pâle et douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitôt cette pénétrante analyse. M. Pigeon n'a rien publié depuis _Femme jalouse_. J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une observation aussi sûre que la sienne, une langue si déliée, devraient trouver à s'exercer à l'aise dans ce libre domaine de l'analyse psychologique.

Et voici d'autres écrivains, gens de talent, un peu mêlés, que je ne puis, je crois, mieux cataloguer que dans les éclectiques: d'abord, M. Edouard Cadol. Romancier honnête et d'une bonne humeur continue, on lui doit entre autres livres de mérite, _Gilberte_, _La revanche d'une honnête femme_, _Les parents riches_. La caractéristique de ses livres, c'est qu'ils sont déjà tout découpés pour la scène;--M. Paul Perret (_Ni fille, ni vierge_, _Sœur Sainte-Agnès_, _Le roi Margot_). Ses affabulations sortent du domaine courant et présentent presque toujours au dernier chapitre quelque péripétie inattendue[174];--Mme de Peyrebrune (_Gatienne_, _Mlle de Trémor_, _Une séparation_, _Victoire la Rouge_, _Les ensevelis_, etc.). «Mme de Peyrebrune est un esprit vivant, dit M. Jules Lemaître, actif, curieux, infatigable, ouvert à toutes les impressions.» Ses meilleurs romans sont un compromis entre le roman romanesque et le roman d'observation;--M. Gustave Toudouze (_Le ménage Botsec_, _Toinon_, _Le pompon vert_, _Fleur d'oranger_). M. Toudouze est un romancier à thèses; du moins apporte-t-il à leur développement un talent d'écrivain et une conscience d'analyste très appréciables. J'ai déjà cité _Le pompon vert_ comme un de nos bons recueils de nouvelles[175]; je citerai _Fleur d'oranger_ comme un roman qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalité;--M. Albert Cim (_Service de Nuit_, _Un coin de province_, _Institution de demoiselles_). M. Cim s'entend à camper en pied des figures de grotesques et de déclassés qui ne laissent pas que d'avoir leur mérite;--M. Léon de Tinseau (_Ma cousine Pot-au-Feu_, _Montescourt_, _Madame Villeféron jeune_, etc.). M. de Tinseau s'est cantonné dans la province, qu'il a rendue çà et là d'une manière amusante et fine. _Montescourt_ est la peinture d'une petite ville pendant la période électorale; il est dommage que M. de Tinseau mêle des histoires d'enlèvement à ces jolis croquis sans prétention;--M. Charles Foley (_Risque-tout_, _La Course au mariage_, etc.). «Ce dernier livre, dit M. Adolphe Brisson[176], est une étude, prise sur le vif, de ce monde cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoyé. A ses qualités d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action piquante et mouvementée»;--M. Léon Tyssandier (_La première passion_, _La femme du préfet_). L'auteur a aussi collaboré au roman posthume de Henri de Pène: _Demi-crimes_. Son roman de début, _La première passion_, bien accueilli de la critique, accuse une langue originale, un sentiment très vif des choses de l'amour et une très réelle connaissance des dessous parisiens.--Enfin et pour être fidèle à ma conscience d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[177], _Provinciale_, par M. Gaston Bergeret, _Le cahier de Marcel_, par M. Charles Baumont, _La Madone_, par M. Jacques Normand, _L'Impasse_ et _L'Etoile_, par M. Marcel Sémezies, _Une comédienne_, par M. Henri Baüer, _Le député Ronquerolles_, par M. H. Buffenoir, _Le pantalon de Mme Desnoux_ (un livre très amusant, un peu tourné à la charge), par M. Henri Bauclair, _La Comtesse Gendelettre_ (une étude de ville d'eaux, très fouillée et très mordante), par M. Louis Tiercelin, _Madame Caliban_ et _Bébelle_, par M. Alfred Bonsergent, _L'Ecuyère_ et _La maréchale_, par M. Alain Beauquesne, _Le vice sentimental_, par M. Jules Hoche, _Un cœur fêlé_, par M. Jules Vidal, _Une fille de Paris_ et _Maître Dufresnoy_, par M. Gilbert Stenger, _Miracle_, par M. Victor Meunier, _Yvon d'Or_ et _Monsieur de Joyeuse_, par M. L. Martin-Laya (avec dédicace à Chambige), _La marquise de Rozel_, par M. Gustave Vinot, _Une jeune fille_ (roman à thèse et à thèse bien soutenue), par M. Saint-Maxent, _Le bonheur à trois_ (autre roman à thèse, lui, elle et l'autre) par M. Armand Charpentier, _Peur de la vie_ (dont la morale optimiste quand même est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par M. Richard, _L'assassin de Monsieur Le Doussat_, par M. Antoine Mathivet, _Achille Robineau_ (monde de la bourse) par M. Yveling Rambaud, _Un mariage parisien_, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie qu'on m'excuse d'arrêter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les «manquants», il sera plus simple de se reporter au _Journal général de la librairie_. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges Ohnet[178].

[174] Je note que Sainte-Beuve appréciait fort la «sensibilité» de M. Paul Perret. Cf. _Nouveaux lundis_, t. V (art. _Feuillet_).

[175] Voir le chapitre I, p. 33.

[176] On trouve en tête du livre une préface de M. Adolphe Brisson, où l'intelligent critique recherche et démêle les causes du pessimisme contemporain dans ses rapports avec la littérature. J'en détache la conclusion, qui me paraît trouver sa place ici:

«La plupart des jeunes écrivains... repoussent violemment les traditions du roman d'hier. Ils répudient, avec une véhémence un peu ridicule, l'idéalisme de George Sand et la fantaisie de Dumas père. Ils ne veulent pas que le roman ressemble à une œuvre d'imagination. Ils n'admettent pas que l'écrivain puisse pétrir à son gré la réalité, inventer des caractères, interpréter la nature et l'embellir. Ils exigent qu'il la suive pas à pas. Entre leurs mains, le roman revêt un caractère purement psychologique; l'analyse y remplace l'invention; l'observation patiente des milieux y tient lieu des belles imaginations. En un mot, le roman n'est plus un écrit; c'est une étude, une copie désintéressée de la vie contemporaine. L'auteur dissèque avec amour l'âme, ou pour mieux dire, le tempérament de ses héros; il en démonte les ressorts cachés; il en fait vibrer les fibres secrètes; il le met à nu devant nous.

«Cette anatomie morale n'est pas sans dangers. Celui qui procède à ces analyses s'y livre avec passion, et, par cela même, les pousse trop loin, au delà des limites raisonnables. Après avoir étudié les grands mouvements de l'âme humaine, il passe aux secondaires, puis aux plus petits. Une tendance secrète l'attire vers les exceptions physiologiques et psychologiques. Les monstres le tentent, l'intéressent; il aime mieux peindre les déviations de l'amour que l'amour lui-même; il se grise avec ses recherches. Il lui semble qu'il n'atteint jamais la vérité, qu'il ne fouille jamais assez profond, et la crainte qu'il a d'être banal et superficiel le conduit tout droit aux complexités bizarres. De là, cette psychologie affinée, maladive, étrangement subtile, qui s'étale dans les romans de M. Huysmans, et dans les derniers livres des Goncourt. Enfin, pour exprimer ces sensations anormales, ces nuances infinies de la pensée et du sentiment, les mots usuels ne suffisent plus. On en invente; on crée ces épithètes extraordinaires, ces verbes macabres, ces mots surprenants, qui ne participent pas plus du français que du chinois et qui font de certains livres modernes une énigme prétentieuse et puérile.»

[177] Cf. _Les Mariages d'aujourd'hui_, _Petits mémoires d'une stalle d'orchestre_, _Les fredaines de Jean de Cérilly_, _La Pivardière le bigame_, etc.

[178] Cf. _Serge Panine_, _Les Dames de Croix-Mort_, _Le Maître de Forges_, _La grande Marnière_, _Noir et Rose_, _Volonté_, etc.