Les Romanciers d'Aujourd'hui

Part 8

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--«Allons voir!» dit-il, et, par-dessus les buissons, qu'il domine du haut de son carcan, il reconnaît Constant à son habillement de velours, saute à bas de son cheval, confie les bêtes à l'un de ses hommes, se dirige avec l'autre vers la hutte, s'approche, et tout à coup:

--«Perrier!» dit-il.

«Constant, à cet appel, s'est dressé sur ses pieds. Aussitôt, il a son fusil en main. Et voici ce qui a lieu: tandis que le brigadier lui fait sommations sur sommations, il met un genou en terre, il arme son fusil, il épaule. Le brigadier n'obtenant de lui que cette réponse, se piète, ajuste, tire.. Le coup rate. Constant aurait pu trois fois tuer cet homme. Mais non, il a abaissé son arme.

«La seconde balle du brigadier l'atteignit à la tête, le jeta à terre.

--«Mort? hélas! le pauvre gars n'eut pas même la chance de mourir ainsi ..»

CHAPITRE VI

LES MONDAINS

CHAPITRE VI

LES MONDAINS

_Gyp.--Octave Feuillet.--Henri Rabusson.--Ludovic Halévy.--Edouard Droz.--Georges Duruy._

... Je l'allai voir et lui dis d'abordée:

--Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains?

Il se recueillit.

--Monsieur, me répondit-il, je pense qu'on les a nommés ainsi, parce que le monde, qui lit peu, ne les lit pas du tout. Ils sont quatre ou cinq, sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M. Bourget, quoiqu'ils aient écrit sur le monde[119]. Mais leur littérature est trop savante. Ils réfléchissent sur tout, déduisent et induisent, et il est visible qu'ils songent à satisfaire leur propre curiosité plus qu'à exciter la nôtre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le romancier mondain. Celui-là n'a cure d'être profond. Il lui faut plaire, d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui, à mesure qu'il est moins dégrossi, raffole davantage d'élégance et de bel air. On ne lui demande aucune sincérité. Ses drames et ses comédies se donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus ni moins de consistance. Voyez _Sibylle_ de M. Feuillet, et voyez _L'Abbé Constantin_ de M. Halévy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement dépeint, à peu près, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les œuvres complètes de M. Emile Zola.

[119] Voir surtout _Chérie_ et _Mensonges_.

* * * * *

Eh bien, s'ils n'ont, comme vous dites en votre langue, MM. les journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M. Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort gênés un jour pour se faire une idée de la vie contemporaine. On s'y reconnaît à peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque vous faites tant que de me consulter, sachez que vos idéalistes et vos naturalistes sont aussi loin de la vérité les uns que les autres. Il n'y a peut-être eu en ce siècle que deux écrivains exacts, informés, fidèles décalques de la vie qu'ils ont représentée; et, par un contre-sens inexplicable, on n'a voulu voir en eux,--au lieu des très sincères historiographes qu'ils sont,--que des à-peu-près de vaudevillistes. Je vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas là un paradoxe. Les scènes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies. Pour retrouver Jean Hiroux[120], il n'y a qu'à ouvrir les gazettes judiciaires. Et, de même, croyez bien que Paulette, Bob et Loulou[121] agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp. Tenez, j'ai là une sorte de _memorandum_, où je me suis amusé, jadis, au jour le jour, à noter les menues aventures de mes débuts dans le monde. Gyp n'avait pas encore publié _Autour du Mariage_. Méditez-moi ces deux traits, Monsieur:--«Une demoiselle de seize ans (grâce pour le nom), fardée et maquillée comme une femme de quarante, profitant de l'absence de ses parents pour courir les petits théâtres au bras de son frère à peine plus âgé qu'elle, et, sur le devant de la loge où ils se sont assis, bien en vue, cette requête de la mignonne:

«P'tit frère, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles à ta maîtresse».--Et ceci:--«Déclaration d'une demoiselle de dix-huit ans à son cavalier: «Oh! vous, je ne vous épouserai pas. Vous n'êtes pas suffisamment bête pour faire un mari. Mais votre tête me va. Tout de bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisième, hein? Il y en a deux d'inscrits avant vous.»--Et elle les nommait. Reconnaissez-vous les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idéales jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accès de franchise, qu'elles tenaient entre elles des conversations à faire rougir un singe? Revenez à la Sibylle du même M. Feuillet, et voyez, je vous prie, où est la vérité.

[120] Il y a encore, chez Henry Monnier, ces inénarrables scènes de la vie d'étudiant, trop crues pour nous, mais qu'on pourra trouver chez les éditeurs belges.

[121] Cf. _Autour du Mariage_, _Petit Bob_, _Loulou_, etc. Se reporter à un exquis article de Jules Tellier (_Parti-National_, du 2 octobre 1888).

Non, non, ce n'est pas le «monde» qui fait le succès de ce qu'on nomme la littérature mondaine. Peut-être y touche-t-il, du bout des doigts, pour comparer la copie à l'original, mais il sait d'avance que cette fois encore l'original n'aura pas été rendu dans ses extrêmes délicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir à se sentir si impénétrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz et les autres n'obtiennent pas plus grâce à ses yeux que n'en obtint Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici étonner ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanéité de ses reproductions[122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon marché de vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour le baron Desforges, de _Mensonges_, des «phonographes bêtes ou qui mentent». Leur clientèle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses et des quincaillières. Ces gens-là sont jaloux, n'importe par quel interstice, par un écho du _Gil-Blas_ comme par le livre du jour, de pénétrer en idée dans des salons où ils n'iront jamais autrement. L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils éprouvent le même charme à la mondanité d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, à l'exotisme d'un Loti.

[122] Mon «homme du monde» parle un peu ici comme les photographes. Il s'en excusa dans la conversation.

* * * * *

Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand éclata, il y a quelques années, la tourmente naturaliste, on put craindre un instant pour la fragile clientèle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet, qui avait eu le bon esprit de survivre à cette réaction, y gagna un regain de succès[123]. D'autres se mirent à sa suite que vous connaissez, MM. Rabusson, Halévy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on appelle ainsi, s'était fort accru dans l'intervalle. Au monde du faubourg Saint-Germain, étaient venus s'ajouter, comme par stratification, le monde du faubourg Saint-Honoré et celui de l'Arc-de-Triomphe. Déjà, en 1868, un des vôtres et des plus spirituels, M. Scholl, pouvait écrire en toute raison: «Le faubourg Saint-Germain est moins fermé. Il se forme une société composée de gens intelligents de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et l'on s'en trouve bien»[124]. Intelligents est peut-être de trop, et je ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est très exact qu'aujourd'hui toutes les barrières tombent ou vont tomber. Le monde, c'est le luxe, voilà la vérité, et c'est M. Rabusson qui a eu le mérite de la découvrir. Ah! il ne lui est pas tendre, à ce luxe! On a fort joliment remarqué (qui donc, déjà?) que M. Rabusson n'était qu'un Feuillet retourné. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-même qu'il n'était qu'un Musset converti[125]. Et ce que Sainte-Beuve disait de cette conversion, on pourrait le reprendre et l'appliquer à l'auteur de _Marcelle_[126]. Comme M. Feuillet procède de Musset, M. Rabusson procède de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche à imiter son maître qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'à prendre le contre-pied des théories de M. Feuillet, en substituant, par exemple, le pessimisme et le dandysme du jour à l'optimisme béat d'il y a trente ans, il fait lui aussi du «neuf»; il fait, sinon mieux, du moins autrement que son maître, et c'est pourquoi il a réussi. Dans tout succès un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces contrastes et de ces à-propos.

[123] Avec _La Morte_. On a lu de M. Feuillet son _Roman d'un jeune homme pauvre_, _M. de Camors_, _Julia de Trécœur_, _L'Histoire de Sybille_, etc.

[124] Cf. _Fruits défendus_, par Aurélien Scholl.

[125] Cf. _Nouveaux Lundis_, tome X (art. _Feuillet_).

[126] Et de l'_Amie_, du _Stage d'Adhémar_, d'_Un homme du monde_, de l'_Epousée_, etc.

* * * * *

Tenez, _L'Abbé Constantin_? M. Ganderax[127] a pu dire que le roman de M. Halévy, en littérature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9 thermidor,--sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et morale de la société soit plus exacte que les autres, c'est dont je doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halévy. Il lui suffit que ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien raison! Malgré tout, j'éprouve quelque gêne à apprécier cette seconde manière de M. Halévy. On le savait curieux, léger, sceptique. Il était pour une grande part dans la création de cette petite et si vivante toquée de Frou-Frou[128]. Après quoi j'ai peine à saisir le fil pour passer à _L'Abbé Constantin_. Cela vous a un air de gageure, l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage académique à quelqu'une de nos pieuses douairières qui le chaperonnait. Mais, pour être toute de tête, je n'en vois pas moins ce que cette littérature a de rare et de délicat. J'y trouve ce goût, auquel on ne croit plus guère, et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y naît d'elle-même, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieu d'un parterre naturel. Voici un éloge de blasé: mais je ne sais pas de roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tête et des hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de légumes. M. Bourget lui-même veut être feuilleté doucement, aux heures grises et crépusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise après-dînée qu'on passe avec M. Halévy! On n'a besoin d'aucun effort, parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point arrêté, surpris, chatouillé et à la longue énervé, comme chez les Goncourt, par des rencontres de verbes et d'épithètes rares. C'est encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal ni d'outré, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'étale ni paillettes ni verroterie, la grâce d'une jolie femme décolletée dans un salon bien tenu.

[127] Cf. _Revue des Deux-Mondes_, 15 décembre 1887.

[128] Voir la pièce du même nom. Et _Monsieur et Madame Cardinal_? Et _Les petites Cardinal_? On se reportera sur M. Halévy à un très fin article de M. A. Cartault, paru dans la _Revue bleue_ du 28 mai 1881, et qui, comme tant d'autres articles judicieux et délicats du même écrivain, mériterait d'être recueilli.

* * * * *

Mais si ce décolletage sait bien où s'arrêter, avec M. Halévy, il n'a plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en défendre: mais toutes ces manières, ces précautions de style et ces enguirlandements autour d'une situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que des industriels malpropres débitent à l'oreille des gens, sur le boulevard. Au juger, et pour qui ne connaît point le mystère, cela demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre. A la lumière, l'obscénité transparaît. _Monsieur, Madame et Bébé_ est un peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pénitence, depuis, et cela serait bien, sans doute, si l'excès de son repentir ne l'avait condamné à la littérature terriblement honnête de _Tristesses et sourires_[129]. Le succès l'a récompensé. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un dieu pour les pédants, puisque de tels livres s'impriment et se débitent, et font des réputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la tête, des réputations. Et vous en avez une autre preuve bien distinguée dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme à vingt ans. Les muses lui avaient été avares de sourires, et il dut à cette austérité de régime le succès de sa littérature[130]. On m'affirme que M. Duruy, pour avoir traversé l'école normale, se fait figure d'un psychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point fréquenté la Boule-Noire, il tient que l'idéalisme n'eut pas de servant plus scrupuleux. Si l'on appelle idéalisme la négation de la vie, la substitution d'un rêve sans consistance à la réalité logique, va pour idéalisme. Il en est un moins éthéré, plus voisin de nous, qui ne traite pas la vie avec ce sans-gêne, qui choisit, élimine, néglige volontiers de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe médiocrement du corps, mais retient toute l'âme. C'est l'idéalisme d'un Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec de belles prétentions à y toucher. Peut-être aussi se figure-t-il qu'il suffit de peindre le «grand monde» pour être un idéaliste. Si vous voulez bien, nous le renverrons là-dessus à notre amie Gyp, qui n'est point une idéaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit comme elle le connaissait...[131].

[129] Voir encore _Autour d'une source_ et _Babolain_.

[130] Cf. _Andrée_, _L'Unisson_, _Le Garde du corps_, etc.

[131] Mais que d'exagération en tout ceci! Mon «homme du monde», quand il s'exprimait si dédaigneusement, n'avait certainement pas lu _Fin de rêve_, et, dans _Fin de rêve_, la description de la revue, les pages sur Gambetta, l'agonie tragique du grand homme. Que n'assistait-il, comme nous, à une conférence de M. Maurice Souriau, où l'orateur, prenant pour texte les romans militaires, faisait haleter toute une salle en lisant des fragments de ce beau livre!...

* * * * *

--Sur quoi, je pris congé...

CHAPITRE VII

LES NOUVELLISTES

CHAPITRE VII

LES NOUVELLISTES

_Charles Monselet.--Aurélien Scholl.--Théodore de Banville.--Paul Arène.--Guy de Maupassant.--Armand Sylvestre.--François Coppée.--Catulle Mendès.--Quatrelles.--René Maizeroy.--Arsène Houssaye.--Pierre Véron.--Augustin Filon.--Edmond Lepelletier.--Paul Ginisty.--Hugues Le Roux.--Maurice Talmeyr.--Joseph Montet.--Charles Leroy.--Armand Dayot.--Jean Destrem.--Henri Carnoy.--Eugène Chavette.--Théo-Critt.--Dubut de Laforest.--Paul Alexis.--Jules Moinaux.--Edmond Deschaumes.--Horace Bertin.--Eugène Mouton.--Harry Allis.--Félicien Champsaur.--Eugène Guyon.--Edouard Siébecker.--Coquelin cadet.--Etincelle.--Auguste Germain.--Alexandre Pothey.--Albert Cim.--Mme Jeanne Mairet.--Louis Tiercelin.--Charles Buet.--Oscar Méténier.--Rachilde.--Léon Barracand.--Jean Rameau.--Adrien Marx.--Alphonse Allais.--Divers.--La_ VIE PARISIENNE.

Les nouvellistes ou «novellistes» sont aujourd'hui légion, et je ne puis songer à les énumérer tous, car tous nos écrivains, ou presque, se sont établis nouvellistes. On y mettait plus de discrétion jadis. La nouvelle n'était cultivée que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que des délicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mérimée. Et rappelez-vous aussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, où la nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits à passer pour le fin mot de l'art. Nos pères, qui étaient des classificateurs émérites, la plaçaient au-dessus du roman. Peut-être n'avaient-ils pas tort. La nouvelle, en ces âges naïfs, faisait pendant au sonnet. Une nouvelle sans défaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignoré la veille, n'avait qu'à écrire _Le mouchoir bleu_ pour devenir «quelqu'un».

Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excès nous a un peu gâtés. Mais s'il est vrai qu'en ces dernières années les nouvelles se soient multipliées au point de fatiguer le public et par contre-coup les éditeurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui se sont avisées d'en demander aux écrivains jusqu'à deux, trois et quatre par jour? Leur talent s'est dépensé à cet effort quotidien. Pour une nouvelle bien venue, que d'autres où la lassitude se marque! De celles-là, je voudrais n'avoir point à vous parler. Mais vous savez comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns d'entièrement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des écrivains eux-mêmes qui y entassent pêle-mêle leurs productions mauvaises et bonnes, jusqu'à concurrence des trois cents pages réclamées par l'éditeur?

* * * * *

J'imagine une sorte de défilé des nouvellistes, où nous verrions Monselet[132], qui a gardé dans la vieillesse ses grâces aimables; Aurélien Scholl, l'esprit fait homme; Théodore de Banville, magnifique et abondant; Paul Arène, baigné de soleil; Maupassant, qui tient la vie dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries éclatent tout d'un coup en couplets lyriques; François Coppée, le poète des _Contes en prose_; Catulle Mendès, le raffiné des _Iles d'amour_ et du _Nouveau Décaméron_; Quatrelles, l'humour, la verve, le diable-au-corps; Maiseroy, confesseur né des Parisiennes, le moins discret et le plus coquet des confesseurs; Arsène Houssaye, d'un charme alangui et doux; Pierre Véron, un gamin de Paris promenant au hasard des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettré des _Nouveaux contes_; Edmond Lepelletier, dont les _Morts heureuses_ enferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le scrupuleux annotateur qu'on connaît, a écrit ce joli livre: _Quand l'amour va, tout va_; Hugues le Roux, passé maître-chroniqueur et maître-romancier, maître-nouvelliste par surcroît; Talmeyr, d'une pénétration si aiguë; Montet, qui émeut; Leroy, qui fait rire aux larmes; Armand Dayot[133], en qui le bon conteur s'allie au bon critique; Destrem[134], un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup; Henry Carnoy, l'exquis élégiaque des _Contes Bleus_; Chavette, le Monnier des concierges; Théo-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de Laforest, agrégé des hôpitaux, docteur en tératologie; Paul Alexis, de Médan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui préluda par les _Monstres roses_ à cette belle et sérieuse étude: _Le grand patriote_; Horace Bertin, trop oublié et dont les _Croquis de province_ méritaient mieux; Eugène Mouton, dont il n'y a qu'à citer _L'Invalide à la tête de bois_; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misères de l'âme; Champsaur[135], qui est pour l'entrain et le vice de la lignée de Rivarol; Eugène Guyon, l'élégant auteur des _Soirées de la baronne_; Siébecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres élurent pour médecin; Etincelle, qui prêche délicieusement le beau monde, dans sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un «modernisme» à faire peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin; Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de son _Jean Méronde_ et de _Paysanne_; Tiercelin, dont la muse s'ébat sans voiles au courant d'_Amourettes_; Charles Buet, le très distingué polygraphe[136]; Méténier, qui pourrait bien avoir découvert nos bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne, toute en nerfs et détraquée à ravir; Barracand, que couva la _Revue-bleue_; Rameau, le Robert-Houdin des _Fantasmagories_; Adrien Marx, «fusil et plume»; Alphonse Allais, l'ironiste en chef du _Chat noir_; qui encore et quel biais prendre pour énumérer tous les dignes figurants de cette Courtille littéraire[137]?

[132] Mort depuis.

[133] Cf. _L'Aventure de Briscart_. M. Dayot a publié aussi chez Magnier des _Souvenirs de voyage_ (Italie, Espagne, Portugal) qui sont pleins de verve et d'esprit.

[134] Cf. _Drames en cinq minutes_. Une des nouvelles, _Fleur bretonne_, est à noter pour l'identité de thème qu'elle présente avec _Pêcheurs d'Islande_. Elle a paru dans le _Rappel_ des 7 et 8 juillet 1884, et, s'il y a eu réminiscence (dont je doute), ce n'est point, la date le montre, chez M. Destrem.

[135] «Son style est agaçant, dit M. Maurice Barrès, coupé, heurté, rentré, plein de réticences, d'allusions, d'éruditions boulevardières, mais très propre par sa complexité même à rendre l'aventure du Parisien sensuel et énergique que paraît être l'auteur. Tous ses livres sont des confessions, poèmes brutaux, ou mieux encore affiches d'amour; mais timbrées d'un sceau personnel et à la date de cette époque.» (_Les Chroniques_, no de sept. 1887.)

[136] Qui fut supérieur dans quelques scènes du _Prêtre_.

[137] Il y faudrait la plume d'airain qui servit dans sa tâche l'auteur du _Dictionnaire des cent mille adresses_. N'oublions point cependant Tancrède Martel avec _La main aux dames_; Frantz-Jourdain, avec _Beau-Mignon_; Jacques Lozère, avec sa _Vie en jaune_; Lucien-Victor Meunier, avec _Plaisirs en deuil_; Jules Lermina, avec ses _Histoires incroyables_; Alain Beauquesne, avec les _Amours cocasses_; Charles Grandmougin, avec ses _Contes d'aujourd'hui_; Léon Allard, avec _Les Vies muettes_; Guillaume Livet, avec les _Récits de Jean Féru_; Edmond Thiaudière, avec _La Proie du néant_; Gaston Bergeret, avec ses _Contes modernes_; Gabriel Marc, avec _Lindetta_; Georges Moynet, avec _Entre garçons_; Auguste Erhard, avec ses _Contes panachés_; Léon Deschamps, avec ses _Contes à Sylvie_; Charles Diguet, avec les _Contes du Moulin-Joli_; Pierre Gauthiez, avec _La Danaé_; Charles Lexpert, avec ses _Nouvelles gauloises_; Camille Bruno, avec _En désordre_; Paul Chetelat, avec _Le Monde où l'on s'abuse_; Noël Blache, avec _Les Clairs de soleil_; Fernand Boissier, avec _Le Galoubet_; Jules de Marthold, avec _Casse-Noisette_ et les _Contes sur la Branche_; H. de Chennevières, avec les _Contes sans «qui» ni «que»_, etc., etc.

Encore n'ai-je point parlé des nouvelles de certains maîtres, Daudet, France, Bourget, d'Aurevilly, etc., qui ont marqué ailleurs, non plus que des recueils en collaboration publiés annuellement par la Société des gens de lettres, par les secrétaires des journaux de Paris, par les chroniqueurs judiciaires, etc. Toutefois relèverai-je dans ce dernier recueil le nom d'un alerte et spirituel nouvelliste, M. L. Vonoven. Je rappellerai enfin, au hasard, les noms de quelques écrivains de talent, dont les nouvelles, contes, «proses», traductions et adaptations, publiés un peu partout dans nos périodiques parisiens, n'ont pas encore été réunis en volume: ainsi M. Emile Michelet, M. Raymond de la Tailhède, M. Charles Frémine, M. Anatole Lebraz, M. Raoul Gineste, M. Ephraïm Mikaël, M. Lucien Charles, M. Emile Taboureux, M. Robert de la Villehervé.

* * * * *

Mais j'accorderai une place à part aux nouvellistes de la _Vie parisienne_. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petits pseudonymes en _oup_ et en _ip_; et l'on est bien étonné, cinq ou six ans après, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halévy, Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cère, Comtesse de Martel. Ce qu'a écrit de l'un d'eux un très délicat critique, M. A. Cartault, peut s'appliquer à presque tous: