Part 7
[80] Cf. No 2 des _Chroniques_ (livraison de décembre 1887).
[81] On peut croire que M. Dumas a raconté cette crise de son génie dans ce fragment de _La dame aux perles_:
«Jusqu'au jour où Jacques avait connu la duchesse, il avait été un homme de talent, mais comme il y en a beaucoup, comme il y en aura toujours, comme tout le monde peut le devenir avec un peu d'étude, de jeunesse, de nature et de sentiment. Au début de sa carrière agréable, heureuse, distinguée, un amour prit tout à coup dans sa vie une grande importance et brusquement relégua au second plan ce talent si peu sûr de lui-même. Il souffrit de cet amour. Ce fut le commencement de sa transformation. Jamais il ne s'était avoué si complètement son infériorité, son inutilité en art. Alors commença son véritable travail, germa en lui la consolation réelle avec l'ambition de devenir un maître à son tour. Il admit pour lui la possibilité d'entreprendre plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. A son grand étonnement, quand il se mit à l'œuvre, il trouva en lui des accents pleins, énergiques et mâles, qu'il avait ignorés jusqu'alors, impression facile d'une âme civilisée par la douleur. Son talent, éclairé et façonné par ces émotions intimes, prenait la couleur et le contour, sans qu'il sût positivement ce qu'il faisait, sans qu'il se fatiguât en efforts.»
[82] Son père disait de lui: «Ce n'est pas de la littérature qu'il fait, c'est de la musique; on ne voit que des barres, et, de temps à autre, quelques paroles.»
Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83] s'entend, comme M. Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste, les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait toutes les inclinations du cœur, excelle à débrouiller les situations les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa longue expérience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole. Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, la _Confession d'un abbé_, les _Inutiles du mariage_, _Autour de l'amour_. L'éducation du cœur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître du chœur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon.
[83] Mort récemment.
Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que des aèdes chantèrent[84]; il en a hérité la grâce, et aussi la légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85] sont les confessions de ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis aimer encore.
[84]
Arsène Houssaye, à qui souvent, le cœur troublé Rêvent les jeunes filles, A des cheveux pareils à ceux des champs de blé Tombant sous les faucilles.
(Th. DE BANVILLE.)
[85] Cf. _Contes pour les femmes_, _La couronne de bleuets_, _les Grandes Dames_, _Les comédiens sans le savoir_, etc.
Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M. Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleurs gaies, qui chassent de l'œil la monotonie du noir.» La définition est un peu subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au _Miroir du monde_, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité.
VII
Il me reste à nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi, moins attachés à la lettre du dogme, moins disciplinés sans doute, sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu à tort et à travers, les Quatrelles[86], les Véron[87], les Hervieu[88], les Claudin[89], les Grosclaude[90],--et M. Taine[91], au temps qu'il faisait Graindorge à la _Vie parisienne_, et M. de Pontmartin, quand il fréquentait chez Mme Charbonneau[92]. Ils ont le piquant, le dégagé, l'à-propos, et ils s'appellent Aurélien Scholl[93], Pierre Véron, Emile Blavet[94]. Vous trouvez une fleur de grâce jusqu'en leurs pires débauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mérinos[95]. Est-ce l'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent Grosclaude ou Chavette[96]. S'ils mordent ou égratignent, pour le coup de dents ils s'appellent Henri Rochefort[97], pour le coup de griffes Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de dents, ne vous effrayez point. Cela reste véniel et nos gens se font plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[98], quand ses _Guêpes_ piquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures bien cuisantes. Le fonds général de leur esprit, c'est la malice, et cette malice-là est aussi éloignée des macabreries saxonnes ou des métaphysiques germaines qu'une pochade de Forain peut l'être d'un fusain du _Punch_ ou d'une enluminure de la _Berliner-Ragg_. C'est de l'esprit français, toujours.
[86] Cf. _A outrance_, _70 et 90_, _Le petit manuel du parfait causeur parisien_, _Sans queue ni tête_, etc.
[87] Cf. _Ohé, vitrier!_ _Boutique de plâtres_, _Paris vicieux_, etc.
[88] Cf. _Diogène le chien_, _La bêtise parisienne_, et dans le roman l'_Inconnu_ surtout.
[89] Cf. _Tarte à la crème_, _Entre minuit et une heure_, _Point et virgule_, etc.
[90] Cf. la série des _Gaietés de l'année_.
[91] Cf. _Notes sur Paris_.
[92] Cf. les _Jeudis de Madame Charbonneau_, _Mes mémoires_, etc. Dans le roman: _Un filleul de Beaumarchais_, _Contes d'un planteur de choux_, _Entre chien et loup_, etc.
[93] Cf. _Fruits défendus_, _Paris aux cent coups_, _Le roman de Folette_, _l'Esprit du Boulevard_, _Paris en caleçon_, etc.
[94] Cf. les recueils de _La vie à Paris_.
[95] Cf. l'_Invalide à la tête de bois_, _Zoologie morale_, etc., et dans le roman _Fusil chargé_ et _Chimère_.
[96] Cf. les _Bêtises vraies_, _Les petites comédies du vice_, _Les petits drames de la vertu_, etc.
[97] Cf. les _Français de la décadence_, _la Grande Bohème_, _Les signes du temps_, etc.
[98] Voir surtout la collection des _Guêpes_.
CHAPITRE V
LES RUSTIQUES
CHAPITRE V
LES RUSTIQUES
_Emile Pouvillon.--André Theuriet.--Jules de Glouvet.--Erckmann-Chatrian.--Ferdinand Fabre.--Robert de la Villehervé.--Charles Canivet.--Gustave Guiches.--Antony Blondel.--Léon Duvauchel.--Joseph Caraguel.--Emile Dodillon.--Léon Deschamps.--Jean Sigaux.--Gaston d'Hailly.--Maurice Jouannin.--F. de la Biotière.--Pierre Arnous.--Georges Renard.--Pierre Maël._
Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques. Quelques-uns, pourtant, ont forcé l'attention des gens de Paris: André Theuriet, avec les combes et les sapinières des monts lorrains; Emile Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent; Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cévennes; d'autres encore, qui du Dauphiné, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun d'eux avec les façons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est leur vrai «héros» à tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante, ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crépuscules indécis, ses alanguissements, ses sommeils, ses éveils, ses voix, son inconnu. Leurs livres ressemblent à ce beau pastel de Millet: _La plaine_, tout aride et désolée, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal indiquée et sensible à peine, la silhouette d'un pastoureau coulé dans sa houppelande. L'homme ne tient guère plus de place chez eux. Ils vont d'abord à la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondément. Pour décrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun d'eux a trouvé l'épithète vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M. Jules Lemaître a pu dire très justement qu'on formerait, en réunissant leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la patrie française[99]. Et cette géographie serait nuancée et précise pour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour les paysans. Je demanderai seulement qu'on les écoute parler. Sauf les mots de patois, rares du reste et cachés dans la foule, et quelques locutions où perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M. Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrémités opposés, parlent une langue artificielle et voulue, d'une naïveté déterminée d'avance, et la même pour tous. Cette langue-là, vous l'avez entendue déjà dans les _Maîtres-Sonneurs_ de George Sand, qui la parla peut-être la première. Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archaïsmes et de flexions verbales au goût du populaire. Elle est bien gracieuse, souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose sans arrière-pensée de blâme. Entre les véridiques coups de gueule de Buteau[100] et le petit babil arrangé d'une Cézette[101], je suis très nettement pour le babil de Cézette. Il me suffit qu'il soit la traduction d'un état d'âme, et que la naïveté, qui n'est pas toujours sur les lèvres, se retrouve dans le cœur et dans l'esprit.
[99] Cf. _Les contemporains_, art. _De Glouvet_. C'est ce qu'a fait, en les reliant d'un commentaire délicat, M. Charles Fuster, avec les vers des _Poètes de clocher_.
[100] Cf. _La Terre_, de M. Zola.
[101] Cf. _Cézette_, de M. Pouvillon.
I
Cette naïveté, qui est le premier trait des natures paysannes, M. Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie, _L'Innocent_, _Jean-de-Jeanne_ et cette même _Cézette_. Comme on les aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrière eux la silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un Guiral[102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie des champs, où il semble qu'il nous appelle par horreur des dépravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont rares, la lutte tout aussi âpre et tragique qu'à la ville. Avec leur gai parler fleuri, ces paysans ont l'âme de juifs plus que de chrétiens. L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans l'opposition qu'il fait de ces caractères misérables et petits avec la nature qu'il aime pour sa bonté et sa beauté, l'or de ses chaumes et la fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier plan, la maternelle et la consolatrice à qui son livre est offert, comme un bel hymne. Il semble qu'à lui aussi elle soit apparue, une nuit d'été, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit écrié comme le voyant de Madore: «Sainte déesse, éternelle providence des hommes, toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double affection d'une mère. Nature, tout ce que peut un fidèle comme moi, je le ferai; je garderai tes traits gravés dans le secret de mon cœur, et de ce cœur je veux faire un temple où soit adorée jusqu'à la mort l'image de ta divinité!»[103]
[102] Cf. _Cézette_.
[103] Cf. Apulée: _L'Ane d'or_.
C'est la prière de tous les grands amants de Cybèle, et j'aurais aussi bien pu la prêter à M. André Theuriet qu'à M. Pouvillon. On a dit de M. Theuriet[104] qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que c'était à peine si la réconfortante fraîcheur de ceux-ci réussissait à compenser la laideur morale de ceux-là. Et l'on a dit encore qu'à le lire il semblait qu'il eût plusieurs âmes; et le malheur, c'est qu'elles ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son âme de poète dégage les choses avec une délicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent à des minuties de catalogue, à des puérilités savantes où toute flamme s'éteint. Il y a même chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui écrit gros, pense communément, et dit des jeunes filles qu'«elles sont avancées pour leur âge[105].» Ce M. Prudhomme-là n'intervient que par exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que j'ai citée sont rares et trouvent presque leur excuse dans le hâtif de la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables élans, une tristesse infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa marque. Peut-être se laisse-t-il trop aller à lui-même. En tels endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans le _Journal de Tristan_, où en dix lignes il décrit une mer bleue, des falaises d'un jaune d'ocre, une montagne auréolée de lilas, un cap gris, des roches d'un noir humide, des châtaigneraies vert foncé, des maisons blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert, blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne se représentera pas plus l'intérieur d'un kaléidoscope que les mille côtés d'un chiliogone[106].
[104] Le mot est de M. Rod, qui est lui-même un romancier de grand talent. On le retrouvera au chapitre des _Philosophes_.
[105] Cf. _Les œillets de Kerlaz_ (_La flouve odorante_). p. 172.
[106] «J'ai une idée claire et distincte du chiliogone, dit Descartes; mais je ne puis l'imaginer.» Rapprochez, par contraste, les jolis vers de M. Frédéric Plessis dans sa _Lampe d'argile_:
Oh! puissé-je revoir... L'allée au banc de pierre et, devant la maison, _Cet arbuste inconnu dont la fleur est si rose_.
En effet, cela m'en dit plus que tous les termes savants, à moi qui ne suis pas forcé d'être un botaniste.
M. Theuriet a beaucoup écrit. En vers, c'est notre premier poète rustique. Il y est incomparable. Dans le roman, outre les livres que j'ai cités de lui, il faut connaître: _Madame Heurteloup_, _Tante Aurélie_, _Raymonde_, _Le fils Maugars_, _Toute seule_, _Eusèbe Lombard_, _Le Mariage de Gérard_, _L'Amoureux de la Préfète_, etc.
II
C'est, chez M. Theuriet, excès d'abondance, et, pour cette qualité qu'il pousse jusqu'au défaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera. M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M. Theuriet voit la nature en poète, M. de Glouvet la voit en agronome, comme il voit la société en magistrat. Des romans qu'il a écrits[107], on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dans _Le Père_, où il est vraiment supérieur à lui-même, on n'y sent point autre chose que l'acuité d'un œil qui détaille et inventorie, et qui proprement regarde sans être affecté. La vie, comme il la montre, ne laisse rien dans l'esprit. Si le détail a son importance, tous les détails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous décrit de petites maisons d'ouvriers «qui se serrent les unes contre les autres, comme pour s'aider à supporter leur misère[108]», je n'ai que faire d'autres renseignements. Et de même, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un lever de jour en Alsace, «le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites fenêtres noires[109]», ces traits ramassés et sobres me paraissent bien valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait aimer l'Alsace et ajouté aux regrets des provinces chères et perdues. Que de bonnes heures passées en compagnie de maître Rok[110], du docteur Mathéus[111], de Koffel le Taupier[112], braves gens, et qu'on aime aussi! Et comme on prend part à leurs petites misères, à leurs joies de rien, à cette vie végétative et douce, et que confine l'orée d'un champ! La nature ici est plus délaissée que chez les autres romanciers. Mais elles sont si près de la nature, ces âmes simples des paysans d'Alsace, qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je que je préfère leurs idylles à leurs épopées, que pour cela je les ai classés parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger M. Fabre, quoiqu'il se soit voué d'abord à la peinture des mœurs cléricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abbé Tigrane[113], la merveilleuse psychologie dont il a éclairé Lucifer[114] et Barnabé[115]. Mais j'avoue mon faible pour _Monsieur Jean_, une de ses dernières œuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy, avec ses châtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur l'âne du maire, et la figure sauvage de Merlette à chaque tournant de route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus égal, plus nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[116]. De telle sorte que si les études cléricales de M. Fabre avaient déjà fait de lui un maître, en un genre que d'autres n'avaient point abordé, ce roman le classe au premier rang des rustiques et sur le même pied que M. Pouvillon et M. Theuriet.
[107] Cf. _L'Idéal_, _Le Forestier_, _Le Marinier_, _Le Père_, _Le Berger_, etc. M. de Glouvet a publié sous l'anonyme, depuis que ceci est écrit, un roman à manifeste, intitulé: _Marie Fougère_, et qui s'est attiré une riposte assez vive de M. Alphonse Daudet.
[108] Cf. _Contes_.
[109] Cf. _Madame Thérèse_.
[110] Cf. _Maître Rok_.
[111] Cf. _Le docteur Mathéus_.
[112] Cf. _Madame Thérèse_.
[113] Cf. _L'abbé Tigrane_.
[114] Cf. _Lucifer_.
[115] Cf. _Barnabé_.
[116] Ce charme, je le retrouve dans le dernier roman de M. Fabre: _Norine_. «Le sujet est très simple, dit M. Adolphe Brisson, et se résume en deux mots: l'auteur se promenant, en 1842, dans un village des Cévennes, où son oncle était curé, a rencontré une paysanne qui mangeait des cerises avec son fiancé. Il a partagé leur repas rustique, accompagné par la musique des chardonnerets. Quarante ans après, il retrouve cette paysanne établie charbonnière à Paris, dans une maison obscure de la rue Visconti. Et c'est tout...»
III
Ce sont là nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques œuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très appréciable: _Le gars Périer_, par M. Robert de La Villehervé[118], étude souvent puissante, vive et vraie toujours, la _Ferme des Gohel_ et les _Hautemanière_, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M. Canivet, l'_Ennemi_, par M. Guiches, un livre où le pastiche du style de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, le _Roman d'un maître d'école_, par M. Antony Blondel (celui-là même que M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), _La Moussière_ et le _Tourbier_, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages du _Tourbier_ que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), _Les Barthozouls_, par M. Joseph Caraguel, le _Moulin Blant_, par M. Emile Dodillon, _Le Village_, par M. Léon Deschamps, _Le Paysan_, par M. Jean Sigaux, _Fleur de pommier_, par M. Gaston d'Hailly, la _Grève de Penhoat_, par M. Jouannin, la _Muguette_, par M. de la Biotière, les _Compagnons du Légué_, par M. Pierre Arnous, les _Croquis champêtres_, par M. Georges Renard, _Pilleur d'épaves_, par M. Pierre Maël, toutes œuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune école.
[117] A bien des titres aussi, il m'eût fallu ranger M. Léon Cladel parmi les romanciers de la nature. Il a dit quelque part: «Si Paris a tué en moi le dévot et le chauvin qui s'y développèrent ensemble, il n'a même pas entamé le Celte, le paysan, et je reste, à l'instar de mes ancêtres, un des mille et mille pygmées fidèles à la grande nature, et aussi, comme mes devanciers, des étoiles, de la terre et de l'eau, de tout ce qui marche, vole, nage ou rampe, luit et respire.» C'est d'un bel effet; mais le côté champêtre n'est pas ce qui frappe d'abord chez M. Cladel. Voir néanmoins sur les paysans de M. Cladel un excellent article de M. Charles Buet (_Revue bleue_ du 4 janvier 1890).
[118] On connaît, par ailleurs, l'admirable poète de la _Chanson des Roses_ et de _Toute la Comédie_. Comme prosateur, on lui doit encore une très fine étude de la vie d'artiste, la _Princesse Pâle_, écrite en collaboration avec M. G. Millet et parue trop tard pour trouver place ici. Du moins détacherai-je du _Gars Périer_ un épisode d'un rendu intense et profond: c'est celui où Constant Périer, le braconnier, à qui un vieux bonhomme, le père Marolles, a donné asile dans un réduit de la forêt de Bourgon, est pris par les gendarmes et grièvement blessé, au moment où, sur les instances de sa fiancée, Marie Allain, il se décidait à se livrer de lui-même à la justice:
«Une sorte de conseil de guerre avait été tenu. Il y fut décidé qu'à tout prix on en finirait avec le gars. Et à l'heure même où le père Chenel s'en retournait de la forêt à Champ-Viel, près de Marie Allain bien impatiente, c'était dans les brigades un mouvement inusité, une animation, un entrain, comme en guerre avant une attaque. Les bons gendarmes ciraient leurs bottes, démontaient et nettoyaient leurs carabines, caressaient à grandes tapes sur le col et la croupe leurs chevaux étonnés. Le boutte-selle sonnait sur toutes les lèvres dans les écuries; et ainsi qu'elles l'eussent fait si leurs maris s'en étaient allés à une guerre véritable, les femmes silencieusement regardaient ces préparatifs avec des yeux douloureux, car probablement le gars se défendrait.
«Comme il ne s'agissait pas d'envelopper seulement la forêt de Bourgon, mais les bois d'Hermet et tout le pays de Jublains à Deux-Evailles, les brigades s'ébranlèrent de minuit à deux heures du matin, selon que tel ou tel rôle leur avait été assigné. Une pluie glaciale tombait. La nuit était noire comme poix. Ce furent de tragiques départs. Dans les villages qu'on traversait, plus d'un, entendant le clapotement des fers des chevaux dans l'eau, risqua son nez à la fenêtre et frissonna de voir s'enfoncer en les ténèbres ces cavalcades d'hommes taciturnes engoncés dans leurs manteaux et qu'un bruit d'armes accompagnait.
«Néanmoins, l'éveil ne fut pas donné, et quand, avec l'aube indécise, la battue commença, nul, en la forêt de Bourgon, ne soupçonnait ce déploiement de forces.
«Quant à Constant, il avait chassé toute cette nuit, sous la pluie incessante. Et il était revenu à la hutte du père Marolles... Là, sur quelques fumerons, péniblement allumés dans la baie de la porte, il cuisine son maigre repas et de son mieux tâche de se réchauffer, sous ses vêtements mouillés.
«Il a vidé ses poches; son couteau, de la ficelle, la lettre de Marie Allain sont sur la couchette. Il est tranquille, il ne se défie de rien, il tourne le dos au bois. Le père Marolles, pendant ce temps, était en quête d'un fagot un peu plus sec qui consentît à brûler. Il en a trouvé un, et, courbé sous ce fardeau, il s'achemine.--Mais les gendarmes sont à cent pas. Il les aperçoit, fait demi-tour.
--«Eh! eh! dit le brigadier, voilà un bonhomme qui change bien vite de résolution.» Le brigadier interroge la clairière. Une mince fumée bleue s'échappe d'une hutte.