Part 6
_Chonchette_ de M. Marcel Prévost,--qui est aussi l'auteur applaudi du _Scorpion_[67]--offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de Bonnières[68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord, mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément romanesque doit s'introduire dans tout roman[69]. Ceci a l'air d'une tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas, comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure, va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes. _Peau-d'âne_ leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât un si extrême plaisir. Mais _Peau-d'Ane_ en un milieu moderne, sans les robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les fées, _Peau-d'Ane_ en manches à gigot et en jupe directoire, traversant le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas!
[67] Surtout pour la très belle scène romantique de la confession. L'auteur a depuis publié un autre roman à succès, _Mademoiselle Jaufre_.
[68] Notez combien de nos romanciers ont essayé cette psychologie de la jeune fille du monde: Edmond de Goncourt avec _Chérie_, Gyp avec _Loulou_ et _Paulette_, Halévy avec _Princesse_, etc. Je signale encore sur le même sujet _Filles du monde_, une forte étude de M. Oudinot, qu'il faudrait ranger parmi les jeunes impressionnistes d'avenir.
[69] Cf. la préface de _Chonchette_.
M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute sa mesure, malgré la _Course à la Mort_ et de belles pages. Le livre de M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style, chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau[70].
[70] Depuis, M. Rod a donné un pendant à la _Course à la mort_. Je renvoie sur ce très beau livre, _Le Sens de la vie_, à un excellent article de M. Charles Maurras, dans l'_Instruction publique_ du 16 février 1889. Le «pessimiste» de M. Rod finit par trouver le bonheur dans le mariage. Ainsi la vie «prend un sens» pour lui. Soit! dit M. Maurras, mais adoptez le conseil. Est-il si sûr que le mariage vous guérisse aussi? «Ce jeune homme se marie; il aurait pu très bien se faire, précisément à cause de sa misanthropie et de son shopenhauérisme intellectuel, qu'il se refusât obstinément au mariage. Admettons que la nécessité, l'amour--qui est la plus efficace des nécessités--lui ait imposé ces justes noces; le héros de M. Rod a toujours ce bonheur immense, et peu prévu pour un analyste comme lui, de ne pas rencontrer dans le caractère, dans le tempérament de sa jeune femme, ces antipathies foncières contre lesquelles le pauvre amour éclate en morceaux comme un verre lancé contre une muraille. Il y a des différences dans leur pensée; il y a dans leurs personnes des points muets, des places qui ne vibrent pas--ou pas encore. Mais l'analyste, le chercheur, si bien qu'il pénètre, ne fait nulle part dans l'aimée cette angoissante découverte de l'_ennemie_, de l'_autre_, qui ôte au bonheur souhaité jusqu'à la possibilité d'être. Oh! le héros de M. Rod est un heureux! Et les événements arrivent bien à point, ni une heure trop tôt, ni une heure trop tard, pour lui révéler chacun des nouveaux liens qui l'ont rattaché à la vie sans qu'il y ait pris garde.--Tu croyais ne pas aimer ta femme! Mais vois donc, malheureux, comme te voilà jaloux de l'enfant avec qui il va falloir que tu partages sa tendresse! Tu croyais n'aimer pas ta fille, «ce paquet de chair rouge qui se violace et qui glousse», dont ta femme a tant souffert pendant cette nuit mortelle où tu te convulsais de rage, de honte et de peur, aux cris de l'accouchée,--cette petite envahissante qui t'a volé jusqu'aux soins de ta vieille bonne, a troublé le travail de tes soirs, le repos de tes nuits,--qu'as-tu donc, si tu ne l'aimes pas, à trembler comme un peuplier à la pensée de te voir enlever ta petite Marie?--Et c'est tout le temps ainsi. Mais si la petite Marie était morte, je vois distinctement à quelles récriminations blasphématoires l'aventure «paternelle» aurait pu tourner; et j'en dirai autant de l'aventure «mariage», car la naissance de Marie aurait pu être indéfiniment retardée par l'un quelconque des scrupules philosophiques de l'homme, l'une quelconque des appréhensions très modernes de la femme, ou par les précautions malthusiennes de tous les deux. Le héros de M. Rod risquait, en ce cas, d'ignorer perpétuellement son amour pour madame; et, à force de chercher en elle la petite bête, l'endroit défectueux, c'eût été bien le diable s'il ne l'eût découvert à la fin.»
Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux, comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère pas la couleur locale dans les bureaux ministériels[71] comme dans les couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le _chupen_, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard, sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: _Loin de Bretagne_, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes, n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de marteau sur l'air de l'_Ann-ini-goz_! M. Quellien a fixé un peu de cette âme dans _Loin de Bretagne_, et c'est assez pour qu'il ait sa place ici[72].
[71] La littérature est une mère avare. M. Quellien, comme tant d'autres, est employé dans un de nos ministères.
[72] J'ai connu trop tard le livre de M. François Sauvy: _Loin de la vie_, pour donner à l'auteur la place qu'il mériterait. Du moins, signalerai-je le livre pour un des meilleurs romans «psychologiques» de ces dernières années.
IV
Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la première, c'est bien aisé. Mme Daudet ne se rattache à aucun maître contemporain. C'est un esprit indépendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration qu'elle a pu prendre aux œuvres de son mari, il est plus difficile de distinguer dans son œuvre à elle ce qui revient à M. Alphonse Daudet. Elle a la grâce, le piquant, et un peu aussi le maniéré. Ses livres ne sont point, à proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte d'intrigue[73]. Ce sont plutôt des dissertations fines et abrégées, et comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe siècle, par manière d'entretiens. Elle a dit elle-même quelque part: «J'adore la littérature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essayé de faire de la plus pure littérature, en dehors de l'existence, toute en compréhension des êtres et des choses, détachée de l'aventure, du vulgaire des événements[74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité». La voilà toute, n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grâces, ses idées, un peu bien subtiles parfois, mais d'une subtilité qui n'est, en somme, que l'exagération d'une belle et rare qualité: la délicatesse.
[73] Cf. _Fragments d'un livre inédit_ et _Le livre d'une Mère_.
[74] N'est-ce point un peu ce qu'a fait M. Maurice Barrès?
Pour Mme Adam, la tâche est plus rude. On la salue couramment grande philosophe et grande politicienne. Politicienne, ça m'est égal. Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat la représente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse, le croissant au front, et elle est très belle ainsi, au reste, ce qui serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom synthétique, _Païenne_ ou _Grecque_, ou autrement, et n'en sont au fond ni plus païens ni plus grecs,--si peu païens et si peu grecs qu'à quelqu'un qui désirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour païen et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce qu'ils sont, j'en conseillerais irrésistiblement la lecture. Laissons là tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prêtresse, nous le connaissons pour en avoir subi, pendant trente années de littérature, l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour précieux, l'amour à la façon de Mlle de Scudéry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms romains ou grecs. Mlle de Scudéry était dans l'intimité une âme charmante, très douce aux siens, et d'une sûreté de commerce incomparable. Elle était très laide. Mme Adam est très belle. Je ne connais point son âme; mais sa beauté rétablirait la balance.
V
Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un d'eux a nommé le «renanisme», pourrait distinguer, dans le groupe des philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lemaître. Critiques tous les deux, en même temps que romanciers, il est arrivé que nul n'a mieux parlé de M. Jules Lemaître que M. Anatole France, ni de M. Anatole France que M. Jules Lemaître. Je leur céderai alternativement la parole. Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lemaître sur M. Anatole France[75]:
«Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se réflète à travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de méditations antérieures. M. Hugues le Roux le disait dans une élégante _Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France sont, avant tout, les contes d'un grand lettré d'un mandarin excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre, épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine[76].»
[75] Principaux livres de M. France: Dans le roman, _Les désirs de Jean Servien_, _Le crime de Sylvestre Bonnard_, _Jocaste_, _Balthazar_, _Le livre d'un enfant_. En poésie, _Les noces corinthiennes_. En critique, _La vie littéraire_ (série).
[76] C'est peut-être à M. France qu'il faudrait rattacher M. Gilbert-Augustin Thierry, encore qu'il prétende à ne relever que de lui-même. On connaît de M. Thierry _Les aventures d'une âme en peine_, le _Capitaine sans façon_, surtout _Marfa_ et _La tresse blonde_, d'où date son succès. Ce dernier livre est précédé d'une sorte de manifeste où je relève ce qui suit, pour la curiosité: «Notre vieux roman d'_observation_ se meurt d'épuisement. (On ne s'en douterait guère....) Désormais l'étude de l'homme doit poursuivre sa recherche plus haut que l'homme, vers ces régions de l'Infini dont nous sommes des atômes passionnels.... Se haussant vers l'Occulte, s'élevant jusqu'au grand Inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu enveloppe son être.... L'absolu providentiel une fois dégagé, l'homme observé dans ses passions sera placé alors par son analyste en face des lois immuables, aux prises avec elles et sous leurs étreintes. Aussitôt bien des questions troublantes se présenteront à la divination de l'artiste-penseur...» C'est un beau phœbus pour dire que les sciences hypnotiques ouvrent une nouvelle voie à la curiosité du romancier. Et, en effet, toute une littérature hypnotique s'échafaude, avec la _Marfa_ de M. Thierry, l'_Inconnu_ de M. Paul Hervieu, le _Jean Mornas_ de M. Claretie, la série de la _Décadence latine_ de M. Péladan, l'_Uranie_ de M. Camille Flammarion, etc.
Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le _Serenus_ de M. Jules Lemaître:
«M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique, _Serenus_[77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant, mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du XIXe siècle, comme _Candide_ ou _Zadig_ marque aujourd'hui dans celle du XVIIIe. Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité[78]?» Il admire les croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au hasard par des mensonges»; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles détachées. C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.»
[77] Suivi de quelques autres groupés sous le titre du premier.
[78] Jésus ayant dit à Pilate: «Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»
Ce sont là deux maîtres. Et pourtant je n'hésite pas à rapprocher d'eux M. Jules Tellier[79], un écrivain de vingt-six ans, qui du premier coup s'est fait un nom dans la critique, et dont les œuvres d'imagination, éparses dans les revues, rappellent et égalent pour la tristesse et la noblesse Maurice de Guérin. Je citerai surtout de lui _Les deux paradis_ _d'Abd-er-Rhaman_, qui est dans son œuvre ce qu'est _Serenus_ dans l'œuvre de M. Lemaître et _Le crime de Sylvestre Bonnard_ dans l'œuvre de M. France, un chef-d'œuvre. Au reste, chez ces trois écrivains l'œuvre et l'homme se confondent. Sous les mèches blanches du bon Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France en personne que nous entendons. Et de même, l'âme inquiète de Serenus et l'âme désenchantée du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les âmes plus voisines de nous, de M. Lemaître et de M. Tellier. Prenez-les où il vous conviendra, vous verrez qu'en réalité ils ne nous entretiennent jamais que d'eux-mêmes. Eux aussi, on dirait qu'ils «ne savent que leurs âmes». Mais faites bien attention que c'est là cette seconde ignorance dont parle Pascal, qui n'est point naïveté, qui est l'aboutissant d'une longue science. S'ils revêtent une figure, c'est pour s'étudier d'un cerveau plus libre et sous des angles différents. Ainsi, dans un autre de ses contes, dans son _Tristan Noël_, Tellier enveloppe d'une action impersonnelle les états d'esprit qu'il a lui-même traversés aux «heures d'ennui», aux «heures de pensée», aux «heures de tristesse», qui furent dès vingt ans toute sa vie morale. Tristan Noël étudiait le droit à Caen. «C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné...» Délicat symbolisme, où l'on sent une pudeur du «moi» qui rend plus précieuse encore cette confession d'un esprit supérieur! M. Tellier doit prochainement réunir ses contes; si je ne me trompe, ils lui assureront une belle place dans l'estime des lettrés.
[79] Je n'ai voulu rien changer à ceci, qui fut écrit quand Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publié qu'un livre: _Nos poètes_, et des articles, çà et là, au _Gaulois_, au _Parti national_ et aux _Annales_. Mais il avait la tête pleine de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la versification française au XIXe siècle, un autre sur le _Timon_ de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il laisse seulement un livre de vers, _La Cité intérieure_, que ses amis publieront bientôt et qui le classera en un haut rang, et, avec ses contes philosophiques et ses poèmes en prose, la matière d'un livre de mélanges. Lui-même devait les réunir à son retour d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa tête: _Le maître d'école de Ravenne_ et _Le voyage du rhéteur Epidius_. Le livre se fût appelé _La mort_. Hélas! cette mort, dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est venue à vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la plus belle des intelligences de cette génération. Sa mort a été une consternation sans égale, et l'on peut dire qu'aucun jeune homme, depuis ce Maurice de Guérin qu'il aimait tant et dont la destinée fut si voisine de la sienne, n'a emporté avec lui un regret si universel.
Suivent les titres des _Contes_ et des _Proses_ qui ont paru de lui, tant dans les _Chroniques_ qu'au _Parti-national_: _Le pacte de l'écolier Juan_, _Nocturne_, _Discours à la bien-aimée_, _Les notes de Tristan Noël_, _Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman_. Je citerai le plus court de ces admirables morceaux: _Nocturne_.
«Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.
«Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer, et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.
«Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente siècles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs; le subtile Ulysse, qui, délivré des périls marins, devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent.
«C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs, attentive elle-même, elle a écouté en des nuits pareilles les chansons d'Homère et les paroles de Solon.
«Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles l'appeler et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!»
«Et, par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innommé, mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer tous ces fantômes, et qu'il n'en avait rien gardé.
«Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon cœur de rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.»
VI
C'est à une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsène Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera groupés dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont je ne sais quelle commune et obscure tendance à l'apostolat, et cela leur peut faire une parenté.
Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils, on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un défunt. Qui se souvient de _Tristan le Roux_, de _Trois hommes forts_, de _La vie à vingt ans_, du _Régent Mustel_? «Pourtant, dit M. Barrès[80], en ces années d'apprentissage, où il tâche à réussir par l'imagination, M. Dumas raisonne déjà ses facultés. «Mon père, disait-il plus tard à Lindeau, mon père partait d'un fait, je pars d'une idée.» Et dans _Antonine_, il se déclare déjà moraliste: «Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir, c'est un avertissement... Le roman doit être un guide.» Son raisonnement tâtonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais déjà son instinct de moraliste, élargissant ses ambitions, lui montrait des consciences à diriger, toute une mission plus féconde que la vie brillante de l'éblouissant conteur que fut son père, déjà son sentimentalisme et cette âme élégiaque qui soupire en sa large poitrine le vouaient à l'étude de l'amour, à l'analyse des _hommes et femmes d'amour_. Il fallait une expérience de son cœur pour qu'il cessât d'imiter les héros de son père, pour qu'il s'essayât à être soi[81]. C'est après tous ces trébuchements que M. Dumas y atteignit. Quinze romans maladroits attestent son acharné labeur. Comme Balzac, comme tant d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don littéraire[82]. Par l'étude, il acquit deux qualités étroites, mais puissantes: la concentration et le mouvement. Elles furent tout son style.»