Les Romanciers d'Aujourd'hui

Part 5

Chapter 53,715 wordsPublic domain

_Paul Bourget.--Edmond Haraucourt.--Maurice Barrès.--Robert de Bonnières.--Marcel Prévost.--Édouard Rod.--Narcisse Quellien.--François Sauvy.--Mme Alphonse Daudet.--Mme Juliette Adam.--Jules Lemaître.--Anatole France.--Jules Tellier.--Gilbert-Augustin Thierry.--Alexandre Dumas fils.--Louis Ulbach.--Arsène Houssaye.--Octave Uzanne.--Aurélien Scholl.--Pierre Véron.--Émile Blavet.--Quatrelles.--Mouton (Mérinos).--Glosclaude.--Eugène Chavette.--Henri Rochefort.--H. Taine.--A. de Pontmartin.--Paul Hervieu.--Gustave Claudin.--Alphonse Karr._

Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant point dans cette catégorie, parce que ce n'est point la psychologie qui frappe d'abord dans leurs œuvres. Au contraire, chez les romanciers dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et même humoristes, il est très sensible que l'étude des âmes et de leurs lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-même n'est qu'un prétexte ou une occasion.

Comme le réalisme est surtout représenté par les naturalistes, l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces écrivains[54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'œuvre des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière; les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, _A vau-l'eau_, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, _Sous l'œil des barbares_, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget, ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années.

[54] Sur tels d'entre eux, consulter les recueils critiques de M. Jules Lemaître (_Les contemporains_), de M. Philippe Gille (_La bataille littéraire_), de M. Anatole France (_La vie littéraire_), de M. Paul Ginisty (_L'année littéraire_), les articles au jour le jour de M. Francisque Sarcey, F. Lhomme, Adolphe Brisson, Edmond Lepelletier, Édouard Petit, Charles Maurras, etc.

I

Une vie littéraire qui est tout unie[55]. En 1873, à l'âge de vingt et un ans, M. Paul Bourget, le plus délicat, comme on dit, de nos psychologues, débutait à la _Revue des Deux-Mondes_ par un essai sur le roman réaliste et le roman piétiste. Il ne l'a point recueilli, et cela explique que personne n'en ait parlé. Bien des essais ont eu le même sort. Mais je voudrais qu'on dédaignât moins ces premiers balbutiements de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pensée s'y cherche, ou bien les mots répondent de travers à la pensée. Cette confusion même fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est un charme.

[55] Je ne traite que du roman. Je n'ai pas besoin, je l'espère, de renvoyer aux beaux volumes de critique et de poésie de M. Bourget.--Depuis _Mensonges_, le _Disciple_ a paru.

Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Dès qu'il a su penser, M. Bourget a pensé d'une façon précise. Il n'y a jamais eu chez lui de l'inachevé ni du flottant; il fut logicien à l'âge où d'autres jouent aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant où l'on retrouve, nettement accusés déjà, les traits de l'homme mûr? C'est ainsi, j'imagine, que l'auteur de _Mensonges_ et de _Crime d'amour_ se retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873 l'étude sur le roman réaliste et le roman piétiste.

En art, et dès cette époque, il avait sa théorie à lui, et il l'appliqua, l'année suivante, dans une petite nouvelle appelée _Céline Lacoste_[56]. L'application ne vaut guère. Il réussit mieux, quelques années plus tard, avec l'_Irréparable_ et _Crime d'amour_. _Cruelle énigme_ le fit passer maître. Il confirma cette gloire naissante par _André Cornélis_. Voici enfin _Mensonges_. C'est un livre de pleine maturité; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que jamais fidèle à l'esthétique de sa vingt et unième année.

[56] Cf. _Revue des Deux-Mondes_. Cette nouvelle n'a point été recueillie en volume.

Car le roman qu'il rêvait alors et le roman qu'il vient d'écrire ne font qu'un. Le roman rêvé devait être «humain», c'est-à-dire qu'il proscrirait «les créations monstrueuses dont nous obsèdent les réalistes». Ainsi fermé à la tératologie, «ce roman retrouverait la beauté dans l'étude des choses saines et des sentiments nobles». L'auteur s'y «imposerait une entière sincérité». Il chercherait à dégager «la loi qui gouverne les passions humaines». Son roman, enfin, «respirerait l'amour d'une existence meilleure». Mais le Bourget de _Mensonges_ et de _Cruelle énigme_ n'est-il pas là dans son entier, et l'analyste, et le moraliste, et l'idéaliste? Et cette unité de vie n'est-elle pas chose bien extraordinaire?

De l'analyste, il n'y a qu'à louer la sûreté de main et la finesse d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend à mieux fouiller une âme, c'est convenu; puis le moraliste érige en maximes et apophtegmes ces observations de détail. Il lui arrive de découvrir ainsi un certain nombre de vérités courantes. Mais, ô nos mères et nos sœurs, admirez-le écrivant de vous: «Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle particulière aux femmes... Elle consiste à ne plus percevoir les lois de la conscience, quand il s'agit de l'être aimé». Et c'est d'une vie si profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde extérieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: «Il paraissait maigre et comme tassé sur lui-même», ce qui est malaisé à concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de Montsouris avec «un pavillon d'architecture chinoise», ou qu'il prête à une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le «corset noir» cher aux filles de brasserie, c'est à quoi, soyez sûrs, nous ne prenons point garde en l'écoutant, et nous passons volontiers à cet idéaliste le coup d'œil distrait qu'il jette sur l'extérieur des choses pour les belles et mystérieuses consciences où il nous fait pénétrer.

II

Je rattacherai directement à M. Bourget, qui est leur aîné, MM. Edmond Haraucourt et Maurice Barrès.

M. Haraucourt n'a encore publié qu'un roman: _Amis_[57]; mais, à mon sens, on n'a point fait attention à tout ce que ce livre contenait de noble et de délicat, et qu'un tel livre était un des plus méritants efforts d'art de ces dernières années. Vous en connaissez le sujet: une amitié (non de ces amitiés «ordinaires et coutumières» qui ne sont, comme dit Montaigne, que «superficielles accointances», mais cette «souveraine et maîtresse amitié» où atteignent du premier bond les grands cœurs, comme si ces cœurs, qui se cherchaient dans l'inquiétude avant de s'être trouvés, obéissaient à je ne sais quelle «force inexplicable et fatale, médiatrice de leur union») et cette amitié traversée par un amour de femme, les petits ongles cruels lacérant à plaisir ces cœurs doux et graves, la déchirure des cœurs qui s'élargit, et rien pour la fermer, sinon la mort.

[57] La _Revue bleue_ a publié, depuis que ceci est écrit, un _Conte philosophique_ de M. Haraucourt. Voir encore ses vers, et particulièrement _L'âme nue_.

Ne dites pas que de telles amitiés sont impossibles. Mieux vaut convenir avec Montaigne «qu'il faut tant de rencontres à les bâtir que c'est beaucoup si la fortune y arrive en trois siècles». Mais Montaigne connut cette amitié, et il en a parlé divinement dans les _Essais_[58]: «Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant: parce que c'était lui, parce que c'était moi. Chacun de nous se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet.» Vous n'avez pas oublié non plus les exemples fameux tirés de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur d'un maître d'école peut seule se méprendre aux amours d'Achille et de Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton. Montaigne a grand soin de les distinguer: «Lesquels, dit-il, pour avoir une si nécessaire disparité d'âge et différence d'office, ne répondent non plus assez à la parfaite union et convenance que nous demandons.» C'est où se marque pour lui l'amitié, dans cette «parfaite union et convenance» de deux êtres. Il les veut «à moitié de tout». Il ne paraît point croire que l'amitié puisse vivre, si elle n'est également partagée. Et voilà, je pense, où est l'erreur. Car ce partage est bien la chose la plus rare; mais on voit souvent deux êtres, dont l'un s'est tout entier donné à l'autre, qui, celui-là, reste indifférent. Cette amitié, comme l'amour chez les êtres disgraciés, se nourrit d'amertume et de silence. Elle se replie sur soi-même, se cache par pudeur de soi, et aussi pour que l'être égoïste et vain dont elle s'est faite l'invisible servante n'ait point à rougir de la comparaison. Triste amitié, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les délicats services! Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle aime.--Pour moi, me disait un désabusé, mon ami ne m'a jamais fait que du mal, et je l'aime. C'est d'un étranger, à qui je ne m'étais confié qu'à demi et qui ne m'apprécie point, que m'est venue ma seule consolation d'amour-propre. Et celui-là, je sens bien qu'il m'est indifférent.

[58] Au ch. XXVII, l. I, _De l'Amitié_.

M. Haraucourt, dans les premières pages de son livre, a finement analysé ce genre d'amitié, et c'est un bel éloge à en faire de dire qu'elles ne sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et même qu'elles le complètent. Je sais bien, au reste, ce qui manque à son livre pour être un chef-d'œuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le métier seulement[59]. Du livre de M. Haraucourt un écrivain plus adroit eût tiré sans peine la matière de deux ou trois livres. Les observations, très subtiles et pénétrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent, envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des chapitres du livre est fait de maximes isolées qui n'ont pu trouver place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de réserve. M. Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop à ses personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue, métaphysicien, et très peu romancier. Ses personnages lui ressemblent: ils n'arrivent point à se dégager de l'absolu. Leurs façons de parler sont étrangères à notre monde. «Desreines parlait comme on écrit; tant de jeunes gens écrivent comme on parle!» dit-il lui-même de l'un d'eux. Et je vois là une sorte d'excuse, ou tout au moins de préparation, aux formules axiomatiques qu'il leur prête et qui feraient rire ou bayer si on en usait dans la conversation. L'auteur est évidemment derrière ses personnages et parle par leur bouche. Il semble n'être pas sûr d'eux. Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leçon qu'ils répètent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours d'accord avec l'idée que nous prenions d'eux.

[59] «Il serait facile de le démontrer, dit M. Brunetière, ce que la plupart de nos romanciers savent le moins, quoi qu'ils en disent, quoi qu'ils veulent nous en imposer, ne vous y trompez pas: c'est leur métier.» (_Le Roman naturaliste._)

M. Maurice Barrès n'a, lui aussi, publié qu'un livre[60]. Ce livre de début s'appelle _Sous l'œil des Barbares_, et, faute de le pouvoir cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donné son auteur, de monographie réaliste. Réaliste? Vous entendez bien qu'il n'y a point de réalité, pour M. Barrès, en dehors de la pensée pure. «C'est aux manuels spéciaux, dit-il dans sa préface, de raconter où jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à Paris, son entrée aux affaires étrangères et toute son intrigue. Je me borne à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes banales une âme infiniment sensible.» Cette âme sensible «a gardé une mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes»; elles se sont superposées dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces «tableaux» que M. Barrès s'est appliqué à «copier» dans son livre, du plus exactement qu'il a pu.

[60] Et des brochures, les _Taches d'encre_, ou des articles et des nouvelles d'un esprit très fin, une autre brochure sur le _Quartier latin_, une autre, plus que critiquable par un côté: _Huit jours chez M. Renan_. Tout récemment enfin, il vient de publier son second roman, _Un homme libre_, qui consacre définitivement sa réputation. Voir l'article de M. Jules Lemaître (_Figaro_ du 8 juin 1889).

Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses détails. Quand je l'essaierais, sa délicatesse, ses subtilités, la volontaire confusion du «je» et du «il», l'incertitude même de l'auteur, qui ne se résout point à choisir entre le symbole et la chose symbolisée, tout ce vague fuirait les doigts. «Au premier feuillet, dit M. Barrès, on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du _moi_ qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?» C'est en effet là tout le livre: des sensations, des sentiments, des idées, passant, comme des ombres, en des paysages mystérieux et effacés, paysages de rêve, dont quelques-uns, pour la sobriété des lignes et l'infini des perspectives, sont littérairement incomparables.

Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents pages. Imaginez l'intelligence la plus déliée servie par la langue la plus souple, une langue tour à tour abstraite et imagée, tour à tour simple et subtile, tour à tour précise et fuyante, langue d'analyste et de poète, qui se plie aux nuances les plus délicates de la pensée et brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour être d'un artiste, le livre de M. Barrès n'en est pas moins le livre d'un sage, d'un sage très jeune et très précoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paraître en certains endroits, où l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve[61], Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudéry. Mais elles sont de lui et à lui, ces nobles, ces douloureuses pensées:--«Chacun de nous se fait sa légende. Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.»--«Pour m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme en est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives et si agréables à voir, tristesse et dérision. _Et voilà bien la guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!_»--«La chevelure de la jeune femme, soulevée par la brise, vint baiser la bouche du jeune homme, et _cette odeur continuait si harmonieusement sa pensée_ qu'il se tut, impuissant à saisir ses subtilités; et seule la fraîcheur où soupiraient les fleurs du soir n'eût pas froissé la délicatesse de son âme».--J'imagine (une fois le ton donné et admis) qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique; c'est l'expression même de cette forme rêvée par Barrès, «qui sait des alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes, cette beauté du verbe, plastique et idéale, et dont il est délicieux de se tourmenter.»

[61] Le Sainte-Beuve de _Volupté_.

_Sous l'œil des Barbares_ a été reçu comme un bréviaire par un petit nombre d'esprits distingués et souffrants. Je sais des jeunes hommes et des jeunes femmes--qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans--pour qui c'est une sorte d'_Imitation_[62]. M. Barrès les a révélés à eux-mêmes. Ils se sont reconnus et aimés dans cette âme double. Aimés surtout. C'est qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation, clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si on en réunissait les membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un mal nouveau qui nous travaille? Dans un récent article[63], M. Paul Bourget rapprochait de la détresse morale que décrit M. Barrès le cas de ce jeune Plessing que Gœthe essaya vainement de rappeler à la vie. Les discours de Gœthe restèrent sans effet sur le malade, qui ne voyait dans la guérison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est pas nouvelle, la maladie! C'était contre elle que Sénèque prévenait Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient à Athènes. Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec le milieu, avec l'époque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules Lemaître, le _Journal de Stendhal_, et admirez quelle différence entre l'énergie, la santé presque outrecuidante que révèlent ces mémoires d'un contemporain de Napoléon, et l'affaissement, le trouble, les hésitations du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrès. Leur mal à tous deux est pourtant le même; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idolâtrie pour le _moi_. Oserai-je dire mon sentiment et qu'à tout prendre je préfère la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrès?

[62] Avec toutes les restrictions qu'une telle comparaison comporte. Lamennais, dans sa préface à l'_Imitation_, a très bien montré en quoi et par quoi l'_Imitation_ se distingue des livres de morale profane: «L'auteur ne se borne pas, dit-il, à nous montrer nos misères: il en indique le remède; il nous le fait goûter; et c'est un de ces caractères qui distingue les écrivains ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que sonder les plaies de notre nature. Ils nous effrayent de nous-mêmes et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous relever; et, plaçant dans le ciel notre point d'appui, ils nous apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont appelés.» Ceux qui ont lu le livre de M. Barrès trouveront peut-être que cette citation n'était pas déplacée ici.

[63] Cf. _Journal des Débats_ du 3 avril 1888.

III

Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la _Nouvelle Revue_.)

M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait _Janus_ au _Figaro_, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse; les nuances bien observées; l'ensemble très précis[64]. En devenant romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure; c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre; il est médiocre comme romancier[66]. J'entends ici,--et il entend avec moi par roman--une intrigue, un groupement de personnages qui agissent les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse. Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe, quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé, isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion.

[64] Voir le recueil de ces portraits: _Mémoires d'aujourd'hui_.

[65] Voir le roman du même nom. Voir aussi _Les Monach_. M. de Bonnières, très goûté comme critique et comme romancier, ne l'est peut-être pas assez comme poète.

[66] Voir, pour la raison peut-être, la note 59 de la page 152.