Les Rois

Chapter 8

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Au reste, sa lucidité d'esprit restant parfaite, il fixa lui-même les conditions dans lesquelles la manifestation populaire aurait licence de se produire. Les manifestants se réuniraient sur la place des Marronniers, parcourraient les quais de la rive droite jusqu'à la place des Trois-Rois, suivraient la ligne des grands boulevards et se disperseraient au carrefour de la Croix-Bleue. Sur tout ce parcours, il désigna les postes qui seraient occupés par la troupe, les édifices: caserne, Banque, Bibliothèque royale, dans les cours et les sous-sols desquels les réserves de cavalerie et d'infanterie se tiendraient prêtes à sortir au premier commandement. Il eut soin que tous ces préparatifs de répression fussent entièrement dissimulés. Il s'appliqua à tout prévoir et à donner les instructions les plus précises. Sur les points où la manifestation deviendrait séditieuse, trois sommations seraient faites, très espacées. Si elles restaient inutiles, on ferait des charges de cavalerie, très lentes. Mais, quelles que fussent les circonstances, les cavaliers ne devaient dégainer et les fantassins ne devaient tirer que sur l'ordre exprès d'Hermann. Des fils téléphoniques reliaient son cabinet à celui du général gouverneur de Marbourg, situé à l'autre extrémité du palais, et à tous les postes et dépôts de troupes. Ainsi, quoi qu'il advînt, il ne pouvait s'écouler qu'une ou deux minutes entre la transmission des nouvelles et celle des ordres du prince. Il aurait donc la direction suprême de la journée, comme il voulait en porter toute la responsabilité. Le vieux général de Kersten, gouverneur de Marbourg, une baderne qui ne connaissait que sa consigne, se soumit à tout sans réflexion, ou peut-être par cette réflexion que le prince était un «pékin» plein d'idées biscornues, qu'il fallait le laisser aller, puisqu'il était le prince, mais qu'au surplus il reconnaîtrait lui-même, tôt ou tard, la nécessité de revenir aux pratiques traditionnelles de gouvernement et de police.

XIV

Un soleil chaud, presque un soleil d'été, éclaira cette matinée du 1er octobre. Pas un nuage au ciel: il ne fallait pas compter sur la pluie, fatale aux mouvements de rue, bonne auxiliaire des gouvernants aux jours d'émeute. Les manifestants avaient le ciel pour eux. Hermann s'en réjouit: l'épreuve qu'il tentait serait ainsi plus décisive.

Il était seul dans son cabinet. Un officier d'ordonnance était au téléphone dans une pièce voisine. Les premières nouvelles avaient paru rassurantes. Plus de dix mille ouvriers s'étaient réunis sur la place des Marronniers, sans désordre, presque sans cris. Et, lentement, en rangées épaisses, l'énorme procession s'ébranlait...

Un grand silence enveloppait le palais. Nul bruit ne montait, ni des boulevards, ni des quais, encore déserts. Hermann en éprouva un malaise. Il songea au vaste bruit de mer déferlante que, sans doute, le peuple faisait là-bas, et qui se rapprochait à chaque seconde, et qu'on n'entendait pas encore, mais qu'on entendrait tout à l'heure. Le silence lui fut pesant, comme celui qui précède l'orage. Il marchait à grands pas, nerveusement. Parfois ses yeux rencontraient le regard immobile et noir du portrait d'Hermann II. Il lui sembla qu'un sourire ironique et méprisant pinçait les lèvres du terrible ancêtre. Alors il le regarda en face. Non, l'illustre tueur ne souriait pas. Avec une attention hostile, le prince examina cette bouche triste et dure, ce front étrangement serré aux tempes, ces mâchoires de carnassier. Et il eut un plaisir d'orgueil et de défi à penser que ce qu'il faisait serait haïssable et inintelligible au sinistre aïeul, si celui-ci pouvait lever les dalles de la chapelle des Carmélites où il reposait depuis cinq cents ans, à se dire qu'il osait, le premier, rompre une tradition tant de fois séculaire, et, fils de rois, démentir, au nom de la pitié humaine, l'impitoyable et fausse sagesse de toute une lignée de rois...

Puis il s'assit, tira de sa poche une lettre qu'il déplia et en lut la dernière page de l'air d'un dévot qui médite un texte sacré:

«... Oui, je vais bien penser à vous, non pas plus que les autres jours, mais avec plus d'angoisse. Je sais trop les affreux conseils de prudence que les politiques vous donneront; mais n'est-ce pas que vous ne les écouterez point?... Il y a peut-être bien, parmi tous ces pauvres gens, quelques méchants et beaucoup d'ignorants; mais il y a surtout des malheureux... N'ayez pas peur d'eux, vous, leur ami. Défendez qu'on les provoque en étalant les préparatifs de la répression sans savoir si l'on aura quelque chose à réprimer, et je vous jure qu'ils ne feront point de mal. L'âme de la foule est généreuse pour qui la traite avec générosité. Enchaînez-la par la confiance que vous lui montrerez... Songez donc, mon cher seigneur! si un seul des pauvres de Jésus, de ceux qui sont bons et qui souffrent injustement, allait être tué par vous, par vous son protecteur naturel, et cela pour avoir crié sa misère!... Non, je ne puis supporter cette pensée... Au nom de notre amour, ne verse pas le sang des malheureux...»

--Ah! Frida! petite Frida!... Voilà mon viatique, murmura Hermann.

Il se retrouvait apaisé, confiant, comme si, de ces paroles innocentes et aimées, une certitude infiniment douce s'était épanchée en lui.

XV

--Peut-on te dire un mot?

Otto entra, visiblement agité. Mais son sourire d'éternelle gouaille restait figé sous sa moustache rousse.

--Le moment, dit Hermann, n'est peut-être pas des mieux choisis.

--C'est qu'on ne te voit pas comme on veut... Et puis... je vais te dire... je n'ai pas eu le choix du moment. D'ailleurs, aujourd'hui ou un autre jour... Pour moi, je suis bien tranquille.

--Tant que cela?

--Oui, quoique tu ne fasses pas grand'chose pour rassurer les gens paisibles, soit dit sans reproche. Je connais tes idées. Tu te figures que tes douze ou quinze mille prolétaires vont faire gentiment leur petite promenade et qu'il n'y a qu'à ne pas les contrarier pour qu'ils restent sages... J'en doute très fort, mais je raisonne.

--Voyons.

--C'est bien simple. De deux choses l'une: ou tu vois juste (ce qui est possible), et tout se passera en douceur; ou tu te trompes, et alors tu feras comme on a fait avant toi: tu te défendras,--un peu plus tard seulement. Il y aura un peu plus de casse que si tu t'étais défendu tout de suite; mais ça reviendra au même. Nous aurons le dernier mot, cette fois-ci encore et quelques autres, parce que, provisoirement, nous sommes les plus forts; je dis nous et notre bonne noblesse, et notre délicieuse bourgeoisie. Évidemment, nous n'en avons pas pour longtemps; mais la machine durera bien autant que nous. Je n'en demande pas plus, moi.

--Brave coeur!

--Je ne suis pas un sentimental... Mais parlons de mon affaire. Je t'en ai déjà dit un mot, il y a quelques jours...

--Cette concession de mines?

--Oui... Le baron Issachar donnerait la forte somme.

--Cela veut dire?

--Mon Dieu!... cela est assez clair.

--Enfin, quoi? Il m'offrirait de l'argent?

--Je ne dis pas cela... Tu aurais le droit d'ignorer. Dans toute chose, il y a la façon... Mais les temps sont durs... Les têtes couronnées manquent d'argent de poche... Je crois que Wilhelmine elle-même ne serait pas fâchée... pour ses bonnes oeuvres... Enfin... trois millions sont bons à prendre...

--Inutile de continuer, tu sais.

--Pourquoi?

--Tu ne comprends pas?

--Non.

--C'est juste: tu ne peux pas comprendre, dit Hermann en haussant les épaules.

Le front d'Otto se plissa, et ses yeux devinrent méchants:

--Voyons, Hermann, ce n'est pas sérieux? Qu'as-tu à reprocher au baron?

--Je n'ai rien contre lui. Je ne veux pas, voilà tout. Je trouve que, dans cette affaire, les propriétaires du sol ont un droit de priorité, et, puisqu'ils présentent des garanties...

--Moins que le baron... Il possède en Alfanie soixante mille hectares de forêts... Nous lui devons les tramways de Marbourg...

--C'est-à-dire qu'il nous les doit. Malheureusement. J'estime, pour moi, qu'il a assez d'autres moyens de faire travailler son demi-milliard et que ce n'est pas le moment, quand la question sociale est arrivée à l'état aigu, d'accorder des privilèges à ceux qui sont déjà trop riches. Mes raisons sont limpides, comme tu vois.

--J'aurais bien des choses à te répondre, et même des choses sensées. Mais je perdrais mon temps. Aujourd'hui, tu es buté... Nous en reparlerons... Seulement, écoute: tu me mets dans une situation un peu fausse vis-à-vis du baron. Je lui avais fait espérer... Dans tous les cas, il me semble que nous lui devons bien une petite compensation.

--Une compensation à quoi?

--A ce que ton refus lui fait perdre.

--Qu'est-ce que mon refus lui fait perdre?

--Dame! ce qu'il te demandait.

--Tu as une logique!

--Enfin, je me trouve un peu engagé avec Issachar... Et, quand ce ne serait que pour me tirer d'embarras... il me semble que tu pourrais faire pour lui quelque chose qui l'aidât à patienter, et surtout qui lui prouvât que je me suis occupé de lui... Songe que le baron est une puissance et qu'il serait maladroit de le mécontenter... Au reste, un rien le ravirait... une simple marque d'estime, et qui ne te coûterait pas un sou.

--Enfin, quoi?

Otto laissa tomber d'un air négligent:

--Mais... le grand-cordon de l'Aigle-Bleu, par exemple.

--Le grand-cordon de l'Aigle-Bleu au baron Issachar?

--Mon Dieu...

--Dis-moi ses titres.

--Mais... son argent.

--C'est tout?

--Qu'est-ce qu'il te faut? Tu refuses encore?

--Ah! oui, je refuse!

--Tu n'es pas aimable. Je te croyais plus... Voyons, qu'est-ce que tu as contre moi?

--Tu veux le savoir?

--Oui, j'aime autant.

--Tu y tiens beaucoup?

--Mais va donc!

--Eh bien, j'ai que la pensée d'être ici ton complice me fait horreur. Veux-tu que je te dise pourquoi tu viens mendier pour ce pauvre baron Issachar? C'est que ce juif te tient à la gorge, toi, deuxième prince du sang; c'est que tu lui dois plus de douze millions et qu'il juge que l'heure est venue de t'acquitter; c'est que, ce matin même, tu as reçu la visite de son homme d'affaires, qui t'apportait ses dernières sommations. L'ingrat ne se souvient plus qu'il a été ton cher ami, qu'en retour de l'honneur que tu lui faisais d'être son hôte tu te contentais d'un modeste bénéfice de deux mille louis, chaque soir, au baccara... Oui, c'était réglé comme un papier de musique. C'était ton indemnité de déplacement, et même tu ne te déplaçais que pour l'indemnité. Il trouve maintenant que c'est trop cher, surtout en y joignant les autres petites sommes que tu daignais lui emprunter. Il trouve que l'honneur de ton amitié ne vaut plus ça et qu'il a fait un marché de dupe. Et il te met en demeure de payer, n'importe de quelle façon... Ah! oui, tu es un joli prince! Ta pauvre femme, qui, pendant ce temps-là, vit comme une recluse, écrasée sous la honte et la douleur, sanglotait encore l'autre jour en me parlant de toi... Tu as si follement et si brutalement abusé de tout que tu en es à présent à rechercher les sensations... excentriques, celles qui mènent au bagne les simples particuliers. Tu as commencé par descendre aux jupes crottées, filles de la rue ou servantes, et tu te déguisais pour courir les aventures de taverne. Puis cela même ne t'a plus suffi... Une des occupations de la police est de te protéger... Non, non, je ne payerai pas à ton juif l'argent de tes vices. La royauté n'est pas un brigandage!

Les phrases tombaient sur Otto comme des soufflets. Il était livide, l'insolence de son sourire un moment tombée, la lèvre tremblante un peu. Mais il se contint:

--Qu'est-ce que tu veux?... Quand on s'ennuie!... Et si tu savais comme je m'ennuie!... Je t'avertis d'ailleurs que tout ce que tu viens de dire est fort exagéré... Mais, enfin, puisque tu sais tout, et même un peu plus qu'il n'y en a, tire-moi de là! Tu vois bien que, si je t'ai parlé, c'est que je ne pouvais faire autrement... Que veux-tu que je devienne?

--Arrange-toi. Vends un château. Celui de Grotenbach est ta propriété personnelle.

--Grevé d'hypothèques, mon pauvre Hermann.

--Fais-toi l'ami intime de quelque autre banquier.

--Alors, tu ne veux rien faire pour moi? Remarque comme je suis patient... Après tout, je suis ton frère, et, si cela te donne certains droits, comme de me dire des choses désagréables, cela te crée, ce me semble, certains devoirs...

--Eh! qu'est-ce que cela fait que tu sois mon frère? Comme si cela signifiait quelque chose chez nous autres! Nous sommes-nous jamais aimés? Nous sommes-nous seulement jamais connus?... Est-ce que je ne sais pas, d'ailleurs, que tu me hais?

--Moi?...

A cet instant, un grand bruit, confus s'éleva du dehors. C'étaient sans doute des bandes attardées qui gagnaient le rendez-vous des manifestants. Les deux princes tendaient l'oreille; les cris devenaient distincts.

--Entends-tu, dit Hermann, ce que crient ces gens-là?

--Non.

--Ils crient: «Vive le prince Otto!»

--Tiens, c'est ma foi vrai.

Du moment qu'il n'avait décidément rien à attendre de son frère, Otto reprenait son attitude naturelle, et, dandinant son grand corps, les mains enfoncées dans ses poches:

--Qu'est-ce que j'y peux?... Ce n'est pas un cri séditieux. Si j'étais l'aîné, et toi le cadet, ils crieraient: «Vive le prince Hermann!» C'est clair comme le jour.

--Sais-tu qui les a payés?

--Ce n'est toujours pas moi: je ne suis pas assez riche.

--C'est toi! Et c'est toi qui as fait afficher dans la ville les placards que j'ai fait déchirer ce matin, où l'on me dénonçait au peuple comme jouant un double jeu, libéral dans mes déclarations publiques, mais secrètement allié à la réaction... Ne nie pas: j'ai les preuves.

--Quelles preuves? Des rapports de policiers qui font du zèle?... Tu me dis tout cela pour te dispenser de me rendre le petit service que je te demandais... Tu as tort, Hermann; je t'assure que tu as tort.

--Écoute, dit Hermann.

C'était la sonnerie du téléphone dans la pièce voisine. Deux ou trois minutes s'écoulèrent; les deux princes se taisaient. L'officier d'ordonnance entra et, apercevant Otto, parut hésiter.

--Vous pouvez parler, dit Hermann.

L'homme répéta, du ton uni et impersonnel d'un officier au rapport, la communication qu'il venait de recevoir:

--La manifestation s'est mise en marche vers dix heures et demie. Douze mille hommes environ; quelques centaines de femmes et d'enfants. Ç'a été très calme d'abord. Mais, tout à coup, à l'angle du quai Saint-Pierre et de la rue des Tanneurs, Audotia Latanief a déployé le drapeau noir.

--Encore elle! murmura Hermann.

Le visage d'Otto s'éclairait.

L'officier continua:

--On le lui a arraché. Il y a eu des coups échangés. Rien de grave. Audotia, qui résistait, a été conduite au poste avec trois ou quatre ouvriers grévistes. La foule continue son chemin, pacifique en apparence, presque silencieuse. Le général gouverneur de Marbourg dit que ce silence ne présage rien de bon. Il pense qu'on pourrait, sans trop de peine, diviser et refouler les manifestants au moment où ils déboucheront sur le rond-point du pont Saint-Gabriel. Quels sont les ordres de Votre Altesse royale?

--Les mêmes. Qu'on laisse faire.

L'officier se retira.

Mais Hermann n'était plus si tranquille. Toujours cette Audotia! Elle devenait singulièrement encombrante, cette sainte. Il est vrai que l'incident était prévu, et, sans doute, il n'aurait pas de suites. Pourquoi donc, si confiant tout à l'heure, Hermann avait-il maintenant le coeur serré d'angoisse?

Il tournait le dos à son frère; mais il sentait derrière lui le grand nez, les yeux à pochettes, toute la personne d'Otto le railler méchamment. Il se retourna d'un mouvement brusque:

--Qu'as-tu à sourire?

--Je songe, dit Otto, que tu auras beau faire: tu finiras, bon gré mal gré, par où tu aurais dû commencer. Va, va, j'aurai le plaisir exquis de te voir tirer sur ce bon peuple en qui tu as tant de confiance et que tu aimes tant.

--Mais c'est abominable, ce que tu dis là!

--En quoi? Je constate ce qui est. Qui espères-tu tromper? Les sentiments que tu affiches sont contradictoires à ta fonction. Si tu les éprouvais réellement, ou si tu étais capable de les suivre jusqu'au bout, tu n'aurais qu'une chose à faire: t'en aller. Or tu ne t'en iras pas. Tu resteras pour nous défendre--à coups de fusil s'il le faut--et tu massacreras de pauvres diables, parmi lesquels il y aura certainement quelques braves gens, parce que tu ne pourras pas faire autrement. Te voir patauger dans ces contradictions, ce sera ma première vengeance, à moi qui ne fais pas de phrases et qui ne me pique pas de justice ni de pitié. Et puis... j'attendrai... Je te parle bien tranquillement, selon ma coutume. Mais tu m'as dit tout à l'heure des choses que je ne permets à personne de me dire, pas même à toi... Et je t'avertis que je m'en souviendrai.

--A la bonne heure, dit Hermann, je reconnais mon frère.

XVI

La princesse Wilhelmine fit irruption dans le cabinet royal, tenant le petit Wilhelm dans ses bras et suivie de la gouvernante.

--Hermann! Hermann! cria-t-elle, savez-vous ce qu'on a fait à votre fils?

Son allure était tragique; même, ses beaux bandeaux étaient un peu dérangés. Toutefois, elle gardait son grand air, l'air des Altenbourg. Et c'est pourquoi Hermann, ayant d'ailleurs constaté que l'enfant était intact, demanda avec tranquillité:

--Quoi donc? Qu'arrive-t-il?

--Il arrive que les émeutiers ont assailli à coups de pierres la voiture de votre fils, qu'ils auraient pu le tuer, qu'il n'a été sauvé que par la vitesse des chevaux, et que voilà, je pense, de quoi vous faire réfléchir.

--Enfin, dit le prince, il n'a pas eu de mal? Sa gouvernante non plus?... Peut-être madame de Schliefen s'est-elle exagéré les choses.

Il interrogea la gouvernante. Elle était partie le matin pour conduire Wilhelm chez le roi son grand-père. Mais, ayant rencontré des bandes qui se rendaient à la manifestation, la vieille dame, prise de peur, avait donné ordre au cocher de rentrer au palais. Des ouvriers avaient reconnu la livrée de la cour, poussé des cris de menace et lancé des pierres contre la voiture. Et c'était miracle que ni elle ni le petit prince n'eussent été atteints.

--Vous n'aviez, madame, qu'à continuer votre chemin, dit froidement Hermann. Rien de tout cela ne serait arrivé.

Il était persuadé que madame de Schliefen avait rêvé presque tout ce qu'elle racontait. Il l'examinait, redressée dans son busc, l'aspect ridiculement majestueux, provoquante à force de dignité empesée. Il se disait que des gens du peuple avaient pu être agacés rien qu'en voyant cette tête-là (il l'était bien lui!) et, puisque l'enfant était sain et sauf et que tout s'était borné sans doute à un peu de tapage, il inclinait à des indulgences dont il sentait confusément l'imprudence et la folie. Mais c'était plus fort que lui: la vue de cette douairière avait toujours pour effet d'éveiller dans le tréfond ignoré de son âme de prince il ne savait quel incoercible instinct de révolutionnaire, presque de clubiste et de barricadier.

Cependant le récit de la vieille dame avait exalté le petit Wilhelm:

--Papa, dit-il, ce sont des méchants. Il faut les tuer, tous! tous!

L'enfant tremblait de frayeur et de colère. Hermann le regarda d'un air d'indicible douleur et répondit doucement:

--Mais mon chéri, si tu veux qu'on les tue, c'est donc que tu es aussi méchant qu'eux?

L'avorton, dépité, éclata en sanglots. Hermann l'embrassa, le caressa, mais sans parler: les mots tendres qu'il cherchait ne lui venaient pas...

La princesse fit signe à la gouvernante d'emmener l'enfant.

XVII

Restée seule avec le prince:

--Alors, dit-elle, c'est vrai, c'est bien vrai? vous autorisez la manifestation?

Il vit qu'elle était décidée à parler, quoiqu'il fît, et qu'il ne pourrait, cette fois, se dérober à une explication.

--Ma parole est engagée, répondit-il. Et, quand je voudrais la retirer, il n'est plus temps.

--Il serait encore temps si vous vouliez.

--Eh bien, donc, je ne veux pas.

--Mais savez-vous que vous vous perdez?

--On me l'a déjà dit; mais rien n'est moins sûr. Mon opinion est que les manifestants rentreront paisiblement dans leurs maisons après avoir fait connaître leurs voeux, comme c'est leur droit.

--Leur droit? Ne voyez-vous pas que, quand bien même, par impossible, ils ne commettraient aujourd'hui aucune violence, ce prétendu droit de remontrance publique serait la négation de votre droit à vous, de ce droit royal qui est, en somme, leur meilleure sauvegarde à eux.

--Des mots!... Ils souffrent: je leur laisse la liberté de la plainte.

--Une plainte qui s'exhale par des milliers de bouches et qui se promène par les rues n'est plus une plainte, mais une menace. Ils souffrent? Eh! croyez-vous qu'il n'y ait de souffrances que de leur côté? Il y en a aussi du nôtre. Surtout il y en aurait si vous désertiez votre poste. Pensez à cela; pensez à tous ceux qui sont derrière vous: à votre noblesse, à votre armée, à tant de braves gens qui se feraient tuer sur un mot de vous et qui, étant à vous, ont mis en vous leur confiance. Tous ceux-là, si l'émeute éclate et ne rencontre, par votre faute, qu'une résistance incertaine et tardive, tous ceux-là, dont vous avez charge, voyez à qui vous les livrez, vous, leur maître et leur défenseur.

--Je suis le défenseur des autres aussi, répondit Hermann. Ne suis-je roi que pour monter la garde autour des privilèges et des coffres-forts des satisfaits? Car on dirait qu'un souverain n'est aujourd'hui qu'un gendarme au service des propriétaires! Je n'accepte point ce rôle. Vous me sommez d'être roi? Eh bien, je ramène la royauté à sa fonction primitive, qui est de protéger d'abord les humbles et les petits. Je veux être avec ceux qui pâtissent le plus. Une grande part de ce qu'ils demandent est juste; j'en suis sûr: j'ai étudié les questions. Vous ne savez pas ce que sont certaines vies de pauvres. Et comment en auriez-vous même une idée? Vous n'avez jamais vu cela que de si loin! Moi, je sais; j'ai tâché de voir ou de me figurer. Et, à cause de cela, je vous le dis, les brutalités mêmes de la populace me font moins horreur que l'injustice hypocrite et la dureté de certains riches et de certains grands seigneurs. Ceux-là, en réalité, me sont plus étrangers, me semblent moins mes frères que les gens du peuple. Aujourd'hui même, savez-vous d'où vient tout le mal? Il vient de ce que les riches n'ont pas le courage de consentir à être moins riches. Il n'y a, au fond, rien autre chose. C'est là l'obstacle à tout, l'obstacle insurmontable. Et c'est, cela qui m'emplit de colère!

--Soit! dit ironiquement Wilhelmine. Il n'y a qu'orgueil et dureté en haut, vertu et désintéressement en bas. Je ne vous parlerai donc pas du dévouement de la plupart de vos gentilshommes ni des traditions d'honneur et d'héroïsme de nos vieilles maisons, et je ne dirai pas non plus qu'il y a peut-être des riches qui sont des hommes de bonne volonté. J'admets cet égoïsme des heureux. Pensez-vous qu'il soit bon de l'exaspérer encore en leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner à l'esprit de sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fenêtres, par une tolérance qui est presque une complicité, la brutale menace d'une révolution? Vous vous plaignez d'être mal compris et mal secondé par eux. Mais parlez-leur au moins; ne leur montrez pas cette défiance blessante, et, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous, fût-ce contre eux-mêmes, ne refusez point de rester avec eux.