Les Rois

Chapter 9

Chapter 93,789 wordsPublic domain

--Hélas! dit Hermann, ils savent trop que j'y resterai de gré ou de force et que je suis leur prisonnier... La vérité, c'est que j'ai beau être un des derniers souverains absolus de l'Europe, je ne puis rien directement sur ceux de mes sujets qui détiennent les neuf dixièmes de la fortune du royaume. Et leur calcul est atroce, voyez-vous! Si ce mouvement dégénère en émeute, ils savent bien qu'il faudra la réprimer, après tout, et que la terreur qui suivra cette répression rétablira pour quelque temps, en leur faveur, l'ordre et le silence.

La parole du prince sonnait âprement. Wilhelmine sentait, non point sa conviction fléchir, mais ses idées lui échapper. La pensée de son mari avait des apparences de générosité qui, sans la persuader, déconcertaient la princesse. Femme, elle n'eût pu lui tenir tête que par des arguments sentimentaux; or ces arguments-là surabondaient en faveur de la thèse d'Hermann, au lieu que Wilhelmine était réduite à parler presque uniquement expérience et raison... Elle répondit avec effort:

--Oui... pour quelque temps seulement... peut-être... Oui, ceux que vous avez à défendre sont les vaincus de demain... Au moins, n'aidez pas à leur défaite...

Un argument lui était venu. Elle reprit son élan:

--Concevez-vous ce qui arriverait après? Ou pouvez-vous vous le représenter sans effroi? Défendez donc votre pouvoir, dans l'intérêt même de votre rêve, car ce que vous rêvez, ce n'est assurément pas la foule aveugle et stupide qui saura le réaliser.

--Aveugle et stupide? dit Hermann. C'est en effet ce qu'on répète toujours. Et c'est pour cela que je souhaite que les manifestants restent calmes jusqu'à la fin; et, pour qu'ils en aient tout le mérite et, par suite, tout le bénéfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu'à la dernière minute où je le pourrai. Les révolutionnaires prétendent, eux, que c'est la répression qui fait l'émeute. Je veux voir si c'est vrai, voilà tout.

--Mais c'est une partie insensée que vous jouez là! Mais ce que vous exposez ne vous appartient pas à vous seul! Le pouvoir royal est un patrimoine dont chaque roi n'est que le dépositaire et qu'il doit transmettre intact... Si l'intérêt de la meilleure partie de votre peuple et si votre propre danger vous touchent peu, songez à votre fils! Ne lui perdez pas sa couronne!

--Nul ne peut dire en ce moment si je la perds ou si je l'assure. Je tente une épreuve. Je veux voir si ce peuple, que j'aime et qui doit le savoir, est capable de m'aider en se contenant lui-même, ou s'il n'est que la brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette expérience, si elle réussit, vaut, certes, que nous courions quelques risques. Un nouvel état de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bonté. Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour tout sauver...

Le prince, ici, parut hésiter devant sa pensée; puis, d'un accent de décision un peu fébrile et provocante:

--Et, s'il faut prévoir l'improbable, quand je hasarderais même la couronne future de ce petit enfant...

--N'achevez pas, Hermann! Ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous qui parlez ainsi... Ce que je refusais de croire serait donc vrai?... Osez dire que cette folie vous vient de vous seul, que vous ne subissez aucune influence et qu'il n'y a entre vous et moi que vos propres pensées!

--Qu'entendez-vous par là? dit Hermann d'une voix cassante. Eh! madame, si je me trompe, laissez-moi du moins la responsabilité de mon erreur! Je suis assez fort pour la porter tout seul. Si j'étais homme à subir une volonté étrangère, apparemment j'eusse déjà cédé à la vôtre, car, Dieu merci! je ne croyais pas qu'une femme put mettre tant d'acharnement à demander... quoi? du sang! On n'est pas archiduchesse à ce point!

--Hermann! dit-elle douloureusement, pourquoi me prêter ce rôle odieux? Croyez-vous que je n'aie pas pitié, moi aussi, et que le coeur ne me saigne point à vous parler comme je fais?... Oui, ce que j'ai le courage de vous rappeler, c'est un devoir ingrat et dur; mais c'est le plus évident, le plus pressant, le plus impérieux de vos devoirs. Et je dis que vous n'y échapperez point et qu'il vous ressaisira au sortir de vos songes. Vous n'êtes pas libre, vous le reconnaissiez tout à l'heure avec colère. Quelque chose de plus fort que vous: votre naissance et votre rang, pèse sur vous. Vous êtes né de ce côté-ci du champ de bataille; tant pis pour vous! Quand vous voudriez être transfuge, l'autre camp ne vous croirait pas. Prenez-en votre parti, et demeurez avec nous... Et, si tout craque sous nos pieds, tombons à notre poste en montant notre faction. Trente générations de rois vous obligent.

--Moins que ma conscience, madame.

L'officier parut à la porte.

--Quelles nouvelles? demanda Hermann.

--Communication du général gouverneur: Le nombre des manifestants grossit, toujours... Pas de désordre jusqu'à présent... Mais le général fait observer qu'il serait facile de couper la manifestation en deux au carrefour des Tanneurs. Il demande si Votre Altesse Royale n'a rien à modifier aux ordres donnés.

--Absolument rien.

--Mais... commença Wilhelmine.

--J'ai dit.

--Les manifestants, reprit l'officier, doivent passer au bout de la grande allée du jardin royal. Votre Altesse pourra facilement les voir des fenêtres de la salle du trône.

--J'y ai songé. Merci. Allez, capitaine.

Et, se retournant vers la princesse:

--Madame, vous prenez souvent plaisir à me rappeler mon pouvoir et mes droits. Or, si je suis roi, je le suis aussi pour vous. Et, si je suis de droit divin, c'est apparemment Dieu qui m'inspire cette conduite même dont vous êtes scandalisée... Qu'avez-vous à répondre?

--Rien, Hermann, sinon que je cours veiller à la sûreté de votre fils et que je reviens prendre ma place auprès de vous, quoi qu'il arrive.

--Eh! madame, je vous dis qu'il n'arrivera rien.

--Dieu vous entende!

XVIII

... Des fenêtres de la salle du Trône, une vaste allée, longue de cinq cents mètres, s'étendait jusqu'à la grille qui fermait le jardin privé du roi. Hermann resta longtemps à regarder la foule passer derrière cette grille. Elle marchait sans désordre, en rangées inégales et, semblait-il, presque en silence.

Hermann prit une longue-vue. Il distinguait, entre les barreaux, la fuite continue de figures presque toutes laides, les unes farouches, les autres souffrantes et lasses, la plupart inexpressives et, quelquefois, des bouches ouvertes dont il n'entendait pas le cri. Il songea:

--Eh bien! je ne m'étais pas trompé. Comme ils sont sages, les pauvres gens! Voilà qui ne présage guère une émeute.

Il avait envie de les remercier de lui donner raison. Mais, peu à peu, cet ordre et ce silence mêmes faisaient naître au fond de lui une inquiétude. Mieux que n'eût fait une multitude confuse et bruyante, cette procession quasi muette--qui passait, passait interminablement--donnait la sensation du nombre et de la force. Hermann commençait à s'étonner d'avoir osé mettre en liberté, ne fût-ce que pour quelques heures, cette force inconnue, et le malaise de l'attente lui devenait intolérable.

Soudain, il s'aperçut que la procession des pauvres cessait de défiler. Elle revenait sur ses pas; sa masse encore épaissie oscillait, semblait se heurter contre la grille.

Presque en même temps, l'officier annonça que les manifestants demandaient à entrer dans le jardin royal.

Hermann eut un moment d'hésitation... «Eh, quoi! se dit-il, je serais lâche?» Puis un désir lui venait, irréfléchi, irrésistible, de voir de plus près cette foule ténébreuse, grosse de mystère et de hasards.

--Qu'on leur ouvre! commanda-t-il.

Il se remit en observation derrière la fenêtre, protégé contre les regards du dehors par les balustres du large balcon et par les rideaux à demi rabattus.

Bientôt, par la grille ouverte, le flot de peuple jaillit, s'avança en s'élargissant. Les figures des premiers rangs se faisaient plus nettes. Hermann en distingua de mauvaises et de bestiales.

--Évidemment, pensa-t-il, ce qui enflamme ceux-ci, ce n'est pas une idée de justice. Ils sont sans doute aussi durs, aussi avides, aussi impitoyables--et moins policés--que les repus contre lesquels ils s'insurgent... Quelle société ces brutes nous referaient-elles?...

Mais, presque aussitôt, il douta de la vérité de son impression:

--Après tout, de quel droit leur prêté-je de bas sentiments sur la foi de leurs visages convulsionnés? Toute passion où il entre de la colère déforme et enlaidit les traits... En quoi ces faces inquiétantes diffèrent-elles de celles des soldats qui se ruent, en criant de rage, dans la mêlée?... Quand Cynégire mourut ou quand tomba le courrier de Marathon, les yeux leur sortaient de la tête comme à ceux-ci, et ils étaient horribles à voir.

Et alors, à côté des têtes de fauves, il en discerna d'autres, si pâles, si douloureuses, douces quand même, une tête de jeune fille blonde, assez belle, l'air un peu sauvage et très fier, pareille, sous ses haillons, à une hamadryade, et puis aussi des faces ascétiques d'illuminés...

Les sombres rangs marchaient avec lenteur, tout droit vers la fenêtre d'où Hermann, invisible, les observait... Ils mettraient certainement plusieurs minutes à parcourir l'espace compris entre la grille du jardin et le fossé du palais... Hermann remarqua qu'ils suivaient les allées, respectaient les pelouses et les massifs de fleurs. Il leur en sut gré.

Et, tout en regardant grandir et s'approcher la vague humaine, il méditait, et des pensées claires et hardies, mais trop simples et incomplètes à son insu--comme celles du martyr qui, au dernier instant, repasse en lui-même les raisons qu'il a de croire et de mourir--s'enchaînaient dans l'esprit du prince avec une singulière rapidité.

--Que va-t-il sortir de là? Mettons tout au pire. Tirons les extrêmes conséquences possibles de ce que j'ai osé faire. Évidemment, je m'expose à ceci que, par quelque accident, par quelque malentendu entre le peuple et la troupe ou la police, l'impatience d'un officier ou la subite folie d'un énergumène, la manifestation s'achève en émeute, et l'émeute, en révolution. Une révolution violente et totale: je vais jusqu'au bout de l'hypothèse. Or ai-je le droit de courir ce risque?... Devançons les temps pour en bien juger... Je suppose la révolution accomplie, l'ancien ordre renversé, l'ordre nouveau établi--tant bien que mal, comme tout ordre en ce monde--sur de nouveaux principes... L'humanité y aura-t-elle perdu? Cette société vaudra-t-elle moins que l'autre?... Oui, il y aura eu des actes de destruction et de vengeance; des innocents auront été massacrés; moi-même peut-être... Mais la somme de ces crimes, que sera-t-elle, comparée à la somme des crimes silencieux, des injustices étouffées que recouvrait l'ordre ancien et par lesquels il se maintenait?... Cette nouvelle société sera brutale, inélégante, sans arts, sans lettres, sans luxe? Mais on peut vivre sans tout cela. Mes meilleures journées ont été celles où j'ai vécu près de la terre, dans la solitude des champs, comme un pâtre ou comme un laboureur... Et puis qui sait? Des âmes neuves, des types d'humanité encore inédits se révéleraient peut-être... Les hommes ont une faculté presque inépuisable d'adaptation à toutes les conditions extérieures de la vie sociale... Le désordre ne saurait s'éterniser, parce qu'il ne conviendra jamais qu'à une minorité infime... Enfin, il y aurait toujours bien autant de vertu et d'abnégation dans ce monde-là que dans l'ancien, car le fond de la nature humaine ne change guère, et l'altruisme aussi est dans la nature; il y est moins, voilà tout... Et quand les mêmes injustices et les mêmes violences renaîtraient sous d'autres formes? Serait-ce pire que ce que nous voyons?... Quelle pitié méritons-nous? Tout homme incapable de s'accommoder de la vie que l'ordre nouveau ferait aux individus, c'est-à-dire tout homme incapable de vivre sinon aux dépens des autres et de se contenter d'un bien-être modeste,--lequel d'ailleurs n'empêche point la véritable noblesse de la vie, qui est uniquement dans la pensée,--peut n'être pas un méchant homme, mais ne mérite cependant pas un intérêt bien vif... C'est le manque de vertu, même moyenne, qui fait que les conservateurs s'opposent si furieusement à toute transformation sociale... C'est aussi ce manque de vertu qui empêchera sans doute la révolution de porter tous ses fruits, et, dans ce cas, la lâche humanité de demain pourra expliquer la vile humanité d'hier; mais elle ne pourra pas l'absoudre... Si nous sommes tous des bêtes de proie, un grand déplacement d'injustice serait déjà une espèce et un commencement de justice... Donc, quoi qu'il advienne, ma conscience est en repos.

La foule n'était plus qu'à deux cents mètres du palais. Elle ne poussait plus aucun cri; mais le bruit de son piétinement était plus redoutable que toutes les clameurs. Hermann aperçut avec netteté, au premier rang, une tête hideuse et qui était évidemment une tête d'assassin. Et, bien que ce ne fût rien ou presque rien et que cette sensation fortuite ne changeât point le fond des choses, il ne fut plus si sûr de son raisonnement. Il pensa:

--Voici une des minutes les plus singulières de ma vie. Il me semble que je joue à pile ou face sur la douceur ou la férocité, sur le bon sens ou la stupidité de cette foule. L'enjeu, c'est tout ce que j'ai cru jusqu'à présent. Je tente une épreuve d'où je sortirai affermi dans mes plus chères idées, ou vidé de toute illusion et dégoûté des hommes à jamais...

Et il cria tout haut, avec un accent de supplication ardente:

--Mon Dieu! faites que ce peuple comprenne! Faites que ce peuple ne soit pas méchant!

--Pauvre Hermann! dit une voix.

Il se retourna et vit son cousin Renaud. Il courut à lui comme quelqu'un qui cherche un refuge ou qui a besoin d'un témoignage:

--Renaud, mon cher Renaud, n'est-ce pas que tu m'approuves, toi? N'est-ce pas que j'ai raison d'avoir confiance?

--Oh! moi, je te l'ai déjà dit, je te plains. Fais comme tu voudras: tu es sûr de mal faire. C'est triste d'être prince à l'heure qu'il est, à moins d'être un nigaud ou un bandit... Je n'ai plus soif que d'une chose: c'est d'être simplement une tête dans la foule.

Il tendit à Hermann un parchemin:

--Tiens, signe-moi ce brevet, que j'ai fait préparer comme nous en étions convenus.

--Tu le veux?

--Je t'en supplie.

--Tu n'auras pas de regret?

--Non.

Quand Hermann eut signé:

--Merci, dit Renaud. Tu viens de m'affranchir. A partir de cet instant, je ne suis plus que Jean Werner, enseigne de vaisseau en congé. Je respire enfin.

--Tu pars bientôt?

Le bruit du dehors croissait. Hermann s'était rapproché de la fenêtre et regardait le peuple venir. Mais Renaud, sans bouger, insoucieux du spectacle comme un homme guéri des curiosités vaines, répondit avec calme:

--J'embarque demain. J'emmène une femme que j'aime et que je ne pourrais épouser si je restais prince. C'est une petite gymnaste, Lollia Tosti. Nous nous marierons... là-bas, très loin... J'emporte de quoi vivre commodément... Je me demande si c'est très honnête pourtant; mais on est toujours lâche par quelque point: je crains la pauvreté pour mon amie et je me dis que, après tout, ce que je possède sans l'avoir gagné est le salaire de ce que mes aïeux,--quelques-uns, du moins,--ont pu faire «pour le bien du royaume», comme on dit... Adieu, mon cher cousin.

Cependant, la foule était arrivée près de la grille basse de l'ancien fossé qui protégeait encore la façade du palais.

Une idée traversa l'esprit d'Hermann, et tout son corps en eut un frémissement:

--S'ils demandent que je fasse baisser le pont-levis, que ferai-je?...

Mais la foule ne paraissait pas songer à pénétrer dans le palais. Seulement, sa masse fourmillante se tassait le long de la grille basse, et, tout à coup, une clameur énorme retentit.

--Renaud, qu'est-ce qu'ils crient?

--Parbleu! dit Renaud, ils ne crient pas: «Vive le roi!»

La clameur, en redoublant, prenait une forme; un nom se dégageait du tumulte, scandé par des milliers de voix:

--Audotia! Audotia!

--Ils veulent, dit Renaud, que tu la leur rendes, et je les comprends. Leur amie est une personne très déraisonnable et très dangereuse pour nous autres, mais très originale aussi, en vérité, et la seule, à ma connaissance, qui pratique la charité absolue--excepté, toutefois, envers nous.

--La leur rendre? Mais je ne puis pas, Renaud, je ne puis pas, je t'en prends à témoin. Le drapeau noir qu'elle promenait est l'étendard de l'insurrection. Il exprime le désespoir, la nécessité de recourir aux moyens suprêmes. Or le peuple n'en est pas là; le peuple n'a pas le droit de signifier qu'il en est là, puisque son prince a confiance en lui et ne lui veut que du bien.

Il se butait à cette question du drapeau noir, étonné, en dépit de la connaissance qu'il croyait avoir des esprits simples, que le peuple, ne comprît pas les subtilités de sa logique, mais sentant que ce dernier scrupule était comme le point idéal qui le séparait, lui, gardien de l'ordre, de la complicité avouée avec l'armée de la révolte.

La clameur continuait, menaçante. Hermann se précipita vers la fenêtre et voulut l'ouvrir:

--Je vais me montrer, je vais leur dire...

Renaud le retint:

--Ils vont te huer, mon cher ami. As-tu une tête de boucher? As-tu le mufle et le tonnerre de Danton pour haranguer le peuple?... Mais regarde-nous donc! Ces fonctions-là ne conviennent pas à notre genre de beauté, mon pauvre Hermann.

--C'est vrai, dit le prince.

Il considérait la foule, de plus en plus serrée et houleuse, et il se raidissait dans sa volonté. Il murmurait: «Je ne dois pas... Non... je ne dois pas.» Mais une détresse pire que la mort lui serrait le coeur:

--Ainsi, tu m'abandonnes, Renaud? Tu m'abandonnes au moment où je suis le plus malheureux et quand tous les autres m'ont déjà abandonné? Car, vois-tu, je sens autour de moi le désaveu et le recul de tous ceux qui vivent de la royauté, de tous ceux qui comptaient sur moi comme sur le premier gendarme du pays... Voilà que j'ai contre moi le peuple parce que je suis prince, et tout le reste de la nation parce que j'aime le peuple... Et c'est l'heure que tu choisis pour me quitter!

--Je ne l'ai point choisie, Hermann. Mais que veux-tu que je fasse ici? Je ne puis t'être bon à rien. Tout le monde me regarde comme un fou parce que j'ai voulu vivre à ma guise... On croirait que je t'approuve, et cela encore te ferait tort. Donc, je m'en vais. Je renonce avec enthousiasme à mes droits éventuels à la couronne; je m'évade de la royauté; je disparais. C'est très bon de disparaître.

Cependant, les cris du dehors s'apaisaient. La foule, peu à peu, s'éloignait de la grille basse, s'écoulait vers la droite et s'engageait dans l'avenue de la Reine, qui longeait une des ailes du palais.

C'était sur cette avenue que donnait le guichet de la cour intérieure, pleine de cavaliers et de fantassins, au fond de laquelle se trouvait le poste de police où Audotia Latanief avait été conduite.

-Que vont-ils faire? demanda anxieusement le prince héritier.

-C'est bien simple. Ils ont bon coeur: ils vont, délivrer eux-mêmes leur amie.

-Viens! dit Hermann.

XIX

Il entraîna Renaud par des galeries, des couloirs étroits et tournants, des portes basses, des tronçons d'escalier pratiqués dans l'épaisseur des murailles, car le palais, repris et agrandi à différentes époques, était machiné, dans certaines parties, comme un château de mélodrame. Ils traversèrent le corridor où le prince Manfred avait été assassiné par les ordres de son frère Otto III, la chambre où la reine Ortrude, aidée de son amant, avait étranglé le roi Christian V et la salle basse où le roi Christian VI avait tenu enfermé pendant dix ans, puis laissé mourir de faim le vieux roi Conrad VIII, qu'il accusait d'être dément.

Ils arrivèrent dans une des tourelles d'angle, autrefois prison, aujourd'hui chapelle. De là, par trois fenêtres étroites comme des meurtrières, on découvrait en enfilade toute l'avenue de la Reine et la façade extérieure de l'aile gauche du palais.

Comme ils entraient, ils virent dans l'ombre une femme agenouillée sur un prie-Dieu et toute secouée de sanglots. C'était la princesse Wilhelmine. En apercevant son mari, elle renfonça subitement ses larmes et reprit son air d'impassible dignité avant de se replonger dans son oraison.

Et Hermann lui en voulut de n'avoir pas continué simplement à pleurer.

Il passa derrière l'autel, monta sur l'escabeau qui servait au chapelain pour exposer l'ostensoir dans sa niche, ouvrit une imposte pratiquée dans l'un des étroits et lourds vitraux et regarda dehors.

Les marronniers de l'avenue lui cachaient par places la chaussée et, les larges trottoirs. Voici toutefois ce qu'il vit, de loin, par les percées ouvertes entre les masses de feuillages.

La foule se ruait contre le guichet, essayait de forcer la lourde porte à coups de pavés et de barres de fer ou en poussant contre elle, en manière de bélier, les timons d'un tombereau. Des hommes se faisaient la courte échelle et tâchaient de se hisser jusqu'aux fenêtres du premier étage. Toutes les vitres de cette partie du palais tombaient avec fracas sous une grêle de pierres, et, comme elles rebondissaient, en même temps que les projectiles, sur les têtes des assiégeants, la fureur du peuple redoublait, pareille à celle d'un aliéné qui se blesse lui-même. Une clameur continue emplissait l'air. Plusieurs drapeaux noirs flottaient, ballottés dans les remous de la foule, comme des oiseaux de funèbre augure sur une mer démontée.

Alors, barrant toute l'avenue, parut un escadron de cuirassiers, sorti de la cour intérieure du palais par une des portes de l'aile droite et qui venait prendre la multitude à revers. Les cavaliers s'arrêtèrent. Hermann vit le geste de l'officier faisant les trois sommations, qui restèrent inutiles. Les cavaliers reprirent leur marche, lentement. Des remous plus forts parcoururent la foule; mais elle ne se dispersa point. Quand le premier rang des chevaux fut sur elle, elle sembla se gonfler comme le bourrelet d'une flaque d'eau qu'on balaye. Des têtes disparurent, submergées dans ce bouillonnement. Hermann devina que des corps devaient être foulés aux pieds. Fidèles à leur consigne, les cavaliers ne dégainaient pas. Mais des enragés les tiraient par les bottes; d'autres se suspendaient aux naseaux des chevaux... Et tout à coup, sans que Hermann vît comment, la foule se trouva reformée derrière l'escadron... Les cuirassiers des derniers rangs firent volte-face. On leur jetait des pierres. Des visages furent meurtris et déchirés et, sous plus d'un casque, le sang coula. Quelques-uns se défendaient à coups de fourreau ou avec la crosse de leur carabine. Des chevaux se cabrèrent. Un cavalier fut arraché de sa selle par des mains furieuses et ne reparut plus...

L'officier d'ordonnance était derrière Hermann, au pied de l'escabeau, attendant les ordres.

--Allons! dit Hermann, c'est eux qui l'auront voulu... Les soldats sont du peuple aussi... Que l'on fasse donner l'infanterie et qu'elle tire... après les trois sommations.

--Bien, monseigneur.

Hermann prit sa tête dans ses deux mains:

--Ah! les brutes! les brutes! les brutes! cria-t-il. Mais pourquoi, mon Dieu? Pourquoi?...

L'escadron, assailli devant et derrière, se défendait comme il pouvait. D'eux-mêmes, les cavaliers avaient dégainé. La mêlée devenait meurtrière.