Les Rois

Chapter 7

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Il chérit l'innocence de la jeune acrobate. Plusieurs fois, il vint manger le macaroni de famille de M. et madame Tosti. Ses conversations avec Lollia étaient d'une puérilité qui le charmait. Elle ne savait rien et elle n'avait point d'esprit. C'était une petite fille qui aimait Dieu et ses bons parents, voilà tout. Elle racontait ce qu'elle avait vu dans ses voyages à travers les deux mondes, et elle n'avait rien vu que les choses du cirque.

Elle ne vivait que pour son art. La plus grande partie de ses journées était prise par son «travail», car ses exercices exigeaient un entraînement continuel. Et le sentiment de son excellence acrobatique lui donnait un immense orgueil. Sa destinée lui semblait la plus belle de toutes. Elle se sentait elle-même un poème vivant. Elle méprisait les comédiens, dont le métier est d'amuser les hommes en feignant d'être ce qu'ils ne sont pas; elle méprisait même les clowns, qui s'enlaidissent et qui parlent. Il ressortait de ses discours qu'elle s'estimait l'égale des princesses et des impératrices. Et Renaud jugeait cela fort sensé.

Il se réjouissait de la voir si parfaitement naïve et si spéciale, si étrangement exceptionnelle. Et il se persuadait qu'en l'aimant il revenait à la nature, il se «simplifiait», selon le conseil de Tolstoï, dont il s'était récemment épris et dont il accommodait bizarrement l'évangélisme à ce qui restait en lui de manie esthétisante. Et, comme il ne pouvait songer à faire de Lollia sa maîtresse, et que, d'ailleurs, il ne le voulait point, puisqu'il l'adorait justement pour sa pureté, il résolut de l'épouser.

Il se dit que ce serait là un acte éminemment raisonnable et bon, tout à fait digne d'un homme libre et d'un enfant de Dieu et qui ne paraîtrait blâmable qu'aux esprits bornés et aux âmes grossières.

Depuis longtemps, en haine de l'artifice et par un artifice suprême, il évitait dans ses propos tout ce qui pouvait ressembler, fût-ce de loin, à des phrases ou à des développements écrits, et son zèle à se simplifier était tel qu'il s'appliquait à ne dire que des choses qui pussent être comprises des petits enfants ou des femmes les plus ignorantes. Il n'avait jamais fait sa cour à Lollia, craignant de retomber malgré lui à une phraséologie qu'il méprisait et estimant, au surplus, que ce qu'il éprouvait auprès de la jeune fille était proprement ineffable.

Un soir donc qu'il se trouva seul avec elle dans la petite salle à manger des Tosti (la mère était à la cuisine et le père faisait une course), le prince Renaud dit seulement ceci:

--Lollia, je vous aime.

La petite déesse ne montra aucune surprise, mais parut fort contente.

Renaud ajouta:

--Et vous, m'aimez-vous?

Elle répondit:

--Oui, monseigneur.

--M'aimez-vous parce que je suis prince?

--Pour cela aussi, monseigneur.

--Mais, si je ne l'étais pas, m'aimeriez-vous tout de même?

--Oui, monseigneur.

Elle fit ces deux réponses sans hésitation et, il vit bien que toutes deux étaient également sincères.

Il continua:

--Voulez-vous m'épouser?

--Je veux bien, monseigneur.

Elle dit cela sans s'étonner, mais avec un peu d'effort. Il s'en aperçut:

--Est-ce que ça vous ennuie?

Elle répondit que non, mais que, toutefois, il lui en coûterait de renoncer immédiatement à son art, qu'elle savait incompatible avec l'état de mariage. Elle le pria de lui donner encore six mois pour une tournée qu'elle devait faire en Alfanie. Après, elle reviendrait à Marbourg, et alors ils se marieraient.

Renaud consentit à tout. Il lui semblait exquis que ce fut elle qui fit ses conditions.

Il embrassa la petite déesse avec respect, et elle lui rendit gauchement un baiser de fillette.

--Surtout, lui dit-il, ne parlez de rien à vos parents jusqu'à votre retour.

Quand elle revint, Renaud reconnut avec joie que l'épreuve de l'absence avait laissé leur amour intact. Il fut convenu entre eux que Lollia paraîtrait au cirque une dernière fois. Elle fut merveilleuse d'audace presque folle et elle atteignit, dans sa souple lutte contre la pesanteur, les extrêmes limites du possible. Et sa chute dans le filet eut le tragique d'un suicide d'amour, d'une chute irrévocable dans quelque gouffre...

Rentrée dans sa loge, la petite acrobate pleura longtemps.

--Avez-vous des regrets? dit le prince.

--Non, monseigneur, puisque je vous aime.

Et, souriant parmi ses larmes:

--Ai-je été bien, monseigneur?... J'aurais voulu faire aujourd'hui un plus joli travail que les autres jours, pour avoir davantage à vous sacrifier...

XI

Cependant, le prince Hermann travaillait fort sérieusement au bonheur de son peuple.

Sans compter les maux qui lui étaient communs avec les autres pays d'Europe, l'Alfanie souffrait d'un malaise qui avait pour cause principale la disconvenance de ses institutions politiques et de son nouvel état social et industriel.

Seule avec la Russie, l'Alfanie avait conservé le régime de la monarchie absolue. Les ministres n'étaient que les commis du pouvoir exécutif. Quant au pouvoir législatif, le roi l'exerçait souverainement avec l'aide de trois grands corps dont les membres étaient nommés par lui: la Chancellerie, le Conseil du royaume et le Sénat.

Par la force des choses, ces trois corps se composaient presque entièrement de nobles, descendants des anciens seigneurs terriens, de grands industriels et de financiers. Or le prodigieux développement de l'industrie alfanienne avait, en quarante ans, créé une classe ouvrière considérable par le nombre et l'appétit. Et ainsi le peuple se trouvait exclusivement gouverné par des hommes dont les intérêts étaient diamétralement opposés aux siens. Eût-elle eu toutes les vertus (et elle ne les avait pas), cette aristocratie de richesse eût été plus suspecte encore au prolétariat qu'une aristocratie de naissance et lui eût paru plus insupportable. La révolte contre des injustices réelles s'aggravait, chez les ouvriers, de l'appréhension d'injustices indéfiniment possibles et du sentiment de ce qu'il y avait d'essentiellement absurde dans cette organisation politique d'un pays de grande industrie.

Hermann était de l'avis de la classe ouvrière, soutenue ici par toute la petite bourgeoisie et par une partie de la population rurale. Malheureusement, il avait beau être, par définition, un monarque absolu, il ne pouvait, en réalité, gouverner contre les trois corps qui étaient censés à ses ordres, ni changer leur esprit, ni leur communiquer l'ardeur de renoncement dont il était lui-même dévoré. Un seul remède s'offrait donc: l'établissement du régime représentatif.

Mais, impuissant à manier contre leur gré les instruments de son absolutisme, Hermann ne l'était pas moins à les briser d'un seul coup. Dans notre Occident et au temps où nous sommes, l'autocrate pur n'existe qu'en théorie. Sans doute, l'absence même de Constitution semblait laisser à Hermann le droit de donner directement une Constitution à son peuple, et le pouvoir absolu impliquait apparemment, pour celui qui le détenait, la liberté d'y renoncer et d'en décréter lui-même la suppression ou la limitation. Mais Hermann sentit que cela lui était interdit en fait et que tout ce qu'il pouvait tenter, c'était d'employer à ses desseins les trois anciens corps en augmentant momentanément leurs attributions.

Il réunit donc en une sorte d'assemblée consultative les membres de la Chancellerie, du Conseil du royaume et du Sénat, auxquels il adjoignit quelques hommes connus pour leur libéralisme, avocats, journalistes, jurisconsultes, et il soumit à cette assemblée un projet de Constitution parlementaire qui comportait un Sénat nommé par le souverain et une Chambre des représentants élue par un très large suffrage censitaire, le cens électoral ne devant être que de huit ou dix florins.

Et, pour que le peuple ne put douter de sa sincérité, il choisit pour premier ministre Athanase Hellborn. un avocat très populaire, directeur du principal journal de l'opposition, et le chargea de défendre le projet devant l'assemblée.

Dans sa première entrevue avec Hermann, Athanase Hellborn eut une excellente attitude. Il remercia noblement le prince de sa confiance, posa ses conditions, se fit prier pour accepter le principe du suffrage censitaire, jura d'ailleurs que tout irait bien et qu'il en faisait son affaire. Il était sympathique, cordial, une bienveillance de jouisseur répandue sur sa face robuste. Hermann jugea qu'il devait être un fort brave homme, mais qu'il parlait beaucoup et qu'il manquait peut-être un peu de vie intérieure.

Le nouveau ministre fut d'abord admirable d'énergie. Il parvint à faire voter, par une petite majorité, l'ensemble du projet.

Vint ensuite la période des amendements.

Un beau jour, Hellborn déclara au prince que, toute réflexion faite, le cens électoral avait été fixé beaucoup trop bas dans le projet primitif. Il proposait de l'élever à vingt-cinq florins. Il n'en parlait pas moins de justice, de liberté, d'égalité. Mais Hermann eut l'impression que ces mots, dont l'avocat avait vécu, auxquels il devait sa fortune et sa renommée, il les prononçait sans les sentir, peut-être sans les comprendre, et que ses croyances politiques étaient pour lui ce que sont les croyances religieuses pour beaucoup de gens du monde. Et la constatation de cette hypocrisie, aussi vile et plus funeste que l'autre, lui fut pénible.

Une autre fois, Hellborn expliqua au prince qu'on risque de tout perdre en voulant tout gagner, que les grands changements ne se font pas si vite; enfin, qu'il était d'avis que le tiers au moins de la Chambre des représentants fût nommé par le roi. Et, dans le cours de l'entretien, il affectait des airs d'homme supérieur, disait en souriant qu'il y a des injustices inévitables, qu'il faut bien en prendre son parti, que le peuple est un enfant incapable de se gouverner lui-même, qu'il suffit de l'amuser par des promesses, que d'ailleurs «tout cela durera bien autant que nous...» De ce jour, Hermann prit son ministre en horreur, profondément scandalisé d'entendre traiter, avec cette légèreté, par ce bourgeois repu, des questions où lui, prince, il mettait toute son âme.

Ainsi, de jour en jour, Hellborn lâchait pied devant l'assemblée, accordait amendements sur amendements, ne laissait presque rien subsister du projet qu'il avait mission de soutenir. Et, cependant, il s'épanouissait de satisfaction dans son nouvel état, menait joyeuse vie, soupait beaucoup, avait pour maîtresse une comédienne «en vue».

Une vieille histoire, et fort banale.

Ce qui avait commencé la conversion de l'avocat démocrate, c'étaient les poignées de main des couloirs, la bonne grâce et presque la camaraderie des gentilshommes chefs de la droite, qu'il n'aurait jamais crus «si bons garçons». Toutefois, il avait eu, comme j'ai dit, des débuts énergiques; le parti conservateur s'était senti perdu, avait craint, s'il résistait, la dissolution de l'Assemblée et l'octroi direct d'une charte par le prince Hermann.

C'est alors qu'Hellborn avait reçu une invitation de la comtesse de Moellnitz, une des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de l'aristocratie de Marbourg.

Elle avait dit à son mari: «Laissez-moi faire.» Moellnitz la laissa faire jusqu'au bout.

Hellborn devint un des assidus de la maison. Il éprouvait une joie indicible à se frotter à toute la noblesse du royaume. Il appelait le comte «son cher ami».

Certain soir qu'il parlait de près, de tout près, à la comtesse dans le petit salon où elle se tenait d'ordinaire, il vit, par la glace sans tain, Moellnitz entrer dans le grand salon, le traverser, hésiter un instant et sortir d'un air indifférent.

Il fut persuadé que le comte ne les avait point aperçus. Car, de le soupçonner de complaisance, cela eût été pleinement absurde. Moellnitz était un parfait honnête homme et d'une bravoure éprouvée.

Il est vrai, d'autre part, que le comte de Moellnitz croyait fermement le salut du royaume attaché à la conservation des vieilles institutions et que, pour faire échouer les desseins du prince et de son ministre, il n'était pas de sacrifice auquel il ne fût prêt. Vit-il quelque chose par la glace sans tain? Ignora-t-il la liaison de sa femme avec Hellborn ou, l'ayant connue, immola-t-il, par un effort héroïque et dont il saigna secrètement, son honneur de mari à son devoir de bon royaliste? C'est ce que personne ne saura jamais. Une âme de chambellan convaincu peut être sublime à sa façon.

Du moins, si Moellnitz se sacrifia, ce ne fut pas en vain. La loi votée par l'Assemblée instituait un Sénat formé de tous les membres des corps anciens et une Chambre des représentants dont les deux tiers seulement devaient être élus, et par un suffrage excessivement restreint, puisque le cens avait été élevé à quarante florins.

Le peuple jugea qu'on s'était moqué de lui. De nouvelles grèves éclatèrent. Les ouvriers annoncèrent, pour le 1er octobre, une grande manifestation dont le but était de réclamer le suffrage universel, en sorte que les élections à la future Chambre se fissent uniquement sur cette question.

XII

--Je dois, monsieur le ministre, vous faire connaître mes intentions. J'autorise la manifestation annoncée. Le parcours en sera fixé d'avance et de façon que la circulation ne soit interrompue que sur un petit nombre de points et pour trois ou quatre heures seulement. Cela est facile à régler. Dans ces limites, toute liberté sera laissée au peuple d'exprimer ses voeux publiquement, à condition toutefois de ne proférer aucun cri séditieux.

--Le cri de: «Vive le suffrage universel!» devra-t-il être considéré comme un cri séditieux? demanda Hellborn.

--Non, dit le prince.

--Votre Altesse Royale permettra-t-elle aux manifestants de porter dans les rues le drapeau noir?

--Non, je ne puis autoriser le drapeau noir. C'est lui qui donnerait à la manifestation un caractère de révolte. Si les ouvriers arborent le drapeau noir, les agents devront le leur arracher. Pour le reste, je le répète, liberté entière. Nous sommes bien d'accord?

Hellborn prit un air profond:

--J'ai le regret de confesser à Votre Altesse que je suis beaucoup moins rassuré qu'Elle. Pour la première fois, dix ou douze mille ouvriers se trouveront réunis. Ils sentiront leur force. Ils seront très excités. D'autant plus qu'une bonne moitié de la population est pour eux. Audotia Latanief sera à leur tête, et vous connaissez sa puissance sur la foule. Cette femme est incorrigible: c'est une maniaque de révolution. Elle récompense bien mal Votre Altesse royale de sa générosité.

--Je n'ai point gracié Audotia dans la pensée qu'elle m'en serait reconnaissante.

--Enfin, n'y eût-il personne pour leur souffler la révolte, si on leur laisse le champ libre, ils se griseront de leur nombre même, et l'émeute sortira toute seule de cette masse échauffée.

--Le moyen le plus sûr de provoquer l'émeute, c'est d'interdire la manifestation.

--Le moyen le plus sûr de vaincre l'émeute, c'est de la prévenir... C'est toujours ainsi qu'on a fait avec nous.

--Avec vous?

--Mon Dieu! monseigneur, puisque ce mot m'est échappé, je n'ai point à cacher que j'ai été de quelques émeutes dans ma jeunesse. Le roi votre père nous faisait arrêter avant que nous eussions commencé. Cela lui a toujours réussi.

--Alors, il faudrait, selon vous?...

--Empêcher les manifestants de se réunir, et ensuite de circuler par groupes.

--Vous croyez qu'ils se laisseraient faire?

--Je ne le crois pas. Il y aurait probablement quelques têtes cassées.

--Probablement?

--Sûrement, si vous voulez. Mais, sans cela, vous serez obligé d'en casser bien davantage un peu plus tard.

--Peut-être aussi n'aurons-nous pas à en casser du tout. Avouez que cela vaudrait mieux. Pourquoi la manifestation ne demeurerait-elle pas pacifique? La plupart de ces gens-là ne sont point méchants. Si on les laisse crier tout leur soûl, cela les soulagera, et cela même les détournera de mal faire. Pourquoi pas?

--Parce que cela est impossible.

--Pourquoi?

--Parce que cela ne s'est jamais vu.

--Cela ne s'est jamais vu parce qu'on n'a jamais voulu le voir. Écoutez, mon cher Hellborn. Au fond, ce que le peuple a résolu de faire ne me paraît point, à moi, illégitime. Je lui avais donné de grandes espérances. Elles ont été déçues, non par ma faute, vous le savez. J'ai encore l'écoeurement des égoïsmes, des duplicités, des lâchetés dont la dernière assemblée m'a offert le spectacle. Les ouvriers, à qui l'espoir des réformes politiques avait fait prendre patience et qui s'étaient rejetés sur cette pâture, ceux surtout qui, uniquement à cause de cela, avaient consenti à ne point prolonger les grèves, s'aperçoivent qu'ils ont été dupes. Les grèves ont recommencé: je ne m'en étonne ni ne m'en indigne. Les déshérités réclament maintenant le suffrage universel. Je ne dis point qu'il faille le leur accorder tout de suite, car j'en connais les dangers et les mensonges. Et, pourtant, quand on ne croit plus au droit divin, le suffrage universel reste peut-être la dernière source possible de l'autorité: source trouble, mais unique. Et, enfin, s'ils demandent trop, c'est qu'on leur a donné trop peu. Je suis le roi de tous mes sujets, riches ou pauvres. C'est le droit de remontrance pacifique de ceux-ci à ceux-là que je veux défendre et que je défendrai.

Hermann parlait d'un ton calme, avec des inflexions modestes. Plus il sentait que ces discours devaient paraître étranges dans la bouche d'un prince, plus il s'efforçait d'y mettre l'accent de la plus entière simplicité et de la certitude la plus tranquille.

--Monseigneur, dit Hellborn, j'ai l'honneur de donner ma démission à Votre Altesse royale.

Hermann se leva:

--Soit. C'est étonnant comme j'ai de la peine à garder mes ministres. C'est que je fais des choses trop simples pour eux.

Il se mit à marcher de long en large, la tête baissée, les mains derrière le dos:

--J'ai beaucoup appris dans ces derniers mois. Ce qui rend les iniquités de l'état politique et social difficiles à redresser, c'est que tout le monde, en cette affaire, est à la fois juge et partie... Ce que je dis là n'a rien d'original, n'est-ce pas? La réparation de ces iniquités est réclamée par ceux qui souffrent et par une partie de ceux qui jouissent. Or, les premiers demandent et espèrent trop. Et, quant aux seconds, ils ne peuvent jamais être complètement sincères. Il y aura toujours, même chez les meilleurs, un abîme entre leurs pensées et leurs actes. Presque tous les théoriciens révolutionnaires appartiennent à la bourgeoisie, quelques-uns à la bourgeoisie riche. Si tous ceux-là conformaient leur conduite à leur doctrine, s'ils vivaient sobrement, s'ils consacraient tout leur superflu au soulagement des misères dont ils font profession de s'indigner, la solution de la question sociale aurait déjà fait un grand pas. Mais non! Privilégiés, ils continuent à jouir jalousement de leurs privilèges. Nous voyons qu'en tout pays la plupart des leaders de la démocratie sont ou de fort économes bourgeois, ou des hommes de plaisir, qu'ils n'aiment pas le peuple, qu'ils trouvent son abord déplaisant, qu'ils ne l'approchent que les jours de club et dans les périodes d'élections, et qu'ils ne font même pas la charité, sous prétexte que ce n'est pas la charité, mais la réforme des institutions qui amènera l'extinction de la misère. Hypocrisie! hypocrisie!... Hélas! ce n'est rien que de donner la dîme de son revenu. Mais, même parmi les riches les moins endurcis, qui donc donne la dîme?... Personne ne fait son devoir. Je voudrais essayer de faire le mien.

Et, s'arrêtant devant Hellborn:

--J'accepte votre démission, monsieur. Je l'attendais, et vous avez raison de me l'offrir. Votre conduite dans la discussion du projet de réformes vous a brouillé avec vos amis de l'ancienne opposition, sans vous ramener tout à fait les conservateurs. Mais vous sentez qu'il vous serait plus facile de vous réconcilier avec ceux-ci et de devenir décidément leur homme en sauvant la société. Je vous permets de leur dire que c'est moi qui n'ai pas voulu que vous la sauviez.

Hellborn, nullement embarrassé, eut un sourire d'homme supérieur.

--Votre Altesse royale exprimait tout à l'heure les plus nobles pensées. Mais, que voulez-vous, monseigneur? avant de se résoudre à certains sacrifices, on voudrait, du moins, être sûr qu'ils seront efficaces... Votre Altesse me permet de parler librement?... Si peut-être nous hésitons, nous, les privilégiés,--les bourgeois, comme vous dites,--à sacrifier nos privilèges, vous-même, monseigneur, êtes-vous sûr, absolument sûr, que vous consentiriez, le cas échéant, à sacrifier les vôtres? Je ne parle pas du pouvoir absolu, qui ne saurait être aujourd'hui qu'un nom et auquel vous avez déjà renoncé...

--Vous parlez de la couronne? dit Hermann.

Il réfléchit, puis, gravement:

--En mon âme et conscience, monsieur Hellborn, je suis détaché de tout, même de la couronne.

Et, changeant de ton:

--Ne le répétez pas, au moins... Du reste, on ne vous croirait pas.

Hellborn se retira, un peu abasourdi.

XIII

Du jour où le roi son père lui avait remis ses pouvoirs, Hermann, en dehors des indispensables relations avec ses ministres et quelques hommes politiques, avait vécu dans une profonde solitude. De la sorte, il n'était point distrait de son rêve et il amassait en lui-même, par la continuité de son effort et de sa méditation, une réserve d'énergie égale à la hardiesse de son dessein. Trois ou quatre fois seulement, il était allé passer, en secret, quelques heures auprès de Frida, dans la maison des bois. Il s'était tenu à l'écart de Wilhelmine: il se rendait, aux dates habituelles, dans la chambre de la princesse: mais elle avait beau l'interroger, lui dire ses défiances et ses inquiétudes, il se refusait inexorablement à toute discussion sur les affaires publiques.

Il avait réduit au strict nécessaire le cérémonial du palais, supprimé les réceptions et les fêtes et donné à l'assistance publique de Marbourg les cinq cent mille florins ainsi économisés.

Tout d'abord, ces largesses avaient encore accru sa popularité. Mais il n'avait pas su l'entretenir, ne se montrant jamais au peuple, par une sorte de pudeur, parce qu'il considérait la recherche des ovations comme indigne d'un sage et parce que ces acclamations, dont il était sûr d'avance, lui semblaient hors de proportion avec le peu de mérite qu'il se reconnaissait.

Cette abstention avait refroidi le peuple, qui n'en pouvait deviner les causes. Dans le moment où l'assemblée des trois corps défigurait, article par article, le projet de loi constitutionnelle, les meneurs populaires avaient accusé le prince d'être le complice caché de cette comédie. Et, quand on avait appris qu'il tolérait la manifestation, il se trouva des gens pour dire que c'était un piège qu'il tendait au peuple.

Hermann savait tout cela. Il l'avait prévu. Il se résignait à la sottise et à l'ingratitude inévitables.

Outre la défiance d'une partie de la foule, Hermann sentait contre lui, sourdement grandissante, indomptable comme l'égoïsme et comme l'instinct de conservation et de propriété, l'opposition de tous les privilégiés.

Toutefois, il allait son chemin. Rien n'eût pu le faire reculer. Naguère, il passait pour faible et impropre à l'action par excès soit de sensibilité, soit d'esprit critique. C'est qu'en ce temps-là il n'avait pas charge des autres et que ses indécisions étaient de peu de conséquence. Mais, à présent que ses sentiments devaient se traduire par des déterminations qui, elles-mêmes, devaient toutes avoir des conséquences publiques, il s'était fait une volonté. Une volonté tendue, immobile, dont l'effort solitaire et ininterrompu l'avait mis peu à peu dans cette disposition d'âme où, à force de penser que l'on doit marcher contre l'obstacle et le rompre, la perception même de l'obstacle s'abolit et où s'accomplissent les actions folles ou sublimes. Bref, Hermann vivait dans une sorte de somnambulisme moral.