Chapter 6
C'est bien par les fenêtres que le baron jetait le sien, parce qu'au moins cela se voit. Et puis, cet argent jeté à poignées et d'un air d'insouciance, le baron savait toujours exactement où il tombait. Cet homme, qui offrait aux musées nationaux des tableaux d'un million reconquis sur l'Amérique à coups de surenchères, et qui, à chaque catastrophe un peu retentissante,--inondation, incendie, grisou, tremblement de terre,--s'inscrivait au _Figaro_ pour cent mille francs, était chez lui le maître le plus dur, le plus strict, et méticuleux et «regardant» comme une ménagère maniaque.
Non pas qu'il fût avare. Sauf en de rares minutes d'inadvertance où sa juiverie native reparaissait à son insu, il n'aimait pas l'argent pour lui-même, mais pour tout ce qu'il représente, pour la puissance dont il est le signe et l'instrument. Et il ne manquait pas non plus d'une certaine probité. Il avait, pour édifier son énorme fortune, trompé et dépouillé une multitude de malheureux, mais de loin, par des voies indirectes, sans voir leur ruine ni leurs larmes, et, enfin, ses victimes n'avaient qu'à se défier et à se défendre, comme il se défendait, lui, et comme il se déliait. A coup sûr, même au temps de sa misère, il n'aurait jamais consenti, l'occasion s'en fût-elle présentée, à s'approprier «par larcin furtivement fait» le portefeuille d'autrui, car cela, c'eût été vraiment de l'argent mal acquis, étant prélevé sur une personne non avertie, et n'étant point payé par une somme suffisante de travail, d'énergie ou de patience. Mais la banque et l'industrie, c'était la bataille, ce n'était point le vol. Tout cet or qu'il avait accumulé, c'était le prix de son activité, de sa hardiesse de joueur, de son imagination d'homme d'affaires, de sa supériorité intellectuelle. Et, sans doute, comprendre et absoudre ainsi les «affaires», c'est proclamer, par un détour, le droit du plus fort ou du plus rusé; c'est admettre que la chasse à l'argent, au fond et malgré les apparences, se fasse dans les mêmes conditions que la chasse à la proie des hommes de l'âge de pierre. Mais cette considération eût peu frappé le baron Issachar. Il jugeait que la morale des conquérants était assez bonne pour lui et que la noblesse des rapines se mesure à leur entassement, aux risques courus pour les entasser et à l'usage qu'en font les entasseurs.
Or, il pensait faire de son vaste butin un usage illustre. Il en consacrait une partie à la fusion--déjà fort avancée--de l'aristocratie de l'argent avec l'aristocratie de la noblesse; il avait l'hospitalité fastueuse, le prêt facile aux gentilshommes décavés, et, enfin, depuis plusieurs années, il avait la gloire d'approvisionner d'argent de poche un des princes les plus en «en vue» d'une des plus vieilles monarchies européennes.
Mais, tout de même, il finissait par trouver que cette gloire lui coûtait gros et que le bénéfice de cette amitié princière restait par trop purement «moral». Il calculait que, en outre de l'argent qu'il lui laissait gagner au jeu, il avait, en huit ou dix ans, avancé au prince tout près de douze millions. Et, en retour de ces services, lorsque, l'année précédente, il lui avait exprimé discrètement le désir si naturel d'obtenir la concession des mines de cuivre récemment découvertes en Alfanie, il n'avait eu de Son Altesse qu'une réponse équivoque et embarrassée. Le prenait-on pour dupe? Vraiment, on attendait de lui un désintéressement trop proche de la sottise et dont il ne voulait pas, pour son honneur, qu'on le crût capable. Et un peu d'amertume s'amassait en lui.
Et voilà que, le matin même du jour où il attendait l'arrivée du prince à Montclairin, il trouvait dans son courrier une lettre de l'administration de la Compagnie des chemins de fer de l'Est et une lettre de la vicomtesse Moreno, accompagnées de deux factures.
Oh! des riens! La Compagnie de, l'Est réclamait le paiement de cinq mille francs pour le wagon-salon qu'elle avait mis à la disposition d'Otto lors de son précédent voyage en France. Elle avait d'abord envoyé la note au prince, qui répondait simplement que «cela regardait le baron Issachar».
Quant à la vicomtesse Moreno, une assez grande dame, fort galante, venue de Marbourg à Paris, un mois auparavant, avec Otto, elle s'était installée, ainsi qu'il convenait à la maîtresse d'un prince, dans le plus bel appartement de l'hôtel Continental. Huit jours après, Otto partait pour Londres, après avoir donné à la vicomtesse un bijou de vingt-cinq louis, mais sans régler la note de l'hôtel. Bref, il l'avait laissée en panne, et fort empêtrée. Une réclamation qu'elle lui avait adressée était demeurée sans réponse. Et, dans sa détresse, elle avait recours à son «vieil ami» le baron. Une note de trois mille francs était jointe à sa lettre.
Issachar paya les deux factures. Mais, lorsque Otto débarqua à Montclairin, toujours bon garçon et de bonne humeur, il y eut dans l'accueil que lui fit le baron une réserve et un excès de respect qui ne présageaient rien de bon pour qui connaissait notre homme. Il n'eut avec son hôte royal aucune des demi-familiarités concertées qu'il était si fier de se permettre autrefois et auxquelles, d'ailleurs, le laisser-aller et la rondeur du prince semblaient l'inviter. Et plus il affectait de cérémonieuse déférence, plus la froideur de ses yeux et de son visage de bois se faisait hostile.
Et, dès le premier soir, en effet, au baccara, où il tenait la banque, le baron fit une chose inouïe: il joua comme s'il voulait gagner. Il se garda d'abattre quatre ou de tirer à six, ainsi qu'il en avait l'habitude. Néanmoins, il perdit d'abord une dizaine de mille francs. Pour la première fois, il en laissa paraître de l'impatience; il eut des ronchonnements dépités, dont les autres joueurs s'étonnèrent et que le prince accueillit par des plaisanteries un peu lourdes. Puis la chance tourna. Vers deux heures du matin, le prince perdait deux mille louis sur parole.
Les autres n'y comprenaient rien, commençaient à être inquiets. Tous pontaient avec, Otto, et ce qui les attirait à Montclairin, c'est qu'ils comptaient tous, plus ou moins, sur les bénéfices de cette association. C'était le duc de Beaugency, un vieux gamin, une tête rose et vide, un nez de soubrette sur une barbe blanche en éventail. Pourvu, depuis qu'il se connaissait, d'un conseil judiciaire, il y avait quelque cinquante ans qu'il faisait la fête, mécaniquement, comme un employé va à son bureau, et il passait, on ne savait pourquoi ni par quel caprice de la badauderie parisienne, pour le prince du chic et l'arbitre des élégances; toujours sans le sou, brûlé chez tous les usuriers, réduit à pratiquer ce qu'on pourrait appeler l'escroquerie de famille: à acheter des chevaux, des tableaux, des vins ou des bijoux qu'il revendait aussitôt à quart de prix, sûr que la duchesse finirait par payer, crainte du scandale, et qu'elle n'aurait jamais le courage de se réfugier derrière l'incapacité légale de son triste mari. C'était le petit marquis de Baule, qui, marié à la fille du baron Onan, n'avait pu éviter le régime dotal et à qui sa femme mesurait si strictement l'argent de poche que le baccara de Montclairin était pour lui une très précieuse aubaine. Et c'était Desraviers, un grand blond, type d'officier de cavalerie, homme de sport, sans ressources connues et qui avait, dans le monde, la spécialité des questions d'honneur.
--Je fais deux mille louis, dit le prince Otto.
Cela leur rendit, confiance, et chacun y alla d'une forte mise. Sans doute, Issachar n'avait consenti à gagner que par coquetterie. Il connaissait son devoir; il était galant homme, incapable de violer le contrat tacite qui les réunissait autour de la table de jeu. Sûrement, il allait «rendre» l'argent.
Le baron distribua les cartes. Le prince Otto souriait, imperturbable.
Issachar abattit neuf.
Ce fut une stupeur. Que se passait-il donc entre le baron et son hôte? Le duc, Desraviers et le marquis coulèrent un mauvais regard vers le prince, dont le visage était tout décomposé par la colère.
--Continuons-nous? demanda le baron.
--Est-ce que vous vous f... du monde? laissa échapper brutalement le prince.
Les trois autres ayant pris congé avec une rapidité discrète:
--Eh bien, que voulez-vous? dit le prince en essayant de se contenir, c'est la déveine, la sombre déveine.
Et il ajouta avec une intonation à la Dupuis:
--La voillà bien! ah! que la voilllà bien!... Et cela est d'autant plus fâcheux que je suis forcé de vous avouer, mon cher baron...
--Monseigneur, interrompit doucement Issachar, je supplie Votre Altesse royale de ne pas s'inquiéter pour si peu. Un de mes hommes d'affaires s'entendra avec Elle pour les quatre mille louis de ce soir, et aussi pour ces deux notes, l'une de cinq mille francs et l'autre de trois mille, que j'ai eu le plaisir de payer à la Compagnie de l'Est et à l'hôtel Continental. Ci quatre-vingt-huit mille francs.
Il tira les factures de son portefeuille et continua posément:
--Je ne parle pas des douze millions que j'ai eu l'honneur d'avancer à Votre Altesse en neuf prêts dont voici les reconnaissances...
--Vous avez de l'ordre.
--Beaucoup... Il va sans dire que, pour cette dernière somme, je suis tout disposé à accorder à Votre Altesse un délai raisonnable et que nous espacerons les échéances à son gré.
Le ton d'Issachar exprimait un respect sans bornes.
--Pourquoi pas tout de suite les huissiers? ricana le prince.
--Je vous assure, monseigneur, que je n'ai jamais parlé plus sérieusement de ma vie.
--Vous savez fort bien, mon cher ami, que je n'ai pas le sou.
--Votre Altesse raille?
--Ah! non, par exemple!
--Nous sommes donc très sérieux tous les deux. J'aime mieux cela.
Le prince était blême de rage. Toutefois, d'un mouvement bon enfant, il mit la main sur l'épaule du baron:
--Allons! le fond de votre pensée? Dites vite!
--Mais, monseigneur, il n'y a dans le fond de ma pensée que ce que je vous ai dit.
--Cette concession de mines, n'est-ce pas?
--Puisque vous n'y pouvez rien!
Le prince se taisait. Les bougies des hauts candélabres, presque consumées, allongeaient leurs flammes pâlies par le petit jour. La lumière blafarde éclairait la calvitie penchée du baron, qui évitait obstinément les yeux de son interlocuteur. Une bobèche éclata. Issachar souffla la mèche charbonneuse d'où montait, tout droit, un filet de fumée noire. Puis, tout à coup:
--Qu'est-ce que c'est donc, monseigneur, que l'Aigle-Bleu?
--Vous tenez beaucoup à le savoir?
--Simple curiosité.
--C'est l'ordre le plus ancien d'Alfanie, un ordre réservé aux gentilshommes qui peuvent justifier de trente quartiers et, par exception, aux généraux vainqueurs, aux grands savants, aux hommes qui ont rendu au royaume quelque service éclatant, de ces services qui n'enrichissent pas ceux qui les rendent... L'Aigle-Bleu? Peste! C'est mieux que la Toison d'or... Et je vous préviens, mon cher baron, que c'est encore plus difficile à obtenir qu'une concession de mines ou de chemins de fer.
--L'un n'empêche pas l'autre, dit Issachar.
Otto mordillait sa moustache. Des phrases méprisantes et vengeresses lui venaient aux lèvres: «Vous voulez la guerre, monsieur Issachar? Soit! Vous réclamez votre argent, qui pourtant ne vous coûte guère et qui est de l'argent volé? Vous me traitez en débiteur? J'ai donc le droit de vous traiter en usurier, en misérable juif que vous êtes. Vous rétablissez vous-même les distances, que j'avais eu la bonté d'oublier. A votre aise! Puisqu'il n'y a plus de ghetto et que nos lois imbéciles vous considèrent comme une façon d'homme, on vous le rendra, votre argent, mais accompagné de l'entier mépris qui est dû à votre plate coquinerie... L'Aigle-Bleu?... Des coups de pied au derrière, vous voulez dire!» Mais ces phrases, il n'osait pas les prononcer: il comprenait que le baron était décidé à tout. Il se sentait pris; il pliait, tout étranglé de colère, devant la puissance de l'or.
--Ainsi, dit-il brusquement, voilà vos conditions?
Issachar eut un geste pudique:
--Oh! monseigneur, Votre Altesse a des mots!...
L'Altesse se leva:
--A quelle heure le premier train pour Paris?
--Ce matin, à neuf heures. Le landau sera prêt. Votre Altesse retourne à Marbourg?
--Qu'est-ce que cela vous fait?
--C'est que mon homme d'affaires sera à Marbourg dans une quinzaine... Je suis sûr que Votre Altesse et moi, nous finirons par nous entendre et que Votre Altesse me rendra sa précieuse amitié... Qu'Elle me permette d'aller donner des ordres pour son départ.
Le baron souriait avec la plus suave déférence. Otto le regarda sortir; puis, livide, brandissant vers la porte ses deux poings serrés:
--Sale youtre! cria-t-il de toutes ses forces, trois ou quatre fois de suite.
Et il s'affala sur un fauteuil, attendant le jour.
X
«Votre cousin Renaud est un fou», avait dit à Hermann le roi Christian. Non; le prince Renaud n'était pas un fou, mais seulement un jeune homme de beaucoup de sensibilité et d'imagination, qui faisait toujours uniquement ce qui lui plaisait et dont la conduite était déterminée par des raisons dans lesquelles le vieux roi ne pouvait entrer commodément.
La mère de Renaud, un souffle, une âme, une figure transparente de missel, était morte en le mettant au monde. Puis son père s'en était allé après trois ans de désespoir languide et fleuri, mystiquement amoureux de la défunte, adonné vers la fin aux sciences occultes. L'orphelin avait eu une enfance paresseuse, peu surveillée, et fait au hasard des études capricieuses et incomplètes. Et, c'est ainsi qu'il avait senti et embrassé avec une vivacité extraordinaire certaines parties de l'histoire, de la poésie ou du rêve du passé, non les plus simples, mais les plus somptueuses et les plus tourmentées: la Rome d'Héliogabale, la Byzance de Théodora, l'Alexandrie des hérésies gnostiques et des maladies nerveuses et, généralement, tous les écrivains de décadence, ceux dont l'impuissance semble toujours en gésine de quelque chose d'inexprimable... Il aimait tout cela, ce fils de névropathes, non par une corruption d'esprit acquise, mais par une disposition héréditaire de sa sensibilité. Cet enfant était né pour les chimères.
A dix-huit ans, il résolut de vivre à sa guise Comme il n'était pas probable que Renaud dût régner jamais, le roi son oncle renonça assez vite à s'occuper de lui et à le diriger. Le jeune prince avait d'ailleurs une obstination douce contre laquelle aucune autorité ne pouvait rien.
Son premier dessein fut d'être artiste et poète. Tout de suite et le plus naturellement du monde, il donna dans les extravagances extrêmes des plus jeunes écoles, de celles qui se composent d'un maître et quelquefois d'un disciple. Pendant plusieurs années, tous les adolescents symbolistes, décadents et instrumentistes, tous les pseudo-primitifs, et les pseudo-mystiques, et les néo-moyenâgeux, tous les inventeurs de frissons nouveaux et de prosodies inaccoutumées, tous les occultistes, les sârs, les rose + croix et les sadiques, et aussi les musiciens pour qui Wagner n'est qu'un précurseur et qui orchestrent «J'ai du bon tabac» avec les bruits de la grève et de la forêt, et encore les peintres esthètes, les peintres bleus et jaunes, ceux qui dessinent très mal de longues âmes encerclées de petits plis et tenant des lis dans leurs mains d'âmes, et pareillement les pointillistes, les tachistes, les luministes, ceux qui voient les paysages comme des envers de tapisseries et qui, sous prétexte que tout dans le monde des couleurs n'est qu'échange de reflets, peignent des cuisses mauves et des seins couleur de soufre, tous les ahuris ou tous les farceurs de la littérature et de l'art, tous les désireurs d'on ne sait quoi eurent leur couvert mis chez le prince Renaud et puisèrent dans sa bourse crédule. Il donnait dans son palais des spectacles étranges et puérils où des cabotines en robes blanches, les cheveux poudrés de violet, étaient crucifiées pour l'amour de Satan, qui était aussi Jésus, et où le choeur des cochers verts et le choeur des cochers bleus chantaient alternativement des hymnes ésotériques devant Théodora la chercheuse, qui rêvait, les yeux fixés sur le scorpion d'améthyste allongé entre ses deux seins, cependant que des vaporisateurs exhalaient des parfums verts, bleus, jaunes, rouges, subtilement assortis aux vêtements des interprètes, à leurs paroles rythmées et aux musiques de l'orchestre... Et le prince Renaud marchait par la ville escorté de jeunes gens généralement chevelus et mal bâtis, et qui, sous leurs esthétiques abstruses, dissimulaient des prudences de notaires, des vanités de ténors, des intolérances d'imbéciles et quelquefois des aspirations de simples sodomites.
Le prince était, lui, parfaitement sincère et innocent. Sa crédulité aux formes nouvelles de poésie et d'art, était faite d'ignorance, de nervosité un peu morbide, d'inquiétude toute spontanée. Les formes anciennes l'offensaient par trop de précision et parce qu'elles lui paraissaient impropres à exprimer tout ce qu'il sentait de caché dans les choses. Il surfaisait ce mystère, ne prenait pas garde qu'il est purement subjectif, personnel à chacun de nous, fugitif et, changeant; que la perception de ce merveilleux on-ne-sait-quoi correspond à un moment inférieur de la production artistique et qu'il s'évanouit forcément à l'heure de l'exécution, puisqu'il est l'indicible, mais que, d'ailleurs, il renaît, une fois la forme fixée, de cette forme même; que c'est l'expression arrêtée et intelligible qui contient et qui nous suggère le plus d'«au delà», et qu'enfin ce sont les oeuvres d'art ou les poèmes les plus précis, quand ils sont vraiment beaux, qui redeviennent dans notre pensée les plus mystérieux, les plus fertiles en rêves...
Le public considérait le prince Renaud comme un maniaque. Mais, parce qu'il était très doux et ne faisait de mal à personne, on finit par lui passer ses bizarreries. Bientôt même, rien n'étonna plus de sa part: il avait conquis le droit d'être extravagant; on n'y faisait plus attention et, bien qu'il fût prince du sang, on lui permettait de vivre comme il l'entendait.
Il avait supprimé de son train de vie toute espèce d'appareil et, de cérémonial. Il ne paraissait jamais à la cour. Il s'appliquait de bonne foi à faire oublier son rang, non point, tout d'abord, par un détachement philosophique, mais par scrupule et vanité d'artiste. Car il avait publié des plaquettes et barbouillé des tableaux, des choses d'un esthétisme vague et d'une sensualité ténébreuse, et sa grande terreur, aiguë et perpétuelle, était qu'on ne louât ses oeuvres pour le nom de leur auteur plutôt que pour leur mérite. Et cette idée le faisait redoubler, dans ses relations avec les peintres et les littérateurs, de faux laisser-aller et de camaraderie concertée.
A la fin, des goujats en abusèrent. Renaud s'aperçut alors que la plupart de ses «confrères» l'avaient exploité sans pudeur et qu'ils le «blaguaient», lui et ses oeuvres, par-dessus le marché. Subitement, il leur ferma sa porte.
Il s'avisa, en même temps, qu'il avait été dupe encore d'une autre façon. Il se désabusa, soit par fatigue et satiété, soit par la constatation du charlatanisme de ceux qui s'y livraient autour de lui, de tous ces jeux d'art et de poésie énigmatiques; il en sentit le mensonge et la niaiserie. Il eut la révélation de la simplicité un jour que, dans une excursion à l'île de Chypre, il avait cru décent d'emporter avec lui un exemplaire de l'_Odyssée_... Mais, peu après, il jugea Homère entaché d'artifice. La littérature, même dans sa période primitive, lui apparut comme la plus sotte des illusions: n'était-il pas inepte de dépenser sa vie à façonner de vaines représentations de la vie?
Sa simplicité reconquise se traduisit par une nouvelle sorte d'apparente excentricité. Il fit cette découverte que le premier devoir de l'homme est d'exercer son corps pour en accroître la beauté. Il résolut de s'adonner à tous les sports, et principalement aux jeux du cirque. Il hanta les clowns et les gymnastes et fit de quelques-uns ses amis. Mais, comme il avait les membres paresseux et lents et qu'il n'arrivait pas à être seulement un jongleur passable, il allait se déprendre de ce caprice-là comme des autres, quand il rencontra, dans un cirque de Marbourg, la petite équilibriste Lollia Tosli.
Brune, ambrée, les jambes longues, la gorge petite, le front bombé, la bouche naïve et sérieuse, les hanches et le torse roulés dans les plis en spirale d'une soie vieux rose, elle se dressait là-haut, dans les frises, sur un léger trapèze où, sans toucher aux cordes, elle se balançait lentement. Puis, sur l'étroit bâton mobile, elle posait en équilibre une grosse boule dorée et, sur cette boule, sans s'appuyer à rien, elle surgissait debout; elle s'y tenait sur un seul pied, dans une attitude de déesse qui fend l'espace avec une planète pour piédestal. De là, elle envoyait à la foule ses enfantins baisers d'acrobate. Enfin, ayant tenté et réalisé l'impossible, comme si les lois de la pesanteur, bravées par cette audacieuse enfant, se vengeaient tout à coup et comme si une Némésis jalouse la punissait d'avoir voulu se faire mortelle, un corps impondérable d'Olympienne,--d'une longue chute parabolique, tel un Icare foudroyé, elle tombait dans le filet.
Renaud adora soudain la délicieuse gymnaste, et, bien qu'il se crût à jamais dégoûté des arts de l'écriture et du dessin, il l'adora principalement parce qu'elle lui rappelait une des figures du _Printemps_ de Botticelli et qu'elle ressemblait à celle qui, dans la ronde des trois femmes aux doigts entrelacés, montre son dos délicat et son profil ingénument pensif.
Il vint la revoir plusieurs fois. Il se postait sur son passage quand elle sortait de l'arène. Son angélique sérénité le ravissait.
Un soir, dans les écuries du cirque, il se fit présenter par un clown de ses amis les parents de Lollia. C'étaient un gros homme et une grosse dame qui avaient un air de grande honnêteté. Le gros homme tendit sa carte au prince. La carte portait ces mots:
ANTONIO TOSTI _Ex-artiste gymnaste et clown_ PERE _de l'illustre équilibriste aérienne_ _la signiorina Lollia Tosti_
A ce moment, le régisseur vint dire qu'on tendait le filet pour les exercices de Lollia.
La jeune fille s'approcha de sa mère et l'embrassa:
--_Addio, mama_.
Et elle fit le signe de la croix avant d'entrer sur la piste.
--Une habitude d'enfance! dit madame Tosti au prince.
Renaud interrogea la bonne dame. Lollia était très pieuse. Sa loge était pleine d'images saintes. Les bouquets qu'on lui jetait, elle avait coutume de les porter à une chapelle de la sainte Vierge.
--Et sage, monseigneur!
Au reste, c'était une nécessité de sa profession. Le travail des autres acrobates pouvait encore souffrir quelques infractions aux règles de la continence. Mais le travail de Lollia était plus exigeant. L'équilibriste aérienne devait éviter non seulement la grossesse, qui déplace le centre de gravité, mais les courbatures, les chaleurs à la nuque, les douleurs sourdes.
Et Renaud fut content d'apprendre ces choses, de songer que l'art de son amie était, en effet, le plus mystique des arts, puisqu'il n'était qu'une patiente victoire sur la matière et que, par lui, un corps de femme se muait presque au «corps glorieux» dont parlent les théologiens. Et il lui plaisait que le miracle de l'art acrobatique, tout comme le miracle de la sainteté, eût pour première condition la chasteté absolue et que la force qui soulevait de terre Thérèse d'Avila ou la soeur Marie Alacoque fût aussi celle qui soutenait dans les frises la forme adorable de Lollia.