Les Rois

Chapter 5

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Ce vagabondage international avait pour Frida un double effet. D'une part, l'enfant s'élevait elle-même, se développait sans contrainte, ignorait les préjugés et les conventions que comportent la vie sédentaire et le classement dans une société assise; elle recueillait peu à peu, sur le vaste monde et les divers aspects de l'humanité, des notions éparses et incomplètes, mais variées et sincères; elle prenait l'habitude de ne s'étonner de rien. Mais, d'autre part, ces continuels déplacements lui interdisaient les longues et sérieuses affections, ne lui permettaient que de superficielles relations avec des errants comme elle; le provisoire des malles jamais entièrement défaites ne lui laissait pas le temps de donner son coeur, soit à une personne, soit à une idée. Et ainsi une puissance d'aimer s'accumulait, inemployée, chez cette tendre petite fille et l'agitait d'une vague inquiétude...

Cette façon de vivre avait rapidement dévoré les soixante mille roubles de madame de Thalberg. Les deux femmes avaient eu des heures difficiles, notes impayées, bijoux engagés. La comtesse opposait à tout une inaltérable insouciance. Et, d'ailleurs, aux moments les plus désespérés, des sommes arrivaient d'Amérique, quelquefois assez fortes, envoyées par le comte, dont les affaires prospéraient.

Même, un jour, il écrivait aux deux femmes que, s'étant refait une fortune suffisante, il se disposait à rentrer en Europe, et il les priait de l'attendre à Marseille.

Elles l'y attendaient depuis deux mois, quand une lettre leur annonça que le comte venait d'être subitement ruiné par un krach et que tout était à recommencer.

... Nice, Monaco, Monte-Carlo... C'est l'époque dont Frida se souvenait avec le plus d'amertume. Elle avait alors seize ans. La comtesse se mit à la montrer, n'ayant plus de ressource que dans le mariage de sa fille. Promenée dans cette société de joie où se mêlent les mondains, les hommes d'argent, les aventuriers et les femmes déclassées, Frida vit de plus près et détesta la sottise et la dureté des gens de plaisir. Elle crut de bonne foi que ce qu'on appelle «le monde», c'était cela. Puis, comme elle était belle et qu'on la soupçonnait pauvre, elle eut à subir des hommages dont elle ne devina pas tout de suite la nature; elle eut à repousser des offres ignobles de vieux, des assauts de rastaquouères et même, une fois, des tentatives de mains brutales. Et cela la dégoûta pour longtemps de rêver d'amour.

Cependant l'argent allait manquer; le comte ne donnait plus de ses nouvelles. Frida entraîna sa mère à Paris, refuge des misérables.

Bien qu'il ne leur restât qu'une fort petite somme, elles descendirent dans un _family-hotel_ du quartier des Champs-Elysées. Elles perdaient un mois dans une attente désorientée, à chercher des leçons de piano ou à faire des visites à des compatriotes découverts dans le _Tout-Paris_. Visites inutiles, parfois humiliantes, d'où elles ne remportaient que des promesses ennuyées ou de sèches aumônes. Il faut dire que, leurs bijoux partis et leur garde-robe vendue, elles prenaient insensiblement une mine d'aventurières pauvres.

Elles louaient alors une chambre dans un très modeste hôtel meublé des Batignolles.

Du premier coup, Frida s'était trouvée prête à cette indigence qui succédait si brusquement aux trains de luxe et aux riches hôtels cosmopolites. Elle s'était mise à faire la cuisine, à raccommoder les robes et le peu de linge qui restait aux deux femmes. A présent, elle économisait leur dernier argent, l'argent d'une plaque de commandeur de l'ordre de Saint-Vladimir, un vénérable bijou donné jadis à sa petite-fille par le prince Kariskine. Même, pour que la comtesse oubliât les heures, elle avait trouvé moyen de l'abonner, sur leurs derniers sous, à un cabinet de lecture...

Mais vint un jour où les deux femmes pâtirent de la faim. Tandis que la comtesse, tassée dans un coin de la mansarde, sous une fourrure pelée, s'absorbait dans la lecture des _Mystères de Paris_, Frida descendit dans la rue, errant à l'aventure. La nuit tombait. Des passants l'abordèrent avec des paroles insultantes... Elle eut un suprême soulèvement de tout son être contre cette société où l'on peut mourir de dénuement sans que personne s'en doute ni s'en soucie et où elle savait que, sa fierté le lui eût-elle permis, elle ne pouvait, étant belle, tendre la main sans être outragée... Et sous sa haine sourdait une espèce de joie mystique à se sentir la soeur ignorée de tant d'autres victimes, à songer que sa détresse particulière accroissait pour sa part la dette atroce du vieux monde et contribuerait sans doute à hâter l'oeuvre d'une Justice cachée qui se réserve, mais qui n'oublie rien et qui dresse ses comptes... Ces bizarres idées s'agitaient confusément en elle... Et elle se rappelait des choses: les petites bourgeoises allemandes qui l'avaient lapidée de neige durcie, et le martyre de son grand-père, et les famines de paysans dont elle avait entendu parler dans son enfance... Et, se croyant près de mourir, tout son coeur défaillant sombrait dans une immense pitié amère pour l'innombrable et sainte assemblée des souffrants de tous les pays et de tous les siècles...

Ses forces s'en allaient. Les jambes molles, les tempes bourdonnantes, elle regagna la maison.

Dans l'escalier, elle rencontra une femme en noir, qui se rangea pour la laisser passer.

Cette femme était laide, avec un air de bonté qui faisait aimer sa figure. Elle ressemblait à certaines vieilles religieuses vulgaires et bouffies, sans âge, mais dont les yeux et toute l'allure expriment la certitude et la charité.

Frida montait péniblement, en s'accrochant à la rampe. La femme en noir la considéra un instant; en trois enjambées,--des enjambées d'homme ou de cantinière,--elle la rejoignit sur le palier et lui mit brusquement dans la main une pièce blanche, en murmurant d'une grosse voix très douce:

--Je vous en prie! Je vous en prie!

Et elle redescendit, sans donner à la jeune fille le temps de lui répondre.

C'était Audotia Latanief. Impliquée, huit ans auparavant, dans l'affaire qui avait valu au prince Kariskine sa déportation en Sibérie, elle s'était réfugiée à Paris, où elle travaillait «pour la cause». Elle habitait la même maison que Frida; elle y occupait deux petites pièces garnies de meubles d'ouvrier et de piles de brochures et de journaux entassés le long des murs.

Le lendemain, Frida, qui s'était informée, vint remercier sa bienfaitrice. Elle lui conta son histoire. Audotia, en dépit de son cosmopolitisme, ne put apprendre sans émotion que Frida était sa compatriote. Et, quand elle sut de qui Frida était la petite-fille, elle l'embrassa maternellement.

--Mon enfant, dit la vieille révolutionnaire, je parlerai de vous à la duchesse.

Une récente amie d'Audotia, cette inquiète et théâtrale duchesse de Montcernay, dont les fantaisies généreuses occupaient tout Paris. Très supérieure par les sentiments à la vie de luxe, de représentation mondaine, de préjugés décents et de bienfaisance tempérée, bref, à toute la pauvre vie de grande dame que son nom et sa fortune semblaient lui imposer, elle n'avait pu s'y tenir longtemps. Elle avait commencé, un peu banalement, par «encourager les arts» et avait fait elle-même de médiocres tableaux et d'assez méchants vers; puis elle avait bravement sacrifié quelques millions dans de vagues entreprises de politique sentimentale et de démocratie évangélique. Enfin, elle s'était ruée dans la philanthropie, bâtissant des orphelinats et des maisons de retraite d'une tenue et d'un aménagement aussi coûteux que les écuries de courses d'un lord et où chaque tête de gueux représentait cinq mille francs de rente. Mais, d'autre part, elle tenait à payer de sa personne, contentait chaque matin son besoin d'émotion en visitant elle-même, son coupé attendant à la porte, les maisons de misère, et c'était au chevet d'une femme d'ouvrier qu'Audotia l'avait rencontrée.

--Elle est mon amie, disait Audotia. Elle n'accepte pas la vérité tout entière, mais elle a bonne volonté.

... Soit par la protection de la duchesse, soit par les démarches d'Audotia, qui, toujours dehors, menait la vie la plus activement mystérieuse et avait, on ne sait comment, des relations dans tous les mondes, Frida trouva enfin quelques leçons d'allemand et de piano, tout juste de quoi vivre. Elle connut les courses d'un bout à l'autre de Paris, les petits pains broutés en marchant, les bottines crottées, le méchant waterproof inondé par les gouttières du parapluie, et les attentes aux stations d'omnibus. Elle fut plus que résignée; elle était fière de travailler, et, de plus en plus, toutes les impressions qui lui venaient du dehors se transformaient chez elle en mouvements de compassion et de charité. Dans la foule qui remplit les omnibus et les tramways, de pauvres figures la faisaient longtemps rêver; elle devinait, à l'inspection des traits et des manières et reconstituait des existences d'humble labeur et de sacrifice et, remuée par ses propres imaginations, silencieusement elle se fondait en sympathie pour ces inconnus. Et, comme, dans ces coudoiements de rue et de voiture publique, tout le monde était, à l'occasion, bon et obligeant pour elle à cause de sa grâce et de son joli visage, elle s'émerveillait de trouver le peuple si doux.

En même temps, elle s'éprenait pour Audotia d'une affection passionnée. Et, de son côté, la voyant si ingénue, si vaillante et si fragilement belle, Audotia se mettait à l'adorer. Et, dans cette tendresse, il y avait de la maternité et du respect, quelque chose des sentiments du grand prêtre pour le petit roi Joas ou d'un vieux religieux pour un jeune novice dont il attend beaucoup, comme si, en effet, la vieille socialiste eût peu à peu conçu la pensée de former Frida pour de grandes choses.

Un matin, les journaux annoncèrent la mort du prince Kariskine. Quelques jours après, Audotia dit à sa jeune amie:

--Venez avec moi ce soir.

Elle la conduisit dans une réunion publique où l'on devait délibérer sur les mesures à prendre pour le prochain anniversaire du 18 Mars. Mais le véritable objet de la réunion était de prononcer et d'entendre des paroles généreuses et violentes, pleines de colère et de rêve...

Audotia prit la parole. Avec une éloquence, de sermonnaire, une diction monotone et chantante qu'une flamme intérieure échauffait graduellement, elle fit une sorte d'oraison funèbre du compagnon Kariskine. Elle dit sa vie et les sacrifices qu'il avait faits à la cause; elle raconta ses souffrances dans la maison de force. «Or, quel était son crime, compagnons?» Et elle énuméra ses vertus: elle dit son humanité, sa simplicité, sa haine de l'injustice, son désintéressement, sa douceur enfantine; elle cita des anecdotes, et, tout à coup:

--J'en atteste sa petite-fille, ici présente!

Tous les yeux se tournèrent vers Frida, assise près de l'estrade, sur l'une des banquettes latérales. En robe noire tout unie, couronnée de sa chevelure rousse flambante, la bouche entr'ouverte sur ses petites dents, elle avait sur son fin visage la lueur des émotions profondes. Des larmes descendaient de ses yeux pâles, et elle ne savait pas si elle pleurait de douleur en pensant à son grand-père ou de joie à se sentir aimée de tous ces coeurs à la fois...

Audotia la mena à d'autres assemblées; non point à celles où elle prévoyait des luttes ou des explosions trop fortes de bêtise ou de férocité, mais seulement aux réunions qui ressemblaient un peu à des cérémonies religieuses et où il s'agissait d'honorer des martyrs ou de célébrer des anniversaires. D'ailleurs, le vague des doctrines d'Audotia lui permettait d'être également à tous les partis révolutionnaires, et tous l'appelaient à leurs assises, parce qu'elle était pour tous la voix qui entraîne, qui maudit, qui bénit, qui exalte et réchauffe, qui fête les saints et qui solennise les souvenirs, la prêtresse officiante et la prophétesse...

Frida se plaisait dans ces réunions. Au commencement, la grossièreté de plusieurs de ses nouveaux frères, l'odeur, les mains noires, les barbes douteuses avaient mis sa délicatesse à une assez rude épreuve. Mais elle s'était fait honte de sa répugnance comme d'un sentiment bourgeois et bas; elle s'était contrainte à aimer les misérables tels qu'ils sont. Cet effort était servi par un optimisme candide et infini et par le don précieux de ne voir et de ne reconnaître le mal et la laideur que lorsqu'il n'y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Si, par hasard, elle découvrait, malgré elle, qu'il y avait parmi les compagnons bien des brutes méchantes, elle songeait: «Ce n'est pas leur faute, ils sont si malheureux!» Mais elle n'était que peu exposée à ces cruelles découvertes. Car sa grâce agissait, à son insu, même sur les plus grossiers et les plus stupides: on se surveillait devant elle, on l'entourait d'égards à cause de son grand-père le martyr; elle était populaire dans les clubs; elle était la petite vierge charmante de la revendication sociale et elle jouissait innocemment de cette gloire.

Le monde révolutionnaire lui apparaissait donc comme une idyllique assemblée de frères. Elle croyait chaque jour davantage à la bonté des pauvres. Des théories exposées dans les clubs elle ne retenait que ce qui pouvait servir d'aliment à sa crédule générosité. Collectivisme, possibilisme, communisme, anarchisme même, elle n'était point troublée par la contradiction des doctrines: elle ne voyait que ce qu'elles avaient de commun: un rêve de société fraternelle et juste. Et ce qui la séduisait dans la cité future, c'était précisément ce qu'elle contenait de chimère morale: c'était qu'elle ne pût s'établir et subsister sans une immense bonne volonté de tous les hommes. Et parce que Frida était capable, pour sa part, des vertus qui seules eussent rendu cette utopie réalisable, elle la croyait réalisable en effet. Rêve d'égoïsme brutal chez la plupart des «compagnons», le socialisme était pour elle un rêve de sacrifice.

Ce qui l'attirait aussi, c'était ce qu'il y a de religieux dans l'état d'esprit créé par la foi socialiste chez les hommes qui ne sont pas méchants. Car c'est bien une foi. Frida était parfaitement insensible aux objections. Comment ces choses rêvées arriveraient-elles? Elle ne savait; mais ces choses _devaient_ arriver. Les plus savants disaient: «C'est la loi de l'évolution», comme on dit dans d'autres religions: «C'est la volonté de Dieu». La disposition d'âme des communistes vertueux n'est peut-être pas fort différente de celle des premiers chrétiens, quand ils attendaient une cité de Dieu terrestre et croyaient à son proche avènement, quoique le monde romain opposât assurément autant d'obstacles à leur songe que notre monde peut en opposer au songe des révolutionnaires.

Outre la foi et l'espérance, Frida retrouvait un culte. Les cérémonies des réunions publiques, avec homélies, mémento des saints, célébration des dates sanglantes ou glorieuses, étaient ses messes et ses vêpres. Cette fille sans patrie et, jusque-là, sans religion (de bonne heure elle avait renoncé aux croyances et aux pratiques de l'orthodoxie russe) rencontrait ainsi, dans le rêve socialiste, une religion complète, où pouvaient se satisfaire tous les besoins de son imagination et de son coeur. Et elle s'exaltait d'autant plus dans sa foi que cette Église révolutionnaire dont elle faisait partie vivait à demi dans le mystère, avait des airs d'Église persécutée ou, du moins, réprouvée par la société régulière, rejetée en dehors d'elle et un peu conspiratrice et souterraine...

C'est à ce moment que «la duchesse» fit proposer à Frida une place de demoiselle de compagnie chez la comtesse de Winden, dont le mari était conseiller à l'ambassade d'Alfanie.

Frida refusa d'abord, malgré les supplications de sa mère. Madame de Thalberg n'avait point désapprouvé les idées nouvelles de Frida. Passive et molle, la bonne dame était devenue elle-même vaguement révolutionnaire, en haine de sa pauvreté, tout comme elle fût demeurée conservatrice, chrétienne orthodoxe, et fidèle au tsar si elle eût continué à couler ses jours vides dans son domaine de Courlande. Mais c'est aussi pourquoi elle ne comprenait pas que Frida repoussât cette occasion de sortir de la vie médiocre qu'elles menaient et de rentrer «dans leur monde».

Audotia intervint:

--Acceptez, dit-elle à Frida. Vous le devez, pour votre mère.

Frida se soumit. Elle n'était pas depuis une semaine chez la comtesse de Winden, quand le prince Hermann l'y rencontra.

Un prince royal! L'héritier présomptif d'une monarchie absolue! Il ne pouvait inspirer à Frida que des sentiments de défiance et d'aversion. Et pourtant, deux mois plus tard, Frida était en Alfanie, réconciliée avec son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub, qui, depuis l'aventure du prince Kariskine, l'avait reniée, elle et sa mère; madame de Thalberg, installée auprès du vieux gentilhomme (elle devait y mourir peu après, sans autre regret que de n'avoir pas achevé la lecture de son dernier roman), et Frida introduite à la cour, en qualité de demoiselle d'honneur de la princesse Wilhelmine.

Comment tout cela s'était-il fait?

Frida, cependant, s'était crue obligée de résister aux offres d'Hermann. Elle était allée consulter Audotia. Mais sa vieille amie, après l'avoir interrogée sur le prince, lui avait dit:

--Allez. Il le faut. Nous nous reverrons un jour, peut-être... Ne m'écrivez point: c'est inutile.

Et Frida n'avait plus entendu parler d'Audotia jusqu'au jour où celle-ci, venue secrètement à Marbourg pour y répandre la bonne parole, avait été arrêtée dans une émeute de grévistes.

Elle comprenait à présent ce silence et pourquoi la vieille femme, en la quittant, ne l'avait chargée d'aucune mission, ne lui avait même donné aucun conseil. Suprême habileté! Rien qu'en aimant le prince, rien qu'en se montrant à lui telle qu'elle était, en lui montrant peu à peu son coeur et sa pensée dans des conversations que le léger mystère et la rareté de leurs rencontres faisaient plus significatives et plus précieuses pour tous deux, Frida exerçait sur Hermann une influence très douce et très puissante. Dans cette liaison non définie, amoureuse et parfaitement chaste, l'intelligence spéculative du prince philosophe s'était laissé lentement pénétrer et envahir par la sentimentalité intrépide de sa petite amie. Il était tout près de la croire plus clairvoyante dans sa candeur enthousiaste que les politiques et les économistes, et déjà il inclinait à admettre que la meilleure solution des éternels problèmes sociaux c'était peut-être encore la bonté confiante, la charité audacieuse et l'appel au coeur de tous les intéressés, si folle que parût la tentative.

Et maintenant, tandis que la voiture roulait dans les bois et que, de chaque côté, les arbres traversaient en fuyant le reflet des deux lanternes, Frida songeait qu'une heure solennelle était venue, qu'elle possédait l'âme de celui qui tenait dans sa main le sort d'un peuple, que ce peuple allait donc être heureux par elle, et que ce rôle sublime et secret, toutes les aventures de sa vie l'y avaient préparée et façonnée, comme par une merveilleuse prédestination.

La voiture longea un mur gris, masqué de broussailles, puis s'arrêta devant une grille. Une fille en camisole vint ouvrir, qui dit au vieux cocher:

--Bonsoir, grand-père.

La voiture entra, suivit une allée tournante et déposa la voyageuse à la porte d'un pavillon assez vaste, à toiture basse, et entouré d'une terrasse à balustres de pierre.

--Avez-vous fait un bon voyage, madame? demanda la fille.

--Merci, Kate. Ma chambre est prête?

--Oui, madame.

Frida ouvrit sa fenêtre. Les massifs du parc et, par delà, les cimes immobiles de la forêt dormaient sous le ciel laiteux. Nul bruit qu'un froissement de feuilles ou la fuite d'une bête nocturne. La pensée de Frida devenait religieuse dans ce silence et cette sérénité. Et son coeur se gonfla d'une espérance infinie.

IX

On lisait dans les «échos» du _Figaro_ et du _Gaulois_, à la date du 10 septembre 1900:

«Chasse à courre, hier, à Montclairin, chez le baron Issachar. Son Altesse royale le prince Otto d'Alfanie conduisait la chasse. Les honneurs du pied ont été faits à la duchesse de Beaugency. Le soir, un grand dîner réunissait les hôtes du baron dans la célèbre galerie des Primatice. Remarqué, parmi l'illustre assistance, le marquis de Baule, le baron et la baronne Onan, le comte et la comtesse de Messas, le vicomte de Mizian, le duc et la duchesse de Villorceau et M. Dubois (de l'Eure).

Généralement, les «échos» de ce genre revenaient à Issachar, tout compte fait, à deux ou trois cent mille francs: soit cinquante mille environ pour l'ensemble des frais de réception, et, chaque soir, une quarantaine de mille francs pour le jeu du prince Otto. Or, le prince avait coutume, depuis des années, de passer toute une semaine à Montclairin, tant il avait d'amitié pour le baron.

Jusque-là, Issachar n'avait pas trouvé que ce fût trop cher. Être publiquement l'ami d'un prince, et non pas d'un prince à la douzaine, mais d'un prince pour de bon, héritier possible d'une vraie et très antique couronne, cela valait bien quelques sacrifices. Il n'avait pas l'âme médiocre et il savait payer royalement ses amitiés royales, le petit juif tenace, aux ambitions illimitées, dont les plus viles souplesses n'avaient jamais été que les servantes secrètes d'un immense orgueil. Trente ans auparavant, il débutait par être l'homme d'affaires d'une fille célèbre par son économie, Berthe de Chatou. Il épousait ensuite une ancienne gérante de _family hôtel_, un peu plus que mûre, mais qui avait «la forte somme». Ah! comme il l'avait fait fructifier! Il disparaissait pendant dix ans. Il «travaillait» quelque part, en Asie Mineure. Un coup formidable sur de lointains chemins de fer. Il réapparaissait avec cinquante millions. Il les avait quintuplés, disait-on, dans la banque. Il était démocrate-conservateur, abondant en aumônes, pourvu qu'elles fussent publiques, protecteur «éclairé» et bruyamment généreux des lettres et des arts. Mais, surtout, ce circoncis était dévoré d'amour pour le trône et l'autel. Son rêve suprême était d'être «du monde», et du plus haut et du plus étroit, du monde du «faubourg» ou de ce qui reste du «faubourg». Et, comme son snobisme confondait volontiers la vie aristocratique avec les conventions des moeurs sportiques et pseudo-élégantes, il était devenu l'homme «correct» par excellence, d'une correction implacable, divertissante par le sérieux qu'il y apportait. Froid, gourmé, sobre de gestes, ultra-anglais de costume et de tenue, il avait, dans la coupe de sa barbe et de ses vêtements et dans l'aspect empesé et mécanique de toute sa personne, la rigidité d'un dessin linéaire.

Bien naturelle, cette marotte d'Issachar. Si la noblesse est morte en France, du moins comme classe politique, elle vit encore, et plus que jamais sans doute, comme caste mondaine. Et la superstition qu'elle inspire aux parvenus est peut-être d'autant plus forte que son prestige ne repose plus sur aucune puissance effective, mais sur des souvenirs, des conventions vides, un pur néant. Elle existe d'autant plus, en un sens, qu'elle ne survit à l'organisation sociale qui était sa raison d'être que par l'opinion qu'elle garde d'elle-même. Pénétrer dans ce monde-là, qui est resté très fermé en théorie, et surtout être soi-même de ce monde-là, cela, devient, pour les gens comme le baron, la seule chose désirable parce que c'est la seule qui leur soit un peu difficile. Ils ont tout le reste excepté cela; alors ils veulent avoir cela aussi, C'est un prurit, c'est une rage, qui rend les plus insolents capables de toutes les platitudes et qui fait que les plus rapaces jettent leur argent par les fenêtres.