Les Rois

Chapter 4

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Une vraie, une naïve angoisse faisait trembler sa voix. Hermann se serra davantage contre elle. Elle le laissa faire; elle murmurait:

--Mais non! Je sens que, si je vous aime, c'est parce que, bien qu'étant prince (elle eut sur ce mot une inflexion d'une malice innocente), vous êtes le meilleur, le plus généreux, le plus doux des hommes et qu'il me semble qu'en vous adorant j'ai l'approbation de tous les malheureux.

--Ah! petite amie, soupira Hermann, si je pouvais être avec toi, te voir et t'entendre toujours, toujours!...

Mais quelques-unes des ombres qui erraient sur la terrasse passèrent non loin d'eux. Hermann s'aperçut que leur tête-à-tête avait déjà trop duré.

--Écoute, dit-il rapidement, tu es censée m'avoir demandé un congé pour te rendre auprès de ton grand-oncle... Je serai terriblement occupé tous ces temps-ci; mais, enfin, je saurai bien, sous prétexte de promenade ou de chasse, t'aller retrouver quelquefois dans notre ermitage d'Orsova... Tu recevras chaque fois l'avertissement dont nous sommes convenus. Tu partiras dans quelques jours. Est-ce dit?

--C'est dit... Et Audotia?

--Je fais grâce aux condamnés de la dernière émeute. Ce sera un de mes dons de joyeux avènement.

--Merci, mon cher seigneur. Du plus profond de mon coeur, merci!

Elle prit les mains d'Hermann et les baisa avec emportement.

--Que d'effusion, mademoiselle de Thalberg!

Depuis quelques instants, secrètement inquiète de la disparition de son mari, la princesse Wilhelmine, sous prétexte de venir respirer l'air frais de la nuit, était venue explorer la terrasse, et, ayant découvert ce qu'elle cherchait, elle s'avançait, la tête haute, dans son immuable sérénité.

--Mademoiselle de Thalberg, dit Hermann, croit avoir à me remercier. Elle me priait de l'excuser auprès de vous de son incorrection de tantôt. Je lui ai promis de le faire.

--Il suffisait qu'elle s'en excusât elle-même, dit sèchement Wilhelmine.

--Elle me priait aussi de vous demander pour elle un congé de quelques mois, qu'elle désire passer chez son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub.

Soulagée du soupçon qui commençait à la tourmenter, la princesse demanda d'un ton plus doux:

--Était-il nécessaire qu'elle s'adressât à vous pour cela?

Hermann prit un air détaché:

--Elle est, comme vous savez, timide et un peu sauvage. A tort ou à raison, je lui fais peur moins que vous parce qu'elle me connaît depuis plus longtemps, et elle a pris l'habitude de recourir à moi dans les grandes circonstances. Soyez tranquille: je l'ai très fort grondée pour son manque de tenue. Enfin, madame, comme je suis sûr de son bon coeur et que j'ai vu son repentir, je vous demande de lui pardonner et de faire droit à sa requête.

--Je ne vois aucun inconvénient, aucun, à ce que mademoiselle de Thalberg s'absente pendant quelques mois, dit la princesse, accentuant à peine l'ironie de sa réponse.

--Je remercie Votre Altesse royale, dit Frida avec une longue révérence.

Quand elle se fut éloignée:

--Vous êtes bien sévère pour cette jeune fille, dit le prince.

--Et vous, bien indulgent.

Hermann sourit. Il venait de jouer un rôle, et, justement parce que la dissimulation lui était peu naturelle, il éprouvait le maladroit besoin de prolonger inutilement la comédie.

--Seriez-vous jalouse? demanda-t-il.

--Ne vous moquez pas, Hermann. Je sais bien qu'il suffit que Frida soit la petite-fille d'un révolutionnaire et la fille d'un fou pour trouver grâce à vos yeux. Et, si ses incartades même d'enfant mal élevée vous amusent, je ne m'en irrite point, car je vous connais... Mais d'autres vous connaissent moins. Votre longue disparition de ce soir prête à des commentaires fâcheux, et j'aurais été plus heureuse, je l'avoue, que le nouveau roi semblât se soucier un peu plus de la première fête qui marque son avènement.

Oh! l'air dont elle dit cela! l'air des Altenbourg, encore, toujours! Hermann était d'ailleurs furieux contre lui-même d'avoir menti tout à l'heure, plus furieux contre celle qui l'avait contraint à mentir et qui s'était permis ensuite de traiter sa petite amie d'«enfant mal élevée», et cela sans qu'il pût protester contre cette sotte appréciation. Il reprit durement:

--Je ne pensais pas, madame, qu'il vous parût utile de revenir si tôt sur notre dernière explication. Je désire être le seul juge, le seul, entendez-vous? de mon devoir royal et des convenances de mon rôle.

--Oh! Hermann! dit la princesse douloureusement en joignant ses mains, étroites comme des mains de reine de vitrail, longues comme des «mains de justice».

Elle songeait, remordue de l'ancien soupçon: «Cette petite fille vous tient donc bien au coeur?» Et peut-être allait-elle le dire tout haut, quand ils sentirent autour d'eux, propagé des salons à la terrasse, un grand frémissement de curiosité. Tout aussitôt, un officier s'approcha d'Hermann et lui remit une dépêche «très importante et très pressée». Hermann rentra dans le salon des princes, suivi d'un bruissement d'attente, et ouvrit la dépêche.

Les danses avaient cessé. L'orchestre même se taisait. Le cercle des hauts fonctionnaires et des ambassadeurs s'était resserré autour d'Hermann, et, par les portes ouvertes sur les autres salons, les têtes charmantes des femmes se pressaient, un peu anxieuses.

--Messieurs, dit Hermann, la révolution d'Angleterre est chose accomplie. La nouvelle Chambre des communes a proclamé la République des États-Unis de la Grande-Bretagne. Lord Sheffield est élu Protecteur.

La nouvelle n'était pas tout à fait inattendue. Des échecs en Asie, une crise commerciale à l'intérieur, une révolte de l'Irlande, et, parmi ces désastres publics, la cynique insouciance du roi Georges avaient détaché le peuple anglais de son loyalisme traditionnel en achevant de lui démontrer l'inutilité de la fiction monarchique. Sur ces entrefaites, le roi Georges avait été assassiné par un Irlandais fanatique. Son plus proche parent était le petit duc Edouard, un adolescent vicieux et déjà publiquement déshonoré. Les élections s'étaient faites sur la question constitutionnelle. Toutefois, la question avait été fort embrouillée par les polémiques de la presse, et, la veille encore, les sentiments de la majorité de l'Assemblée ne pouvaient être prévus avec assurance.

«La révolution! La république!» Il n'y avait presque personne dans la fête pour qui ces mots ne fussent des épouvantails. La république, la révolution, c'était la bataille dans la rue, les fusillades, les massacres, le pavé rouge de sang, le désordre, l'anarchie. Quelle pitié! Des exclamations s'élevaient de la foule élégante: «Les misérables!... Pauvre prince!... Pauvre pays!...»

Hermann reprit;

--Rassurez-vous, messieurs. Pas une goutte de sang n'a été versée. L'opinion publique a sanctionné le vote de la Chambre des communes. Le duc Edouard n'a couru aucun danger. On l'a courtoisement embarqué pour le continent. Sa liste civile lui a été maintenue. Ce fut une stupeur, puis un redoublement de colère. Ainsi cette révolution n'avait pas même été sanglante! Cette absence de violences était pire que tout. Où va le monde si les révolutions y deviennent légales? Pourquoi n'avait-il pas résisté, ce petit duc? Pourquoi n'avait-il obligé personne à se faire tuer pour lui? Sourdement, on l'accusait de mollesse, quelques-uns de lâcheté. Des uniformes murmuraient: «Attendons!» rêvant de futurs désastres pour ce pays scandaleux où les choses avaient le front de se passer si tranquillement.

--Très curieux, n'est-ce pas? dit Hermann à mi-voix en se tournant vers l'ambassadeur de la République française. L'Angleterre vient d'inventer, ou presque, une nouvelle espèce de révolutions: celles où les peuples seront polis et les princes résignés. Une révolution ne sera plus qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et les vaincus. Les coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil. Cela est d'un excellent augure.

Il essayait de rire, un peu nerveux pourtant.

Les danses ne purent reprendre. La fête était finie.

VIII

Arrivée à la gare de Marbourg-nord, où elle était censée prendre le train de Birsen (le marquis de Frauenlaub habitait aux environs de cette ville), Frida se mêla un instant à la foule dans la salle des Pas-Perdus, redescendit dans la cour, échangea un signe d intelligence avec un vieux cocher à grosse moustache grise et monta dans sa voiture.

La nuit approchait. Quand la voiture eut franchi la zone fuligineuse et triste des cheminées d'usine et des terrains vagues, elle entra dans une grande plaine tachetée de bouquets d'arbres et toute veloutée par la douceur du soir.

Et Frida se souvint.

Cette plaine lui en rappelait d'autres, très loin, là-bas, en Courlande, où elle avait passé son enfance. Un vieux château au milieu des bruyères, des bois et des étangs. Sa mère, la comtesse de Thalberg, passait les journées, étendue sur une chaise longue, à lire des romans français. Son père était presque toujours à Pétersbourg. Frida avait su depuis qu'il y menait une «fête» effrénée et morne, jouant un jeu de fou, et que c'était pour cela que l'immense domaine diminuait tous les ans de quelques fermes vendues.

Frida, abandonnée aux soins des serviteurs, vivait dehors, dans les champs, parmi les moujicks. Ils étaient ses amis; ils l'adoraient à cause de sa pâle beauté diaphane de madone-enfant et de sa bonté de petite fille élue.

Une petite mendiante sans parents, Annouchka, de deux ou trois ans plus âgée qu'elle, s'était éprise pour Frida d'une passion absolue, d'un amour obéissant de bon chien. Maigre, criblée de taches de son, les yeux luisants à travers des cheveux en broussailles, les pieds nus, traînant des haillons sans couleurs, ce qu'Annouchka avait de mieux, c'était une grande bouche meublée de petites dents courtes qu'elle montrait continuellement. Oh! les bonnes parties que Frida avait faites avec ce guenillon! Quand il faisait trop mauvais temps, les deux petites filles se réfugiaient dans les greniers. Il y avait de vieux livres jetés dans un coin. C'était la _Vie des Saints_, des volumes dépareillés de Gogol, un vieux petit livre à tranches rouges, qui contenait des anecdotes traduites du français sur le XVIIIe siècle. La plus belle commençait ainsi: «Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France...» Frida lisait tout haut. Roulée à ses pieds, en boule, Annouchka l'écoutait avec extase...

Puis Frida tombait malade: la petite vérole, la fièvre, le délire... Et la seule vision qui lui était restée de tout cela, c'était Annouchka à son chevet, remuant des tisanes, Annouchka accroupie par terre, Annouchka à cheval sur le petit lit, tenant les mains de son amie, doucement et pourtant de toutes ses forces, et l'empêchant de se gratter la figure. On avait dit à Annouchka que, si la malade se grattait, elle deviendrait laide, et la petite sauvage veillait sur la beauté de sa maîtresse, comme un gnome sur un trésor.

Le jour où Frida commençait à aller mieux (c'était en mai, et il y avait des raies de soleil sur la couchette), Annouchka apporta des brassées de fleurs et des balles de coucou. Les deux amies jouaient à se jeter ces balles. Frida était si faible encore qu'elle les laissait souvent tomber; Annouchka les ramassait dans les coins, sous les meubles, avec une agilité de chat; et cela amusait la convalescente.

Au sortir de sa longue maladie, la madone-enfant se retrouvait plus proche de sa compagne et presque aussi simple qu'elle. Très gravement, les petites échangeaient leurs souvenirs:

--Te rappelles-tu, Annouchka?

--Oh! oui, mademoiselle.

Maintenant, c'était Annouchka qui se rappelait le mieux les belles histoires du grenier, et c'était Frida qui les lui demandait et qui écoutait à son tour.

--Et cette autre, Annouchka, tu sais bien... où ça parlait de madame de Pompadour...

Et Annouchka commençait:

--Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France...

Un jour, Annouchka ne vint pas. En soignant sa jolie maîtresse, elle avait pris son mal. Elle mourait quelques jours après.

Frida pleura longtemps l'humble camarade qui lui avait donné sa vie. Comme elle était déjà, à neuf ans, très réfléchie et très singulière, elle comprit ce qu'il y avait d'admirable dans ce naïf sacrifice. Elle se promit d'être toujours bonne pour les pauvres gens, de leur rendre, par tous les moyens qui seraient en elle, ce qu'elle avait reçu de l'enfant vagabonde au grand coeur. L'impression lui resta, ineffaçable, des puissances de dévouement et d'abnégation que recèle souvent l'âme de ceux qui, ne possédant point les biens de la terre, n'en sont pas possédés. Déjà, elle s'habituait à comparer la simplicité de coeur de ses amis les moujiks (elle les croyait tous bons) à l'orgueil et à la sécheresse des gentilhommes et des dames qui venaient, de loin en loin, visiter sa mère et devant qui elle se sentait toute gênée. Ainsi la mémoire de son amie la pauvresse sanctifiait Frida. Elle se savait jolie; mais cette beauté, pour laquelle une autre était morte, elle s'appliqua à s'en détacher. Elle répudia dès lors toutes les habiletés de la coquetterie féminine, et son étrange pouvoir de séduction s'accrut d'autant.

A cette époque, deux catastrophes soudaines bouleversaient la maison de Thalberg.

Le grand-père de Frida, le prince Kariskine, impliqué dans une conspiration nihiliste,--coupable seulement, en réalité, d'une complicité sentimentale et qui s'arrêtait fort en deçà du consentement à la «propagande par le fait»--était envoyé en Sibérie. Ce grand-père, Frida avait souvent entendu sa mère parler de lui, avec un respect mêlé d'inquiétude et de blâme, comme d'un homme excellent, mais occupé de choses secrètes et dangereuses, comme d'un «rêveur». Un «rêveur», elle ne savait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle devinait que cela devait signifier quelque chose de distingué et de généreux. Deux ou trois fois, le prince Kariskine était venu à Thalberg... Frida l'avait aimé à cause de sa belle barbe blanche et des histoires qu'il contait. Une fois, il avait emmené Frida et Annouchka faire avec lui une longue promenade. Et, comme Annouchka baisait à chaque instant les mains de sa jolie maîtresse, qui se laissait faire indolemment, habituée à cette adoration, le grand-père avait dit:

--Pourquoi n'embrasses-tu pas ton amie?

Et Frida avait embrassé Annouchka, en s'efforçant un peu.

En même temps que le prince Kariskine était condamné, la ruine du comte de Thalberg se consommait: on vendait les restes du domaine. Le comte laissait à sa femme et à sa fille cinquante ou soixante mille roubles. Et il s'en allait en Amérique, pour y chercher fortune.

La comtesse supportait ces désastres assez tranquillement, protégée et comme étoupée par sa mollesse de nature. Elle s'installait à Pétersbourg dans un petit appartement, retrouvait quelques parents, d'ailleurs peu empressés, retombait bientôt dans son inertie de dormeuse et de liseuse de romans. Mais Frida étouffait: elle regrettait sa libre vie et ses amis les moujiks. Puis un irrésistible désir s'emparait d'elle: revoir, ne fût-ce qu'une fois, son grand-père. Elle ne pensait qu'à lui; elle se le figurait chargé de grosses chaînes et couché sur la paille dans un trou noir, comme les prisonniers des contes et des mélodrames, et le coeur de l'enfant se gonflait d'un amour et d'une pitié qui lui faisaient mal, affreusement mal. Elle en dépérissait. Elle insista si fort et si longtemps que la comtesse moins par piété filiale que par l'incapacité de résister à de continuelles supplications, séduite aussi peut-être par la couleur romanesque de la démarche, demanda et obtint la faveur d'aller visiter son père à la maison de force.

Si elle avait su! Frida avait voulu partir sur-le-champ, malgré la saison. Oh! le dur et interminable voyage! Les journées et quelquefois les nuits passées dans le glissement muet des traîneaux ou le cahotement de primitives charrettes, à travers l'infini blême des steppes, où semblait s'appuyer un ciel bas et roux! Les heures d'attente dans les tourbillons de neige, la menace des loups faméliques, les misérables gîtes dans de petites villes noires, en bois et en briques, aplaties le long de grands fleuves obstrués de glaçons!... L'enfant paraissait ne rien sentir, l'âme tendue tout entière au but du voyage. Mais, un jour, elle tombait malade en route. Elle fut recueillie dans une hutte isolée de Kirghiz. L'homme chassait les martres; la femme portait le produit de la chasse à la ville la plus proche, qui était à trente verstes de là, et, à la belle saison, menait paître trois chèvres dans les plis de terrain où un peu d'herbe essayait de pousser. Cette femme s'éprit d'une subite tendresse pour cette petite étrangère jetée là par le hasard et que, guérie, elle ne reverrait jamais plus, et elle la soigna avec une maternelle passion; cependant que la comtesse, tapie sous des peaux dans un coin de la hutte, lisait un roman de Gaboriau. Encore une Annouchka que cette pauvresse kirghize! De quel coeur, en la quittant, Frida l'avait embrassée, la bonne sauvage!

La fin du voyage fut plus facile, car le printemps était venu, un printemps d'extrême Nord, soudain et presque brutal, et bientôt brûlant comme un été. Après des stations dans les bureaux de la petite ville voisine, Frida et sa mère étaient conduites à la maison de force. Une haute palissade formée de pieux énormes, carrée, sur un plateau nu. A l'intérieur, de longues constructions de bois, très basses, dans une vaste cour; çà et là, des sentinelles en marche, l'arme sur l'épaule. Les visiteuses furent introduites dans une cahute en planches, à côté de la poterne. Un soldat amena le prince Kariskine.

Frida se jeta dans ses bras:

--Ah! mon grand-père! mon cher grand-père!

Le prisonnier effleura à peine le front de l'enfant. Il n'avait pas soixante ans quand il était arrivé à la maison de force; il en paraissait maintenant quatre-vingts. Une année de Sibérie avait fait de lui une loque humaine. Ses yeux étaient morts, sa barbe jaune comme celle d'un vieux pauvre. Tandis que la comtesse, oubliant de le questionner sur lui-même, lui faisait, d'une voix molle, le récit bavard des incidents du voyage, Frida considérait le vieillard avec un effarement douloureux, regardait sa veste et son pantalon de gros drap, moitié gris et moitié bruns, et remarquait que ce qui lui restait de cheveux était rasé d'un côté. Et une question lui montait aux lèvres, une question qu'elle ne put enfin retenir:

--Grand-père, dit-elle, vous n'avez donc pas de chaînes?

Le vieillard prit la main de l'enfant et lui fit tâter, sous les jambes de son pantalon, quatre tringles épaisses réunies entre elles par trois anneaux, et, d'une voix sourde et basse et comme déshabituée de la parole, il lui expliqua comment à l'anneau central s'attachait une courroie, nouée par l'autre bout à une ceinture bouclée sur la chemise.

Et, tout à coup, Frida éclata en sanglots. Et, devant cette douleur d'enfant, le vieux Kariskine sentit ses yeux taris se mouiller et se rouvrir dans son coeur, sous le bloc de désespoir morne dont il avait cru la sceller, la source des tendresses. Il serra sa petite-fille contre sa poitrine et, sanglotant avec elle, il la couvrit longtemps de baisers.

--Ah! ma chérie! gémissait le pauvre homme, pourquoi es-tu venue? Pourquoi es-tu venue, petite Frida?...

Cette scène décida de tout l'avenir moral de mademoiselle de Thalberg. Aux yeux de la petite fille ignorante, qui savait seulement que son grand-père était bon et qui ne concevait même pas comment il pouvait être coupable, les mots de «gouvernement», de «pouvoirs politiques» signifièrent, dès lors, une force injuste et oppressive, qu'elle se mit à haïr de toute son âme. Et, plus tard, quand elle ne fut plus une enfant, elle garda une instinctive prévention contre toute autorité, une tendance à confondre dans une même haine les rois, empereurs ou gouvernants et les «méchants» qui avaient tant fait souffrir son grand-père.

Un an après le voyage à la maison de force, la comtesse de Thalberg habitait une triste petite ville du nord de la Prusse, où elle avait été appelée par une amie. Frida suivait des cours dans un pensionnat fréquenté par des filles de hobereaux, de magistrats et d'officiers. Là, pour la première fois et à sa grande surprise, le charme qui était en elle et qui, sans efforts, lui gagnait les coeurs, cessa brusquement d'agir. Les maîtresses, protestantes rigides, se défiaient de cette élève rêveuse, qui était sans doute exacte à tous ses devoirs, mais en qui elles devinaient une indiscipline secrète, une pensée qui leur échappait. La délicatesse de sa beauté et la vivacité de son intelligence excitaient la jalousie de ses compagnes. Peut-être ces fillettes, un peu lourdes, lui auraient-elles pardonné et même auraient-elles subi sa grâce si Frida avait eu l'esprit fait comme elles; mais la nouvelle venue les irritait, sans le savoir, par de précoces libertés de jugement, des moqueries de jeune barbare sur les «convenances» aristocratiques et bourgeoises, sur celles même qui leur semblaient le plus considérables. Toutefois, on la laissait à peu près tranquille, par égard pour sa naissance et son rang, et l'antipathie générale qu'elle inspirait n'allait pas jusqu'à la persécution.

Mais, un jour, cela changea. Les élèves se chuchotaient un secret; une conspiration s'organisait sous la direction d'une robuste rougeaude de douze ans, fille d'un président de tribunal. C'était en hiver; la neige était épaisse. On s'amusa d'abord à édifier une forteresse de neige dans la cour de récréation. Frida, sans défiance, prit part à ce travail. Quand il fut terminé, la rougeaude poussa brutalement Frida dans la forteresse:

--En Sibérie, la nihiliste! En Sibérie!

L'enfant résista. Les fillettes féroces, avec une lâcheté de foule, l'envoyèrent rouler dans la neige.

--En Sibérie! comme son grand-père!

Elles avaient su que Frida était la petite-fille du prince Kariskine. Et toutes ces petites Poméraniennes râblées, rejetons de fonctionnaires et de gendarmes, poussées d'un instinct héréditaire et excitées comme si déjà elles sauvaient, elles aussi, la société, poussaient, bousculaient l'enfant fragile, la criblaient de boules de neige méchamment pétries.

Frida ne résistait plus. Blottie contre le mur, elle attendait, avec une patience farouche, la fin de son supplice. Elle eut une minute singulière. Les yeux fermés, la tête enfouie dans son châle de laine et protégée par ses deux bras, immobile sous la mitraille de neige, elle songea qu'elle était, en effet, «comme son grand-père», qu'elle était persécutée, comme lui, parce qu'elle avait une âme différente des autres et des pensées inconnues de ceux qui forment, en tous pays, la «société régulière». Elle s'exaltait dans un sombre orgueil. Une insurgée s'ébauchait en elle. A travers l'immensité des steppes, elle communiait avec l'aïeul qui souffrait là-bas, dans la maison des morts, et, de loin, elle lui envoyait un grand baiser d'amour...

... La comtesse et sa fille quittèrent la ville, et, dès lors, elles menèrent, en Allemagne, en Autriche, en Italie, une vie déracinée de cosmopolites. Madame de Thalberg devenait incapable de se fixer, de se faire un foyer; elle n'en éprouvait même plus le besoin. Sa paresse ambulante aimait à rouler par les chemins, trouvait un plaisir dans cette existence sans attaches, dans cette vie de sleepings et d'hôtels, dont le spectacle changeant la défendait de l'ennui et qui, la dispensant de tout devoir et de tout souci d'intérieur, lui ménageait juste ce qu'il faut de _home_ pour lire, dormir et rêvasser.