Part 3
--Ce nom, me dit-il enfin, est d'une famille célèbre par ses pilotaris. Je ne sache rien de plus, sinon, comme vous l'avez appris vous-même, qu'il est le plus vieux du pays basque, celui du fondateur que la légende nous révèle; et je ne serais point surpris que l'un des six fils d'Iguskia et d'Ithargia l'eût porté, et que la longue lignée l'ait conservé par respect des ancêtres. Les Ondicola sont maintenant de pauvres hères, mais qui sait?
Nous reculâmes, car nous voyions la vieille pierre se soulever d'elle-même et Ondicola sortir du sépulcre.
Il regagnait le ciel, vêtu splendidement comme une constellation.
Il était suivi de tout son peuple. En tête s'avançaient, d'une incomparable beauté, tels que dans leur pure adolescence, Iguskia et Ithargia; puis leurs fils, et les femmes de ceux-ci, et leurs descendants dont l'un se faisait remarquer par son audace: il montait seul un esquif sous qui roulaient les nuages et, soudain, il lançait le harpon. Des flottilles escortaient ce marin qui semblait être l'amiral de ces Basques, épris de contrées lointaines et qui ne cessent d'affronter l'inconnu.
Certains sombraient avec leurs barques, mais d'autres abordaient en des archipels de lumière.
Puis venaient les agriculteurs qui labouraient l'espace, d'une simplicité d'attitude et de mise qui regagnait celle des pasteurs dont on voyait neiger les brebis dans l'aube naissante.
Un groupe de guerriers menaçait de makhilas des fils de Mahomet.
A la suite de saint Léon, processionnaient les innombrables enfants du pays qui ont épousé le Christ. Ils portaient des vêtements noirs ou blancs dont quelques-uns étaient tachés de sang. Ils étaient les martyrs de Chine et d'ailleurs, qui avaient quitté la maison bien-aimée aux longues ailes pendantes. L'un d'eux portait le Sacrement autour duquel, comme à Hélette encore, les hommes dansaient, graves de joie. Des pilotaris l'ombrageaient avec leurs gants de cuir ou d'osier.
Puis venait le troupeau des fidèles, l'humble peuple au coeur d'or des petits négociants qui taille le cuir, débite la viande, fait griller le café devant les portes.
L'angélus m'éveilla. Je m'étais laissé gagner par le sommeil dans le champ des morts, la tête contre une touffe de romarin. Eliézer dormait à quelque distance. La tombe d'Ondicola était toujours là, mais close.
La sonnerie des cloches reprit en s'accentuant. La douce vallée était bercée par elle. C'était au matin de la Fête-Dieu.
Une louange sans nom monta de la matinée.
De vivants chemins, à onze heures, se mirent en marche: on ne savait plus si c'étaient les cerisiers qui s'avançaient, où la foule. On entendait l'orage des tambours et, par moment, entre leurs batteries et celles des clairons, l'hymne montait et s'affaissait comme la mer. Puis le grondement reprenait dans le rire des cloches en extase, et le regard bleu du ciel se reposait avec amour sur les blés.
Que ce paysage était simple! Simple comme cette race unique fondue à la sérénité des collines, à la clémence du climat, à la frugalité des terres! Elle suivait ce morceau de Pain qu'est son Seigneur et son Dieu. Elle le suivait sans hésitation, le coeur au large et tout baigné d'une rosée angélique. Ils allaient, leurs grains de bois sec dans une de leurs mains calleuses et, dans l'autre, le béret dont ils montraient la belle doublure neuve, vêtus du court chamar ou de la veste commune, le pantalon arrêté au-dessus de la cheville pour que la poussière ou la boue n'atteignît que les gros souliers.
Es-tu content de ton peuple; est-ce ainsi que tu l'as voulu, Ondicola?
Lorsque, dans la soirée, Eliézer et moi nous nous en retournâmes, les sentiers étaient jonchés d'herbages et de fleurs et tout parfumés de menthe.
Nous relayâmes à Hasparren où nous couchâmes. Ville délicieuse, charme premier du pays basque où les magasins bas, avec leurs porches romans, leurs naïves enseigne, la pauvreté de leurs denrées exposées aux devantures, suffiraient à nous guérir de la croyance qu'il est nécessaire, pour vivre, de se trouver aux portes du Louvre ou de l'Institut Pasteur!
Le lendemain matin, Eliézer ayant la migraine demeura au lit. Je me dirigeai seul, à pied, vers cet Ayherre où la légende situait le foyer d'Iguskia et d'Ithargia.
J'aperçus le château démantelé de Belzuncia. L'air était blond et argenté comme une perle, où les blés prenaient déjà la teinte sombre de la terre.
Au flanc de la colline était un champ modeste où vinrent deux faucheurs, un jeune homme et une jeune femme. Je songeai à Iguskia et à Ithargia qui s'étaient épousés dans les flammes de la moisson.
Je me rapprochai de ce couple qui était d'une indicible beauté, transmise à travers les âges sur l'aile de l'Amour selon le voeu d'Ondicola. Leurs regards étaient tels qu'ils donnaient à penser que la lumière peut être noire.
Je leur dis que j'étais venu de Hasparren, visiter les ruines proches de leur ferme, ce dont ils ne s'étonnèrent point car elles éveillaient parfois la curiosité des promeneurs. Ils ne souffrirent point que j'allasse prendre mon repas à l'auberge et, avec cette simplicité habituelle à leur race, ils m'invitèrent chez eux.
La femme nous servit, après quoi leurs quatre petits garçons, qui se suivaient de tout près par l'âge, vinrent manger debout la soupe qu'on leur présenta dans une écuelle. Ils burent de l'eau dans un bol ébréché, puis s'en allèrent satisfaits. Sur deux chaises, l'un en face de l'autre, un aïeul et une aïeule somnolaient.
Je sortis pour aller contempler l'ancien château, mais plutôt pour évoquer le premier foyer eskuarien qui l'avait précédé de bien des siècles.
Les remparts tombent, mais la terre ne meurt pas. Aussi magnifique était peut-être cette campagne qu'aux jours premiers d'Iguskia et d'Ithargia.
Avant de regagner Hasparren, j'allai remercier mes hôtes. Ils étaient assis sous un noyer qu'on eût dit tout chargé de nuit fraîche. Ils se tenaient par la main avant que d'aller reprendre leurs faucilles. Une caille au loin appela.
Je ne fis part ni de mon rêve ni de mon excursion aux ruines d'Ayherre à Eliézer.
LE SIÈGE DE PAMPELUNE
Peu de jours après notre course a Ascain, je me retrouvai avec Eliézer chez son oncle dans ce vieux Bayonne si pittoresque où jadis aborda, au retour des Indes occidentales, l'une des caravelles de Christophe Colomb.
Pays de Robinsons, d'explorateurs, de pêcheurs, de corsaires, que n'as-tu ajouté cette devise à ton blason, lue sur un vieux pot anglais: «_Les aventures sont pour les aventureux._»
J'attendais avec une certaine impatience la suite, à laquelle j'avais été convié, de la légende basque.
Le début du deuxième chant me surprit.
C'était une sorte de préambule, davantage un exposé qui semblait, plutôt que d'un poète, l'oeuvre, eût-on parié, du copiste.
Quel copiste? Que, dans une langue non écrite, ou dont le graphique a disparu, il y ait quelques exceptions, soit! Il n'en est pas moins vrai que ce Juif aux yeux verts, affublé d'un prénom si extravagant, me donna un léger choc lorsque je l'entendis, comme on va le voir tout à l'heure, employer le mot _curé_ dans sa traduction.
A la vérité, ce mot ne semble avoir que faire avec, je ne dis pas la religion, mais l'esprit d'une époque aussi reculée. Ce pouvait être une faute de goût de la part du neveu de Jacob Meyer, tout au moins une bizarrerie. Mais je dois prévenir les lecteurs, afin qu'ils ne me tiennent point pour un naïf, qu'à partir de cet instant, je fus assailli par le doute. Eliézer ne m'étonna pas moins que, dans la même séance, après avoir ouvert une parenthèse explicative que je n'ai pas consignée, mais qui avait trait au procédé d'Ondicola pour sélectionner la race eskuarienne, il prononça: «Et, d'ailleurs, la diplomatie est la science de l'amour.»
Allais-je me lever, faire éclater mon mépris, ou m'esquiver sans bonjour ni bonsoir? J'eus la sagesse de n'en rien faire.
Je remis à plus tard la clef d'or du mystère. Qu'importait son auteur véritable si l'oeuvre continuait de me ravir, et ne faut-il pas, après tout, que toujours par quelqu'un le Robinson commence?
--En Labourd, en Soule, en Basse-Navarre, traduisit Eliézer qui semblait suivre le mot à mot du texte rapporté d'Aix, on vit, huit cents ans après la destruction de l'_Eskualdunak_, s'élever çà et là de jolies églises à triple clocher, adossées à leurs presbytères dont les jardins produisaient des légumes, des fruits, des lys blancs et des pois de senteur.
Ces paroisses naissantes vécurent longtemps en paix, mais les curés (_sic_) représentèrent à leurs brebis, capables de se transformer en lions, que le diable donnait depuis longtemps le siège à leurs frères basques d'Espagne.
On sait que ceux-ci avaient appris des Maures l'industrie du cuir et l'agriculture raisonnée, qu'ils avaient transmises à leurs parents restés en France quand ils les y allaient visiter. Mais ils ne furent pas longs à s'apercevoir que la race maudite de Mahomet, pleine de dissimulation, ne leur voulait que du mal. Et ce qui mit le comble à leur indignation, ce fut le martyre que de tels barbares infligèrent à la chrétienne Eurosie qui s'était refusée à épouser l'émir. Les Basques de France se portèrent au secours de leurs frères outragés et, les secondant, s'emparèrent de Pampelune.
Le texte de la légende, observa ici Eliézer, emploie le style lyrique dans le passage qui suit et qui a trait précisément à la prise de cette ville. Il y a même, dans la seconde partie, un essai que je crois devoir traduire en en respectant la prosodie.
Quand les descendants d'Iguskia et d'Ithargia arrivèrent sous Pampelune, le crépuscule était comme un grand oranger parfumé.
L'émir reposait dans son pavillon avec ses femmes couronnées de fleurs de grenadier. Le bourdonnement des guitares énervait leurs amours.
Ah! l'on te retrouve bien là, mollesse orientale dont Ondicola vint à bout lorsqu'il fit exploser son _Eskualdunak_ d'or, après avoir lâché sur une terre incomparable un couple vierge!
Les fils d'Iguskia et d'Ithargia sont sous tes murs, ô Pampelune! Ils viennent enfin brûler les dieux qu'ils eussent adorés sans un maître audacieux qui anéantit son équipage avec lui.
Voici les principaux comtes basques: Arnaud de Macaye; Sanche d'Espelette; Ramoun de Tardets; Bernard d'Iholdy; Auger de Mauléon; Ondicola d'Ascain.
Qu'ils ressemblent peu à ces païens, obèses la plupart, vautrés dans l'orgie, empêtrés dans leurs tuniques, gavés de confitures de roses!
Arnaud de Macaye descend de Zoardia, l'aîné de ceux qui avaient épousé les belles enfants dont l'une avait séduit le Zéphire à bord de l'Amodioa. Après avoir navigué au long des côtes, il est revenu dans son village au milieu de sa tribu. Et, avec ses mules, passant et repassant la frontière, il fait commerce d'huile et de vin.
--Où est, s'écrie-t-il, en avançant vers le rempart, l'émir, que je le crève comme une outre?
Arnaud de Macaye ne porte casque ni cuirasse, ni autre vêtement de guerre, mais le petit béret basque, le chamar, et un pantalon aussi léger qu'une feuille. Ses longs cils ombragent son regard:
Il tient serré son makhila flexible Dont on voit bien qu'un seul coup abattrait Le Sarrazin avec son minaret. Il porte un cor de chasse à la ceinture Ses compagnons sont armés comme lui Du makhila qui ne sait faire grâce.
Sanche est celui qui descend d'Aritza. Son fief domine un sommet d'Espelette Qu'on a nommé le mont du Mondarin. Navigateur intrépide il s'en fut, Accompagné de ceux de la Bretagne, Depuis le cap extrême de l'Espagne Jusqu'au pays que l'on ne connaît plus. Quand il revint, Gachucha fut sa femme. Et depuis lors il tisse des lainages, Qu'un de ses fils va vendre en Oloron.
Quant à Ramoun, qui descend de Suâ, Dedans Tardets, la céleste vallée Qu'il n'a jamais jusqu'à ce jour quittée, On ne peut pas dénombrer ses brebis. Il vend sa laine à Sanche d'Espelette. Il est danseur et, toujours sous ses pieds, On voit le vide et le soleil briller.
Après s'en vient Bernard, chef d'Iholdy, Qui fit, dit-on, premier le tour du monde, Puis s'enrichit à bien tanner le cuir. Et, plus que tous, il en veut à l'émir, Parce qu'il est beau-frère d'Eurosie.
Auger qui sort de Mauléon la terre Contre la gent est si fort en colère Que l'on croirait qu'il porte le tonnerre. Et cependant, par ordre de Clotaire, De père en fils sont en leurs lieux notaires.
Ondicola d'Ascain paraît ensuite Toujours lequel fut un pilotari. Au makhila s'adjoint sa plus rude arme, Son chistéra qu'il porte sur le dos. Qu'on le redoute, il est si fort qu'il peut Lancer la balle aussi loin qu'il le veut.
Dans leur fureur vengeresse, ils étaient tellement sûrs de leur triomphe, ces comtes et leurs vassaux, qu'ils avaient demandé aux plus jolies filles basques de les accompagner.
Le choix ne fut point facile, elles sont légion. On en dut réduire le nombre et faire pleurer de doux yeux. Les favorisées partirent donc, le coeur léger.
Que l'on n'aille pas croire que ce fut pour bafouer la morale. Elles étaient honnêtes. Mais Arnaud, mais Sanche, mais Ramoun, mais Bernard, mais Auger, mais Ondicola d'Ascain avaient jugé que le plus dur supplice qu'ils puissent infliger à des mahométans enchaînés était de faire défiler devant eux ces beautés merveilleuses. Ce qu'ils firent. Et l'émir en mourut.
Je ne savais, tandis qu'Eliézer suspendait là cette partie de la légende basque, s'il me fallait éclater de rire ou me fâcher, ou garder mon calme. J'optai pour cette dernière attitude. Jacob Meyer, opinant du bonnet, applaudit cette fin du chant.
CHANT D'AMOUR DE TIRUZTAYA ET DE LÔRÉA
J'ai dit que le prétexte qui avait été donné par son oncle, de la venue d'Eliézer, était d'une eau salée dont on s'occupait fort en ce moment pour la conduire à Biarritz.
Des hommes autorisés tels que MM. Raymond Baron, Hézard et Bergeroo, étaient parmi les membres de la Société qui s'était fondée.
Il me serait bien impossible d'informer sur le rôle que joua dans cette affaire le neveu de Jacob Meyer durant les quelques semaines qu'elle le retint ici. Il semblait s'intéresser alors à la minéralogie du système cantabrique, mais je ne pus me défendre d'une certaine méfiance touchant ses capacités, quand il me fit part, à propos d'un soulèvement d'ophite d'une théorie qui ne tenait pas debout. Je n'en jugeai pourtant que par les vagues leçons d'histoire naturelle apprises par moi au lycée de Bordeaux, d'un professeur, il est vrai fort distingué, M. Kuntsler.
Eliézer me montra un perforateur à pointe de diamant, dont il me dit qu'il lui servirait à atteindre une nappe de pétrole située à Saint-Boës, près d'Orthez.
Il ne me parla plus, momentanément, de la suite de la légende basque.
Etait-ce que, cette suite, il prenait le temps de la composer ou qu'il voulût me la laisser désirer? Mystère. Je n'y fis aucune allusion, encore qu'un mot de Jacob Meyer m'eût fait entendre naguère que l'un des plus sublimes passages des Robinsons serait un duo d'amour, chanté par des descendants de Zoardia, au printemps, à l'entrée de ces grottes d'Isturitz, dont je possédais la clef.
Cette clef, combien je sentais l'oncle et le neveu vivement possédés du désir de l'introduire dans la serrure interdite!
Je continuais de fréquenter chez le vieux, le trouvant mainte fois occupé à quelque délicat travail, comme d'examiner les arborisations d'une émeraude ou, ce qui ne l'est pas moins, d'en discuter le prix avec quelque femme du monde.
Il ne se gênait point; il semblait même que ma présence le stimulât pour exiger d'âpres conditions de belles clientes qui connaissaient les détours d'ombre de l'étroit et discret escalier de la rue Pontrique.
Parfois nous reprenions le cours de nos conversations littéraires, ou nous allions pêcher les petits muges de la Nive. J'aime ce passe-temps populaire, et de me retrouver dans la compagnie de ces maniaques s'efforçant de fixer autour d'un hameçon l'appât, si vite désagrégé, d'oeufs de merluche.
--Il est une science, me dit Eliézer, un après-midi que je le rencontrai chez son oncle, à laquelle je m'adonne passionnément: l'anthropologie préhistorique. Les grottes d'Isturitz...
Encore! me dis-je. L'oncle et le neveu ont dû se passer le mot! Faut-il donc qu'ils soient têtus et indélicats pour me reparler de ces grottes, vouloir me faire manquer à mon engagement, alors qu'ils savent que c'est moi précisément et le cerbère qui devons nous opposer à toute infraction.
--Les grottes d'Isturitz, insista Eliézer, offrent aux spécialistes de l'âge de pierre un intérêt qui se double pour moi de tout ce que m'a fait connaître des origines du peuple basque la légende ondicolienne. Isturitz, quel nom! Est-ce que des descendants de Zoardia et d'Aritza, s'il faut en croire un magnifique passage que je vous traduirai prochainement, ne le rendent pas plus harmonieux encore par les accents d'un amour ineffable qui, après plusieurs siècles, commémore les élévations d'âme de leurs ancêtres? Ce n'est que chants d'oiseaux buvant aux calices de fleurs printanières.
Il fallait bien que je m'avouasse que, trompeurs ou non, Eliézer et son oncle se servaient d'un joli langage, et que la perspective d'entendre ce pur duo auquel ce dernier avait déjà fait allusion excitait ma passion poétique.
Mais je ne pouvais me déprendre d'un certain malaise. Et, de penser qu'on avait influencé mes nerfs, jusqu'à m'avoir fait rêver si étrangement à la légende basque dans le cimetière d'Ascain, augmentait mon trouble. Ces Hébreux agissaient sur moi comme s'ils m'eussent dosé les drogues dont usaient les passagers de l'_Eskualdunak_. Il me faudrait réagir à temps.
--J'ai d'ailleurs, poursuivit Eliézer, promis à Salomon Reinach de me mettre en quête d'un ours en pierre tendre, catalogué par Pierre Loti, et que les primaires de ces grottes ont sculpté plusieurs siècles avant que s'y réfugiassent Iguskia et Ithargia. Les savants actuels suivent un plantigrade pétrifié avec autant d'ardeur que les sauvages qui l'ont exécuté le poursuivaient, vivant, de leurs flèches de silex et d'os. Vraiment, ne pourrait-on explorer des lieux si attirants dont, bien entendu, aucun objet ne serait distrait, mais infiniment respecté? Quant à l'ours, cher monsieur, si on le retrouve, il n'est que d'en référer à son propriétaire. Nous n'en serons que les montreurs. Qui dit Salomon Reinach dit prince munificent.
Comme il me voyait inquiet, gêné, hésitant, Eliézer continua:
--Ecoutez-moi bien. Je ne vous demande, pour une première entrevue avec les grottes d'Isturitz, et jusqu'à ce que vous nous ayez obtenu de M. Passerose la permission d'y pénétrer, que d'aller vous y lire, à l'entrée, le duo d'amour de la légende, et, seulement dans le cas où vous le jugeriez digue de votre reconnaissance, vous vous emploieriez à nous obtenir la permission que nous désirons tant.
--Eh bien! soit, prononçai-je.
* * * * *
Mais j'éprouvai quelque honte de cette lâcheté où venait de m'induire moins sans doute l'amour de la poésie que ma vive curiosité pour le roman en action que me tramaient ces Juifs, sous prétexte de Robinsons basques.
Une journée sans nuages enveloppant de sa netteté la trouble et bleuâtre colline d'Isturitz nous réunit tous trois à l'entrée de ses grottes. Nous avions laissé, à quelque distance, dans une auberge, voiture et cocher.
Nous retirâmes de nos paniers une langouste, une galantine et un pâté de foie qui me donnèrent à réfléchir sur les animaux que proscrit la loi mosaïque. Quant aux vins, ils lançaient, entre les doigts de Jacob Meyer, des éclairs de rubis et de topaze. Horace et ses convives ne se fussent pas mieux traités dans la villa de Castétis.
Lorsque la douce langueur, qui suit sur l'herbe ombreuse le repas de midi, m'eut quelque peu enveloppé, Eliézer retira de sa musette le précieux texte, ou sa traduction, ou son adaptation, comme il vous plaira.
Et il lut:
--Voici le duo nuptial que chantèrent, pour la première fois, dans la région d'Isturitz où leurs antiques parents, Iguskia et Ithargia, les ont précédés dans la jeunesse et dans l'amour, Tiruztaya, homme du foyer de Zoardia, et Lôréa, fille de la tribu d'Aritza.
TIRUZTAYA
J'ai trouvé, sur le sommet d'Abbaratia, une rose sauvage dont le charme est incomparable, non pas qu'elle soit moins ou plus rose qu'une autre, ni davantage odorante, mais, à mesure que je gravissais vers elle et que mes yeux en buvaient la rosée, ah! je comprenais qu'elle n'avait été touchée même par une abeille: par le ciel seulement.
LÔRÉA
Sur la cime de la montagne cette rose s'est plu à incliner sa tige, formant un arc aussi doux que ton nom, ô Tiruztaya!
Mais, brusquement, s'est détendue la tige, et moi qui en étais la fleur, je me suis décochée avec force pour venir me poser sur ton coeur.
TIRUZTAYA
Que nos petits cousins appellent les fauvettes avec les fifres dont ils enchantent le long après-midi. Elles ne répondront plus à leur invitation, ô Lôréa, si elles t'ont entendue, mortes de jalousie.
LÔRÉA
Lorsqu'on célébra, il y a un an, la fête ondicolienne, c'est alors que, pour la première fois, je te distinguai parmi les pilotaris.
Et quand, avec un geste que je ne peux pas dire, tant il fut mesuré dans l'espace, tu brandis le gracieux berceau d'osier du chistéra, mon coeur, que tu avais mis dedans, ne fit qu'un bond.
Et je vis, ô joie! mon coeur monter et redescendre vers un rival que tu provoquais.
Mais toi, comme donnant un ordre à ce coeur, tu t'en jouais, le rappelant sans cesse, le relançant, le reprenant encore, le renvoyant jusqu'à ce que te restât la victoire au milieu des applaudissements.
TIRUZTAYA
Je bercerai ton coeur dans ce hamac d'osier où roule la pelote afin qu'un jour, auprès de notre couche nuptiale, j'y berce aussi nos petits.
LÔRÉA
Ne me fais point rougir, ô Tiruztaya!
TIRUZTAYA
Comment te ferais-je rougir puisque, déjà, tu es rose? Mais si tu veux à moi-même voiler ton teint d'églantine, laisse mon front se rapprocher du tien jusqu'à ce que je n'y voie plus.
LÔRÉA
Attends encore, Tiruztaya.
C'est dans le front que les jeunes filles cachent leur pensée la plus pure.
Et lorsque tu les vois se tenir si droites, elles veulent que la poussière soulevée par leurs pieds ne puisse atteindre cette plaque de marbre où, invisiblement, le nom du bien-aimé est gravé.
TIRUZTAYA
Rien ne courbe donc votre fierté?
LÔRÉA
Il faudrait, pour que je consentisse à abaisser ton nom chéri, que je porte à la cime de mon être, que tu me tuasses d'un coup de flèche en me trahissant.
Alors, ô tristesse! je ne saurais que m'abattre tout du long, ma tête à tes pieds.
TIRUZTAYA
Ma Lôréa, n'aie point d'aussi folles pensées qui pourraient engendrer la tristesse.
Tu sais l'honneur du pays basque, le foyer où Iguskia et Ithargia cuisaient leur pain d'asphodèle.
Si, parfois, hélas! de tes compagnes étourdies glissèrent sur la mousse de la colline en poursuivant un lièvre matinal, enveloppées aussitôt par les filets des pâtres, jamais épouse qui jura par sa foi n'a menti à la vallée paisible.
LÔRÉA
Il faut que la jeune fille devienne épouse, et que celle-ci présente à ses enfants un visage dont les yeux n'ont miré que le regard de leur père.
Et il faut qu'on l'ensevelisse dans sa tunique nuptiale.
TIRUZTAYA
La tradition raconte que les belles-filles d'Ithargia, ayant que d'épouser ses fils, toutes élégantes encore des parures qu'elles portaient sur l'_Amodioa_, déposèrent dans ces grottes et scellèrent dans le roc leurs légers vêtements d'Asie.
Ils étaient de soie, et chacun n'avait d'autre ornement qu'un long narcisse brodé.
LÔRÉA
Je n'ai point de robe de noces si belle. Et tu ne m'en voudras pas de ne t'apporter que moi-même au lieu d'un vêtement brodé.
* * * * *