Part 2
--Orphée, conclut en souriant le vieux Juif, sans que je comprisse très bien alors son allusion, avait ému les rochers mêmes de l'Enfer...
* * * * *
Iguskia captura à Isturitz beaucoup de palombes. Celles-ci, venant de loin, étaient farouches et filaient haut. Mais, dissimulé dans un chêne, il réussissait à les faire descendre en leur lançant des bâtons qui imitaient le vol du milan. Les Basques les prennent encore ainsi.
Lui et Ithargia passèrent l'hiver à l'entrée de ces cavernes, sans se douter que les chasseurs de l'âge de pierre les avaient habitées. Nul vestige humain autour d'eux, sinon, à quoi ils ne prêtaient nulle attention, des haches et des flèches qui témoignaient d'une barbarie de chasseurs qui s'étaient tenus sur la défensive. Mais ceux-ci avaient si bien disparu depuis si longtemps, qu'à part les oiseaux de passage toute la faune était redevenue familière comme aux jours premiers de la création.
Jusqu'au printemps de l'année qui suivit, Iguskia et Ithargia restèrent dans ces parages.
Quand reparut le mois de mai, leurs coeurs s'emplirent d'amour à tel point qu'il semblait à l'un que les battements du sien eussent lieu dans celui de l'autre. Mais cette ivresse ne troubla point encore leurs corps dissimulés sous les blanches toisons, comme des sources sous la neige.
Ils assistaient à la fête nuptiale que le renouveau fait plus gracieuse et plus grandiose. Tantôt ils voyaient deux fauvettes se fuir en se rapprochant sur une branche trop flexible, tantôt ils regardaient s'allonger l'un vers l'autre, et se rejoindre dans une combe, deux fleuves de brume d'où émergeait la cime découpée des bois.
Quand les fortes chaleurs sévirent, ils se baignaient sous les feuillages de la rivière qui, de nos jours, porte le nom de Joyeuse. Et c'est ainsi que, de branche en branche, ils atteignirent le coteau d'Ayherre, non loin du futur Hasparren. La clémence des nuits leur permettait maintenant de dormir en plein air dans leurs fourrures. Ce fut par un torride jour d'or que la Providence décréta que la race bienheureuse, la race basque, naîtrait de ces deux Robinsons, prendrait racine en eux comme une vigne au flanc d'une belle colline.
Une ruine surplombe aujourd'hui le bourg d'Ayherre et toute la contrée environnante, restes d'un château dont Albert Dürer se fût inspiré, car ils se confondent avec la lèpre même du lierre qu'ils opposent au soleil.
Cette redoute seigneuriale, fréquentée des oiseaux de proie, porte le nom de Belzuncia. C'est sur l'aire de Belzuncia, qui ne devait être édifié que bien des siècles après, qu'Iguskia et Ithargia, au mois de juillet, se trouvèrent en présence d'un tapis dont les plus radieuses soieries qu'ils avaient vues sur l'_Eskualdunak_ n'approchaient point.
Ce tapis vivait, car c'était un champ de froment. Ensemencé par qui? Nul ne l'a jamais su. Mais il suffit d'un coup de foudre sur une terre intègre, et d'une graine apportée par le vent, pour que, d'année en année, se multiplie la moisson comme sur l'échiquier du conte arabe.
Iguskia et Ithargia en furent si éblouis qu'ils s'assirent pour contempler plus à l'aise la merveille. Chaque épi barbelé amenuisait la lumière bleue où criaient les cigales. Iguskia et Ithargia ressentirent que dans la béante profondeur il y avait Quelqu'un. Leur amour éclatait dans un plus grand Amour. Ils comprirent que dans cette splendeur visible, et au delà, Dieu est.
En face de cette Présence qui les illuminait comme le soleil les coquelicots à la lisière du champ tout allumé de cerises sauvages, ils prirent le ciel à témoin de leur union.
LA GÉNÉALOGIE
Ithargia donna un fils à Iguskia. Le second des enfants fut une fille qui mourut à deux ans, et c'est ainsi qu'ils connurent la douleur.
Cette petite étant tombée malade, sa mère pensa la relever de son abattement, ainsi qu'elle faisait à l'ordinaire, en lui présentant quelque fleur. Celle-ci était bien du pays basque. Qu'elle ressemblait peu aux corolles de l'Asie, somptueuses sans doute, mais dont les couleurs et les nectars trop violents fatiguent! Ce fut une digitale pourprée, dont les cloches, à l'intérieur ponctuées comme des pulpes d'abricot, tamisent une lumière d'aube.
Dans la cabane qu'Iguskia avait construite avec des branches, des pierres et de l'argile, l'enfant, étendue sur une peau d'agneau, agonisa doucement. Bientôt elle n'eut plus la force de tenir ni même de regarder la plante que sa mère lui avait donnée.
Elle mourut, bercée par le bourdonnement des abeilles qui s'échappaient du toit comme les braises d'un incendie. Quand elle fut muette, immobile et refroidie, Iguskia et Ithargia se mirent à genoux devant sa couche. Et leur prière, faite de sanglots, monta vers Celui qu'ils avaient pressenti dans la lumière de bluet de leurs fiançailles.
Iguskia ensevelit au pied d'un cerisier sauvage son enfant dont l'âme, aux jours en feu, semblait crier par les voix des cigales.
C'est ainsi que les Robinsons basques surent ce qu'était la mort qu'ils n'avaient jusque-là connue que chez les animaux et les arbres, la mer leur ayant caché les cadavres d'Ondicola et de ses compagnons.
Ithargia souhaitait de ravoir une autre petite fille, mais Dieu ne lui envoya plus que des garçons qui naquirent à peu d'intervalle les uns des autres.
Ils étaient au nombre de six quand leur mère, à peine plus jeune que le père, entra dans sa vingt-cinquième année. Sans l'ombre légère qui s'étendait sous le cerisier, le foyer n'eût été que joie.
La culture était facile autour de la fruste habitation, le blé repoussait de lui-même, comme encore au bord du Nil. Iguskia l'égrenait, le lavait, le broyait, et Ithargia le pétrissait et le cuisait.
Leur basse-cour s'était formée toute seule d'oiseaux, comme de coqs de bruyère et de tourterelles, qui venaient y picorer, et de biches gracieuses et de faons et de lapins et de lièvres.
Jamais ils ne songèrent à quitter cet éden, car, à mesure que grandissaient les six garçons, à qui ils enseignaient la primitive langue basque et les travaux familiers, ils s'attachaient davantage au sol qu'ils avaient consacré avec la mort.
Les trois aînés accusaient un goût plus particulier pour la pêche et la capture des palombes. Il leur arrivait de ne rentrer au foyer qu'après des excursions de plusieurs jours à travers bois. C'est ainsi qu'en suivant la Nive et l'Adour, refaisant en sens inverse le chemin autrefois parcouru par Iguskia et Ithargia, ils atteignirent la plage même devant laquelle, vingt ans plus tôt, avait sombré l'_Eskualdunak_.
C'est là qu'ils s'endormirent un soir, lassés de leur longue marche, et par une nuit aussi sereine que celle durant laquelle leurs père et mère, adolescents, avaient laissé leur pur amour paraître aux yeux d'Ondicola ravi.
Ces trois frères étaient d'une grande beauté: le plus âgé comptait vingt ans alors, à peine un peu moins les deux autres. Ils se nommaient Zoardia, Aritza et Sua.
Zoardia et Aritza étaient à peu près du même type, souple et brun, aux cheveux un peu crépus et durs, aux yeux bridés et placés presque sur les tempes, l'allure si leste qu'on les eût dits toujours prêts à bondir. Sua était un peu gros et blond, avec d'étranges yeux glauques très obliques et perçants; d'une taille aussi élevée que ses frères, mais qui paraissait moindre, à cause du développement du torse; ses épaules étaient étroites. Il ne le cédait en rien aux deux autres pour l'agilité, soit qu'ils exécutassent des danses que leurs parents leur avaient apprises de l'Asie, et pour lesquelles ils se paraient de plumes, de minéraux brillants et de fleurs, et qu'ils accompagnaient d'un fifre de roseau; soit qu'à de longues distances ils se lançassent et se renvoyassent des projectiles ronds, faits de lames de cuir avec un noyau de silex.
Donc Zoardia, Aritza et Sua s'étaient endormis sur la plage.
--Ici, observa le narrateur Jacob Meyer, qui n'hésitait jamais, paraissait connaître par coeur la légende basque, et ne faisait appel qu'à de rares notes, je me trouve fort embarrassé. Il me faudrait vous soumettre le manuscrit qui est à Aix, chez un mien neveu, qui en est fort avare. En effet, tout le passage suivant est écrit dans la même langue, mais en vers heptamètres, et constitue une sorte de nocturne.
Ce chant commence après que Zoardia, Aritza et Sua viennent de s'assoupir sur cette arène d'où leurs parents partirent pour gagner les vallées de la Nive et de la Joyeuse. Ma mémoire n'est pas telle que j'en aie pu conserver les nuances, n'ayant point ce don qui est vôtre. Vous n'aurez donc qu'un faible écho du génie d'un koblari[1] lointain qui mêla sans doute sa propre inspiration aux documents laissés dans un rocher par Ondicola, et à ceux que nous ont transmis les premiers foyers qui s'allumèrent aux flammes de l'_Eskualdunak_.
[1] Improvisateur basque.
Voici le récit de ce barde et comme il s'enchaîne à ce qui précède.
FORMATION DES PRINCIPAUX COUPLES
Il y avait six jeunes filles dans une contrée d'Asie, plus belles les unes que les autres, longues et gracieuses comme les feuilles de l'iris.
Et lorsqu'elles riaient, on eût dit d'une averse de grêlons dans des roses vermeilles.
Toutes étaient brunes, toutes avaient les bras en arc, et leurs longues jambes rivalisaient de vitesse à la poursuite des chèvres égarées, car elles appartenaient au peuple pastoral.
L'une avait vingt ans et les autres dix-neuf, dix-huit, seize, quatorze et quinze.
Un prince, frère d'Ondicola, les avait aperçues en chassant, et il s'en était épris tellement qu'il avait demandé de les mettre dans les jardins de son palais à leurs parents qui avaient consenti.
Il espérait bien d'en faire ses femmes. Mais elles étaient si belles, quand elles se penchaient hors de leurs pavillons de roses, qu'il n'osa les approcher.
Et il tomba malade, comprenant qu'il est vain de poursuivre un amour dont on ne se sent pas digne.
Lorsqu'il les considérait, il était comme un homme qui n'ose porter à ses lèvres la coupe, tant elle exhale un parfum enivrant.
Durant six mois qu'aux portes de son harem elles furent ses prisonnières, il les fit combler de faveurs et de soins. Et le respect qu'il témoignait à leurs grâces était tel que, de la partie du bosquet où elles se baignaient, il était défendu de s'approcher sous peine de mort. Et lui, tout le premier, observait sa consigne.
Mais il continuait de dépérir. Il consulta les sages qui guérissent avec des simples, mais ils lui déclarèrent qu'il n'était nul philtre qui pût venir à bout de son mal, et que le seul remède était, ou bien de s'exiler soi-même, ou de renvoyer ces beautés.
Il opta pour ce dernier moyen, et les six jeunes filles retournèrent à leur plateau natal, le même où Iguskia et Ithargia avaient vu le jour.
Mais son agonie continua, parce que, la nuit, le parfum des fleurs lui semblait être celui des bien-aimées, apporté par la brise. Il songea à s'expatrier, mais la dynastie des Ondicola le supplia de n'en rien faire, lui représentant que son frère avait mystérieusement disparu, il y avait un quart de siècle, avec l'_Eskualdunak_.
Il resta, mais il résolut de donner la mort à celles qui l'empêchaient de vivre, et dont il n'aurait pu supporter qu'elles appartinssent à quiconque.
Sur son ordre une galère appareilla--ainsi en avait décidé son frère jadis de l'_Eskualdunak_. Mais le luxueux équipage n'était, ici, que des six vierges.
Néanmoins il para le navire de roses. Il en fit un jardin suspendu sur la mer. Il l'emplit d'autant de merveilles qu'en avait connu le vaisseau de son frère, et il fit peindre sur la coque ce mot: _Amodioa_.
Puis, ayant fait s'embarquer les jeunes filles, il les abandonna seules, sans pilote, au gré des vents.
Mais de ceux-ci, le plus doux, le Zéphire, s'étant épris de la plus jeune, ne cessa de souffler avec douceur dans la voilure, si bien que la navigation ne fut pas le moins du monde mouvementée; que les passagères purent descendre sans peine sur diverses plages, s'y approvisionner, et continuer leur voyage aussi facilement que si elles avaient eu, pour les conduire, le patron des nautoniers.
Ainsi, et plus d'un an, elles naviguèrent sans que les récifs entamassent les flancs de l'_Amodioa_. Elles étaient plus gracieuses que jamais, tannées par l'embrun, dorées par les soleils, quand elles ressentirent les traits du dieu qui ne pardonne pas. Il souleva leurs seins comme des voiles, et, maintenant, elles tendaient leurs mains vers l'inconnu.
Par une calme nuit l'_Amodioa_ entra dans la baie de Biscaye, toujours poussé par le vent qui ne cessait de caresser les cheveux de la cadette.
Mais les mortelles aux Immortels préfèrent les mortels.
Et c'est en vain que Zéphire étendit l'éventail de ses pennes au-dessus de celle qu'il chérissait. Lorsqu'elle fut descendue à terre avec ses soeurs, il comprit qu'elle était désormais perdue pour lui. Et, jaloux, il fit appel à Borée qui coula le navire aussitôt.
Ainsi, l'un avec son équipage dont Iguskia et Ithargia avaient été réservés--l'autre sans ses passagères,--à plusieurs années de distance, l'_Eskualdunak_ et l'_Amodioa_ subirent, par des moyens différents, le même sort.
Le Destin suivait son plan.
L'embellie revint après cette tempête qui n'avait point altéré le visage des jeunes filles qui s'étaient endormies.
La première, qui s'éveilla en bâillant et en étirant ses bras ronds, ne s'émut pas davantage de ne plus apercevoir le bateau qui les avait longuement promenées, puis déposées enfin sur cette nouvelle plage. Elles étaient, toutes les six, des païennes pour qui le passé compte à peine, l'avenir pas du tout, le présent seul. Maintenant, debout et radieuses, hors de leurs légères couches improvisées, elles écoutaient les chansons du golfe et leurs bouches et leurs coeurs avaient faim.
A travers l'ombre épaisse de leurs cils, leurs regards glissèrent vers les trois jeunes hommes qui les aperçurent et vinrent vers elles avec des fraises, des cerises, du fromage de biche et du pain. Elles mangèrent en riant, et, dans la joie et l'espoir de l'amour, elles les suivirent quand ils s'en retournèrent chez eux.
Ici, me fit observer Jacob Meyer, en compulsant un cahier, la prosodie s'interrompt, et le récit reprend son cours naturel en langue vulgaire jusqu'au deuxième chapitre.
Ces belles créatures s'unirent aux six frères dont le plus jeune comptait environ dix-huit ans.
Iguskia et Ithargia moururent nonagénaires, laissant une postérité si nombreuse que déjà elle formait la colonie de Hasparren.
C'est ainsi que, soustraite à la civilisation corrompue de l'Orient, rattachée à une sorte de morale naturelle que fortifia la saine et pure solitude d'un pays en équilibre, la race basque fut fondée.
Sans effort, comme Iguskia et Ithargia, les merveilleuses jeunes femmes s'adaptèrent à cette simple vie, toute faite de tâches faciles, et d'un amour sans mélange qui de lui-même proscrivait la polygamie. Aux nectars lydiens, tout de suite elles préférèrent l'eau qui stille des rochers d'Ursuya.
Les deux ancêtres furent ensevelis à Ayherre, non loin du lieu où reposaient leur unique petite fille et tous ceux qui, dans la suite, trépassèrent avant eux.
Ils transmirent à leur lignée une sorte de culte des cieux, mi-spirituel, mi-matériel, dont on retrouve la trace encore dans les signes des pierres tombales actuelles.
Bien avant la conquête romaine, des groupes familiaux, dérivant de cette souche primordiale, se formèrent çà et là. Les trois fils aînés, Zoardia, Aritza et Sua, occupèrent le premier le Labourd, le second ce qui devait être la Basse-Navarre et le troisième la Soule. D'autres, parmi les cadets, se fixèrent en Espagne, dans l'actuel Guipuzcoa, où ils trouvèrent un peuple mauresque habile à corroyer, auquel ils ne s'unirent jamais, qu'ils méprisèrent, mais dont les instruments et méthodes les initièrent à une industrie qui se continue, et qui leur permit encore de se perfectionner dans l'agriculture et l'élevage. Ils en instruisirent ceux de leurs parents qui n'avaient point quitté la terre natale, quand ils les y allaient voir, et c'est ainsi que se développa rapidement, chez les uns et chez les autres, le génie commercial qui appartient au pays basque.
LE JOUR ET LA NUIT A ASCAIN
J'ai une excellente nouvelle à vous annoncer, me dit Jacob Meyer peu de jours après qu'il eut fini de me narrer, en s'aidant du peu de notes que l'on sait, la première partie de la légende basque. Le légataire de notre manuscrit familial, ce neveu dont je vous ai parlé, qui habite Aix, va descendre sous peu chez moi. Il doit examiner, à Biarritz, le projet d'adduction d'eaux salées que l'on a découvertes à Briscous, et dont il voudrait se rendre concessionnaire. Mais n'allez pas croire que ce fils de mon frère aîné, encore qu'il soit sorti le premier de l'Ecole Centrale, dédaigne la poésie. Il est parfaitement digne d'être le gardien de notre trésor, bien que je vous aie déclaré qu'il ne tient pas à le communiquer. Je lui ai écrit de vous; il apprécie, autant que je les prise, vos oeuvres, et, sachant que vous vous êtes intéressé à la légende basque, il consent à nous en apporter le texte tout entier. Que ce second chapitre, où nous en sommes, soit ou non une interpolation, il est souvent conçu dans cette forme lyrique dont nous fournit un exemple le passage qui a trait à l'histoire des six jeunes filles, dont chacune épouse l'un des fils d'Iguskia et d'Ithargia. Vous vous souvenez qu'à ce moment j'étais navré de n'avoir pas le manuscrit original, et de ternir les nuances de cet épisode, déjà affaiblies par la traduction du basque au français. Il ne faut plus qu'il en soit de même. Je parle d'interpolation: il est certain que brusque est le saut qui, du foyer primitif, nous introduit dans une Eskuarie christianisée, encore que je ne doute point que votre religion n'ait pénétré dans cette partie de la Gaule dès le voyage de saint Saturnin. Une poétique fontaine, située sur le bord de l'antique route qui joignait Hasparren à Alphat-Hôpital, porte le nom de cet apôtre envoyé par saint Pierre. Mais cela ne veut pas absolument dire que l'oeuvre ne soit pas d'un seul poète, qui a pu l'écrire à l'aide de très antiques documents attribués au premier Ondicola et de récits recueillis çà et là chez les koblaris. Que des professionnels débrouillent l'écheveau de la vérité! Quant à nous, il ne nous importe que de le tenir bien en main en admirant ses variations infinies. Peu nous chaut que, dans une chevelure toute ruisselante d'or, quelques cheveux aient été emmêlés par une folle brise.
Je marquai toute ma reconnaissance à Jacob Meyer de ce qu'il m'avait admis à la confidence de cette sorte de romancero dont je consignais par écrit le moindre fragment dès que je me retrouvais seul avec moi-même, et le félicitai de l'élégance de sa traduction.
Je n'attendais plus que la venue du Juif aixois, et je me trouvai là précisément lorsqu'il arriva chez son oncle qui le bénit en l'appelant Eliézer.
C'était un homme de trente ans dont on ne pouvait dire qu'il manquât de race, quoique son profil fût d'un dromadaire dont le front serait couronné, et la joue encadrée d'un astrakan blond. Ses yeux avaient la couleur de liards devenus verts à toutes les intempéries. Il portait un vêtement de confection, qui n'eût présenté rien d'étrange sans une musette de soldat, passée en bandoulière, et dont il me dit qu'elle contenait le fameux manuscrit et ses instruments de minéralogiste.
Il m'avisa que, le lendemain, il désirait se rendre à Ascain pour assister à une importante partie de pelote.
Voulant dès l'abord me montrer aimable, je lui offris, ainsi qu'à son oncle, de me joindre à eux, mettant à leur disposition une voiture qui nous emmènerait de Bayonne, conduite par mon loueur habituel. Jacob Meyer se récusa, mais engagea son neveu à accepter, qui d'ailleurs ne se fit point prier.
Je le pris donc avec moi, et tandis que nous roulions vers le but en traversant les délicieux trumeaux émaillés que sont les villages du Labourd, notre conversation ne tarit pas sur la légende basque. Eliézer Meyer connaissait à fond la langue de ce pays où il était né quand son père était officier d'administration à la forteresse de Bayonne.
--Oui, disait-il, elle est vraiment belle, n'est-ce pas, cette légende d'Ondicola que nous gardons aussi précieusement qu'Aladin sa lampe merveilleuse? Et vous dirai-je que, depuis que je l'approfondis davantage, ma grande occupation est d'en faire la synthèse, et mon grand attrait d'y réussir, c'est-à-dire de voir revivre dans ce peuple tous les germes en puissance dans les héros de cette charte?
Et comme, assis tous deux sur un mur, les jambes pendantes, tout près du fronton d'Ascain, nous venions de suivre du regard, saisis d'un frisson sacré, la pelote gravissant, tel qu'un astre d'ombre, dans l'azur immaculé:
--Regardez, mais regardez donc cette assistance, me dit Eliézer. Admirez ces femmes de la race d'Ithargia, cette suprême et fine grâce mouvementée comme la vague qui l'apporta; ces mantilles pareilles à de légères voiles déployées sur la nuit des cheveux et des yeux; ce corail et ces perles des bouches; tout ne décèle-t-il pas l'origine orientale, l'aristocratie d'une race éclose au pays des gazelles?
--Quant aux Orientaux, reprenait Eliézer, la partie terminée, et tandis que nous nous rafraîchissions dans la naïve auberge, les voici, mais reconstitués par Ondicola, rapprochés de notre paradis terrestre. Ils n'ont guère conservé de défauts que cette indolence qui les porte à laisser leurs femmes se substituer à eux dans les travaux et les comptes de la cordonnerie, le premier de leur art. Et puis, n'aiment-ils point, à l'exemple de leur ancêtre Hafiz, de goûter sous les tonnelles un vin de la couleur des roses? Et, puisque nous parlons de Hafiz, voyez Hafiz ressusciter en eux!
Deux hommes s'étaient levés gravement et se faisaient face d'une extrémité de la salle à l'autre, tandis que la multitude, se massant pour les entendre, s'imposait silence.
Leur chant mélancolique monta.
Ils se répondaient tour à tour, et la lumière baignait dans l'ombre leurs masques inspirés.
Leurs voix vibrèrent longtemps dans le crépuscule.
Pour prolonger l'extase d'une si belle journée, nous décidâmes de ne regagner Bayonne que le lendemain; et d'ailleurs, la nuit, le col de Saint-Ignace est dangereux.
Nous flânions avant souper:
--Voilà, me dit Eliézer, de la digitale encore en fleur. C'est une digitale, vous en souvenez-vous, qu'Ithargia plaça entre les doigts de sa fille expirante.
--Comment, répondis-je, ne me rapellerais-je pas le moindre détail de cet admirable poème?
--La digitale, reprit-il, habite le silex qui lui donne peut-être cette divine flamme rose qu'ont aussi les étincelles qui jaillissent de lui.
Je regardai Eliézer. Avait-il du génie? Il ne paraissait point s'en douter.
Nous revînmes à l'hôtellerie du Jeu de l'Oie, où l'on nous servit de la truite et du confit.
Nous errâmes ensuite dans le clair de lune. Eliézer semblait devenu muet, mais il était impossible de ne pas s'apercevoir qu'il avait la connaissance détaillée des lieux où nous nous trouvions.
Peut-être la recherche des métaux et des sources l'avait-elle conduit déjà là? Il se baissait, de temps à autre, prenait pour l'examiner à la lueur de la lune quelque fragment de roche éruptive où, parmi les noires constellations du mica, fulgurait un éclair de cuivre.
Minuit sonna au clocher d'Ascain.
Eliézer entra au cimetière. Je le suivis.
Quelle calme poésie dans ce jardin des morts! L'Israélite qui s'était découvert me fit un signe du doigt, me montrant, sur une vaste pierre tombale que pâlissait le soleil de la nuit, ces huit lettres gravées: _ONDICOLA_, sans date, ni autre indication.